Chapitre 2

Juste à côté du Bank se trouvait un tout autre genre d club typique de Manhattan. C'était le genre de boîte qui n'existe qu'une fois par décennie : un point dans la galaxie mondaine vers lequel convergent les dieux de la publicité, de la mode et de la célébrité pour créer quelque chose d'unique et de spectaculaire. Dans la droite ligne de la tradition sacrée du Studio 54 au milieu des années soixante-dix, du Palladium à la fin des années quatre-vingt et du Moomba au début des années quatre-vingt-dix, le Block 122 jouissait du statut d'icône qui définit tout un mouvement, un style de vie, une génération. Le gratin des citoyens les plus beaux, enviés, célèbres et puissants l'avait élu comme point de chute, comme l'endroit où il fallait être. C'était leur habitat naturel, la mare où ils venaient s'abreuver ; et comme nous étions au XXI siècle, l'ère des privilèges exorbitants, ils payaient même des sommes astronomiques pour être sûrs de se retrouver entre eux. Ils étaient prêts à tout pour tenir à distance les gens du commun. A l'intérieur de ce sanctuaire, à la table la plus convoitée, entourée d'un assortiment scintillant de mannequins mineurs, de stars du cinéma à peine pubère et de fils et filles de, était assise la jeune femme la plus fabuleuse de toute l'histoire de New York City : Madeleine "Mimi" Force. Seize ans tirant sur les trente-quatre avec une injection de Botox entre les yeux.

Mimi, c'était le succès en personne. Elle avait la beauté de la jeunesse doré et les membres lissent, tonifiées à la gym Pilates, qui allaient avec son statut de reine des abeilles ; mais elle transcendait le stéréotype tout en l'incarnant dans son essence même. Elle s'habillait en trente-quatre et chaussait du quarante-deux. Elle mangeait n'importe quoi sans jamais prendre un gramme. Elle allait se coucher sans jamais se démaquiller et se réveillait le teint clair, immaculé comme sa conscience.

Mimi était au Block 122 tous les soirs, y compris ce vendredi. Avec Bliss Llewellyn, une grande Texane élancée récemment à Duchesne, elles avaient passé l'après-midi à se pomponner pour les festivités de la soirée. Ou plutôt, Bliss avait passé l'après-midi assise au bord du lit de Mimi, à pousser des cris d'admiration pendant que Mimi essayait toute sa garde-robe. Elles s'étaient décidées pour un petit haut Marni sexy-mais-genre-bohème-excentrique-avec-la-bretelle-qui-tombe-juste-un-peu-de-l'épaule, une micro-minijupe en jean Earnest Swen et une étole pailletée en cachemire rick Owens. Mimi aimait être accompagnée, et elle trouvait en Bliss la suivante idéale. Elle avait sympathisé avec elle uniquement à la demande de son père, dont le sénateur Llewellyn était un collègue important. Au départ, Mimi s'était irritée contre cette directive, mais elle avait changé d'avis en comprenant à quel point l'allure un peu chevaline de Bliss mettait en valeur sa sublime beauté. Et, s'il y avait une chose qu'elle aimait, c'était ressortir sue un fond adéquat. Adossée contre les coussins moelleux, elle regardait Bliss avec approbation.

- Tchin, dit cette dernière en faisant tinter son verre contre celui de Mimi, comme si elle avait lu dans ses pensées.

- A nous, acquiesça Mimi en sifflant le fond de son cocktail violet luminescent.

C'était le cinquième de la soirée, et pourtant elle avait la tête aussi claire qu'en commandant le premier. Ca la déprimait de mettre aussi longtemps à ressentir de l'ivresse ces temps-ci. C'était presque comme si l'alcool n'avait aucun effet sur son sang. Le comité l'avait prévenue que cela arriverait, mais elle n'avait pas voulu le croire sur le moment. Surtout qu'elle n'était pas censée s'adonner aussi souvent qu'elle l'aurait voulu à l'autre solution, la plus puissante. Le comité avait trop de règlements. C'était au point qu'il régissait pratiquement toute sa vie. Elle fit signe au serveur pour qu'il apporte une nouvelle tournée, en claquant des doigts si fort qu'elle faillit réduire en miettes la table basse en verre devant elle.

Quel était l'intérêt de sortir de New York si on ne pouvait même pas se soûler un peu ? Elle déplia ses jambes et les étendit langoureusement sur le canapé, posant ses pieds sur les genoux de son frère. Son cavalier, dix-neuf ans, héritier d'une fortune pharmaceutique et actionnaire actuel de la boîte, fit comme s'il n'avait rien vu. A vrai dire, il était difficile de dire s'il était même conscient : affalé sur l'épaule d Mimi, il bavait.

- Arrêtes, la rembarra Benjamin Force en la repoussant brutalement.

Tous deux avaient les mêmes cheveux blond-blanc, la même peau sublime, les mêmes yeux verts aux paupières tombantes, les même membres longs et graciles. Mais leurs tempéraments différaient du tout au tout. Mimi était aussi bavarde et enjouée que Benjamin - surnommé "Blackjack" pendant son enfance à cause de ses colères, ce qui s'était transformé en "Jack" à l'adolescence - était taciturne et réservé.

Mimi et Jack étaient les seuls enfants de Charles Force, le magnat des médias sexagénaire à la crinière argentée, propriétaire d'un réseau télévisuel en pleine ascension, d'une chaîne d'information câblées, d'un tabloïd à succès, de plusieurs stations de radio et d'un empire d'édition qui faisait son beurre avec des biographies des stars du catch. Son épouse, anciennement Trinity Burden, était une doyenne du circuit mondain de New York et présidait les comités de charité les plus prestigieux. Elle avait joué un rôle déterminant dans la fondation du comité, dont Jack et Mimi étaient les plus jeunes membres. Les Force vivaient à l'une des adresses les plus convoitées de la ville, un hôtel particulier de grand luxe, parfaitement aménagé, qui couvrait un bloc entier, juste en face du Metropolitan Museum of Art.

