Quand Aziraphale entendit du bruit dans le salon, il se leva précautionneusement. Crowley dormait toujours profondément. L'ange sortit de la chambre, fermant la porte derrière lui.
Adam faisait face à la baie vitrée, une tasse de cacao fumant à la main. Il se retourna :
« Tu en veux ? »
Aziraphale acquiesça avec un sourire et se servit, avant de prendre place aux côtés du jeune homme. Devant eux, l'aube se levait sur Londres. La lumière progressait telle une marée engloutissant immeuble après immeuble. Le ciel était limpide. La journée allait être chaude.
« Comment il va ? »
« Physiquement, il est encore faible, mais ça va. Pour le reste… j'espère qu'il pourra s'y habituer. »
Adam fit un sourire encourageant.
« Tu ne dois pas aller travailler ? » demanda Aziraphale.
« Le stage se terminait hier. Et les cours ne reprennent pas maintenant. »
Ils continuèrent à regarder le soleil gagner du terrain sur la nuit.
« Je te remercie pour tout ce que tu as fait, Adam. Je ne pourrai jamais rembourser une telle dette. »
Adam haussa les épaules. Aziraphale continua :
« Et pourtant, je vais encore l'alourdir. Crois-moi, j'ai pleinement conscience d'abuser. »
Intrigué, le jeune homme se tourna vers l'ange :
« Va droit au but, s'il te plaît. »
« Tu te sens capable de le refaire ? »
Adam fronça les sourcils.
« Tu n'es pas en train de me demander… ? »
« C'est mon tour. »
« J'aurais dû m'en douter. Ce n'est pas quelque chose qui se décide à la légère, Zira. »
« Je sais. »
« Je ne sais pas si tu mesures bien les risques si j'échoue, et les conséquences si je réussis. »
« Totalement. »
« Pour toi, il n'y a rien qui justifie… »
« 6000 ans me paraissent une justification plutôt valable. Comme si j'allais continuer ma route sans lui quand… » Aziraphale répugnait à le dire mais sentait qu'il le devait. « … quand il mourra. »
« Il sera encore temps d'aviser à ce moment-là. »
« Ca ne marchera pas. Tu comprends. Pas si je reste un ange. Je vais sans cesse lui rappeler… »
« Je ne vais certainement pas te laisser faire ça ! » l'interrompit une voix étranglée.
Adam et Aziraphale se retournèrent d'un même mouvement. Crowley les fusillait du regard, agrippé au chambranle de la porte de la chambre pour ne pas tomber. Il reprit, d'un ton affermi par la colère :
« Tu entends ? Si j'avais su que c'était ce que tu avais en tête, je vous aurais dit de me laisser crever ! Tu n'as pas le droit ! »
L'ange s'avança vers lui en répondant doucement :
« Il se trouve, mon cher, que la décision ne t'appartient pas. »
Crowley fit un pas en arrière mais Aziraphale avait bougé beaucoup trop vite pour lui. Il s'écroula aussitôt que l'ange lui toucha la tempe. Ce dernier le rattrapa sans effort et le remit au lit.
« Il ne se réveillera pas avant au moins quatre ou cinq heures, ça nous laisse largement le temps, » dit-il à Adam qui avait assisté stupéfait à la scène.
« Il n'est pas près de te pardonner un coup pareil. »
« Un problème à la fois. Je gérerai celui-là après. »
« Je n'ai pas dit oui. »
« Est-ce que ça marcherait sur moi ? »
Adam soupira et expliqua avec réticence :
« Je vois mieux comment m'y prendre maintenant. Et je pense que la situation est plus claire là-dedans. » Il posa un doigt sur la poitrine d'Aziraphale. « Mais ton essence angélique n'est pas affaiblie, elle. Il faudrait que tu m'aides beaucoup. »
« Deuxième question : as-tu suffisamment récupéré ? »
« Ca devrait aller. »
« Bien. Dernière question : dois-je te rappeler ton laïus sur le libre arbitre ? »
« Zira, tu es l'être le plus fatigant que je connaisse. »
« On me le dit souvent. »
« Ca ne m'arrange pas vraiment de me priver du seul autre être possédant des pouvoirs et susceptible de défendre la planète à mes côtés en cas de besoin. »
« Pour ce qu'on t'a été utiles la dernière fois… » fit l'ange avec un petit sourire.
Adam laissa échapper un bref éclat de rire avant de reprendre un ton grave :
« Tu es sûr de ton choix ? Il n'y a pas de service "réclamations". »
« Ce serait vraiment ingrat de ma part. Ca veut dire que tu acceptes ? »
« Au point où j'en suis… J'imagine que c'est ce qui arrive quand tu commences à transiger avec tes principes. »
« Je te demande pardon, » dit Aziraphale, sincère mais résolu.
