- Cinquième Lune - Envol -

Personne ne pipa mot pendant une minute.

La Witch était blottie dans l'étreinte des ombres d'un des angles, et n'eut aucune réaction. Le Hunter, lui, maintenant assis, regardait le sol et ne disait rien.

La première réaction, pour une fois, vint du Smoker.

Un rire.

D'abord extrêmement léger, presque imperceptible, un murmure. Puis il prit de l'ampleur, jusqu'à ce qu'il s'étouffe enfin dans une quinte de toux dont la sonorité était proche de celle qu'aurait pu avoir une crise d'asthme.

Ce rire ne comportait pas la moindre joie.

Puis l'infecté se redressa vers Elena. Son œil ne reflétait aucune gaité. Juste un mépris écrasant, et… De la colère.

- Est-ce que tu vas arrêter, un jour, de te prendre pour Dieu ?

Elena sentit instinctivement les muscles de son avant-bras se crisper, dans une envie de violence étouffante, mais elle força sa mâchoire à se décontracter, s'obligeant à expirer calmement. Elle s'était attendue à cette réaction de la part du Smoker. Relativement justifiée, quoi que particulièrement agaçante.

- Peut-être un jour, répondit-elle, posément. Lorsqu'on m'aura convaincue et prouvé que je suis aveugle, cul-de-jatte, sourde, muette, et amputée de mes bras, peut-être que je me déciderais éventuellement à cesser de croire en l'impossible. Pas avant. Surtout pas avec la mort qui guette, comme un monstre assoiffé, gueule béante.

Le Smoker soupira, ferma l'œil, se contraignant au calme. Le Hunter, de son côté, se redressa :

- Donc, c'est cette capacité à détruire des… Verrous, comme tu les appelles, que tu as utilisé sur moi ?

- Oui, répondit fermement Elena. Si j'ai réussi avec toi, il n'y a aucune raison que leurs esprits soient mieux verrouillés et que je n'y parvienne pas.

- Mais tant qu'ils ne sont pas réveillés, ils sont sauvages, poursuivit-il. Sauvages et agressifs. Ils ne comprennent pas un traitre mot de ce que peut leur raconter un humain.

- Là-dessus, c'est vrai que ça risque d'être compliqué, avoua l'humaine. J'avais pensé à des pièges.

- Et que serait l'appât ?

- C'est évident, non ?

Il y eut un silence.

- C'est dangereux, déclara le Hunter, enfin.

- Non, sans blagues, ironisa la jeune fille. Raconte-moi ça…

- Il a raison, poursuivit le Smoker. Si tu comptes là-dessus, tu mourras avant même d'avoir pu commencer à faire ta prophète.

Elena renifla, et se tourna vers le Hunter, avec qui la conversation était plus aisée.

- Tu peux me parler de l'odorat des infectés ?

- Il est très développé, affirma-t-il. L'odeur du sang avant tout, même lorsqu'il est encore dans des veines humaines, on en sent le bouillonnement, et cela attirerait une ville entière aux trousses du survivant qui se promènerait par là. L'ouïe, aussi, on entend tout, avec une très bonne analyse du haut, du bas, à une grande distance, et…

- Je t'arrête tout de suite, intervint le Smoker. Je n'ai ni une ouïe ni un odorat exceptionnellement développé, moi. Je sens à la perfection le sang hors des veines, mais le reste, je suis peut-être encore moins sensible que lorsque j'étais humain, d'après les rares souvenirs qu'il me reste.

- Peut-être que chaque infecté a muté différemment, y compris sur les sens qui se sont surdéveloppés, murmura Elena, songeuse.

- C'est tout à fait ça, affirma le Hunter. Mais justement, ça peut paraître risqué, sachant que tu ne sais pas sur quoi tu vas tomber en fonction du piège posé…

- Ou au contraire, je peux jouer avec ça, démentit l'humaine.

- Sans aucune étude ?

- Les études se feront sur le tas. Et si ça tourne mal…

Son regard croisa celui de la Witch, qui ne disait rien, et se contentait d'observer la scène de ses immenses yeux rouges, qui semblaient attentifs à tout.

- Face à un Tank, même une Witch enragée ne doit pas s'en sortir indemne, prévint le Smoker.

Elena replia ses genoux et les entoura de ses bras, songeuse. L'entreprise de ce qu'elle voulait accomplir était phénoménale. Elle n'était pas certaine d'y parvenir, mais elle voulait au moins essayer. Et puis, quitte à mourir, autant mourir en faisant quelque chose d'utile.

