Chapitre 3 : Des morts inassouvis

24 décembre 1869, Cardiff, funérarium

Un funérarium, c'est la pièce où les vivants peuvent venir se recueillir avant la mise en bière de leurs proches. Celui-ci n'est pas très grand et seules quelques bougies éclairent la pièce. En même temps, vu l'époque, rien de plus normal. L'unique fenêtre est tendue de lourds rideaux. Devant celle-ci, une table recouverte d'un napperon de dentelle est installée, sur laquelle repose une croix et une vieille bible. Au milieu de la pièce est entreposé un lourd cercueil. Il semble neuf, car le couvercle qui nous cache l'intérieur est encore brillant. Quelques arums disposées dans des vases anciens apportent une touche de fraîcheur à la pièce. Au cas où vous ne le sauriez pas, un arum est une magnifique fleur blanche, et c'est bien la seule présence de vie en ces lieux. Mais la suite va me donner tord.

Un homme assez âgé, sûrement le propriétaire des lieux, entre dans la pièce afin d'allumer l'unique lampe à gaz permettant d'éclairer convenablement et d'ouvrir le fameux cercueil. Une vieille femme, élégamment vêtue, repose sur un tissus de velours violet, les bras croisés sur la poitrine et un air détendu sur le visage. Un autre homme a suivi le propriétaire, il vient se recueillir sur ce qui sera la dernière demeure de son aïeule. Le maître des lieux s'approche de son client :

- Sneed et Compagnie vous présente ses condoléances sincères et attristées dans ce moment de grandes afflictions.

- Grand-mère, en tout cas, aura bien profité de la vie. Elle était si pleine d'entrain, je ne peux pas croire qu'elle... Qu'elle est morte. C'est un tel vide.

- Oh, que non, Monsieur Redpath. Je dirais plutôt endormie.

- J'aimerais rester un moment seul.

- Mais oui, bien entendu. Je serais dans la pièce à côté si jamais vous désirez quoi que ce soit.

Le propriétaire des lieux quitte la pièce et laisse Mr Redpath seul. Ce dernier se penche au-dessus du corps de sa grand-mère pour lui faire ses adieux, puis ferme les yeux afin de retenir ses larmes. De ce fait, il loupe un étrange événement : une fumée blanchâtre se dégage du corps de son aïeule. Cette fumée flotte quelques instants au-dessus d'elle avant de disparaître. Et le cadavre ouvre de grands yeux vitreux, tend le bras vers son petit fils, et le saisit à la gorge. Mr Redpath pousse un cri qui reste bloqué au fond sa gorge. Il se débat et attrape la main glacée de ce qui fut sa grand-mère adorée afin de se défaire de son emprise. Dans sa lutte, il renverse un vase qui s'écrase au sol et se brise en plusieurs petits morceaux, étalant les arums dans leur eau. Sa ''maladresse'', quoique vu la situation, on peut lui pardonner, alerte le directeur du funérarium. Celui-ci pousse la porte, et voyant la scène, s'exclame d'un ton blasé :

- Oh, non, encore !

Il s'approche de son client et le libère de l'emprise du cadavre. Le bras de ce dernier retombe mollement dans le cercueil tandis que sa proie s'effondre sur le sol, à bout de souffle. Le propriétaire tente vainement de refermer le cercueil sur un cadavre bien vivant qui tente d'en sortir. Le vieil homme, n'y parvenant pas, appel à l'aide :

- Gwyneth ! Descends immédiatement ! Nous en avons un autre !

Le cadavre repousse le couvercle du cercueil et propulse le maître des lieux au sol, à côté de Mr Redpath qui est étendu au sol, sans connaissance. La grand-mère tant aimée se relève de sa couche, pose les pieds à terre et sort du funérarium. Si quelqu'un avait regardé dehors à ce moment là, il aurait vu une vielle femme d'une grande pâleur marcher dans la nuit, des flocons de neige tourbillonnant sur son passage. Et il aurait entendu cette drôle d'apparition pousser des plaintes sourdes, semblables à des cris d'agonie. Et si cet hypothétique spectateur avait regardé attentivement la scène, il aurait peut-être pu apercevoir une adolescente aux cheveux bleus, regardant la scène de loin, bien à l'abri sous le porche, un drôle de sourire aux lèvres.

Temps inconnu, Tardis

Le Tardis tremble de toutes parts et le cri des alarmes résonne sur les parois du vaisseau. Le docteur cours autour de la console, tirant des manettes, pressant des boutons et lançant quelques ordres que seul Rose tente de suivre, sous l'œil amusé de Windry qui reste tranquillement assise dans son fauteuil.

- Tenez celui-là bien baissé !

- Je le tiens baissé !

- Alors tenez les deux baissés !

- Je sais que ça ne fonctionnera pas !

- Je vous ai promis de voyager dans le temps et on ira dans le temps ! Bon, vous avez vu le futur, alors si on allait dans le passé ? Naples, 1860, ça vous dit ?

- Qu'est-ce qui s'est passé en 1860 ?

- Je n'en sais rien, on va le découvrir ! Tenez-vous bien, c'est parti !

Le docteur abaisse un levier et le vaisseau part traverser le temps, en quête de nouvelles aventures.

24 décembre 1869, Cardiff, funérarium

- Gwyneth ! Mais où es-tu donc ? Gwyneth !

