- C'est pas possible ! S'exclama Hélène en frottant sa joue contre le carreau, déçue.

- J'avoue qu'une pluie torrentielle le seul jour où on peut aller à Pré-au-Lard, c'est assez exagéré, gémit Michael en tournant en rond dans la salle commune.

- Une capuche moldue suffira amplement, décréta Luna avec son éternel aux lèvres.

En soupirant, chacun se prépara. La semaine avait été magnifique, mais les professeurs avaient donné beaucoup de devoirs et tous attendaient cette sortie avec impatience. Sauf Ginny, confortablement appuyée contre un fauteuil en train de corriger d'énièmes copies.

- Ginny, ne me dis pas que tu vas rester là, énonça Michael en la regardant.

- Malheureusement, si, fit-elle sans lever les yeux.

Il s'approcha, un air contrarié sur le visage.

- Pourquoi tu nous fuis comme ça ? S'indigna-t-il.

Ils ne pouvaient pas savoir qu'elle s'était rendue là-bas avec Harry deux semaines avant.

- Je ne fuis personne, et encore moins mes devoirs, fit-elle en montrant le tas de parchemin accumulé sur la table.

- Ce sont encore des copies à Rogue, décréta-t-il avec mépris.

- Je classe toujours ça dans la catégorie devoirs, répondit nonchalamment la rousse.

- Ginny, ne te fiche pas de moi, dit-il avec un ton qui la fit poser sa plume, calmement.

Elle leva les yeux, et il comprit qu'il était allé trop loin. Il se sentit mal-à-l'aise, tant il n'y avait rien de la Ginny joviale et charismatique qu'il connaissait. Elle était…. Froide. Ginny soupira.

- J'arrive, fit-elle avec lassitude en montant chercher son manteau.

- Vous ne trouvez pas qu'elle a changé ? Vraiment trop changé ? Demanda Michael aux autres, qui hésitèrent à la critiquer.

Elle restait celle qui avait conduit l'A.D, et qui avait fait preuve d'un courage incroyable. Comme si elle n'avait rien à perdre et l'attitude qu'elle avait à présent faisait penser qu'elle avait tout perdu. Ils étaient tous déçus de la voir s'éloigner, mais ne savaient comment réagir.

- C'est une période de transition, assura Luna en s'éloignant.

Arrivés là-bas, chacun s'éparpilla un peu dans les différentes boutiques. Les rues étaient désertes-à cause de la pluie, mais aussi de la guerre. Une ambiance de peur subsistait. Ginny accompagna volontiers les autres dans les boutiques de farce, d'habillement, de Quidditch, mais son humeur restait morose, sans qu'elle sache pourquoi.

- Je dois passer à l'herboristerie, dit-elle au petit groupe qui la regarda partir.

Elle entra dans la boutique, aussi étroite que longue-qui pourrait dire où en était le fond ? -, et s'avança au comptoir, d'un pas assuré. La femme la regardait sans broncher, l'air placide.

- Bonjour, fit-elle rapidement. Je voudrais de l'extrait de datura ainsi que de la chélidoine, annonça-t-elle.

- Pour quel usage ? Demanda aussitôt l'autre.

- J'ai le sentiment que vous ne posez pas la question à tous vos clients, répondit Ginny, piquée au vif.

- Seulement ceux qui n'ont pas l'air de savoir quoi en faire, ricana l'autre.

- Ça suffira ? Demanda Ginny en posant une petite poignée de mornilles.

- Je crains que non, réfuta la vieille avec un regard sadique.

- C'est pour le professeur Rogue, s'emporta Ginny en sortant sa dernière carte.

La commerçante lui lança un regard méfiant et Ginny redressa la tête.

- Il reste encore treize jours avant la prochaine livraison, argumenta la vieille.

- C'est une demande spéciale, et je ne vais pas lui faire perdre son temps, tonna Ginny à voix basse, reprenant instinctivement la même façon de parler que Rogue.