Elle laissa échapper un petit rire que personne ne chercha à analyser, malgré un regard noir du Smoker. Elle se demandait comment est-ce qu'elle osait penser à sa mort et à attribuer la mort aussi naturellement, chose qui lui aurait paru écœurante quelques jours plus tôt. Mais tout était allé si vite…

En deux nuits, et deux jours, sa vie avait basculé vers un gouffre infernal. Et la seule lumière qu'elle y avait trouvé était rouge… Deux yeux dans lesquels elle puisait un courage qui ne semblait jamais tarir.

Les abysses des siens se tournèrent vers l'infectée. Elle était libérée de son verrou, elle le sentait. En réalité, elle se demandait s'il avait été fermé de la même façon que pour les autres infectés… Sûrement pas.

Simplement par le fait que, malgré son réveil, qui avait sans doute eut lieu lors de la création de leur lien, elle ne parvenait pas à parler.

Son silence était ponctué de grognements, de sanglots, de hurlements déments.

Mais jamais elle n'avait parlé.

Elena avala sa salive et détacha son regard de sa protégée afin de balayer les deux autres infectés du regard. Le Hunter semblait la fixer de son regard invisible. Quand il vit qu'elle l'avait remarqué, il lança :

- Alors ? Quand est-ce que tu comptes commencer ça ?

La jeune humaine ferma les yeux, et respira calmement. Quand elle les rouvrit, elle lança, avec une voix qu'elle se serait crue incapable de produire, une voix assurée et posée, des mots qui ne tremblèrent pas :

- Qui serait prêt à m'accompagner dans ce que je m'apprête à faire ?

La Witch releva la tête. Mais Elena savait qu'il était inutile de lui poser la question, tant la réponse était évidente.

Le Smoker ne daigna même pas la regarder ou l'écouter, et se contenta d'inspirer une nouvelle bouffée de fumée. Le Hunter, lui, resta silencieux un moment.

Un long moment.

Lorsqu'il releva la tête, son sourire voulait absolument tout dire.

A une cinquantaine de kilomètres, quelques heures auparavent, une pièce sombre. Un salon, sans doute, petit et assez confortable. Le jeune homme assis sur le canapé n'avait pas pris la peine d'allumer la lumière.

Pour seule éclairage, une télé grésillant, au son si faible qu'il fallait tendre l'oreille pour s'apercevoir se son existence.

Près de l'adolescent, recroquevillé sur un canapé pourpre, un plateau. Son contenu, un maigre repas, était froid depuis des heures et laissé à l'abandon, dans le même état que lorsque sa mère l'avait posé sur cette table basse.

Le jeune homme ressemblait à une statue. Livide, il ne cillait pas, ne semblait pas penser, ni vivre. Une statue de marbre, imperturbable, perdu dans un conflit intérieur insondable.

La femme qui parlait en continu depuis bientôt vingt minutes à l'intérieur du petit écran cathodique avait les yeux cernés, comme si elle en avait assez de répéter la même chose depuis des heures. Ce qui était sûrement le cas.

- Des mesures vont être prises rapidement, donc ne paniquez surtout pas, une fois encore, envoyait-elle, comme pour appuyer ce que son expression laissait supposer. Le gouvernement est en train de réfléchir à la mise en place d'une armée spécialisée pour superviser la récupération de Stanhood. Les recrutements seront organisés tantôt. Toute personne, homme ou femme, comprise entre dix-sept et quarante-cinq ans pourront se présenter volontaires. Les sélections seront basées sur l'examen approfondi des capacités physiques et des réflexes. Mais revenons sur la mineure accusée de fugue et de meurtre d'un exterminateur à l'aide d'un lance-flamme, dans la périphérie de Stanhood.

Le jeune homme leva très légèrement le visage. La statue s'anima. La lueur incertaine et blafarde du poste étincela dans l'œil écarlate de ce jeune homme.

Sa main tenait prisonnière une photographie. Il était sur cette photographie, souriant. En sa compagnie, une jeune fille aux cheveux aussi noirs que ses yeux, et au teint légèrement mate.

Aux anges.

…Alors pourquoi avoir emprunté la route de l'Enfer ?

Une larme se perdit entre ses cils.

Dehors, on aurait dit une autre planète.

