Encore une fois un mot de remerciement pour tous ceux qui suivent cette histoire et ceux qui m'ont laissé des review ! Cela fait tellement plaisir :D J'en profite au passage pour répondre rapidement à mon anon préféré que je ne peux pas contacter par MP.
Anonyme : Merci beaucoup pour ta review, cela me fait très plaisir que l'histoire et l'écriture te plaise ! Tu as du patienter un peu plus pour ce chapitre (je ne suis pas non plus une machine haha), j'espère qu'il sera également à ton goût ;)
Je vous laisse avec le chapitre. La fin dégouline de fluff, mais après la tension des derniers chapitres je pense que ça fait du bien de relâcher un peu la pression. Bonne lecture !
Chapitre 6 : Noeud
Mikasa étouffait, son souffle s'emballait dangereusement alors que son cœur tambourinait à toute allure contre sa poitrine. La salle de réunion lui paraissait bien trop étroite pour pouvoir contenir tout son désarroi. Elle avait la nausée, il fallait absolument qu'elle sorte pour souffler. Avant que quiconque ne puisse réagir, elle s'élança hors de la pièce à grandes enjambées, aussi vite que son corps ne pouvait le supporter. Elle arriva sans trop savoir comment jusqu'aux jardins du château. Elle s'effondra alors au sol, ses genoux s'enfoncèrent dans la terre meuble et froide du parc. L'air de la nuit était vivifiant mais Mikasa ne parvenait toujours pas à respirer.
Eren était toute sa vie. Elle n'avait quasiment jamais vu d'autres personnes qu'Eren avant leur première rencontre, ses parents vivant reclus dans les montagnes pour fuir les persécutions. Il était ainsi le premier enfant de son âge qu'elle ait rencontré, son premier ami. Il était sa famille depuis la mort de ses parents biologiques et adoptifs. Il était celui qui l'avait sauvé il y a sept ans le jour où son existence avait basculé, celui qui lui avait offert un nouveau foyer comme gage de stabilité alors qu'elle avait tout perdu, celui qui lui avait apporté un peu de chaleur en lui passant son écharpe autour de son cou alors qu'elle était si seule et qu'elle avait si froid. Il était celui qui lui avait montré que de la beauté pouvait se cacher parmi la cruauté impitoyable du monde. Elle avait été par deux fois impuissante à sauver sa famille - son monde s'était ainsi écroulé par deux fois - elle s'était alors promis de protéger Eren pour que rien ne puisse jamais lui arriver, pour qu'elle puisse rembourser sa dette envers son sauveur. Il était le pilier de sa vie, celui qui décidait de ses actions, son unique objectif.
La brune savait qu'Eren avait failli de la tuer à Trost, qu'il l'ait inconsciemment voulu faisait en revanche toute la différence. Pouvait-elle dévouer sa vie à une personne qui avait cherché à la blesser, à quelqu'un qui n'avait jamais voulu de son aide ? Pouvait-elle veiller sur Eren jusqu'à en oublier sa propre existence comme elle l'avait fait toutes ces années ? Ces idées nouvelles se heurtaient de manière insoutenable au système de convictions que Mikasa s'était construit au fil des années. Un système tout entier porté par Eren mais qui semblait en cet instant ne plus avoir de sens. Plus rien n'avait de sens, plus rien ne concordait. Lorsqu'elle avait cru sa dernière famille morte à Trost, elle avait décidé de continuer le combat malgré tout, motivée par le souvenir du jeune homme aux yeux verts. Mais où trouverait-elle désormais l'énergie d'avancer si elle ne pouvait plus la puiser en Eren ? Sa faiblesse lui apparut alors douloureusement, le corps de Mikasa fut pris de tremblements incontrôlables.
