CHAPITRE 6 : pressentiment
Après une nuit de repos bien méritée, Merlin se réveilla au son des rires des enfants qui jouaient dans la clairière. Il s'étira longuement, se sentant en forme pour la première fois depuis des jours. Certainement parce que Cyriaque n'était pas venu le tirer du lit pour le soumettre à son entraînement. Aujourd'hui, le druide ne serait pas présent, Merlin comptait en profiter pour aider à la construction des habitations. La première chose qu'il remarqua lorsqu'il sortit de sa tente fut la chaleur.
Elle devait être étouffante en dehors de la forêt pour parvenir à atteindre une telle température ici.
Malgré lui, Merlin pensa à Camelot et aux chevaliers qui devaient subir le soleil de plein fouet sur le terrain d'entraînement. Le jeune sorcier pouvait presque les y voir : Gwaine se plaignant en suant à grosse goûte, Léon lui lançant un regard réprobateur, parce qu'un chevalier de Camelot ne laisse pas terrasser par le temps et Arthur un peu plus loin, appuyé sur les remparts avec un air mi-exaspéré, mi-amusé, son torse nu trempé de sueur, ses cheveux blonds rendus plus foncés...
Non ! Ce n'était pas le moment de penser à cela. Ni maintenant, ni jamais d'ailleurs. Merlin commençait à avoir peur des directions que prenaient – de plus en plus fréquemment – ses pensées quand il s'agissait de son roi. Ce n'était pas nouveau, mais la distance semblait le rendre plus languissant encore de la présence d'Arthur.
Bloquant le flot de ses idées, Merlin porta son regard sur la clairière. Le linge fraîchement lavé était suspendu dans les airs, comme étendu sur un fil invisible, mais Merlin savait que seule la magie le retenait. Il avança, dépassant les arbres pour entrer en pleine lumière.
Aussitôt une petite fille se précipita vers lui.
- Emrys ! babilla-t-elle. Tu as déjà vu une licorne, n'est-ce pas ?
Merlin acquiesça, cachant tant bien que mal son amusement.
- Et un dragon ? lui demanda un garçon.
Il hocha à nouveau la tête.
- Est-ce qu'il était méchant ?
Merlin réfléchit un instant, se souvenant du comportement de Kilgharrah lorsqu'il voulait détruire Camelot, mais il ne pouvait associer cela à de la méchanceté. Le dragon avait été enchaîne par Uther, il ne voulait que prendre sa revanche.
- Non, répondit-il finalement. Kilgharrah est puissant et sage. Les dragons sont de nobles créatures.
Le garçon lança un regard vainqueur à la fillette qui fit la moue avant de repartir.
Merlin releva les yeux pour croiser le regard de Trevor qui souriait appuyé à un arbre. Merlin lui rendit son sourire, mais le regard du druide se troubla.
- Qu'est-ce qui t'empêche de trouver la quiétude, mon frère ? lui demanda l'autre.
- L'avenir, répondit Merlin.
Trevor ferma les yeux un instant, puis fronça les sourcils.
- Je vois des fils d'or et de la soie, la chaleur d'un feu ardent qui te consume. Un feu qui pourrait te tuer Emrys.
Cette fois, le sorcier ne répondit rien. Il connaissait la signification de cette image, mais il n'y pouvait rien.
- Allons aider les autres, proposa Merlin en désignant le futur village qui se construisait.
Trevor accepta et ils se mirent au travail. Laissant leur magie courir librement et se mêler. Les yeux bleus du sorcier brillaient d'une lueur d'or. Il aurait aimé qu'Arthur voit cela. Qu'il puisse témoigner d'une magie bénéfique se joignant pour construire la vie et non la détruire. Il aurait voulu que son roi comprenne. Qu'il accepte. Qu'il lui accorde le droit d'être à nouveau à ses côtés.
Ce n'était pas normal. Depuis le réveil, Merlin ne parvenait pas à penser à autre chose qu'à son roi.
Bien sûr, il occupait souvent ses pensées, mais jamais à ce point. Merlin ressentait au fond de lui l'urgence de retrouver Arthur. Il le fallait, il devait être près de lui...
Lorsqu'en fin d'après-midi, Cyriaque arriva dans la clairière avec la mine sombre, les hommes quittèrent la table où ils s'étaient installés pour rire devant une pinte d'hydromel. L'un après l'autre, les rires moururent pour être remplacés par des regards inquiets posés sur leur aîné.
- Notre espion a été tué par Morgane, dit-il d'une voix monocorde. Elle fait route vers Camelot à l'instant où je vous parle.
Un frisson incontrôlable parcourut Merlin. Il avait su. Il n'avait pas pu détacher son esprit d'Arthur de toute la journée. Quelque part, sans comprendre pourquoi, il savait qu'Arthur avait besoin de lui, mais il n'avait pas écouté son instinct. Si son roi mourait, il ne se le pardonnerait jamais.
Ce n'est qu'en voyant tous les yeux dirigés vers lui qu'il se rendit compte que sa magie s'agitait assez pour qu'ils la ressentent.
- De combien d'hommes est constituée son armée ? demanda-t-il, son regard revenant à Cyriaque.
- Aucun homme, Morgane a levé un armée de spectres.
Le silence était presque palpable à présent, habité par la peur.
- Elle a appelé à elle, les esprits des sorciers abattus durant la Grande Purge. Ils ont passé le voile et sont prêt à marcher sur Camelot.
Merlin ne perdit pas de temps, il se mit à courir vers sa tente où il récupéra la cape noire qui accompagnait son nouvel habit et ressortit. Les quatre autres druides de la guilde l'attendaient.
- Que fais-tu ? lui demanda Trevor.
- Je dois me rendre à Camelot, je dois sauver mon roi.
- N'as-tu pas entendu ? Ce sont des spectres qui l'accompagnent.
Le regard de Merlin se fit dur. Quel que soit le danger, il ne laisserait jamais ses amis et son roi mourir sans lever le petit doigt.
- Arthur est ma destinée. Si je dois mourir pour qu'il vive, alors qu'il en soit ainsi !
Les druides échangèrent un regard avant de revenir à Merlin.
- Nous t'accompagnerons Emrys...
- Non, répondit Merlin. Je ne veux pas être responsable de la mort d'un d'entre vous.
- Tu es l'un de nous et nous ne laissons pas nos frères aller seuls au combat.
Les yeux bleus parcoururent les visages de chacun des druides, n'y trouvant qu'un air déterminé. Merlin sentit une chaleur douce se répandre dans son torse et il hocha simplement la tête.
- Allons sauver Camelot, commença-t-il avant de s'arrêter.
Les cinq hommes sentirent en même temps l'appel du cœur des mages. Plus qu'un appel, une sommation.
Il se dirigèrent vers le centre de la forêt et lorsqu'ils arrivèrent devant l'arbre millénaire, ils virent au sol cinq branches épaisses, semblant être tombées.
Chacun fut appelé par l'une d'elle et la prenant en main, la branche se sculpta d'elle-même, devenant un bâton de sorcier, d'un blanc éclatant, vibrant de pouvoir.
Après un instant de stupeur, Cyriaque remercia le cœur des Mages en langue druidique, puis ils prirent la route de Camelot et du combat qui déterminerait l'avenir d'Athur Pendragon et de la nouvelle Albion.