La bonne du directeur passe le pas de la porte. Elle a la trentaine, est plutôt jolie, brune, les cheveux attachés en chignon et la peau très clair. Elle porte un tablier blanc sur une robe marron, ainsi qu'un manteau marron. Elle vient sûrement de l'arrière cours et les hivers sont rudes par ici. Elle fronce les sourcils, intriguée par cet appel. Dès qu'il l'aperçoit, le maître des lieux l'interpelle à nouveau :

- Où étais-tu passé ? Il y a dix minutes que je hurle !

- J'étais à l'écurie, monsieur. J'étrillais Samson avec de la paille.

- Et bien, retournes le harnacher immédiatement.

- Mais enfin, pour quoi faire ?

- Parce que les cadavres ont décidé de ressusciter, et la grand-mère de Mr John Redpath est debout sur ses jambes, quelque pars au milieu des rues. Il faut à tous prix que nous la retrouvions !

- Mr Sneed, voyons, ça ne peut plus continuer comme ça. C'est impie !

- Cesses donc de me regarder comme si c'était ma faute ! Maintenant, suis-moi, dépêchons ! Elle avait 90 ans, elle ne doit pas être loin...

- Mais, pour Mr Redpath... Vous vous êtes arrangez avec lui ?

- Non. Elle... Elle s'en est chargée.

- Qu'est-ce que vous dites ? C'est affreux ! Je sais que ce ne sont pas mes affaires, et je vous demande de me pardonner d'oser vous parler sans détours, mais il est évident que maintenant ça nous dépasse. Je crois que des événements terribles se produisent sous ce toit. Nous devons trouver de l'aide quelque pars...

- Mais bien sûr, je ne demande que ça. Nous en chercherons dès que nous aurons enfermé la vieille dans son cercueil. Maintenant, ma fille, assez tergiversé. Allez atteler le cheval, partons à la chasse aux cadavres.

Le propriétaire quitte la pièce, suivi par sa bonne qui doute du bien fondé de leurs actes. Mais son maître a raison sur un point, ils ne peuvent pas laisser un cadavre errer en ville. Qui peut savoir de quoi cette étrange créature est capable ?

24 décembre 1869, dans une ruelle sombre de Cardiff

Le Tardis apparaît dans une ruelle sombre, seulement éclairée par la lumière de la Lune qui fait briller les flocons de neige comme des milliers de diamants. Depuis quand neige-t-il à Naples ? Le docteur avait dit 1860, mais j'ai bien peur qu'il se soit trompé. Ou bien quelqu'un a changé la donne.

24 décembre 1869, Tardis

Rose et le docteur ont été projetés à terre lors de atterrissage du Tardis. Ils rient du ridicule de la situation tandis que Windry, encore debout, secoue la tête, blasée. Le docteur se relève, imité par Rose qui le fait avec plus de difficulté, encore secouée d'un fou rire.

- Oh mes côtes !

- Ça va ? Rien de cassé ?

- Non, non, ça va. À première vu.

Le docteur consulte l'ordinateur d'un drôle d'air. Rose cède à la curiosité :

- Où sommes nous ? Est-ce qu'on a réussi ?

- J'ai réussi ! Je mérite une médaille. Naples, 24 décembre 1860 !

- C'est tellement fantastique... Et c'est la veille de Noël !

- Voir Naples et revenir...

- Mais en fait, si on y pense, il n'y a jamais qu'un noël 1860, ça n'arrive qu'une fois, une seule fois, et quand c'est... c'est fini, on peut se dire... qu'on aura plus la chance de le revoir... Sauf vous, bien sûr. Vous avez le pouvoir de retourner vivre dans des jours anciens qui sont à des milliers de couchés de Soleil... Ce n'est pas étonnant que vous couriez toujours.

- Ce n'est pas désagréable.

- C'est plus chouette à deux.

Les deux voyageurs se sourient puis Rose se met à courir vers la porte et s'exclame :

- Allons-y !

- Eh ! Où est-ce que vous allez comme ça ?

- En 1860 !

- Quoi ? Avec ces fringues ? Vous allez déclencher une émeute. Il y a une garde robe au fond. Tournez à gauche, à droite, à gauche, tout droit sous l'escalier, après les poubelles, cinquième porte. Allez, dépêchez-vous !

Windry qui semble avoir pitié de Rose se tourne vers le docteur et prend la parole :

- Je vais l'emmener, c'est plus sûr. Avec tes explications, elle va se perdre la pauvre.

- Tu ne va pas te perdre, toi ?

- Je connais le Tardis.

- Vraiment ?

- Mieux que Rose, en tous cas.

- Et, c'est censé me rassurer ?

- Ne t'inquiète pas, on trouvera le dressing. Allez, viens Rose.

Windry attrape Rose par la main et l'entraîne à sa suite, en quête du fameux dressing.

24 décembre 1869, Cardiff

La neige a cessé. Quelques passant rentrent chez eux, éclairés par la lueur des réverbères. Une calèche circule dans la rue, les sabots de l'attelage marquant la fine pellicule blanche qui recouvre le sol. C'est la calèche de Mr Sneed, et sa bonne Gwyneth l'accompagne. Le propriétaire du funérarium inspecte les lieux du regard, à la recherche du cadavre disparu. Sans aucun résultats.

Rien en vu. Où est-elle ?

Gwyneth répond, plus pour elle même qu'autre chose :

- Elle s'est évanouie dans l'air... Où peut-elle bien être ?

Mr Sneed tire sur les rênes afin d'arrêter la calèche. Il se tourne vers la pauvre Gwyneth :

- C'est ce que je te demande.