Les paroles de Jean et Rivaille lui revinrent en mémoire. « Tout le monde ne peut pas mourir aveuglément pour Eren comme toi ! », « C'est vraiment dommage. », « Je pensais que tu avais des motivations plus profondes et un peu plus de personnalité que ça. », « Tu es juste la chienne d'Eren en fait. » Pourquoi ces idioties lui revenaient-elles maintenant en tête ? « Taisez-vous ! » hurla Mikasa en raclant la terre de ses doigts. Seul le silence de la nuit lui répondit. Les voix étaient uniquement dans sa tête. Peut-être avaient-elles raison après tout ? N'était-elle qu'une fille pathétique, dont l'existence tout entière n'était déterminée que par un seul et unique but, une seule et unique personne ? Les attaches qui la reliait à Eren lui semblaient d'ordinaire d'une beauté unique et merveilleuse, en ce moment elles ne les voyaient cependant plus que comme des chaînes malsaines. Des fers qui semblaient l'emprisonner contre terre jusqu'à ce qu'elle s'étouffe dans la boue. Une geôle qu'elle s'était elle-même construite et dont elle était le seul gardien. Mikasa était bouleversée et sa tête se mit à tourner alors qu'elle prenait conscience de sa solitude. Mais elle n'était pas seule.
Une petite fille se tenait devant elle. Elle n'était pas vraiment là, pourtant Mikasa la voyait avec autant de précision que le reste du paysage. La fille était pieds nus – elle devait avoir froid - elle portait une simple robe de flanelle rose et ses longs cheveux de jais masquaient en partie son visage. Dans sa main gauche se trouvait un couteau maculé de sang pointé droit vers Mikasa. Un poignard que la jeune femme aurait pu reconnaître parmi mille autres. Le couteau avec lequel elle avait tué l'homme il y a sept ans. Elle comprit alors que cette petite fille n'était autre qu'elle-même. Lorsque l'enfant prit la parole ce fut cependant une voix adulte et désincarnée qui sortit de sa gorge. La voix de sa mère.
« Il faut accepter de mourir pour pouvoir vivre à nouveau. »
Elle ne lui dit rien de plus, ses paroles ravivèrent toutefois un souvenir enfoui au fond de la mémoire de Mikasa. Elle était encore une enfant à l'époque, une petite fille qui profitait d'une existence bucolique bien que totalement isolée, uniquement entourée de ses parents dans la chaumière qu'ils avaient construite ensembles. C'était environ un an avant qu'ils ne meurent sous les coups des trafiquants d'êtres humains. Ils avaient fini le travail aux champs et la journée touchait à sa fin lorsque son père était parti chasser. Elle était ainsi seule avec sa mère occupée à coudre. Alors qu'elles travaillaient avec application, Mikasa rompit le silence reposant qui s'était tranquillement installé entre elles deux :
- « Maman, tu aimes bien ma broderie ? Oh, ta couture est vraiment la plus belle, comment tu as appris à faire des motifs aussi jolis ?!
- L'art de la broderie est une tradition du clan des Mers de l'Est. Ma mère me l'a enseigné et tu l'apprendras à ton tour à tes enfants. C'est important de le transmettre ainsi, il s'agit d'une technique ancestrale de notre pays d'origine appelée sashiko. – lui répondit sa mère en esquissant un sourire nostalgique.
- Tu ne parles pas souvent de notre clan et du pays de mamie. » – lui fit remarquer Mikasa en parlant japonais cette fois-ci comme souvent lorsqu'elle était seule avec sa mère. Ses yeux grands ouverts et curieux semblaient emplis d'une foule de questions.
- « J'aimerai bien t'en dire plus mais ta grand-mère elle-même ne parvenait pas à se souvenir de grand chose. Le Japon est si loin d'ici ! Mamie ne sortait pas beaucoup après tout, elle devait rester confinée dans un palais en tant que personnage royal. C'est néanmoins grâce à son statut qu'elle a pu fuir l'Asie et être évacuée entre ces Murs.
- Quoi, mamie était une princesse ! Pourquoi je ne suis jamais au courant de rien ? … Alors maman cela signifie que tu étais une princesse aussi. » - Mikasa s'arrêta un moment surprise et perplexe. Elle demanda finalement d'une petite voix : « Cela veut dire que tu dois être triste d'avoir épousé un paysan comme papa ? »
A ses derniers mots, sa mère stoppa soudainement son ouvrage. Elle s'agenouilla au côté de Mikasa afin de planter ses yeux dans ceux de sa fille.