La vieille haussa un sourcil, puis se leva avec difficulté et alla chercher les ingrédients. Par pur esprit de vengeance puérile, Ginny attira magiquement à elle un flacon d'essence bleue translucide et le dissimula dans sa poche. Satisfaite, elle paya la vieille et s'en alla, un rictus lui mordant les lèvres. Encore un peu d'entraînement, et elle serait une assistante à la hauteur du maître. Elle se dirigea vers les Trois-Balais, mais elle ne vit aucun de ses camarades détrempée, elle s'assit tout de même à une table, et commanda un chocolat qu'elle but rapidement avant de repartir. Il était déjà dix-huit heures trente, autrement dit, la nuit noire, et la pluie s'était remise à tomber elle sortit du pub et allait prendre le chemin principal lorsqu'une main s'abattit sur son épaule. Elle saisit sa baguette mais la voix qu'elle entendit la figea.

- Laissez-moi vous raccompagner au Château, fit Wright. Vous auriez dû rentrer avec vos amis, dit-il, et sa voix sonnait comme une menace, alors Ginny garda la main dans sa poche, proche de sa baguette.

- Merci, professeur, dit-elle avec un ton qu'elle espéra humble, alors qu'elle enrageait.

Elle avait réussi à ne pas se retrouver seule avec lui depuis sa défection sans qu'elle sache dire pourquoi, elle n'avait pas confiance en lui.

- Ainsi il vous fait aussi acheter ses ingrédients comme un vulgaire elfe de maison, constata-t-il en la fixant.

-Je me suis proposée, se justifia-t-elle, pour qu'il évite de lui poser d'autres questions.

Ou qu'il en parle à Rogue.

- Bien sûr, bien sûr, quelle dévotion, fit-il avec un ton très ironique. Dites-moi, n'est-ce pas étrange d'aider ainsi l'homme qui a conduit à la mort des parents de votre cher petit ami ? Demanda-t-il avec un tel aplomb qu'elle fit les gros yeux.

- Je ne suis pas sûre de vouloir en parler avec vous, para-t-elle.

- Peut-être préféreriez-vous parler de vos obligations envers moi en tant qu'assistante que vous ne remplissez pas alors que vous avez signé un contrat ? Renchérit-il.

Elle s'éloigna un peu plus, incertaine quant à quoi répondre.

- Ce genre de contrat ne vaut rien devant la loi, et vous n'avez pas à m'en faire subir les conséquences, argua Ginny.

- A mes yeux, cela compte, et cela devrait aussi compter pour vous puisque vous avez donné votre parole, ajouta-t-il. A moins que cela ne représente rien pour vous ? Après tout, vous jouez bien les aguicheuses pour un homme qui vous a maltraité toute votre scolarité et qui continue à le faire, mais peut-être y trouvez-vous un intér-

La main de Ginny s'élança contre sa joue, mais il retient son frêle poignet au moment où elle allait l'atteindre, et resserra son étreinte.

- Je n'aime pas qu'on me fausse compagnie, dit-il d'un ton mauvais en s'approchant d'elle.

- Vous devenez lassant, fit-elle remarquer d'un ton mauvais en le fixant elle aussi. Lâchez-moi, maintenant, ordonna-t-elle d'une voix basse mais autoritaire.

La pluie les enveloppait complètement, et Ginny sentait son self-control s'évaporer au fur-et-mesure. Sa baguette la démangeait.

- Mais c'est qu'on apprend par mimétisme, fit-il avec un rire bref.

N'y tenant plus, elle sortit sa baguette et lança un Stupéfix non-formulé, mais il s'y attendait et le contra tout de suite, comme s'il balayait un insecte. Il resserra la prise sur son poignet.

- On attaque son professeur ? On dirait que la guerre ne vous pas a pas épargnée, fit-il remarquer avec une ironie qu'elle détesta. Ou bien, reprit-il, est-on un peu nerveuse et cela peut faire l'objet d'une attention psychologique soutenue, à moins que vous ne décidiez de redevenir raisonnable, fit-il s'approchant d'elle.

Elle précipita son poing vers son nez et profita de son étourdissement pour se dégager, puis courut du plus vite qu'elle put, mais elle vit qu'il ne la rattrapait pas elle se calma et rentra au château, toute trempée et échevelée. Il était huit heures elle avait une heure de retard sur l'horaire que Rogue lui avait proposé d'adopter lorsqu'elle avait acquiescé pour s'occuper des papiers du procès. Dire que j'avais mis une demi-heure et trois potions parfaite de vivacité pour l'en convaincre, se maudit-elle. Elle toqua à la porte, esseulée.