- Que voulez-vous dire ?

- Tu sais bien ce que je veux dire.

La bonne regarde son maître d'un air apeuré. Elle va jusqu'à le supplier :

- Non, soyez gentil...

- Utilises les visions.

- Non, c'est défendu...

- Trouves la vieille Lady, sinon je te mets à la porte.

Gwyneth le regarde, désespérée, et cède sous la menace. Mr Sneed le voit à son regard et revient à la charge :

- Maintenant, regardes tout au fond de toi. Concentres-toi bien. Où est la vieille Lady ?

Gwyneth ferme les yeux et plonge dans son esprit. Elle les rouvre et prononce des paroles d'une voix changée :

- Elle est égarée. Elle est si seule. Oh mon Dieu, il y a tellement de choses étranges dans sa tête...

- Mais où est-elle ?

- Elle était toute excitée en pensant à cette soirée. Depuis plusieurs jours, elle se faisait une joie de le voir...

- De qui veux-tu parler ?

- Du grand homme. Venu spécialement de Londres, le grand, l'unique, le plus grand...

Mais de qui veut-elle parler ?! Une idée ?

24 décembre 1869, Cardiff, TaliesinTheater, loge des artistes

Quelqu'un frappe à la porte. N'obtenant pas de réponse, la personne hèle l'occupant de la loge :

- Mr Dickens ? Mr Dickens !

Charles Dickens est assis sur son fauteuil, accoudé à son bureau. Il se frotte la tempe, les coups contre la porte résonnant dans son crâne. L'inopportun visiteur se permet d'entrer et insiste :

- Excusez-moi Mr Dickens, ça va être à vous.

Voyant l'auteur au plus mal, il s'inquiète :

- Est-ce que ça va, monsieur ?

- Oui, très bien, merci. Je suis désolé.

- Il est temps de vous préparer.

- Oui, bien entendu. Je vais y aller. En faite, j'étais en train de maudire la veille de Noël.

L'homme le regarde, surpris. Son patron d'un soir s'explique :

- Ce n'est pas le plus beau soir quand on est tout seul.

- Personne ne voyage avec vous ? Il n'y a aucune jeune femme qui vous attend à la sortie ?

- Je crains que non.

- Il y a la mienne si vous voulez.

- Oh non, je ne ferais jamais ça. En réalité, j'ai été plutôt, disons, mal avisé, dans la conduite de ma vie de famille. Maintenant, grâce au ciel, je suis trop vieux pour créer d'autres problèmes.

- Vous parlez comme si tout ça, c'était fini...

- Non, ce n'est jamais fini. Et je vais, racontant chaque soir, chaque jour, la même histoire. Je suis comme un fantôme, condamné à me répéter moi même. Jusqu'au fin fond de l'éternité.

- Oh, il n'est jamais trop tard. Vous pouvez encore trouver d'autres numéros.

- Et non, hélas. Même mon imagination est en train de s'étioler.

Charles Dickens se lève et bois son verre d'eau sous le regard désolé de son interlocuteur.

- Et oui, je suis un vieil homme. Peut-être ais-je déjà dit tout ce que j'avais à dire. Seulement, voilà, les feux de la rampe m'attire encore, aussi puissants qu'un pipeau céleste !

Son assistant pour la soirée se saisit de son manteau suspendu à la patère et l'aide à l'enfiler.

- Tenez Monsieur.

Charles Dickens s'admire une dernière fois dans le miroir et, avant de partir, lance un dernier conseil à son reflet :

- Alors allons amuser la foule !

24 décembre 1869, Tardis

Le docteur bricole je-ne-sais-quoi dans le moteur du Tardis, mais il est interrompu par le retour de Rose et de Windry. Comme quoi elles ont fini par trouver. Il relève la tête à l'entente des bruits de pas et ouvre de grands yeux à la vue de Rose :

- Dites-moi que je rêve !

- Je vous interdit de rire !

- Vous êtes merveilleuse... En considérant...

- En considérant quoi ?

- Que vous êtes humaine.

- … ça doit être un compliment.

Rose porte un corset noir sur une jupe bordeaux, ainsi qu'une cape de velours noir qui s'attache au cou. Ses cheveux sont retenue en chignon par un peigne noir. Elle est vraiment magnifique. Windry, quant à elle, a remplacé ses converses par de hautes bottes noires, enfilé un collant de laine noir sous sa jupe et a noué une longue écharpe multicolore autours de son cou. Le docteur réagit à la vue de cette écharpe :

- C'est à moi, ça !

- Comme tout ce que je porte d'ailleurs. Tu ne fais vraiment attention à rien !

- Tu aurais pu me demander avant de te servir dans MON dressing !

- Tu m'aurais dit oui ?

- Bien sûr que non !

- J'ai bien fait de ne pas demander alors.

Windry lui lance un sourire canaille et le docteur s'apprête à répondre lorsque Rose l'interrompt :

- Et vous, vous restez comme ça ?

- J'ai mis un nouveau pull-over. Allez, on y va !

- Non ! Vous restez là. Il n'y a pas de raison que ce soit toujours vous. Cette fois, c'est mon tours.

Rose dévale les escaliers et se précipite sur la porte, suivie par Windry, tandis que le docteur ébauche un sourire.

Ôtez-moi d'un doute : si tout ce que porte Windry appartient vraiment au docteur, suis-je la seule à me demander pourquoi il avait une mini jupe dans son dressing ?

