6.
Vu que ses propres pouvoirs la rendaient sensible à l'aura astrale d'Aldéran, et que ce dernier était redevenu bien visible, Clio avait rejoint son ami et son ancêtre de spectre pour une bien étrange conversation.
- Léllanya Khurskonde avait beau être l'essence du mal, elle était très naturelle, si on peut dire, remarqua le capitaine de l'Arcadia, amer, toutes ses inquiétudes latentes revenues à la surface, avec une surprise de taille à la clé !
Son œil, noir, se posa sur le grand rouquin à l'identique balafre qui semblait plutôt bien installé dans le fauteuil face à lui, s'étant approprié celui de la Jurassienne !
- Comment expliques-tu cette malédiction sur Alguérande ?
- Mais ce n'est pas une poisse ! protesta Aldéran. C'est un cadeau du monde Bon du surnaturel, concernant notre lignée. Je n'ai pas à épuiser toute mon énergie de fantôme, Alguérande saura se battre.
Le rouquin éleva ses mains devant ses prunelles bleu marine, plus diaphanes que le reste de son corps.
- Oui, j'use toute mon énergie pour communiquer, ce n'est pas normal, j'en ai perdu l'habitude en deux siècles de repos éternel, enfin pas si éternel que cela contrairement à mes espérances !
- Revenons-en aux vivants, si ça ne te gêne pas, siffla Albator. Je ne veux pas de ton fichu chromosome doré pour Alguérande !
- Il me semble que c'est un peu tard, remarqua Aldéran. Ce gamin est né avec !
- Mais, comment, si Léllanya est bien une humaine mortelle ! insista le grand corsaire balafré en martelant l'accoudoir de son fauteuil, Clio étrangement silencieuse, observatrice.
- Que savais-tu d'elle, en étant son amant de passage, avant d'être sa proie ? interrogea soudain le spectre roux.
- Pas grand-chose… J'ignorais déjà qui j'étais, alors le passé des autres ! gronda Albator en haussant les épaules.
Il eut alors un regard interrogateur, presque suspicieux, sur son ancêtre.
- Et même si dans un délire paranoïaque absolu, on envisageait que Léllanya était une « rejetone » surnaturelle, comment expliquer ta réaction si extrême il y a quelques minutes ? Tout comme toi, Alguérande ne devrait être qu'un hybride entre ces mondes, non ?
Aldéran eut un petit rire.
- Alguérande n'est pas un hybride, c'est l'être le plus magnifique mis au monde. Comme si un enfant né de deux héritiers du surnaturel ne pouvait être un prodige unique, surpuissant, rare.
Sans surprise, Clio vit son ami borgne et balafré se lever d'un bond, faisant les cent pas devant la baie vitrée de son salon.
- Si ce gosse l'apprend, il n'y aura jamais aucune entente entre nous. Je l'aurai chargé d'une telle hérédité ! Donc, si je résume : ton héritage surnaturel au fil des générations et celui de Léllanya d'autre part ?
Aldéran inclina positivement la tête.
- Un condensé pur, comme je le disais. Deux parents surnaturels, cela n'a rien de commun !
- Dommage que tu sois déjà mort, Alguérande te tuerait pour ton enthousiasme !
- Un gamin comme je les aime !
- Le temps n'est pas à la plaisanterie, aux sarcasmes, au duel d'ironie ! aboya soudain Clio. Et il n'est pas encore vraiment question d'Alguérande à ce stade. Il y a la problématique que pose Warius depuis des mois !
- Je l'ai déjà expliquée, j'ai tout de suite compris ! coupa Albator.
- Mais tu n'as pas déballé tous les fruits de tes cogitations, insista la Jurassienne. C'est tellement noir, mortel dans tes conclusions ?
Albator serra les dents, répondant d'un signe de tête affirmatif.
Il releva alors légèrement la tête, captant les regards interrogatifs de ses interlocuteurs, enfin d'un seul des deux en réalité.
- Albator ? pria la Jurassienne.
Elle eut elle-même un soupir.
- Je crois que nous trois ici le savons. Mais ça nous fera autant de bien à toi qu'à nous de l'entendre dire à voix haute. Et ensuite, nous souffrirons des tourments d'avenir, enfin sauf le rouquin, quoique…
- Tout ce qui affecte ma lignée me touche, et jamais de tels tourments n'avaient ranimés mon âme de défunt ! Enonce-le, Albator, ce ne sera que la vérité.
Ce dernier prit une bonne inspiration avant de se lancer, ayant reporté son regard sur la paisible et pourtant si traître mer d'étoiles.
- Les Carsinoés ont toujours agi selon le même schéma : elles choisissent un peuple et lui font affronter un ennemi historique ou non, le vainqueur devient la proie suivante et mobilise toutes ses forces pour partir vers d'autres conquêtes, ainsi encore et encore et ce depuis des années. La République de Warius a défait les Farèze, ce qui a fait d'elle la nouvelle force zombie des Carsinoés… Et nous voilà leur victime…
Clio joignit les mains à hauteur de sa poitrine, paniquée, mais ses yeux d'or en amande étincelant de détermination.
- Et vu que tu as décidé d'affronter ton ami pour défendre, entre autres, la Terre où vivent tes autres enfants, si nous l'emportons nous prendrons le rôle préféré des Carsinoés pour désigner leur nouvelle armada !
Albator fixa son ancêtre, soudain très silencieux et même mal à l'aise.
- Tu vas nous protéger ?
Aldéran se leva lentement.
- Je ne suis plus qu'un esprit, je donne tout pour nos entretiens. Je ne réussis qu'une frappe, de temps en temps. Mais ne compte pas sur moi, Albator, tu as le plus puissant des guerriers de tous les mondes sous ton aile.
- Je refuse de mêler Alguérande à ce combat. Il en a eu son saoul depuis sa naissance, il a subi les pires sévices de la part de sa mère. Je suis là pour lui permettre de croire en l'amour et non pour qu'il endure de nouveaux supplices. Car je me doute que ta vie fut tout sauf de repos, Aldéran ?
Le silence du spectre roux fut éloquent.
- Il faut se battre pour la liberté d'existence physique et de l'esprit, lâcha-t-il enfin avant de disparaître.
- Je suis désolée, Albator, murmura Clio.
- J'ai toujours su que j'avais, malheureusement, raison sur toute la ligne ! Mais je me battrai pour cela. Alguérande demeura sauf, il le faut absolument à présent que je suis là pour veiller sur lui !
- Il le sait déjà, et il le découvrira entièrement sous peu, assura-t-elle en l'étreignant amicalement.
Mais en dépit des paroles réconfortantes, Albator n'en crut rien, sachant que le pire était à venir, et très vite !