- Comment osez-vous vous présenter si tard quand c'est vous qui me tannez pour vous occuper de ces futilités ? Fit-il d'une voix si cinglante qu'elle étouffa de peu la colère et la déception qui étreignirent son cœur.

Rougissante, elle serra les dents et rejeta toute pensée de l'incident avec Wright pour ne pas qu'il le voie dans son esprit. Il devait lui apprendre les bases de l'occlumencie en échange, c'était leur échange : elle en avait assez d'être si transparente.

- Excusez-moi, fit-elle en baissant la tête, humblement.

- Dire que vous aviez été ponctuelle jusque-là, c'était trop espérer de votre part, fit-il avec la même sécheresse. Rentrez dans votre dortoir, vous devez avoir mieux à faire de votre weekend, ajouta-t-il avec indifférence.

- Il se trouve que non, alors donnez-moi ces papiers, qu'on en finisse, exigea-t-elle sans le regarder.

Revenir au dortoir, après ce qui s'était passé ? Elle aurait été incapable de faire semblant que tout allait bien. Elle se sentait traquée, observée, souillée. Puis elle observa la longue cape de Rogue qui s'agitait alors qu'il descendait au sous-sol et ressentit un étrange réconfort. Il avait beau être antipathique, Wright n'oserait jamais rien en sa présence, ni quiconque, songea-t-elle avec un étrange sentiment de quiétude. La puissance émanait de cette homme il avait comme une aura qui paraissait tantôt menaçante, tantôt simplement impressionnante. Elle observa ses traits fatigués, alors qu'il préparait une cinquantaine de doses supplémentaires pour le Ministère. Il en résultait une certaine noblesse, mais sa froideur décourageait tout autre élément positif. Encore une fois, elle se demanda la raison de son air renfermé et sombre. C'était comme s'il était damné, qu'il n'avait jamais été en paix.

- Professeur, fit-elle en élevant la voix. Il y a tout un dossier que je ne peux pas remplir, expliqua-t-elle en lui tendant des feuilles.

- Tiens donc, fit-il avec ironie. Vous voyez bien que je suis occupé, lisez-les, dit-il.

Très bien, se dit Ginny avec mauvaise foi. Il l'aura voulu.

- Il me faudrait des renseignements, sur, euh, hésita-t-elle une seconde, votre état marital, votre groupe sanguin, vos antécédents magiques de justice, votre carnet de santé-

- En quoi cela les concerne-t-il, gronda Rogue.

- Vos titres de propriété et actions s'il y a, vos revenus-reprit-elle.

- Assez ! S'exclama-t-il.

- Ecoutez professeur, ce n'est pas moi qui fait les règles, contra-t-elle. Mais vous devez leur donner ce qu'ils veulent, ou votre dossier ne passera jamais, ajouta-t-elle.

- Cette idée était ridicule, s'insurgea-t-il.

- Vous devez aller au bout, répliqua Ginny et elle sentit qu'elle avait franchi la limite.

Il se tourna vers elle, éteignit son chaudron et elle inspira, peu désireuse de savoir ce qu'il allait dire.

- Mais pour qui vous prenez-vous ? Vous pensez savoir ce qui est préférable pour moi ? Mais qui vous a mis de telles sornettes dans la tête, mademoiselle Weasley ? Comment osez-vous ? Aller jusqu'au bout ? Il me semble que la première chose que l'on doit faire avant d'oser conseiller autrui est d'appliquer cela à soi-même, ricana-t-il, mais le feu qu'elle vit dans ses yeux lui fit comprendre qu'il était tout-à-fait sérieux.

- Je vous mets au défi de critiquer mes actions sur ce sujet, dit-elle en le fixant, épuisée émotionnellement.

Il réussissait toujours si bien à l'énerver, même en quelques phrases. Il avait le ton et les mots exacts pour la faire bondir : et pourtant, elle n'avait jamais manqué une session depuis qu'ils avaient passé cet accord. Il était horripilant, agaçant, intolérant, aveugle, mordu d'égo, et savait toujours comment axer la faute sur elle alors que c'était lui qu'elle incriminait. En même temps, elle se sentait gagnée par une grande lassitude émotionnelle et se sentait vidée intérieurement, voire physiquement : sans qu'elle sache pourquoi, elle sentit qu'elle atteignait ses propres limites.

