Chapitre 6 : Correspondance

Harry ne parvint pas à dormir la nuit suivante. Il ressassait les maigres informations qu'il détenait, comme si le fait de les tourner et retourner dans sa tête pouvait lui permettre d'y voir plus clair. Mais il ne savait pas, il ne savait rien. Toutes les explications lui semblaient valables d'un point de vue théorique puis, lorsqu'il les appliquait au cas réel de Drago, elles perdaient leur sens. Devant ses recherches infructueuses, il essaya de dévier son esprit sur d'autres sujets, plus paisibles, exigeant moins de réflexion. Il rêvassa au corps de Drago, aux choses qu'il voulait lui dire…Cependant, il ne parvenait pas vraiment à se sortir de la tête l'idée que son petit ami était parti, sans le prévenir, et que leur prochaine rencontre pouvait ne jamais avoir lieu. Non, il ne fallait pas commencer à se dire des choses pareilles, pensa Harry. Il allait revoir Drago, c'était obligé. Mais ses tentatives pour se rassurer restèrent vaines : la peur d'avoir perdu, peut-être à jamais, la seule personne qui lui permettait d'être entièrement lui-même était trop forte. Il n'osait plus rêver, par crainte que la réalité le rattrape.

Finalement, aux alentours de cinq heures du matin, il n'y tint plus et sortit de son lit, le plus discrètement possible. Il ramassa un morceau de parchemin qui trainait sous son lit, découvrit au fond de son sac une plume à moitié cassée avant de retourner dans la noirceur de derrière ses rideaux. Il s'installa confortablement, les genoux remontés contre sa poitrine et le dos contre ses oreillers, s'éclairant à la faible lueur de sa baguette magique. Il trempa la pointe de sa plume dans l'encre d'une main tremblante, bien déterminé à ne pas en reverser. Puis il traça les mots suivants :

« Mon cher Drago,

Aujourd'hui, j'ai osé. Je n'en pouvais plus de m'interroger sur les raisons de ton absence. Tu me manques trop et j'étais prêt à faire face à quelques suspicions, du moment que j'obtenais les renseignements que je désirais. Aujourd'hui, j'ai demandé à Pansy pourquoi tu n'étais pas revenu à Poudlard après les vacances de Noël.

Sa réponse ne m'a pas contenté. Je vois mal ton père t'accordant la permission de laisser tomber tes études, même si je ne le connais pas, après tout. Alors quelle est la vérité ? Pansy a dit, pour plaisanter, que tu en avais assez de voir ma sale tête et que tu avais préféré rester chez toi. Si jamais c'était la raison, je ne veux pas t'empêcher d'obtenir ton diplôme même si tu n'as plus rien à m'offrir. Je souffrirais bien sûr, mais en silence.

Reviens et/ou réponds-moi vite. La Salle sur Demande est beaucoup moins drôle sans toi.

Je t'embrasse,

Harry. »

Harry mordilla le bout de sa plume, songeur. Il ne voyait pas quoi écrire d'autre. Il n'avait qu'une hâte : que cette lettre parte le plus tôt possible. Néanmoins, il ajouta deux post-scriptum :

« PS : J'espère que ton cadeau t'a bien plu.

PPS : Je t'aime. »

Enfin, il reboucha sa bouteille d'encre et sa lettre roulée sous le bras, il enfila ses chaussons avant de quitter le dortoir sur la pointe des pieds. Le château endormi était entièrement silencieux, tellement silencieux qu'il semblait à Harry, qu'en comparaison, ses bruits de pas équivalaient au passage d'un troupeau d'éléphants. Il se rendit rapidement à la volière, espérant que sa chouette ne serait pas partie chasser.

Par chance, elle s'y trouvait et volait de perchoir en perchoir. Il l'appela et l'attira à l'aide de quelques noix spécial hibou. Elle les dévora dans sa main et quand elle eut terminé, Harry ne sentait plus sa paume. Puis il se saisit de ses pattes et il accrocha le rouleau de parchemin.

- Trouve-moi le vite, dit-il en lui grattant le sommet du crâne.

Elle donna un coup de bec affirmatif dans son épaule. Ensuite, elle écarta ses grandes ailes et s'envola. Elle passa très vite les fenêtres et disparut dans la nuit profonde. Harry soupira. Il ne restait plus qu'à attendre. Il enfonça les poings dans les poches de sa robe de chambre rayée et prit le chemin du retour vers la tour de Gryffondor.