24 décembre 1869, Cardiff

Rose pousse la porte du Tardis et ouvre de grands yeux émerveillés. Elle regarde longuement le sol enneigé avant de poser son pied dans la neige. Celle-ci craque alors que Rose appose son empreinte dans la poudre blanche. Windry sort également, suivie par le docteur qui referme la porte derrière eux. Elle regarde les flocons avec admiration :

- C'est donc ça la neige...

Rose se tourne vers elle, surprise :

- Tu n'en avais jamais vu ?

- Je ne sortais pas beaucoup.

- Comment ça ?

- Une autre fois, d'accord ?

- Comme tu veux...

Le docteur observe Windry, intrigué par tout ce qu'elle cache, mais ne dit rien. À quoi bon, de toutes façons ? Il préfère se tourner vers Rose qui semble profiter du moment :

- Vous êtes toujours tentée ?

- Bien sûr !

- Alors on y va. À nous l'histoire !

Le docteur lui présente son bras, qu'elle saisit, et ils se mettent en route. Vers où ? Encore plus de dangers bien sûr !

24 décembre 1869, TaliesinTheater

Le rideau s'ouvre et Charles Dickens apparaît sous les applaudissements du public. Chaque personne dans la salle applaudit le grand homme. Même la défunte grand-mère de Mr Redpath. Mr Dickens observe son auditoire sans la voir, trop obnubilé par le parfum de triomphe à venir.

24 décembre 1869, Cardiff

Rose et le docteur parcourent la rue, trop émerveillés par les lieux et l'époque pour se préoccuper du froid. Windry, elle, ne semble même pas y prêter attention. Un homme tente de vendre la gazette du jour :

- Demandez la gazette ! Les dernières nouvelles de Noël ! Demandez la gazette !

D'autres marchands ambulants tentent de vendre sapins et décorations de dernière minute aux passants pressés. Windry s'approche du docteur :

- C'est quand la dernière fois que tu as lu le journal ?

- Euh... jamais. Pourquoi ?

- Ça peut-être utile, tu sais. Pour savoir ce qui se passe dans le monde, et tout ça, tout ça.

- Naples, 1860 ? Rien qui mérite d'être écrit dans la presse.

- Tu devrais quand même vérifier.

- Pourquoi ?

- Fais moi confiance.

- C'est assez dur ce que tu me demandes là.

- Allez, qu'est-ce que tu risque ? Ce n'est qu'un pauvre journal !

Le docteur soupir, agacé, mais se dirige tout de même vers le marchand de journaux. Une calèche s'arrête au coin de la rue, c'est celle de Mr Sneed et Gwyneth. Ils viennent de s'arrêter juste devant le théâtre. Coïncidence ? Je ne pense pas. Et Gwyneth non plus :

- Elle est entrée là, Monsieur. J'en suis certaine.

- Allons-y.

Le maître et la servante descendent de la calèche et s'apprêtent à rentrer dans le théâtre. Le docteur paie le marchand de journaux qui le remercie et lui souhaite un joyeux Noël. Il reprend sa route en compagnie de Rose, tout en jetant un œil à la première page. Windry lui lance un sourire énigmatique. Le docteur se tourne vers Rose, les sourcils froncés :

- J'ai dû faire une petite erreur...

- Oh, ça ne fait rien.

- On n'est pas en 1860, on est en 1869.

- Ça ne fait rien.

- Et on n'est pas à Naples.

- Mais ça ne fait rien.

- On est à Cardiff.

- Cardiff ?

Windry rigole franchement à la vue de l'expression de Rose. Elle ne pensait pas se trouver si près de chez elle. Tout en étant si loin. C'est vrai que ça surprend. Le docteur reprend sa route, suivit par une fille hilare et une autre ébahie. Drôle de trio.

24 décembre 1869, TaliesinTheater

Charles Dickens a commencé la lecture de son conte de Noël et le public est suspendu à ses lèvres :

- … Nous savons avec certitude qu'il n'y avait rien de particulier qui différenciait le heurtoir de la porte de cette maison d'un autre. Mais alors, j'aimerais bien que quelqu'un m'explique, s'il le peut, comment il se fait que Scrooge, ayant introduit sa clé dans la serrure, ait vu, devant lui, à la place du heurtoir, sans qu'il ait subi aucune modification notoire, non pas le heurtoir, mais le visage de Marley ! Oui, le visage de Marley ! Qui était là, et qui regardait Scrooge, tout comme Marley avait l'habitude de le faire. Il avait l'air d'être …

L'auteur se stoppe à la vue d'une drôle d'apparition. Le visage de la défunte se met à scintiller d'une étrange lueur. On serait surpris à moins que ça.

- Oh mon Dieu ! Il avait l'air... de... de ce qui est en face de moi.

Les gens du public se retournent vers la direction que pointe Dickens d'un doigt tremblant. À la vue de cette bizarrerie, ils reculent brusquement. Dickens, plus énervé qu'autre chose, s'exclame :

- Mais... Quelle fantasmagorie est-ce là ? Qu'est-ce que ça veut dire ?!

La vieille Lady s'élève dans les airs sous les exclamations du public. Elle pousse une plainte stridente tandis que la fumée blanchâtre possédant son corps s'en échappe pour évoluer dans l'espace sans entraves. Les personnes alentours fuient en poussant des cris d'horreur. On les comprend.

