Chapitre Quatre : Réponses

Harry marchait rapidement derrière la longue foulée du félin. Celui-ci semblait énervé et traversait les lieux sans ralentir un seul instant. L'adolescent laissa donc sa curiosité pour les décors dans un coin de son esprit et se concentra sur son guide. Le félin ressemblait à un énorme chat, au pelage gris sombre marbré d'étranges rayures noires qui se terminaient en pointes. Ses yeux violets, traversés par deux pupilles bleu nuit, étaient fixés sur une destination que lui seul connaissait. Sa démarche était puissante et silencieuse, les griffes s'enfonçant dans le sol comme un couteau chauffé à blanc dans une motte de beurre ramollie et ses canines dépassaient allègrement de ses babines, illustrant de manière très réalistes celles des tigres à dents de sabre qui avaient existé autre fois. Mais ce qui fascinait le plus Harry étaient les deux queues qui battaient l'air en sifflant. Etrangement longues, elles auraient put être disgracieuses ou encombrantes mais elles étaient tout le contraire, ondulant dans un mouvement sensuel et hypnotique qui cachait leur force dévastatrice qu'Harry était loin de soupçonner.

« Kishia ? »

« … »

« Je peux vous poser une question ? »

« C'est ce que tu viens de faire, gamin. »

« Je… Où sommes-nous ? »

« A Shamliar. Le Roi te l'a dit. Je te pensais plus intelligent que cela. »

« Mais c'est quoi, Shamliar ? »

« Notre Royaume. »

« Et c'est où dans le monde ? »

« Dans un autre monde. »

Harry réfréna un grognement devant les réponses minimalistes de son guide mais finit par revenir à la charge. Kishia avait dit qu'il aurait des réponses, et lui les voulait maintenant. Sa curiosité s'était réveillée, éloignant la douleur et la dépression qui l'habitaient depuis un an.

« Qui habitent ici ? »

« Mon peuple et ceux qui lui sont liés. »

« Mais encore ? »

Kishia soupira avant de s'arrêter et de bifurquer vers un petit sentier en pente douce. Traversant un bois aux essences inconnues du jeune Libéré, Kishia s'arrêta à l'extrémité d'un promontoire. A leurs pieds - ou pattes - une immense vallée s'étendait vers l'horizon, paresseusement traversée par les larges méandres d'un fleuve aux eaux rouges sombres. Les bâtiments de pierre noire contrastaient avec les rues et les chemins de terre claire. Un mouvement sur sa gauche ramena l'attention d'Harry à Kishia. Celui se transformait, laissant place à un jeune homme d'environs dix-sept ans, habillé uniquement par une longue et épaisse crinière de cheveux gris sombre méchée de noir. Son regard violet était fixé sur le fleuve et ses oreilles félines pointaient, alertes, au milieu de sa chevelure tandis que l'une de ses queues battait l'air, l'autre étant enroulée autour de sa jambe gauche. Sa voix grave et légèrement rauque portait loin sans qu'il ait à hausser le ton.

« Ecoute bien, gamin. Cela sera ta première leçon en tant que Libéré et nouveau membre de notre peuple. Cette terre qui s'étend à tes pieds s'appelle Shamliar. C'est autant le nom de notre ville que de notre royaume. Y vivent ceux que ces pathétiques humains appellent les Démons ainsi que ceux qui leur sont liés, et les Libérés. Notre peuple est dirigé par Renylos, le loup que tu as vu tout à l'heure, Héritier de la Dynastie de Kai-Ren, fondateur de Shamliar et créateur du Sceau qui porte son nom. Les règles ici sont simples : chacun garde ses Liés chez soi ainsi que les Libérés qui sont sous leur responsabilité jusqu'à ce que ces derniers finissent leur éducation, fassent leurs preuves et que Renylos décide qu'ils méritent leur place à part entière dans notre société. Pour ce qui est de notre alimentation, la Terre est notre terrain de chasse de prédilection, à la seule condition de ne pas se faire repérer, sinon reste les Plaines, au nord de la ville, où le gibier vit en profusion, de même que les bannis. Les combats entre Démons sont réglementés par des lois et des traditions que tu verras plus tard. »

« Kishia… Qui sont les Libérés ? »

« Les Libérés sont comme toi, des humains à qui des capacités de Démons ont été offertes à leur naissance. Normalement, on ne le fait pas sur des sorciers, la libération du Sceau entraînant une surcharge de puissance que leur corps ne peut supporter et les conduit à la mort. Mais il semblerait que tu y fasses exception. »

« Une fois de plus » murmura Harry avec dépit, « et les Liés ? »

« Les humains qui se sont liés avec un Démon, faisant d'eux leur familier mais de manière beaucoup plus complexe que celle que tu dois connaître. Il n'y a pas de maître, pas de dominé ni de dominant dans ces relations. Les Démons sont ceux qui choisissent leurs humains, et nous avons tendance à choisir des sorciers, ambitieux pour la plus part du temps, ou bien hors du commun. Quand ceux-ci périssent, entraînant notre mort - puis notre renaissance puisque nous avons chacun plusieurs vies, le nombre variant en fonction de notre nature – nos Liés rejoignent nos demeures en Shamliar jusqu'à notre mort finale, et nous leur accordons à chacun un dernier vœu. C'est mon dernier Lié qui m'avait confié la mission de te protéger des autres. Evidemment, tu as choisis le seul moment où je suis venu ici lui posé quelques questions pour te faire agresser. »

« Comme si je l'avais demandé » grogna le jeune homme pour lui-même, les épaules secouées de frissons à ce souvenir. Mais sa curiosité le tira de cette mauvaise pente. « Et qui était-il, si ce n'est pas indiscret ? »

« Tu le sauras bien assez tôt puisque tu logeras dans la même demeure qu'eux. »

Kishia reprit sa forme féline et le ramena vers les rues de la ville, puis vers une bâtisse tout en hauteur, cachée dans les arbres dont elle épousait les formes. Au dessus de l'arche de la porte de bois rouge veiné de noir, quelques mots étaient gravés dans une langue qu'il reconnu comme du latin. Il allait en demander la signification à son hôte quand la porte s'ouvrit, le laissant sans voix.