Inconsciemment, il fit un crochet par la Salle sur Demande. Alors qu'il passait devant la tapisserie, l'air hagard de quelqu'un qui n'a pas fermé l'œil depuis des années, il entendit des sons, comme des gens qui marchaient et qui parlaient. Il s'arrêta et se plaqua contre un mur, tous les sens parfaitement et brusquement éveillés.

- Je ne vois pas pourquoi tu tiens absolument à attendre le milieu de la nuit, chuchota furieusement une voix d'homme, très familière aux oreilles d'Harry. On pourrait y aller avant de se coucher. Il est trop tôt, ou trop tard.

- Les autres devineraient tout de suite ce qu'on va faire, répondit une voix de femme, pas moins familière. Je ne veux pas qu'on aille s'imaginer des choses sur notre compte. Après tout, nous sommes préfets et nous incarnons un modèle.

- Eh bien, ça permettrait aux gens de se libérer un peu ! Les élèves de Poudlard sont les sorciers les plus coincés au monde…Neville, par exemple. Il n'ose même pas demander à Luna de sortir avec lui ! reprit la voix joyeuse de Ron.

Hermione étouffa un rire. Ils semblaient de plus en plus près. Harry jeta un œil dans le couloir, s'aplatissant plus encore dans son recoin. Il ne les vit pas : ils devaient s'être jeté un sortilège de désillusion.

- Ce n'est pas ça qui est important, finit-elle par dire. Je ne veux juste pas être surprise en pleine action.

- Personne ne peut entrer dans la Salle sur Demande quand quelqu'un d'autre y est, répliqua Ron, sur un ton d'évidence.

- Bien sûr que si ! Il suffit de savoir précisément ce que font les autres dedans. La preuve : Malefoy y est parvenu lors de cette réunion de l'A.D.

- C'est juste parce que Marietta a parlé, fit Ron, agacé. Tu l'as dit toi-même : il faut savoir. Comment veux-tu que les élèves sachent que nous…

- Tais-toi ! murmura Hermione. J'ai l'impression qu'il y a quelqu'un dans le coin.

Les pas cessèrent. Harry retint sa respiration, imaginant les deux amoureux au milieu du couloir, prêts à le découvrir. Il se maudit de ne pas avoir pris sa cape d'invisibilité.

- On l'aurait vu, dit Ron. Dépêche-toi, il est bientôt la demie, j'aimerais bien pouvoir retourner me coucher après.

Mais Hermione ne répondit pas. Harry devina une forme vague mouvante qui allait tourner, là, bientôt. Son cœur lui martelant les tympans, il se mit à courir. Il n'entendit pas les exclamations lointaines, juste le son de sa course sur les pavés. Il s'efforça d'écarter de son esprit ce qu'il venait d'entendre le temps du trajet jusqu'au dortoir, se concentrant pour mettre le maximum de distance entre lui et ses anciens meilleurs amis.

Il débarrassa son lit de ses plumes et de ses encres avant de s'asseoir sur le matelas, le menton sur les genoux, ses pensées tourbillonnant dans son cerveau.

Hermione et Ron, nus dans la Salle sur Demande. Hermione caressant le torse de Ron comme lui-même caressait le torse de Drago. Ron pénétrant Hermione avec amour, dans le même lit que Drago et lui. Hermione et Ron, tous les deux. L'idée lui était insupportable. Pendant les dernières années, il l'avait protégée, aimée comme une sœur.

Bien sûr, il n'était pas complètement idiot. Il savait que Ron et Hermione entretenaient une véritable relation, qu'ils étaient tous des adultes à présent et que l'amour impliquait de nouvelles choses : il en avait fait l'expérience avec Drago. Mais jusqu'à présent, il s'était contenté de laisser les choses de côté, de connaître la vérité tout en l'ignorant. Il avait fermé les yeux sur le temps passé. Maintenant, il avait la preuve complète que des trois enfants de onze ans simples et innocents qu'ils avaient été, il n'en restait plus aucun.

Cette pensée fit monter dans sa gorge une boule de regrets. C'était comme s'il avait perdu conscience des années et qu'il venait de découvrir un calendrier. Huit ans avaient passé depuis qu'il avait découvert sa nature de sorcier, les débuts de son amitié avec Ron et Hermione, sa première visite de Poudlard, sa première nuit au château, et tout le reste. Pourtant, il revoyait nettement tellement de choses. Sa rencontre avec Drago lui remonta au visage comme une bouffée de chaleur. A l'époque, dans le magasin de Madame Guipure, il ne se doutait pas que ce garçon qui lui était apparu si désagréable deviendrait son petit ami. Non, comment aurait-il put imaginer cela ? Même l'été dernier, Harry n'y aurait pas songé. Pourtant, il avait fait erreur durant ses longues années passées à Poudlard.