24 décembre 1869, Cardiff

Des cris d'effroi s'échappent du théâtre et, à l'entente de ceux-ci, un grand sourire s'étire sur les lèvres du docteur. Windry se tourne vers lui :

- Un mystère ? Du danger ? Des gens à sauver peut-être ?

- Tout ce que j'aime ! Venez !

Il part en courant en direction du théâtre. Rose le suit péniblement, empêtrée dans sa robe. Windry disparaît. Encore.

24 décembre 1869, TaliesinTheater

Le public s'éparpille en tous sens dans un concert de hurlements tandis que Dickens tente de faire régner un semblant de calme, sans succès :

- Je vous en prie, restez assis. C'est sûrement un de ces tours qu'on fait avec un lanterne magique ! Il n'y a pas à s'affoler !

Le public a autre chose à faire que de l'écouter. Se précipiter vers les portes de sortie, par exemple. Justement, Mr Sneed tente de se frayer un passage par celles-ci, bloquées par la foule hystérique.

- Laissez-moi passer ! Excusez-moi monsieur !

Gwyneth le précède et pointe du doigt l'apparition :

- Elle est là !

- Tu crois que je ne la vois pas ?! Mais pour ne pas la voir, il faudrait être aveugle !

Le public quitte le théâtre précipitamment. C'est bête, ils vont rater la fin du spectacle. Le docteur et Rose, eux, effectuent le chemin inverse. Lorsqu'il aperçoit l'ectoplasme flotter dans les airs, le docteur s'exclame :

- C'est fantastique !

Rose se contente de regarder la scène, bouche bée. La ''fumée'' ou quoique ce soit d'autre quitte le corps de la Lady, définitivement. Celle-ci ferme les yeux et s'écroule au sol. Mr Sneed et Gwyneth se précipite vers le cadavre, discrètement. Le docteur s'approche du romancier et l'interroge :

- Vous avez vu d'où ça venait ?

- Je crois que le farceur se découvre lui-même ! J'imagine, monsieur, que vous êtes satisfait de ce résultat !

Le docteur en reste sans voix. Autant de scepticisme, c'est sidérant !

Rose surprend Mr Sneed et sa bonne en train de récupérer le corps et tente de les arrêter :

- Attendez ! Laissez-là tranquille ! Docteur, je vais les suivre !

- Soyez prudente !

Rose part à la suite des deux voleurs de cadavre tandis que le docteur grimpe sur la scène, aux côtés de Dickens. Il reprend son interrogatoire :

- Est-ce qu'elle a dit quelque chose ? Est-ce qu'elle parle ? Au faite, je suis le docteur.

- Docteur ? Vous avez plus l'air d'un marin...

- Quoi ? Mais qu'est-ce qu'il a ce pull ?

Je serais lui, je m'inquiéterais plutôt des squelettes dans le placard de cette chère petite ville. Au propre comme au figuré. Et où est encore passée Windry ?!

24 décembre 1869, devant le théâtre

Mr Sneed, à l'aide de sa bonne, tente maladroitement de glisser le cadavre dans le corbillard. Ils sont interrompus par Rose qui s'adresse à Gwyneth :

- Mais qu'est-ce que vous faites ?!

Gwyneth bloque l'accès à Rose et tente de la retenir :

- C'est une tragédie, mademoiselle. Mais ne vous en faites pas, le maître et moi, on s'en charge. Voyez vous, la vieille dame a été prise d'une fièvre cérébrale. On la conduit à l'infirmerie...

Rose bouscule la pauvre Gwyneth afin de se frayer un accès jusqu'au corbillard, qu'elle ouvre. Elle appose sa paume sur la joue de la vieille Lady qui est allongée dans le corbillard, sans signe de vie. Au contact de la joue gelée du cadavre, Rose conclue, étonnée :

- Elle est morte. Elle est toute froide... Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

Cette jeune femme, et toutes ses questions, sont trop dangereuses pour la préservation du secret de Mr Sneed. Celui-ci imprègne son mouchoir de chloroforme et s'approche de Rose. Il arrive par derrière et lui met son mouchoir sur la bouche. Elle tente de se débattre mais fini par tomber endormie, sous le regard choqué de Gwyneth.

- Oh ! Pourquoi est-ce que vous lui avez fait ça ?

- Elle en savait beaucoup trop. Mettons-la dans le corbillard. Aide-moi !

Gwyneth se saisit de ses pieds, Mr Sneed de ses bras, et ils la glissent à côté du cadavre de la vieille Lady. Sacré sens de l'hospitalité !

24 décembre 1869, TaliesinTheater

Les derniers fuyards quittent le théâtre dans un concert de hurlements. Ne restent plus que Charles Dickens et le docteur. Ces derniers observent l'étrange spectre bleu se faire aspirer par les flammes des lampes à gaz. Pour le docteur, tout s'éclaire :

- Le gaz ! Ils sont fait de gaz !

Le conteur en reste bouche bée, même ses contes ne sont pas aussi farfelus que la soirée qu'il vient de passer. Et ce n'est pas fini.

24 décembre 1869, devant le théâtre

Gwyneth fini de refermer les portes du corbillard, enfermant ces occupants à l'intérieur. Le docteur dévale les marches du théâtre et aperçoit les assaillants de son amie qui prennent la fuite.

- Rose ! Rose !

Mais trop tard, le corbillard est déjà parti. Le docteur le regarde s'éloigner, désemparé. Dickens se précipite à la suite de celui qu'il juge responsable du fiasco de son spectacle :

- Monsieur, vous ne m'échapperez pas ! Que savez-vous au juste de ces fantasmagories ? Ce sont des projections sur verre ? Ah, j'ai compris ! Je sais bien qui vous manipule !