- « Mikasa, mon cœur, écoute-moi bien. Papa et moi t'avons déjà tout raconté, tu connais notre histoire. Notre clan a été chassé et persécuté, j'ai alors perdu mon statut royal et j'ai été forcée de vivre recluse dans les montagnes pour cacher mes origines. Ce fut terrible, affirmer le contraire serait mentir, mais au final je ne regrette pas la vie que j'ai mené jusqu'à aujourd'hui. C'est dans ces montagnes que j'ai rencontré ton père, j'ai pu vivre avec lui, et il m'a donné la plus belle chose au monde.
- C'est quoi cette chose maman ?
- C'est toi Mikasa. »
Mikasa s'arrêta un moment, touchée par les paroles de sa mère. Elle ne put néanmoins s'empêcher de demander à cette dernière :
- « Ça n'a pas été trop difficile ? Je veux dire, est-ce qu'on peut vraiment changer de vie comme cela ? »
Sa mère réfléchit un moment avant de lui répondre, et reprit d'un ton sérieux :
- « Tu vois cette broderie Mikasa, elle repose sur une technique ancestrale, c'est un fragment de notre passé qu'il faut préserver. C'est de là que nous venons. Cependant ce qui est vraiment beau avec la broderie, c'est que cet art nous offre la possibilité de créer ce que nous désirons. On peut tout choisir, le tissus, les couleurs, les formes… il n'y a pas d'autres limites que celles de notre imagination. Comme lorsque tu fais de la couture, tu dois choisir quelle vie tu veux mener Mikasa, sans t'imposer d'autres contraintes que celles de tes désirs. C'est difficile, mais la vie des hommes n'est pas linéaire. Nous vivons plusieurs vies en une seule, et nous mourrons autant de fois. Il faut simplement accepter de mourir pour pouvoir vivre à nouveau. »
Le souvenir se dissipa. Mikasa n'avait pas compris les paroles de sa mère à l'époque, et elle ne savait pas si elle les comprenait vraiment mieux aujourd'hui. Elle porta à nouveau son regard sur la petite fille et sans savoir pourquoi lui prit le couteau des mains. Le couteau. Il n'existait pas réellement pourtant elle pouvait le sentir lourd entre ses doigts. La même sensation que sept ans plus tôt, le même manche calleux qu'elle avait enserré entre ses mains enfantines. Elle se souviendrait toujours comment elle avait enfoncé cette lame dans le cœur du troisième homme - pas celui qui avait poignardé son père, ni celui qui avait fracassé le crâne de sa mère - celui qui avait failli tuer Eren. Elle voulut parler à la petite fille, mais lorsqu'elle releva les yeux elle n'était plus là. « Attends, ne pars pas ! Qu'est ce que je dois faire ? » cria Mikasa au vide. Il n'y avait plus qu'elle et le couteau. Elle ne comprenait rien. Il n'y avait personne à tuer ici, personne ne la menaçait.
Il faut accepter de mourir pour pouvoir vivre à nouveau. Mikasa comprit alors. D'un geste qui ne trahissait aucune hésitation, elle retourna la lame contre son cœur.
Cela ne fit pas mal. Elle avait simplement l'impression que les chaînes qui l'enserraient quelques instants plus tôt contre le sol boueux venaient de se désagréger. Elle pouvait enfin respirer. Mikasa se releva lentement. Elle se sentait plus légère, comme lorsqu'elle s'entraînait avec Rivaille. C'était une sensation agréable, son écharpe était néanmoins toujours aussi lourde que du plomb autour de son cou. Elle entendit à ce moment quelqu'un crier son nom dans la nuit. Une silhouette familière s'approchait en courant. Elle s'arrêta à quelques mètres de la brune, pliée en deux le souffle encore court. Il s'agissait d'Eren. Il expira profondément et commença à parler : « Mikasa… Je ne sais pas quoi dire. Tu comptes énormément pour moi, jamais je ne te ferai de mal. Enfin euh, je veux dire je ne t'en ferai jamais consciemment… »
Il suspendit sa phrase. Eren n'avait pas préparé ce qu'il voulait dire et se trouvait manifestement incapable de continuer. Il voulait s'excuser pour toutes les fois où il s'était emporté alors qu'elle s'inquiétait pour lui, lui assurer qu'il n'aurait jamais dû cherché à la blesser, lui dire qu'il tenait énormément à elle même s'ils ne se comprenaient pas toujours et que leur relation n'était ni facile ni évidente. Les mots n'arrivaient cependant pas à sortir. Il avait d'ailleurs toujours manqué de tact, c'était pour cela que Mikasa et Armin étaient ses deux seuls véritables amis, les seuls capables de le supporter toutes ces années.