- Vous ne vous êtes pas défaite de cette addiction aux potions, mais c'est pire encore, et vous pensez pouvoir calmer vos nerfs avec de la datura, un poison à dose prolongée, c'est pitoyable, énonça-t-il avec un calme qui lui parut presque comique si elle n'avait pas senti le mépris dans sa voix.

- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, se contenta-t-elle de répondre, épuisée.

- C'est exactement ce que je ne cesse de vous répéter depuis que vous avez absolument tenu à jouer les assistantes, répondit froidement Rogue.

Il la fixa et elle comprit qu'il attendait qu'elle renonce. Elle eut un sourire presque amer.

- Oh ça non, professeur, dit-elle avec un ton presque doux.

Il haussa un sourcil, et un silence passa, pendant lequel ils s'observèrent, cois.

- Vous n'êtes définitivement pas saine d'esprit, fit Rogue.

- Et vous alors, renchérit-elle avec morgue. Comment pouvez-vous savoir que j'ai acheté de la datura ? S'exclama-t-elle en relevant la tête, indignée.

Il eut un petit rictus qu'elle prit pour de la suffisance.

- Vous vous rendez à l'herboristerie de Pré-au-Lard en prétextant travailler pour moi et vous pensez vraiment que je n'en saurais rien ? Siffla-t-il avec fureur.

- Pas que vous le sauriez si vite, non, répondit-elle en fermant les yeux, sentant la fatigue déferler, non pas physique mais morale.

Elle eut un mouvement de recul, et sentit une grande chaleur l'envahir, qu'elle ne connaissait que trop bien. Un malaise vagal, qu'elle subissait lors de trop grandes émotions ou pendant ses règles. Malheureusement pour elle les deux se couplaient, et elle s'évanouit avant même de pouvoir s'assoir Rogue eut un réflexe incroyablement rapide et la rattrapa avant que sa tête cogne le coin de la table. Il la prit dans ses bras et la déposa sur le canapé-vert et usé-dans la petite pièce attenante au laboratoire. Habitué à ces situations en temps de guerre, il leva sa baguette au-dessus d'elle pour comprendre ce qui avait causé l'évanouissement. Il en conclut que ce n'était rien de vital et lui fit respirer une potion dont l'odeur était si forte qu'elle éternua tout en se réveillant. Elle eut un sursaut à le voir si près, mais se tranquillisa immédiatement. Embarrassé, il s'éloigna tandis qu'elle se redressait.

- J'espère que vous n'avez avalé aucune décoction de votre cru, marmonna-t-il.

- J'ai essayé de reproduire votre potion de sommeil, mais je n'y suis pas arrivée, avoua-t-elle, toute gauche, la tête tournant encore.

- Evidemment, confirma-t-il avec une moue hautaine qui agaça la rousse. Ce n'est pas la première fois que vous avez ce genre de malaise, constata-t-il.

- Non, mais il n'y a pas de problèmes, je gère, dit-elle rapidement pour éviter de s'étendre.

Il se tourna vers elle, circonspect, et s'étonna de sa pudeur. Les gens avaient tendance à déballer leurs problèmes et à s'étendre sur leur vie il ne l'avait jamais entendue mentionner quoi que ce soit de personnel malgré les nombreuses heures passées à travailler dans la même pièce. Or, elle était son assistante il devait savoir à quoi s'attendre. Il eut le réflexe d'aller chercher des éléments de réponse dans sa tête-c'était toujours moins embarrassant que d'avoir une discussion là-dessus, décida-t-il presque inconsciemment.

Il vit quelques flashs où Wright lui serrait le poignet, sentit sa colère et la peur qui affleurait, revit son accueil glacial lorsqu'elle était entrée et la colère qu'elle avait ressentie contre lui à cet égard il comprit qu'elle n'avait pas été en retard de son propre fait et maudit Wright en son for intérieur. Ce type est un emmerdeur et agit de façon déplacé, constata-t-il avec déplaisir. Soudain il entendit la bribe de dialogue qu'il avait jeté au visage de Ginny qui sous-entendait qu'elle fricotait avec lui, Rogue, et il pinça les lèvres, définitivement énervé.