- Oui, c'est ça. Mais là, j'ai d'autres soucis.

Le docteur laisse Dickens en plan et se précipite dans la voiture la plus proche. Il s'adresse au chauffeur :

- Suivez ce corbillard !

- Je ne peux pas monsieur, désolé.

- Pourquoi ça ?

Charles Dickens l'a suivi et passe la tête par la portière, outré :

- Où vous croyez vous donc ?! Il a une bonne raison de ne pas pouvoir : parce que c'est ma voiture !

- Mais alors, si c'est ça, venez !

Le docteur tire Dickens à l'intérieur de l'habitacle et la voiture peut enfin démarrer. Le chauffeur fouette les chevaux qui partent à toute vitesse. Le docteur est plus que pressé de rattraper Rose :

- Dépêchez-vous, on va les perdre !

- Tout est en ordre Monsieur Dickens ?

- Non ! Rien n'est en ordre !

Le docteur se tourne subitement vers son compagnon de fortune :

- Qu'est-ce qu'il a dit ?

- Attendez, laissez moi parler. Je ne suis pas dépourvu de sens de l'humour, mais...

- Dickens ?

- Euh... oui.

- Charles Dickens ?

- Oui.

- Le grand Charles Dickens ?

Le chauffeur se tourne vers son patron :

- Vous voulez que je vous en débarrasse, Monsieur ?

Sans prêter attention aux propos du chauffeur, le docteur continu :

- Charles Dickens, vous êtes merveilleux ! L'écrivain le plus fabuleux que je connaisse ! J'ai tout lu : ''De grandes espérances'', ''Oliver Twist'' ! Et c'est quoi cet autre ? Celui avec les fantômes ?

- ''Un chant de Noël''.

- Non, non, non, non, celui avec les trains ! Ah ! ''Le signaleur'' ! C'était terrifiant, c'est la meilleure nouvelle jamais écrite ! Vous êtes un génie !

Le chauffeur se tourne à nouveau vers son employeur et réitère sa demande :

- Vous ne voulez vraiment pas que je vous en débarrasse, Monsieur ?

- Euh, non. Je crois qu'on va le garder.

Le docteur continu son éloge :

- Honnêtement, Charles... Je peux vous appelez Charles ? Je suis un de vos fans.

- Vous êtes quoi ? J'ai bien compris ?

- Fan ! Votre fan n°1, c'est moi !

- Qu'entendez vous par fan ? Pourquoi seriez vous pour moi une tige de salsifis séchée ?

- ''Fan'' veut dire ''fanatique'', ''adorateur''. Par contre, je doit dire que ce roman américain, ''Martin Chuzzlewit'', c'est de l'alimentaire ou quoi ? Ce n'est pas digne de votre immense talent !

- Je croyais que vous étiez un de mes fans.

- Oh, si l'on ne peut plus faire de critique, où va-t-on ? Non, la mort du petit Nel, ça me fait tordre de rire. Je vous en pris, oubliez ça.

Puis il se tourne de nouveau vers le chauffeur :

- Et toi, pousse les chevaux !

La voiture accélère tandis que Dickens reprend le fil de la conversation :

- Au fait, puis-je savoir qui est dans ce corbillard, sans indiscrétion ?

- Mon amie, elle n'a que 19 ans, et maintenant, par ma faute, elle court un grand danger.

- Mais enfin, pourquoi perd on du temps à parler de vieux livres poussiéreux ? C'est bien plus important ! Allons cocher, plus vite que ça, la chasse est ouverte !

- Vous êtes épatant, Charly !

- Personne ne m'appelle Charly.

- Si, toutes vos conquêtes.

- Comment savez-vous ça ?

- Je vous l'ai dit : je suis n°1 !

24 décembre 1869, funérarium

Mr Sneed et Gwyneth, portant Rose, pénètrent dans le funérarium afin de poser le corps sans connaissances sur la table d'embaumement, là où les cadavres sont ''embellis''. Heureusement que Rose est inconsciente, car elle aurait détesté cette attention. Gwyneth, peinant à trouver son souffle, entame le dialogue :

- La pauvre fille est toujours vivante. Qu'allez-vous faire d'elle ?

- Je n'en sais rien. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir à la question. Est-ce ma faute si la défunte s'obstine à vivre ?

- Mais alors, de qui est-ce la faute ? Pourquoi est-ce qu'il faut que ça nous arrive à nous ?

Gwyneth et son maître quittent la salle, laissant la pauvre Rose. Elle n'a vraiment pas de chance, c'est un véritable aimant à problème ! Rose endormie, et ses ravisseurs ayant quitté les lieux, personne ne s'aperçoit de l'étrange sifflement s'échappant des lampes à gaz. Une chose est sûre, ils ne sont pas au bout de leurs surprises !

24 décembre 1869, funérarium, loin de la salle d'embaumement

Gwyneth et Mr Sneed parcourent le couloir. Gwyneth écoute, agacée, les réflexions de son employeur :

- Une fois, j'ai fait une faveur à l'évêque : j'ai témoigné que son neveu était un chérubin. Malgré ça, il est allé passer quinze jours en prison... Alors, peut-être bien qu'il nous aura fait un exorcisme au rabais...