La cour aux immeubles dévastés et vandalisés était baignée dans une lumière ocre et grise à la fois. Une couche importante de poussière flottait au dessus du sol, perdue dans une valse lente, une danse avec les rares courants d'air, langoureuse et mortelle.

Les nuages obstruaient toujours le ciel, comme des gardiens de lumière, des sortes de tortionnaires ou de vigiles qui écrasent en ricanant des insectes de leur imposante carrure de colosse, interdisant l'accès à l'espoir, se délectant de la terreur des milles petits êtres qui se terrent en attendant leur fin.

Au sol, des cadavres.

Combien ? On n'aurait su les compter. Par manque de temps, déjà, mais surtout car, par endroits, il était impossible de distinguer ce qui pouvait être considéré comme un mort, et ce qui lui appartenait. Les tas de chair gisant sur le béton détrempé par la pluie de la veille sans aucune forme digne de ce nom étaient impossible à identifier comme étant un cadavre ou juste une moitié dont l'autre gisait un peu plus loin dans un rictus dément et douloureux.

Elena inspira, puis retint une nausée, plaquant sa main contre sa bouche. L'odeur de la mort n'avait pas quitté le lieu du carnage.

Elle rechargea son arme qu'elle n'avait pas quittée, avec les munitions trouvées accrochées à l'arme accompagnée de la Witch et du Hunter. Le Smoker n'avait accordé aucune attention à leur départ. Comment l'en blâmer…

Elle avança un peu, très doucement, avec la sensation de s'éloigner de son cœur qui battait violemment à chaque pas, et de le laisser seul.

Comme s'il allait se faire dévorer comme un vulgaire quartier de viande. Elena sentit un battement plus fort que les autres heurter ses cotes, comme un animal sauvage se jetant contre les barreaux de sa cage. Elle sentait que quelque part, ce cœur voulait lui hurler qu'il était bien plus qu'une pièce de viande.

Fermant les yeux un quart de seconde, sa raison murmura doucement à son égo qu'il était peut-être bien moins…

Elle se retourna, repoussant cette idée gênante d'un battement de cil, et fit face aux deux autres infectés. La Witch la regardait, avec ses cheveux qui lui retombaient devant le visage, comme un rideau de fer, percé de deux lueurs rouges.

La jeune humaine puisa du courage dans ce brasier, et laissa son regard se poser sur le Hunter. Ce dernier ne la regardait pas, et semblait fixer intensément quelque chose un peu plus loin, parmi les corps empilés.

Suivant son regard, les yeux d'Elena tombèrent sur une forme qui bougeait encore faiblement. Quelque chose de... Vivant ?

Poussée par la curiosité, avant que la raison n'ait le temps de reprendre le contrôle, elle se dirigea vers cette dite forme.

Le Hunter la suivit et la jeune humaine se rendit compte que si elle ne l'avait pas dans son champ de vision, elle ne l'aurait pas entendu. Ses pas ne faisaient pas le moindre bruit, et son état stoïque avait de quoi impressionner. Il donnait vraiment la sensation d'un très grand contrôle de soi, chacun de ses gestes mesurés et précis.

Alors qu'elle admirait cette finesse, il la rattrapa et la dépassa même, avant de s'arrêter et de regarder le sol. Après quelques enjambées, elle le rattrapa et distingua enfin ce qui remuait au sol.

Son visage neutre et curieux se transforma en une grimace horrifiée.

Sur le sol, ce qu'il restait d'un humain. Une femme, sans doute, au vu de ses longs cheveux qui semblaient avoir été autrefois blonds. Mais maintenant, ils trainaient par terre, entremêlés à la poussière et à l'humidité du goudron, et avaient perdu leur éclat doré, dilué dans l'eau de pluie qui coulait sur la masse délavée et sale.

Sa joue gauche était percée, et son regard presque vide, presque aussi blanc que sa peau qui faisait ressortir la saleté et le sang. Il lui manquait une jambe.

Elena sentit à la fois, son estomac se retourner, et l'envie de tourner le dos et de s'enfuir en courant la heurta de plein fouet, mais son visage dégoûté se troqua en une expression douloureuse.

Pourquoi cette guerre était-elle si cruelle ? Pourquoi tant de douleur ?

Elle se força à inspirer en repoussant une nausée, s'aérant pour interdire aux larmes qu'elle sentait monter de poindre.

Elle se pencha, et voulut parler.