Adam écarta le propos d'un geste et demanda :
« Tu es prêt ? »
« J'ai juste besoin de quelques minutes. »
Aziraphale referma la porte de la salle-de-bain derrière lui. Il n'avait jamais compris pourquoi Crowley avait besoin d'autant de pièces dont seul un humain aurait eu l'usage. Elle va servir à quelque chose maintenant, fut la petite pensée incongrue qui lui traversa l'esprit.
Face au miroir, il ôta sa chemise, la plia soigneusement et la posa près de lui. Ses ailes jaillirent dans un tourbillon de plumes, envahissant tout l'espace. Il scruta longuement son reflet.
Enfin, repliant ses ailes pour qu'elles prennent moins de place, il s'assit sur le rebord de la baignoire. Il se pencha pour ramasser une rémige qui jonchait le sol et la fit tourner entre ses doigts.
C'était un drôle d'endroit pour s'adresser à Dieu. Mais ça en valait bien un autre. Il tourna ses pensées vers le Ciel et ses yeux vers le plafond, comme si ça pouvait aider.
Tu sais déjà forcément pourquoi je m'apprête à quitter Tes rangs. Je suis désolé de Te décevoir. Je crois que je n'ai jamais été le serviteur idéal, de toute façon. Et je doute de plus en plus. Est-ce que j'ai vraiment embrouillé l'esprit des Hommes pendant tous ces millénaires où je pensais les guider vers le droit chemin ? Est-ce que le monde se porterait mieux si je n'étais pas intervenu ? Est-ce que tout ça est un test, et que je suis en train de le rater lamentablement ? Ou est-ce que ça fait partie de Ton plan ineffable ? J'avoue, Seigneur, je suis perdu. Tu nous as enseigné à ne pas douter de Toi, et regarde où j'en suis. Je voulais juste Te dire que je ferai de mon mieux pour continuer à agir selon les valeurs que Tu nous as inculquées. Et Tu risques encore de m'entendre, mais ce sera dans le flot des prières humaines.
Il ne voyait pas quoi ajouter. Il attendit, en se reprochant la faiblesse ou le reste d'espoir, il ne savait pas trop, qui l'y poussait.
Adam éteignit la télévision lorsqu'Aziraphale, rhabillé, s'assit à ses côtés dans le divan.
« Toujours décidé ? »
L'ange opina, le regard déterminé et les lèvres serrées.
A contrecoeur, le jeune homme retroussa ses manches.
« Allons-y, alors. Je vais avoir besoin que tu te détendes autant que possible. Tu as pu constater que c'est douloureux. Accepte la douleur, n'essaie pas de lutter contre elle. Et, surtout, il faut que tu te concentres sur tes pensées les plus humaines. Sur tout ce que ton séjour sur Terre a modifié en toi. »
Aziraphale fit signe qu'il avait compris. Il pressa la main d'Adam puis s'installa aussi confortablement que possible avant de fermer les yeux.
Il entendit l'inspiration profonde d'Adam. Presque immédiatement, il sentit un tremblement à l'intérieur de lui, faible frémissement d'abord, comme une onde se propageant sur une étendue d'eau, qui s'amplifia graduellement. Roulis, tempête, tsunami. La douleur le submergea, l'étouffa dans sa prise impitoyable, faisant naître en lui une panique viscérale. C'était comme si on cherchait à le déchirer en deux. Il voulait crier à Adam de tout arrêter. Son essence angélique qui ruait, affolée, c'était son identité. Si elle disparaissait, il allait sombrer dans le néant. Ce n'était pas possible !
Il avait l'impression qu'il souffrait depuis des heures quand il perçut enfin un havre dans lequel se réfugier. Il pourrait être à l'abri, dans cet endroit qui semblait gagner en présence au fil des minutes. Mais comment l'atteindre ? Il s'éloignait à chaque fois qu'Aziraphale tentait de s'en approcher, se refusant à lui malgré ses efforts désespérés. Quelque chose. Quelque chose à quoi s'accrocher. Son amour pour Crowley. Un sentiment qui l'ébranlait au plus profond de lui, bien trop irrationnel et empli de contradictions – espérance et désarroi, joie et tourment, désir et abnégation - pour ne pas être humain. Il fit un bond en avant. Mais ça ne suffisait pas.
La convoitise à la vue d'un livre longtemps recherché. La joie mesquine de mettre un client dehors les mains vides. Encore un peu. L'émerveillement face à l'art des Hommes. Le plaisir du chocolat qui fond sur la langue. L'allégresse irrépressible d'une soirée où la moindre blague stupide du démon risquait de le faire rouler sous la table chargée de bouteilles vides. Il y était presque. Il pouvait le toucher du doigt. Il sentait le pouvoir d'Adam à l'œuvre, qui expansait et façonnait cet endroit pour lui permettre d'y survivre. Il entendait ses encouragements.