Ginny comprit qu'il venait de visionner ce passage et ressentit de la honte mêlée à de la colère : elle l'éjecta aussitôt, sans comprendre comment elle avait fait il tourna la tête, ébranlé, tandis qu'elle baissait les yeux, furieuse et horriblement gênée. Il se tourna vers elle et vit qu'elle était blanche, très faible. Il se dirigea vers son atelier et lui donna un flacon de couleur blanchâtre.

- Buvez ça, dit-il en retournant à son atelier, et elle avala immédiatement le flacon sans ciller.

Elle haussa un sourcil en sentant un flux d'énergie étrange se répandre dans son corps, sauta sur ses pieds, ses jolies rosirent et ses yeux brillèrent d'une nouvelle lueur déterminée elle mit ses poings sur ses hanches et claironna :

- Je suis incapable d'aller dormir. Alors donnez-moi du travail, s'exclama-t-elle.

Il haussa un sourcil. La potion n'aurait pas dû autant agir, songea-t-il avec un agacement presque surfait.

- A votre guise, répondit-il finalement, un rictus moqueur sur les lèvres. Prête pour une nouvelle fournée de potions anti-rhume ?

- Oh non, se rebella Ginny. Je n'en peux plus, c'est tellement répétitif que je risque de m'endormir, pour le coup, grinça-t-elle. Laissez-moi prendre la suite de celle que vous faites, risqua-t-elle en voyant le chaudron empli d'un liquide vert.

- Je ne suis pas certain que vous ayez le niveau pour du véritasérum, ricana-t-il.

- Laissez-moi essayer, dit-elle d'un ton de défi en braquant son regard dans le sien. Si je la rate, je ferai une double rangée de potions anti-rhume, proposa-t-elle en soutenant son regard, s'étonnant quant à l'étincelle presque amusée qui transparaissait chez Rogue.

- J'y compte bien, répondit Rogue de sa voix basse et moqueuse en s'éloignant.

Elle s'attacha les cheveux, ouvrit son livre et se mit au travail, motivée à nouveau. Elle savait que si elle retournait au dortoir, elle allait penser à Wright et à ce que Rogue avait vu elle préférait de loin occuper son esprit à faire des potions, ce qu'elle appréciait de plus en plus. Pendant deux heures, le laboratoire fut presque entièrement silencieux : Rogue s'était rendu dans la partie « privée » du cachot, invisible à Ginny, et quant à elle, elle avait plus qu'à faire.

Le pas aussi feutré que celui d'un félin, Rogue s'encadra dans la porte du laboratoire, venu vérifier le travail de la Weasley. Une mèche de cheveux s'était échappée de la queue-de-cheval stricte qu'elle avait nouée il ne voyait que la carnation pâle de son visage, le flamboyant du cheveu, et son attitude extrêmement concentrée la fatigue brouilla ses idées et un instant il se sentit vaciller. Lily, quand nous étions binômes en cours de potion avec Slughorn, songea-t-il en vain en contemplant la Weasley, qui arborait exactement le même air concentré que Lily, son dos droit, et la détermination qui brillait dans son regard. Vieil imbécile, songea-t-il avec le traditionnel mépris qu'il éprouvait envers lui-même depuis trop d'années.

Ginny entendit le bruit qu'il fit en abaissant son bras contre ses robes, et tourna la tête vers lui, interrogative, lorsqu'elle vit la lueur étrange dans son regard, qui se dissipa instantanément et une expression sèche et renfermée la remplaça : soupirant quant à savoir ce qu'elle avait bien pu faire de mal, elle eut une seconde d'inattention et vit avec horreur se former un petit tourbillon dans son chaudron, qui malgré ses soins, rendit le transparent qu'elle avait tant de mal à obtenir en un jaune pisseux peu appétissant.

- Ne jamais tourner plus de six fois et demie après l'insertion de l'achillée, autrement sa couleur contamine la potion, récita froidement Rogue en s'approchant d'elle.

- Six fois et demie ce n'est pas assez précis, maugréa-t-elle, horripilée de voir deux heures de travail gâchés.

- Six fois et demie indique six et un demi-tour de chaudron, il n'y là rien de bien exceptionnel, la contredit-il avec fermeté.

- C'est bon, c'est bon, grogna-t-elle en faisant disparaître le contenu du chaudron et en prenant un autre qu'elle récura magiquement.