Ses spéculations sont interrompues par un visiteur qui vient frapper à la porte du funérarium. Gwyneth et son maître tournent la tête dans un bel ensemble vers ce visiteur inopiné. Mr Sneed, malgré la situation, (ils viennent quand même d'enlever quelqu'un) réagit au quart de tour et lance ses ordres à sa bonne :

- Dis que je suis sorti, qu'on est fermé, enfin arrange toi et débarrasse nous d'eux !

Sur ce, il fait demi-tour et part au pas de course, laissant Gwyneth accueillir les visiteurs tardifs. Mais qui peut bien venir à une heure pareil ?! Une idée ?

24 décembre 1869, salle d'embaumement

Windry apparaît dans la pièce, dans un scintillement bleuté. Elle observe Rose étendue sur la table, au milieu de la pièce. Malgré les événements, elle semble paisible. Navrée de devoir briser sa quiétude, quoique la connaissant, pas tant que ça, Windry s'approche d'elle. Elle glisse une main légère comme une plume sur la joue de son amie. Rose plisse les paupière, tentant de prolonger son voyage au pays des rêves, sans succès. Windry disparaît comme elle est venue, sans un bruit, tandis que Rose se réveille et se redresse difficilement, encore étourdie par le chloroforme. Elle se frotte les yeux, tournant le dos à une étrange apparition. La fumée bleue s'échappant par les lampes à gaz s'infiltre dans un des cercueils de la pièce. Mr John Redpath, précédemment mis hors d'état de nuire pour quiconque par sa tendre grand-mère, se relève d'entre les morts pour venir visiter les vivants. Quelle courtoisie !

24 décembre 1869, perron du funérarium

Nos chers visiteurs insistent et le heurtoir à tête de lion est de nouveau mis à contribution. La porte s'ouvre finalement sur Gwyneth qui jette un œil à l'étrange duo qui lui fait face. Un gentilhomme barbu, habillé de pied en cape avec élégance, salut la jeune femme à l'aide de son haut de forme. Un autre homme fort étrange lui lance un drôle de sourire. Malheureusement pour eux, quoiqu'ils puissent bien vouloir à une heure aussi tardive, ils ne l'auront pas. C'est ce que pense Gwyneth lorsqu'elle tente de les éconduire :

- Désolé messieurs, on est fermé.

- À d'autres ! Depuis quand est-ce que les pompes funèbres ont des horaires de fonctionnaires ! La mort fauche à toute heure ! Je demande à voir votre maître !

- Il est sorti, je suis désolé.

- Arrêtez de me mentir, jeune impertinente ! Appelez votre maître !

- Je suis vraiment désolé, Monsieur Dickens, mais mon maître est indisposé.

Derrière la malheureuse Gwyneth qui ne fait que son travail, la flamme de la lampe à gaz prend de l'ampleur avant de revenir à la normal. Ce fut bref, mais le docteur s'en est aperçu. Ayant gardé le silence depuis le début de l'échange, il prend la parole :

- Vous avez des problèmes de gaz ?

Le phénomène se reproduit et Dickens le remarque à son tour :

- Mais... C'est encore Shakespeare qui fait des siennes ?

24 décembre 1869, salle d'embaumement

Rose, maintenant assise sur la table, se masse les tempes pour tenter de dissiper son mal de crâne dû aux attentions de ce cher Mr Sneed. Mr Redpath, revenu d'entre les morts, pousse le couvercle de son cercueil qui vient tomber sur le sol dans un grand fracas qui ne manque pas de surprendre Rose. Cette dernière se tourne vers l'occupant du cercueil qui pousse des grognements dignes d'un zombi de mauvais films d'horreur. Elle s'inquiète pour son état, plus qu'elle ne devrait si vous voulez mon avis :

- Vous êtes sûr que ça va ?

Vu son teint cadavérique, non sans raison, ainsi que ses yeux révulsés, on peut se demander quelle est l'utilité de sa question. Mais Rose vient de se faire agresser puis enlever, la veille de Noël qui plus est, on peut donc lui pardonner. Loin de répondre à sa question, notre ''zombi'' entreprend de sortir de son cercueil tout en continuant ses grognements qui ne conviennent guère à un homme (même mort) de son rang. Rose commence à s'inquiéter, et elle a bien raison :

- Vous voulez m'effrayer. C'est une plaisanterie ?

Toujours sans répondre, le cadavre ambulant enjambe son cercueil pour s'approcher de Rose. Cette dernière, de plus en plus inquiète, essaie de rester pragmatique :

- Vous êtes un petit farceur.

Voyant que ses propos n'ont aucun effet et que le mort-vivant continu son approche, elle se résout à envisager l'impensable et recule loin de cette horrible créature :

- D'accord, j'ai rien dit.

Elle se précipite vers la porte qui est évidement fermée à clé. Pas de chance. Qui veut servir de dîner ?

24 décembre 1869, corridor du funérarium

La flamme de la lampe continuant de vaciller aux grès de ses envies, le docteur se permet d'entrer pour résoudre ce mystère, sous le regard outré de Gwyneth :

- Mais monsieur, vous n'avez pas le droit d'entrer sans autorisation !

Le docteur, ne s'embarrassant jamais de permission, ignore ce reproche et vient coller son oreille contre la paroi, sous la lampe, avant de déclarer, comme si c'était normal :

- Il y a quelque chose dans le mur.

24 décembre 1869, salle d'embaumement

Rose, désespérant de parvenir à ouvrir cette foutue porte, arrête de la martyriser pour se tourner vers la source de son affolement. Source qui est maintenant accompagnée par le cadavre de sa chère grand-mère qui, elle aussi se relève de son cercueil. Les réunions de famille, c'est si touchant...