Mikasa quant à elle ne doutait plus. Elle avait compris qu'Eren avait un monstre au fond de lui, si lumineux par certains aspects quand il se battait pour l'Humanité, la justice et leur liberté perdue, mais si sombres par d'autres lorsqu'il se noyait dans sa haine vengeresse et sa colère malsaine sans fond. C'était le petit garçon qui avait éveillé la force prodigieuse qui sommeillait en elle et qui l'avait poussé à devenir une meurtrière. Celui qui par ses mots, par son geste, lui avait à la fois sauvé et prit sa vie. La jeune femme s'approcha alors de lui jusqu'à ce que la distance entre eux ne soit pas plus large que la longueur d'une main.
« Je t'aime Eren… »
C'était la première fois qu'elle lui disait aussi franchement. Eren était sa famille et il le resterait pour toujours, des attaches profondes, un amour si fort que personne ne pourrait briser. Elle éprouvait pour lui des sentiments qu'elle ne pourrait jamais ressentir pour quelqu'un d'autre. Même s'il n'aimait pas cela, elle serait à jamais à ses côtés pour sauver la vie de cet idiot suicidaire. Veiller sur lui encore et encore.
« … mais je n'ai plus froid désormais. »
Alors doucement elle enleva son écharpe. Avec des gestes lents, aussi scrupuleux que méthodiques, elle l'enroula autour du coup d'Eren. Hébété, celui-ci ne dit rien et se laissa faire sans un geste. Lorsqu'elle eu finit d'ajuster avec application le tissu autour de la nuque du jeune homme, Mikasa embrassa du bout des lèvres la joue de son frère afin d'adoucir la dureté de son geste.
La boucle était bouclée. Elle avait fini de vivre pour une seule personne, il était temps qu'elle vive pour elle-même.
Sans un regard de plus pour Eren, Mikasa dépassa le jeune homme et commença à s'enfoncer dans la nuit. Elle se dirigeait vers les bois qui jouxtaient le château. La brune marchait silencieusement dans la forêt, perdue parmi la foule anonyme des arbres. Il fallait qu'elle trouve quelque chose dans cette masse sombre qui l'entourait. La légèreté qui l'habitait menaçait effectivement de laisser place à un vide sans fond. Un gouffre abyssal et terrifiant. Son existence avait été conditionnée par le seul souhait de sauvegarder son unique famille. Qu'allait-elle faire désormais ? Quel tournant donner à sa vie ? C'était des questions tellement vastes et lourdes de sens que Mikasa aurait préféré les ignorer. Elle devait cependant affronter ses peurs. Limitée à suivre Eren comme son ombre, ses anciennes motivations lui apparaissaient restreintes devant l'infini des possibles qui s'étendait désormais devant elle. Il ne lui restait plus qu'à choisir ce qu'elle désirait, se tromper peut-être, et choisir à nouveau.