Quelques liens le retenaient encore. L'empêchaient d'aller plus loin. Le tiraient en arrière. Si résistants. La pure félicité en présence de Dieu. Le Devoir… Il les sentit se renforcer. Il ne fallait pas y songer. Mais il était épuisé. Baisser les bras, répondre à cet appel qui lui enjoignait de faire demi-tour.
Non. Le doute. Certes, les entités surnaturelles pouvaient y succomber quelquefois. Crowley et lui s'en étaient servis dix ans auparavant. Mais mener sa vie de son mieux en dépit du doute permanent, comme Aziraphale le faisait depuis, c'était si intrinsèquement humain. Il s'y cramponna. La déchirure était presque complète, la douleur à son paroxysme. Il savait que loin, très loin, dans un appartement londonien, il était en train de hurler.
La capacité de faire des choix. Le dernier lien céda. Il se retrouva projeté, hagard, dans cet espace inconnu et familier à la fois. Derrière lui, quelque chose mourut. La douleur reflua en un instant, laissant place à un sentiment de perte inconcevable. Pour s'en protéger, son esprit se réfugia dans l'inconscience.
Lorsqu'il revint à lui, le flat était baigné de lumière. Il referma immédiatement les paupières. Il se sentait nauséeux. Etranger à lui-même. Et faible. Si faible. Comme si un simple souffle pouvait le détruire. Cette pensée le mena à prendre conscience de sa respiration. Si nécessaire, à présent. Inspirer. Expirer. Sans cesse. Et s'il oubliait ? Il ne parvint que difficilement à se persuader de l'absurdité de sa crainte. Son corps s'occupait de ça. Tout comme il n'avait pas besoin de réfléchir aux battements de son cœur.
Respiration. Pulsation. Rythme. Autant de scansions, désormais, du temps qui passe. Il comprit exactement ce qu'avait ressenti Crowley. Il était maintenant, lui aussi, emporté dans ce flot régulier, puissant, impossible à endiguer. Il ouvrit la bouche mais son cri resta bloqué dans sa gorge.
Deux bras l'entourèrent, le soulevèrent légèrement, un corps se serra contre le sien, maigre barrage contre la frayeur mais point d'ancrage au milieu du flux implacable. Une main soutenant son dos. Une autre passant convulsivement dans ses cheveux. Un murmure épouvanté et désolé : « Qu'est-ce que tu as fait ? Qu'est-ce que tu as fait ? » avant de se reprendre, de tenter de rassurer : « Je sais. Mais tu vas voir, ça va aller ».
Aziraphale sombra dans un sommeil agité.
Cette fois, quand il ouvrit les yeux, le soir tombait. Il se releva sur un coude et regarda autour de lui. A l'autre bout du divan, Crowley somnolait, assis, la tête renversée contre le dossier. Non loin, sur une chaise, Adam les observait d'un air concerné, un livre sur ses genoux. Aziraphale lui adressa un faible sourire.
« Comment tu vas ? » murmura le jeune homme.
« Je n'en suis pas trop sûr, à vrai dire. »
Crowley s'ébroua, puis tourna la tête vers Aziraphale. Sur son visage, l'angoisse céda la place à une dizaine d'autres sentiments trop difficiles à démêler pour l'instant, mais dont Aziraphale pouvait se douter. Celui-ci interrogea Adam :
« Ca n'a pas été trop difficile pour toi ? »
« Tu m'as fait un peu peur, au début. Jusqu'à ce que tu piges le truc. Après, bah, c'est comme si j'avais fait ça toute ma vie. »
Ils se regardèrent longuement tous les trois. Les mots auraient été insuffisants pour exprimer la profondeur de la gratitude. Et ils n'étaient pas nécessaires pour savoir qu'un lien indéfectible, semé dix ans auparavant, venait d'être scellé.
Adam se leva :
« Appelez-moi si quelque chose ne va pas. Et, de toute façon, j'attends de vos nouvelles très vite, les gars, ok ? »
Après une longue accolade à chacun, il les laissa.
Sans doute y avait-il quelque chose à dire, mais Aziraphale était trop fatigué pour que son cerveau identifie clairement ce dont il s'agissait, et Crowley avait l'air de perdre sa bataille pour trouver les mots justes. D'un commun accord tacite, ils se contentèrent de se soutenir l'un l'autre jusqu'au lit sur lequel ils s'écroulèrent, épuisés par ces quelques mètres. Ils se glissèrent laborieusement sous les draps. Instinctivement, leurs corps s'arrimèrent l'un à l'autre et ce contact, pourtant nouveau, leur parut le seul repère possible au milieu de tous les changements auxquels ils devaient désormais faire face. Mêlant leur chaleur et leur souffle, leurs craintes et leurs espoirs, ce qu'ils avaient perdu et ce qu'ils avaient gagné, ils se confièrent au sommeil.