- Allez, quoi ! bouda Mimi en replaçant immédiatement ses pieds sur les genoux de son frère. J'ai besoin d'étirer mes jambes. Elles me font un mal de chien. Touches ! exigea-t-elle en attrapant son mollet ferme pour lui faire sentir la tension du muscle sous la peau.

Le cardio-strip-tease, ça donnait des courbatures d'enfer.

Jack fronça les sourcils.

- Arrêtes, je te dis ! dit-il tout bas, de sa voix la plus sérieuse.

Mimi retira aussitôt ses jambes fuselées pour les replier sous elle. Ses talons Alaïa de dix centimètres esquintèrent au passage le daim blanc du canapé et laissèrent des griffures sales sur le coussin immaculé.

- C'est quoi ton problème ? lui demanda-t-elle.

Son frère venait d'arriver, et il était d'une humeur massacrante.

- Tu as soif ? persifla-t-elle.

Jack était un tel bonnet de nuit, ces derniers temps ! Il ne venait presque plus aux réunions du comité, ce qui aurait fait hurler leurs parents s'ils l'avaient su. Il n'avait pas de petite amie ; il avait l'air faible et épuisé, et il était indéniablement bougon. Mimi se demandait depuis combien de temps il n'avait pas fait de conquêtes.

Jack haussa les épaules et se leva.

- Je sors prendre l'air.

- Bonne idée, intervint Bliss en s'empressant de se lever. Je vais m'en griller une, expliqua-t-elle d'un ton excuse en agitant un paquet de cigarettes devant les yeux de Mimi.

- Moi aussi, dit Aggie Carondolet, une autre élève de Duchesne.

Elle faisait parte de la bande de Mimi et l'imitait en tout point, balayage à cinq cents dollars et air maussade compris.

- Vous n'avez pas besoin de mon autorisation, répondit Mimi d'une voix morose, alors que c'était tout le contraire de la vérité.

On ne prenait pas congé de Mimi : on était congédié.

Aggie fit une petite moue et Bliss sourit nerveusement avant de suivre Jack vers le fond du club.

Mimi haussa les épaules. Elle ne prenait jamais la peine de suivre les règles, et allumait ses cigarettes où et quand l'envie l'en prenait. Un journal à potins s'était un jour offert la joie de publier la somme à cinq chiffres des amendes qu'elle avait récoltées. Elle les regarda disparaître tous les trois dans la foule des corps qui bondissaient sur la piste de danse au son des paroles crues d'un groupe de rap.

- Je m'ennuie, soupira-t-elle en reportant finalement son attention sur le garçon qui ne l'avait pratiquement pas quittée de la soirée.

Ils sortaient ensemble depuis deux bonnes semaines, une éternité selon les critères de Mimi.

- Fais quelque chose, poursuivit-elle.

- Tu pensais à quoi ? murmura-t-il faiblement en lui léchant l'oreille.

- Hummm, gloussa-t-elle en posant une main sous son menton pour sentir la pulsation de ses veines.

c'était tentant. Mais peut-être plus tard, pas là, pas en public en tout cas. Surtout qu'elle avait déjà eu sa dose de lui la veille... et que c'était contre le règlement... Il leur fallait pas abuser des familiers humains, blablabla. Il leur fallait au moins quarante-huit heures pour récupérer... Mais oh, il sentait merveilleusement bon... un soupçon d'after-shave Armani... et en dessous... charnel et vital... Si elle avait pu en prendre juste une petite bouché... une toute petite... bouchée... Mais le Comité se réunissait en bas, juste en dessous du Block 122. Il devait y avoir plusieurs sentinelles dans les parages, en ce moment même, aux aguets... Elle risquait de se faire prendre. Quoique... Il faisait sombre dans le carré VIP... Qui remarquerait quoi que ce soit dans cette foule ?

Non, ils l'apprendraient. Quelqu'un le leur dirait. Leur manière de tout savoir sur vous faisait froid dans le dos... C'était presque comme s'ils étaient toujours là, à regarder dans votre tête. Tant pis, la prochaine fois, peut-être. Elle allait le laisser récupérer de l'autre nuit. Elle lui ébouriffa les cheveux. Il était trop mignon : beau et vulnérable, juste comme elle mes aimait. Mais, pour le moment, complètement hors service.

- Excuse-moi une seconde, lui dit-elle.

Elle bondit de son siège tellement vite que la serveuse qui apportait un plateau de martinis-litchis sursauta. La bande groupée autour du canapé cligna des yeux. Ils auraient juré qu'une seconde plus tôt elle était assise, et voilà qu'en un éclair elle se retrouvait au milieu de la salle, à danser avec un autre - car, pour Mimi, il y avait toujours un autre, et puis un autre et un autre encore, tous trop heureux de danser avec elle... et elle sembla danser pendant des heures sans même que ses pieds touchent le sol. Une tornade blonde, étourdissante, sur des talons à huit cents dollars.

Lorsqu'elle revint à la table, le visage illuminé d'une lumière transcendante (ou était-ce simplement la crème pailletée Benfit High Beam ?), d'une beauté presque douloureuse à voir, elle trouva son cavalier endormi, effondré sur le coin de la table. Quel dommage.

Mimi s'empara de son téléphone. Elle venait de réaliser que Bliss n'était jamais revenue de sa pause cigarette.