Qui voulait-elle devenir ? Mikasa sentait que la réponse était aussi essentielle qu'ardue à trouver. Il fallait qu'elle réfléchisse comme savait si bien le faire Armin. Elle devait se concentrer sur le positif. Elle était indéniablement forte physiquement. Cette force était l'arme qui lui avait toujours permis d'avancer et de peser sur les évènements. A quel moment avait-elle été fière de ce qu'elle avait accompli ? Il y avait cette fois à Trost lorsqu'elle avait réussi à évacuer les civils et qu'une petite fille l'avait remerciée avec sa voix d'enfant enjouée et ses yeux emplis d'une pure admiration. C'était un souvenir simple, mais sa simplicité contribuait paradoxalement à sa beauté. Ce monde était cruel mais il était aussi très beau. Elle s'était battue durant toutes ses années pour essayer d'échapper tant bien que mal à sa cruauté, elle se battrait désormais pour sa beauté – celle qui existait dans des moments aussi simples que celui-ci. Elle prendrait ses responsabilités comme Rivaille l'avait encouragé à le faire tout au long de leurs entraînements. Elle utiliserait sa force prodigieuse pour défendre tous ceux qui en avait besoins, et plus seulement Eren. Ce serait difficile, car si Mikasa s'était toujours inquiétée pour ses camarades dans les moments critiques sans en avoir vraiment conscience, elle avait cependant fait en sorte de se replier sur elle-même pour se protéger, pour ne plus avoir à supporter la peur de perdre encore des personnes importantes. Mais maintenant elle se sentait enfin prête à ouvrir son cœur à tous ceux qui comptaient sur elle.
Elle ouvrit alors grands ses poumons. « Je protégerait tout le monde ! » - cria la jeune femme dans la nuit. En hurlant, elle laissa l'univers entrer en elle, remplir chaque parcelle de son corps. Elle avait l'impression d'être minuscule parmi l'immensité de l'espace, ce sentiment n'était cependant pas angoissant. La sensation que le monde était plus grand et plus beau qu'elle ne pouvait le concevoir lui apparaissait même merveilleuse. Mikasa se sentait vivante, plus en vie qu'elle ne l'avait jamais été jusqu'alors. Elle sentit sa résolution déverser en elle une chaleur calme, celle d'une paix retrouvée. Alors qu'elle ouvrait les yeux, elle aperçut une nuée indistincte d'oiseaux s'envoler. La nuit rendait toute observation difficile mais la brune remarquait même à cette distance l'harmonie de leurs mouvements. C'était maintenant à son tour de voler vers sa liberté. D'accepter la grande aventure d'être elle-même.
Après le départ précipité de Mikasa, les soldats avaient d'un commun accord décidé de clôturer la réunion. Rivaille avait alors souhaité partir à la recherche de la jeune femme. Pas qu'il sache quoi lui dire, ça non. Il ne savait pas consoler et n'était sûrement pas le mieux placé pour la réconforter, mais la détresse absolue qu'il avait pu lire sur le visage de Mikasa ne l'avait pas laissé indifférent. Le brun avait toutefois d'autres problèmes à régler, enfin un gros problème d'une trentaine de centimètres de plus que lui avec des sourcils broussailleux. Il détestait laisser une dispute avec le Major en suspens. Il fallait donc qu'il règle en priorité la discussion qu'ils avaient eu tout à l'heure. Le reste pouvait attendre. Le reste attendait toujours. Rivaille passa ainsi la nuit à se réconcilier avec Erwin sur l'oreiller du grand blond. C'était comme cela que ça fonctionnait entre eux, chaque fois le même rituel singulier.
Le jour commençait à se lever, les rayons du Soleil matinal rasaient leurs corps allongés dans un amas de membres entremêlés. Il n'y avait que les pages du recueil de poèmes d'Erwin et celles d'un autre livre de chevet interdit – Rivaille pouvait discerner Le Prince écrit en lettres vieillies sur la couverture - pour projeter des ombres sporadiques sur leurs corps, et le cadavre d'une bouteille d'absinthe pour les nimber d'une lueur verte. Le vert se mêlait au rouge de la vieille blessure qui s'était une fois de plus ré-ouverte sur le flanc d'Erwin. « Tu aurais pu y aller plus doucement. » s'était contenté de lui faire remarquer le blond après coup. Rivaille avait pour toute réponse lancé un de ses « tch » habituels, sec et exaspéré mais pourtant familiers et rassurant, comme le chat sauvage et farouche qu'il était. Leurs souffles saccadés reprenaient en tout cas lentement leurs rythmes à travers leurs lèvres sèches. Ils se sentaient néanmoins prêt à perdre de nouveau le fil de leurs respirations. Comme toujours.
Aujourd'hui cependant les évènements prirent un tournant inattendus. Hanji déboula en trombe dans la chambre du Major alors qu'ils étaient encore au lit, suivie de près par Eren et Armin. Les garçons semblaient fatigués comme en témoignait leurs leurs yeux profondément cernés. Eren avait pour une fois réussi à échapper au cachot, les deux amis avaient ainsi passé la nuit à discuter.