Les mots restèrent coincés. La jeune humaine se sentit incapable de dire quoi que ce soit sans exploser, et resta là, ne parvenant pas à se défaire du visage mutilé qui ne semblait le voir qu'à moitié.

Elle vit le Hunter saisir fermement la tête de la femme. Elle aurait voulu intervenir. L'interdire de faire ça, mais… Elle ne parvint pas à remuer.

Il la fit brusquement basculer vers l'arrière. Le craquement sinistre fut le dernier son que l'humaine entendit.

Elena se tourna doucement vers l'infecté, et revint brusquement à un état premier lorsqu'elle entraperçut un sourire narquois.

Il disparut vite.

Alors que la jeune fille restait choquée de sa réaction, il se tourna vers elle, et lâcha doucement :

- C'est mieux comme ça, tu trouves pas ?

Après avoir longuement respiré, l'humaine finit par acquiescer et se releva, tournant le dos à cette inhumanité, et murmura, en tentant de ne pas faire trembler sa voix :

- …Sûrement.

Puis, elle lança à la Witch restée un peu en retrait :

- Je pense qu'on va sortir d'ici et explorer. Ca ne sert à rien de rester là pour se faire trouver les premiers.

- Tu ne préfères pas qu'on reste là, et qu'on échafaude un plan pour leur arrivée ? Proposa le Hunter. C'est peut-être plus prudent.

- On risque de tous y passer, répliqua l'humaine, en respirant le plus régulièrement possible. Autant qu'on prenne le plus de risques possibles au lieu de se tuer à petit feu pour aucun résultat au final. Si ce n'est notre mort.

- Je te pensais plus positive, objecta l'infecté.

Elena se retourna brusquement, et lui fit face, une lueur nouvelle dans l'œil. Elle-même ne comprit pas d'où elle lui était venue aussi soudainement.

Œil dans l'œil, elle déclara :

- Est-ce négatif de mourir pour ce en quoi l'on croit ?

Il ne lui répondit pas, se contentant de l'observer à travers sa capuche couleur nuit.

La jeune fille lui fit face, sans ciller, droite, soudain. Puis, lentement, elle se retourna, et s'éloigna.

L'infecté la suivit du regard, puis eut un sourire invisible et ses pas prirent le même chemin que le sien.

La ruelle était déserte, elle.

D'ailleurs, pas de cadavres, pour changer un peu de l'effroyable cour d'immeuble. Mais le courant d'air gelé qui s'engouffrait dans cette rue minuscule ne glaçait pas que la peau.

Elena fut prise soudain d'un frisson violent qui parcourut son échine de bas en haut. La Witch se rapprocha un peu, elle aussi légèrement inquiète. Le Hunter, lui, inspira profondément.

Les immeubles, malgré leur modernité, ainsi décharnés et éventrés, semblaient se tordre devant le ciel comme des arbres aux branches torturées.

Pourtant, ils étaient parfaitement droits, mais peut-être que l'angoisse impose à l'esprit des images pour lui permettre de croître encore.

Oh, il y avait bien quelques gouttes de sang sur l'un des murs…

Elena se força à inspirer profondément. Maintenant qu'elle était là, elle devait aller jusqu'au bout.

Quel autre choix avait-elle ?

Son regard se plongea dans celui de la Witch.

Entremonde.

- Je crois que j'ai un peu peur, lui avoua l'infectée d'emblée.

- Je le sentais, lui confia l'humaine. Tu penses qu'on va réussir ?

Silence.

- Je ne sais même pas vraiment ce qu'on essaie de faire… Murmura mentalement la Witch.

Elena sentit un quelque chose lui pincer le cœur. La culpabilité, sans doute, qui ne rêvait que de reprendre le dessus…

- Je… Tu… Tu veux qu'on arrête là ?

Nouveau silence mental. Légers bourdonnements, mais rien de concret. Puis…

- Jamais. Tu iras jusqu'au bout, non ?

- Jusqu'au bout de quoi, selon toi ?

- De ce que tu t'apprêtes à faire.

- Tu sais ce que je m'apprête réellement à faire ?

Le silence eut quelque chose de dérangeant.

- Plus que de les sauver, n'est-ce pas ?

- Dans quel sens prends-tu ce « plus » ?

- Et toi ?

Elena sortit de l'Entremonde.

Juste à temps.

L'infecté en face d'elle avait le regard vide, la bouche grande ouverte et barbouillée de sang, et sa main levée faillit s'abattre.

Faillit.