- Puis-je savoir ce que vous faites à présent ? S'enquit-il d'une voix où perçait l'irritation.

- Je prépare les trente potions anti-rhume bien sûr, répondit-elle avec lassitude, mais un éclat complice brillait dans son regard et Rogue détourna le sien, agacé.

- C'est ridicule, statua-t-il. Il est dix heures et demie du soir, vous avez fait assez de bêtises comme ça, ajouta-t-il.

- Je comprendrai cela comme un « regagnez votre dortoir, vous l'avez bien mérité », rétorqua Ginny. Mais, reprit-elle et il leva les yeux au ciel, j'ai fait un pari et je compte bien le tenir, alors vous m'excuserez, j'ai soixante racines de valériane à couper, dit-elle en gagnant l'armoire d'un pas alerte.

- Pourquoi est-ce que vous faites tout ça ? Demanda Rogue d'un ton où perçait un étonnement indéniable malgré l'indifférence qui le caractérisait.

Ginny disposa les racines d'une main experte, saisit son petit couteau, puis le posa, troublée.

- J'ai envie de le faire, répondit-elle évasivement. La guerre a tout changé, se contenta-t-elle de développer, un peu mal-à-l'aise.

Rogue tendit naturellement son esprit et perçut des images confuses, de guerre et de torture, de Gryffondors qu'il présuma être ses amis qui la fixaient avec désolation, d'Harry qui semblait s'excuser, de sa famille inquiète, et même de lui dont les regards assassins non-justifiés le firent inconsciemment hausser un sourcil.

- Arrêtez ça, ordonna-t-elle en continuant à travailler.

Elle sentait un voile léger sur ses pensées et savait à présent reconnaître sa présence. Il tourna la tête, et se rendit dans l'arrière-cour du laboratoire sans un mot tandis qu'elle commençait à verser les ingrédients.

Lorsqu'il revient à minuit, décidé à lui dire de partir-Minerva allait le harceler pour mauvais traitements autrement, c'était à prévoir-, il la trouva endormie contre la paillasse laborantine, le feu éteint sous le chaudron et les potions soigneusement alignées. Elle avait beau être extrêmement impulsive et impertinente, elle était soignée et perfectionniste-les qualités qu'il estimait lorsqu'il s'agissait de travail. Il contempla un instant le petit visage endormi, comme enfin en paix, et se trouva face à un dilemme. Elle était épuisée, c'était évident : elle ne devait pas beaucoup dormir de manière générale, et il en savait long sur les problèmes d'insomnie. Mais je ne vais pas la ramener moi-même à son dortoir, songea-t-il avec raideur, chassant l'image grotesque d'un Rogue transportant la Weasley endormie.

Il s'approcha, se saisit d'elle avec une grande délicatesse pour ne pas l'éveiller, et la coucha sur le canapé vert usé, au fond du laboratoire. Elle lui semblait beaucoup trop légère, et il ne put s'empêcher de remarquer l'extrême finesse des bras, le poignet trop délicat. Il fit apparaître une couverture de tartan rustique mais chaude, qu'il appliqua sur elle maladroitement avant d'éteindre les lumières et se diriger vers ses appartements.

Il ne comprenait définitivement pas ses motivations à être assidue, et cela le dérangeait, car il n'était pas à l'aise lorsqu'il ne comprenait pas les raisons des actes des personnes autour de lui. Il sentait bien qu'elle fuyait ses camarades et toute sorte de sociabilité, alors pourquoi se montrait-elle aussi bavarde avec lui ? Et effrontée, songea-t-il avec un mélange d'amusement et d'agacement. Elle avait certainement beaucoup de caractère, et bien qu'il ne pense plus autant de mal du jeune Potter, il le trouvait bien trop mou pour suffire à quelqu'un d'aussi entier qu'elle. Les goûts féminins restaient incompréhensibles à ses yeux. Cela le fit penser à Lily, qui avait surgie tout à l'heure sans crier gare dans son esprit, alors que ça n'était pas arrivé depuis la fin de la guerre. Il avait si bien enfermé ce sujet grâce à un conditionnement quotidien, depuis vingt ans, qu'il ne comprenait pas pourquoi c'était ressorti aujourd'hui. Assez, songea-t-il en fermant les yeux, requérant du repos.