- « Tu connais la définition du mot « intimité », ou tu préfères que je la fasse rentrer à grands coups dans ton crâne ? » - grogna Rivaille à son amie d'un air menaçant.
Erwin se frotta simplement les yeux de lassitude, épuisé par l'exubérance de Hanji. Si Armin parvenait à conserver une façade à peu près stoïque, Eren se mit cependant à rougir, horriblement gêné de surprendre son Capitaine dans cette position. Ou bien peut-être était-il tout simplement excité le petit. Seule Hanji restait fidèle à elle-même. Sans tenir compte des grommellements de Rivaille, elle s'exclama :
- « Mikasa a disparue !
- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes encore la binoclarde ?
- On a voulu partir à sa recherche avec Eren tout à l'heure. - ajouta Armin. - On voulait lui parler. Elle est cependant introuvable, on n'a aucune idée de l'endroit où elle pourrait se cacher ! Il faut que vous demandiez aux soldats de nous aider à retourner le château de fond en comble. »
Ce fut l'inquiétude d'Eren et d'Armin qui fit naître les débuts d'une angoisse sourde chez Rivaille. Il se rhabilla en vitesse, et lança un dernier regard à Erwin avant de lui dire :
- « Tu devrais aller faire soigner cette blessure correctement. Tu saignes. Encore. Tu finiras par en crever un jour. » - sa voix froide lâcha l'information avec un ton détaché, faussement désintéressé, qui ne trompa cependant personne.
- « Va trouver le soldat manquant à l'appel. Tu t'inquiéteras pour moi plus tard.
- Ta gueule, putain. »
Le brun partit à ses derniers mots fouiller le château avec Hanji, tandis que les deux garçons ainsi que Gunther et Erd cherchaient dans les bois. C'était là qu'Eren avait vu Mikasa pour la dernière fois, une certaine culpabilité pouvait se lire sur le visage du jeune homme.
Cela faisait désormais un peu plus d'une heure que Rivaille cherchait, il avait des difficultés à estimer le temps. Le Soleil était en tout cas définitivement levé. Quel réveil de merde ! Alors qu'il pénétrait dans ses appartements en compagnie de Hanji, il constata qu'il n'était pas au bout de ses peines. Deux recrues se trouvaient dans sa chambre complètement saccagée. Ils ne se souvenaient plus de leur nom, il s'agissait du garçon au crâne rasé qui avait la décence d'être encore plus petit que lui et de la fille qui mangeait tout le temps. Si le garçon avait l'esprit lent, la fille était en revanche très vive mais complètement dérangée. La jeune femme se jeta au pied de Rivaille en beuglant, sa voix cassée couverte par un torrent de larmes qui se déversait par ses yeux et son nez.
- « LA VIANDE ?! Où est la viande ?
- Sasha il n'y a rien ici, il faut fuir ! Vite où on va encore avoir des ennuis !
- Non, je dois savoir ! » – Elle planta ses yeux embués de chaudes larmes dans ceux de Rivaille. – « Capitaine où cachez vous la viande ?!
- Il n'y a pas de viande ici, je ne bois que du thé. »
La déception de Sasha faisait mal à voir. Un dépit infini pour un estomac qui gargouillait sa faim avec mécontentement. Le brun balaya du regard sa chambre dévastée. Connie et Sasha avaient effectivement délaissés leurs rôles de voleurs/agents secrets qu'ils avaient pourtant pris très au sérieux au départ, cédant peu à peu à la panique et retournant les appartements de leur Capitaine de fond en comble face à l'absence de résultats. Un tel désordre aurait d'ordinaire plongé Rivaille dans une colère noire mais il avait d'autres choses à penser. Mikasa n'était manifestement pas ici, il devait la trouver rapidement. Il déclara simplement :
- « C'est votre jour de chance, je passe l'éponge pour cette fois. Foutez le camp. »
Le Capitaine punissait rarement ses hommes. Il évitait d'ailleurs de donner des ordres en laissant ses subordonnés prendre de nombreuses initiatives, ce qui expliquait en partie qu'il soit si apprécié de ses troupes. Il respectait chacun des soldats qui avait fait le choix idiot mais courageux de rejoindre les Bataillons, et préférait ainsi leur apporter du soutien sur le champ de bataille plutôt que de les accabler avec des ennuis supplémentaires.