Il savait que toutes les fois où il avait parlé à Drago, il y avait eu des connotations de haine et de méfiance derrière chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Désormais tous ses souvenirs étaient modifiés par le présent. Lorsqu'il resongeait à la scène dans la boutique de prêt-à-porter, il éprouvait une envie délicieuse de rire des manières de Drago. Mais il y avait aussi, comme toujours, cette compassion qui lui étreignait le corps. Avait-il le droit de ressentir autant de pitié pour l'homme qu'il aimait ? Pire encore, était-ce normal ?

De plus, il lui arrivait parfois de se demander si Drago le méritait vraiment. Peut-être qu'il avait été trop chouchouté par sa mère tandis que son père lui en avait toujours beaucoup demandé, cependant y avait-il là suffisamment de mal pour expliquer sa conduite ? Harry s'en fichait, il aimait Drago avec ses qualités et ses défauts, mais la question se posait tout de même.

Il n'eut pas le temps de chercher des réponses : la fatigue finit par avoir raison de lui.

Harry rêva qu'il se trouvait de nouveau dans la Salle sur Demande. Drago était juché sur des échasses et le regardait de haut, la mine dédaigneuse. Harry se sentait petit en comparaison et il devait lever les yeux pour attraper le regard de son petit ami. Mais celui-ci disait de sa voix traînante : « Ce sont mes nouvelles échasses, mon père me les a offertes à Noël. Tu ne trouves pas qu'elles me permettent d'avoir enfin l'air d'être ce que je suis : géant et supérieur à tous ces Sang-de-Bourbes ? N'est-ce pas, Harry ? ». Et Harry ne savait pas quoi répondre car il ne voulait pas vexer Drago cependant il ne voulait pas non plus l'entendre dire de telles choses alors il plaqua ses mains sur ses oreilles. Il continuait de voir la bouche de Drago bouger et les mots « Sang-de-Bourbe », « traître à son sang » se former sur les lèvres minces, en une longue litanie insupportable. Puis la porte de la pièce s'ouvrit et Ron et Hermione entrèrent. Ils se tenaient par la main. Ils demandèrent à Harry de partir mais Harry ne voulait pas. Hermione s'énervait, elle criait et elle arrachait ses vêtements, par morceaux, les déchirants de rage. Ron tirait les échasses de Drago pour les essayer tandis que ce dernier hurlait, avec la voix de la mère de Sirius Black : « Sang-de-Bourbe ! Vermines ! Bâtards ! Monstres ! Mutants »…

Le rêve changea…

Il était accoudé à la Tête de Sanglier, devant un verre de Whisky Pur Feu. Drago était à côté de lui mais il ne buvait rien, son menton pointu reposant sur ses mains blanches. Par les fenêtres, de l'autre côté du bar, les derniers rayons du jour filtraient et un large faisceau de lumière jaune trouait la salle. Elle était entièrement déserte, le barman lui-même étant descendu vérifier son approvisionnement à la cave. Harry avait un peu mal à la tête, à cause de l'alcool. Il remarqua que Drago aussi semblait un peu ivre, le regard vitreux.

- Je me demandais, dit brusquement Drago, ce que Granger avait l'intention de t'obliger à faire, après tes ASPICS.

- Oh, je ne sais pas, sourit Harry, mais on peut être sûr qu'elle me dira de trouver un travail pour la satisfaction de l'argent gagné par le labeur ou quelque chose dans le même style. Je suis presque certain qu'elle me dira de travailler au Ministère de la Magie, afin de surveiller la place. Franchement, ce n'est pas pour me vanter ou rien, mais je pense que j'ai mérité des vacances.

- C'est vrai, acquiesça Drago. Par contre, moi, faudrait que je commence à me creuser la tête. Je n'y avais pas vraiment réfléchi, en cinquième année, je pensais que je serais Mangemort.

- Quelle ambition ! s'exclama Harry sans réfléchir tandis que le visage de Drago se fermait. Enfin, t'as pas vraiment besoin de travailler non plus, remarque. Avec tout l'argent de ta famille, tout ça…Et ta paye de Mangemort !

C'était devenu sa blague, il la sortait à chaque fois que Drago amenait le sujet de l'argent et qu'ils avaient un peu bu. C'était pour lui une façon de montrer qu'il avait honte de ce jour-là, dans les Toilettes de Mimi Geignarde, et qu'il voulait redorer son blason en plaisantant. Néanmoins, jamais Drago n'avait esquissé le moindre sourire à cette blague, certes pas drôle.