Le Hunter l'avait saisi et la propulsa au sol aussi aisément que si elle avait été en plumes. Elena cligna des yeux, et le choc passé, elle distingua la nouvelle dimension que la ruelle noire avait prise.

Une dizaine d'infectés étaient déjà présents, et d'autres accouraient des bâtiments.

La Witch, elle, avait réagi bien plus rapidement. Elle se tenait devant elle, bouclier terrifiant, et menaçant.

Puis le Hunter bondit.

Haut.

Soufflée, l'humaine le regarda retomber accroupi devant elles, les lèvres retroussées, découvrant une rangée de dents affreusement pointues.

Un grondement sourd sortit de sa poitrine.

Intimidés, les infectés stoppèrent leur course, et jaugèrent leur adversaire. Ils grognaient, pestaient, avec leur voix aussi mutilée que leur apparence. Inflexible, le protecteur ne bougeait pas.

L'un des zombies tenta de contourner, et tomba face à face avec une Witch debout, les yeux plus rouges que le sang coagulé sur son débardeur déchiré, mains écartés, noires.

Elena s'aida de ses coudes pour reculer, et se releva tant bien que mal, refusant de quitter la scène des yeux.

Elle comprit rapidement que cette attaque imprévue les bloquait complètement.

En effet, comment pouvait-elle se rendre dans l'Entremonde sans que la Witch ne se détourne de son objectif vital ?

Elle fit un nouveau pas en arrière, car la vague d'infectés se montrait de plus en plus insistante.

Une main gelée lui empoigna le bras.

Sans même hurler alors que la poigne était de fer, Elena se retourna et frappa.

Réflexe.

L'infecté lâcha prise et vacilla, s'étant pris le coup de poing en pleine tempe.

Elena sentit son sang se geler dans ses veines, alors que son poing et son bras lui faisaient mal. Sans parler de son abdomen, dont les plaies tendues criaient grâce…

Une sueur froide lui parcourut le dos.

Ils étaient douze.

Bouches ouvertes.

Gueules ouvertes.

Mains tendues.

Griffes tendues.

Une vague de peur vint violemment cogner à l'intérieur de sa gorge. L'envie de s'enfuir, immédiatement. Et à la fois celle de rester clouée sur place et d'attendre sa fin.

Sa main se serra sur quelque chose. Qu'elle tenait pourtant depuis un petit moment…

…Comment avait-elle pu oublier…

Elle leva son arme et tira.

Une fois.

Un infecté s'effondra, en se tenant le ventre percé.

Deux fois.

Un autre fut projeté sous l'impact, la jambe éclaboussée soudain de sang.

Trois fois.

Une femme tomba, et cracha un long filet vermeil en heurtant le sol humide.

Quatre fois.

Cueilli en pleine poitrine. L'infecté resta debout un moment, alors que tous couraient et le doublaient sans lui accorder un regard. Il tomba comme un vieux chêne qu'on abat.

…La cinquième fois ne sortit pas.

Crispée sur la gâchette. Ses dents étaient serrées au possible. Une larme avait coulé. Qu'est-ce qui se passait ? Est-ce que c'était elle qui était en train d'abattre ceux qu'elle voulait sauver ? C'était un rêve, n'est-ce pas ?

Ces vies… Ces vies ne s'étaient pas réellement envolées ?

Un carcan emprisonnait sa gorge. Respirer… Un lointain souvenir…

Ils s'approchaient. Mais elle n'allait pas tirer.

Lâche…

Quelqu'un la saisit soudain, et elle quitta le sol.

Elle crut qu'elle était morte, tant tout lui échappait, et qu'elle ne parvenait pas à comprendre. Puis le sol de nouveau.

L'impact lui coupa le souffle. Elle entraperçu dans le flou le Hunter, qui la lâcha, et tomba au sol. Il posa une main sur son épaule, et lança :

- Ca va ?

Elena secoua la tête, et regarda autour d'elle, soudain prise de panique.

- La Witch ? Où est la Witch ?

- Elle arrive.

Elle pivota et découvrit qu'ils étaient sur le toit d'un petit bâtiment.

La Witch achevait de grimper, et plongea son regard dans le sien. Echange rapide et intense dans l'Entremonde, parcouru d'adrénaline.

- C'est maintenant ou jamais.

Elena la regarda, et regarda la masse d'infecté qui augmentait au pied du bâtiment. Puis, leurs yeux se croisèrent de nouveau.

- Maintenant.