- « Tu as entendu Sasha, viens on s'en va vite d'ici ! » – appuya Connie, soulagé.
La jeune fille n'obéit cependant pas. Elle se leva pour faire face à Rivaille et ajouta d'un ton dogmatique, où perçait une ferveur mêlée d'un aplomb surprenant :
- « Il ne faut pas que boire du thé. Vous ne mangez pas assez Capitaine, c'est pour cela que votre corps est sous-développé. »
Il ne sut pas si ce fut le ton si sérieux de la recrue ou les éclats de rire de Hanji qui se roulait à terre qui lui firent perdre son calme. Au grand désespoir de Connie, il ordonna aux deux imbéciles de nettoyer ses appartements et le reste de l'aile du château jusqu'à ce que mort s'ensuive. Hanji gloussait toujours ce qui exaspérait Rivaille au plus haut point. La joie de son amie retomba néanmoins bien vite. « Mikasa n'est pas ici. Continue de chercher quand même, je vais rejoindre l'équipe dans la forêt de mon côté » - conclut la scientifique.
Rivaille se contenta de hocher la tête. C'était étrange, mais l'inquiétude fissurait dangereusement sa carapace d'impassibilité. Il sentait que la panique l'envahissait, lui pourtant si calme et si froid. Il avait plus ou moins compris qu'un lien très fort unissait Mikasa et Eren. La jeune fille semblait complètement effondrée lorsqu'elle s'était enfuie de la réunion hier, les révélations de la veille devaient effectivement lui avoir causé un sacré choc. Elle n'avait rien fait de stupide, hein ? Et depuis quand s'inquiétait-il autant pour quelqu'un ? Il était dans la merde.
Il devait absolument se calmer et réfléchir. Ils avaient pour l'instant fouiller le château au hasard sans objectif précis. Où Mikasa pourrait-elle se cacher ? Avait-elle un lieu pour se réfugier ? Se pouvait-il que… pouvait-elle se trouver là ? Rivaille se mit à courir sans réfléchir plus longtemps. Il arriva devant les écuries abandonnées. Leur endroit à eux.
Mikasa se trouvait là, à l'intérieur. Allongée sur la paille, bras et jambes écartés telle une étoile, ses yeux grands ouverts étaient fixés vers le ciel. Elle semblait apaisée, paisible. Étincelante même avec sa peau pâle éclairée par une tâche de lumière éblouissante. Rivaille la trouva très belle à cet instant. Il avait stoppé sa course et s'approcha doucement de Mikasa, sans faire de bruits, sa démarche aussi silencieuse que celle d'un félin à l'affût. La jeune fille ne posa ses yeux sur lui que lorsqu'il fut tout proche. Ses pupilles noires transpercèrent les siennes avec une clarté qu'il n'avait encore jamais vu dans son regard. Il sentit une sensation étrange naître en lui. Une chaleur diffuse, semblable à celle des rayons du soleil matinal, parcourut sa poitrine sans qu'il puisse vraiment la contrôler. Il lui dit simplement :
- « Ce n'est pas un lieu pour dormir une écurie. C'est glacé et rempli de foin. C'est sale.
- Je sais, mais c'est un endroit dans lequel je me sens bien. Je n'ai pas froid ici. »
Le silence se fit pendant un moment. Comme Mikasa ne semblait pas décidée à continuer et ne sachant pas trop quoi faire, Rivaille poursuivit :
- « Tout le monde s'inquiète pour toi. Tes amis n'arrivaient pas à te trouver, ils étaient paniqués.