24 décembre 1869, corridor du funérarium

Le docteur, l'oreille collé au mur, intime le silence à son compagnon de fortune et à la pauvre Gwyneth qui est complètement désarçonnée par le comportement de ces visiteurs. Il tend l'oreille quelques secondes avant de déclarer d'un ton sans répliques :

- C'est dans le tuyau de gaz. Il y a quelque chose qui vit dans le gaz !

Charles Dickens – ou Charly, pour les intimes – et la bonne qui regrette soudain d'avoir choisi un tel emploi, se lancent des regards interloqués. Les pauvres, ils n'ont encore rien vu !

24 décembre 1869, salle d'embaumement

Vous vous souvenez de ces magnifiques fleurs, les arums, élégamment disposées dans de beaux vases anciens ? Et bien Rose, dans un geste désespéré, s'en saisis et les laissent choir au sol avant de lancer le si beau vase qui les contenait au visage de ce bon Mr Redpath. Il recule quelque peu devant l'affront tandis que sa grand-mère sort de son cercueil, avec quelques difficultés. Rose, ayant gagné quelques instants grâce à cet acte d'une grande violence, retourne martyriser cette pauvre porte.

- Laissez-moi sortir ! Ouvrez la porte ! Au secours ! Au secours !

24 décembre 1869, corridor du funérarium

Le docteur, les oreilles aux aguets, entend la douce voix de Rose qui lui parvient. Il se redresse subitement et lance tout d'un coup :

- C'est elle !

Gwyneth secoue la tête d'un air dépité. Elle et son maître viennent de gagner la palme d'or des pires kidnappeurs.

Le docteur se précipite vers l'origine de cette voix mélodieuse, suivi par Mr Dickens qui, malgré ses bonnes manières, consent à entrer sans invitation.

24 décembre 1869, salle d'embaumement

Les deux zombis ne sont plus qu'à quelques pas de Rose. Celle-ci continue malgré tout de s'égosiller :

- Laissez moi sortir ! Ouvrez la porte !

24 décembre 1869, couloir du funérarium

Le docteur traverse la demeure au pas de course jusqu'à bousculer le propriétaire des lieux qui tente de lui bloquer le passage. Le docteur l'attrape par les épaules avant de le contourner, sous le regard outré de ce bon vieux Mr Sneed.

- Oh ! De quel droit osez vous ?!

- Vous, laissez-moi passer !

Charles Dickens le suis de peu et passe outre les exclamations du fossoyeur :

- Vous êtes chez moi !

- Ça, je m'en moque !

- Vous allez voir ce que ça coûte ! Et quant à toi, tu ne perd rien pour...

Cette dernière remontrance est adressée à Gwyneth qui l'ignore et suis tout ce petit monde difficilement en soulevant les pans de son jupon. Arriveront-ils à temps pour sauver Rose ?

24 décembre 1869, salle d'embaumement

Rose sent presque l'haleine fétide du regretté Mr John Redpath sur sa nuque mais refuse d'abandonner :

- Je veux sortir d'ici ! Ouvrez la porte ! Ouvrez ! Ouvrez-moi ! Il y a quelqu'un ? Vous m'entendez ? Ouvrez ! Ouvrez la porte !

Son appel à l'aide est interrompu par la main glacée que le macchabée vient plaquer contre sa bouche avant de l'attirer à lui.

24 décembre 1869, porte maudite par Rose séparant le couloir de la salle d'embaumement

Le docteur se précipite vers la porte de la pièce d'où proviennent les cris avant de la défoncer d'un coup de pied. On se croirait presque dans un film d'action où le héros sauve le monde à grand renfort d'effets spéciaux. Mais, n'est-ce pas le cas ?

Il avance calmement jusqu'au corps sans vie – ou presque – qui entrave Rose et la retire de son emprise en lançant ironiquement :

- J'avais réservé cette danse.

Il ramène Rose à ses côtés et la serre brièvement contre lui tandis que le reste de la troupe arrive derrière lui. Mr Dickens n'en croit pas ses yeux et compte bien nous le faire savoir :

- C'est une farce, forcément. Nous nous trouvons sous une influence.

Le docteur lui répond d'un ton presque mélodramatique :

- Non, les morts se sont réveillés.

Ils se tourne ensuite vers Rose, tout sourire :

- Salut !

Vite remise de ses émotions, elle lance un bref regard au dramaturge qui la précède avant de se retourner vers le docteur :

- Qui est votre ami ?

- C'est Charles Dickens.

- Ah, d'accord.

Le docteur s'adresse ensuite aux créatures qui lui font face :

- On m'appelle le docteur. Vous, qui êtes vous, et que voulez-vous ?

Ces interlocuteurs (ou -trices, qu'en sais-je ?) lui répondent d'une voix désincarnée :

- Des défaillants. Les morts en instance. Ouvrez la fissure ! Piégés dans cette forme, nous sommes en sursis. Vous devez nous aider !

Sur ce, la fumée blanche quitte leur corps dans un cri, avant d'être aspirée par les lampes à gaz, sous le regard surpris du docteur, ébahi de Dickens, affolé de Gwyneth, agacé de Sneed (c'est sa maison tout de même!) et dégoûté de Rose.


Review ? Théories sur Windry ? Questions ? Suggestions ? Je suis toute ouïe !