- L'argent de mes ancêtres, je n'en verrais peut-être jamais la couleur, fit Drago.

- Comment ça ? demanda Harry en prenant une gorgée de whisky.

- Si jamais mon père entend quelque chose à propos de nous deux dans ce bar, je suis un homme mort, ou pire, un homme déshérité.

Harry s'esclaffa bruyamment.

- Il n'y a rien de drôle, ronchonna Drago.

- Tu me fais penser à Hermione, lors de notre première année. Elle aussi avait des priorités bizarres.

- Ne me compare pas à la Sang-de-Bourbe, s'il te plaît. Je ne peux pas la voir, celle-là, avec ses dents de lapin.

- Je n'aime pas quand tu fais ça, dit Harry.

- Quand je fais quoi ?

- Quand tu dis « Sang-de-Bourbe ». Quand tu insultes Hermione alors que ses dents sont arrangées depuis plus de quatre ans. Quand tu fais ce genre de trucs, j'ai l'impression que t'as pas changé.

- Je n'ai pas changé, répliqua Drago. J'ai juste revu certaines de mes positions quand j'ai rencontré mon maître. Il était encore moins sympa que je ne le pensais, expliqua-t-il, s'efforçant de rire.

Ce fût au tour d'Harry de ne pas rire. Il resta de marbre, les yeux rivés sur Drago. Il se demandait ce qu'il pensait vraiment. Peut-être qu'il s'en fichait, maintenant que la guerre était finie ?

Il attrapa l'arrière du crâne de Drago de ses mains et attira son visage tout contre le sien.

Harry se réveilla, haletant, tremblant de tous ses membres. Ce rêve…Ce n'était pas un rêve. C'était un souvenir qui avait envahi son esprit au point de venir le hanter durant son sommeil. Il en avait assez de se poser des questions à propos des convictions réelles de Drago. Il se doutait que celui-ci, même s'il avait renoncé à réduire les Moldus en esclavage, n'était pas prêt de tomber amoureux de l'un d'entre eux ou de simplement de lier une amitié.

Il regarda sa montre. Bien qu'il soit encore fatigué, il avait dormi plusieurs heures puisqu'il était bientôt neuf heures du matin. Il n'avait aucune conscience du temps, surtout quand il rêvait. Il se leva, se lava rapidement et s'habilla pour se rendre dans la Grande Salle.

Il était en train de tartiner de la confiture de fraise sur un toast lorsque sa chouette fondit sur lui et se posa juste à côté de son assiette. Elle avait un rouleau de parchemin lié à la patte.

- Déjà ? s'étonna-t-il à haute voix.

Il récupéra l'enveloppe, qui portait l'écriture de Drago. Il abandonna là son toast et sortit de la Grande Salle. Il ne voulait pas l'ouvrir dans un endroit où n'importe qui pouvait lire par-dessus son épaule.

« Harry,

J'écris cette lettre à la hâte car je tiens absolument à ce que tu la reçoives le plus rapidement possible. Je ne veux pas que tu t'imagines que j'ai décidé de quitter Poudlard parce que je ne t'aime plus. C'est mon père. Il sait. Je ne sais pas comment. Mais il sait. La veille de Noël, il m'a appelé dans son bureau et il me l'a dit. Hurlé serait plus exact. Je ne l'avais jamais vu aussi énervé. Il a décidé que je ne retournerais plus à Poudlard, de façon à ce que tout s'arrête. Je n'ai pas le choix. Je n'ai pas eu ton cadeau, je pense que mon père l'a intercepté. En tous cas, je crois qu'il a intercepté celui que j'ai essayé de t'envoyer discrètement.

Je t'aime,

Drago.

P.S : s'il te plaît, dis-moi que t'as un plan. »

Harry tordit le parchemin entre ses doigts. Les veines de ses poignets palpitaient. Tout son corps tremblait. Drago l'aimait, mais ils étaient séparés maintenant. Il imagina Drago enfermé dans une haute tour, gardée par son dragon de père, comme une princesse de conte de fées moldu, attendant qu'on vienne le délivrer. Pour être honnête, Harry ne se sentait pas les qualités d'un preux chevalier en armure, sur son fier destrier, surtout face à Lucius Malefoy. Il se sentait plus comme un idiot tenant une lettre d'amour, le cœur gonflé, les yeux au bord des larmes, au milieu des escaliers tournants. Il lui sembla que son cerveau était enveloppé dans un sac en plastique.

Il n'avait pas de plan.