- Je ne voulais pas leur causer de soucis. J'irai leur parler. Plus tard. » – Mikasa s'arrêta un instant, une pause significative, avant de demander : « Et toi Rivaille, pourquoi es-tu ici ? »
- J'étais à ta recherche… Et je voulais m'excuser aussi. Pour tout. »
Il s'allongea alors dans la paille aux côtés de Mikasa, sans rompre un instant le contact visuel. Celle-ci se tourna vers lui pour lui faire face. Ils se trouvaient tous deux étendus sur le côté une main calée sous la tête. Ce fut Mikasa qui reprit la parole :
- « Pour tout ? Tu veux dire pour la fois où tu m'as insultée ?
- Oui, ce que je t'ai dit était inacceptable. Je m'excuse pour ça et pour le reste également. La violence avec laquelle j'ai frappé Eren le jour du Procès. Je ne crois pas pouvoir comprendre exactement les raisons de ton si grand attachement à Eren, mais je n'aurai jamais dû t'en vouloir de protéger ton frère. J'ai été stupide.
- Pourquoi tu ne pourrais pas comprendre ?
- Eren est ta famille, c'est ça ? Je n'ai pas de famille. Je ne connais même pas mon nom. Je ne sais pas ce que c'est, tout ça.
- Raconte-moi. »
Rivaille ne répondit pas. Il ne voulait pas parler de lui. Surtout pas. Il n'avait jamais aimé ça. Il souhaitait simplement enfermer tous les souvenirs au fond de lui-même, comme si oublier permettait d'effacer. Il n'y avait que l'alcool pour lui délier la langue, et cela faisait plus de mal que de bien. Mikasa le scrutait cependant de ses yeux brillants. Il fallait qu'il prévienne la gamine qu'il était inutile d'insister. Elle en avait déjà trop vu, cela suffisait comme ça.
- « Mon passé - ou quoi que ce soit d'autre - n'excuse pas la façon dont je me suis comporté avec toi Mikasa. Cela n'a pas d'importance, oublie-ça.
- Je ne peux pas. Hier soir j'ai vu tes larmes et leurs souvenirs me hantent. Je veux savoir. »
Le ton de Mikasa sans être autoritaire n'incitait pas à la réplique. La jeune femme était têtue et ne le laisserait pas tranquille tant qu'il ne lui aurait pas fourni une réponse. Rivaille sentait intimement qu'il ne pouvait pas échapper aux yeux noirs étincelants fixés sur lui. Foutue gamine. Le brun se mit malgré lui à parler, il regrettait plus tard. De sa manière à la fois rude et franche, il lui raconta :
- « J'ai grandi dans la ville souterraine, un endroit condamné à l'obscurité, sale et misérable. Je ne garde quasiment aucun souvenir de ma mère, je ne me rappelle même plus son visage. Elle est morte de la syphilis quand j'avais six ans, ou peut-être est-ce la faim qui l'a emportée. Elle ne pouvait plus travailler à cause de sa maladie, on ne parvenait pas à se nourrir correctement. Je ne connais pas mon père et je ne pense pas qu'il soit au courant de mon existence. C'était sûrement un de ces porcs de marchands de la Capitale. Après la mort de ma mère un homme - un beau connard plutôt – m'a trouvé. On ne peut pas vraiment dire qu'il m'ait élevé, il a recueilli un chien errant et galleux, et comme il ne savait rien faire d'autre, il l'a dressé pour l'attaque. Je ne suis pas un vrai autodidacte tu sais, c'est lui qui m'a appris à me battre. Enfin, il est parti quelques années plus tard sans explications. J'étais à nouveau seul, puis j'ai rencontré Farlan et Isabelle. Ils étaient mes partenaires de crime, mes seuls amis jusqu'à leurs morts. On a vécu un moment ensemble mais ce n'était pas une famille. Je peux dire la même chose d'Erwin aujourd'hui. Il ne pourra jamais être une famille pour personne, il a bien trop de rêves et d'ambitions pour ça.
- Un chien errant et galleux ? …
- Ouais exactement. »
Rivaille souffla un peu après avoir tant parlé d'une traite, les mots sortant de sa bouche sans contrôle. Il ne disait pas tout à Mikasa mais il se sentait toutefois incapable d'en raconter davantage, de sortir de l'énonciation des faits bruts. De lui décrire ce qu'avait été l'apprentissage brutal et douloureux des techniques de survie avec ce connard de Kenny. De lui avouer que c'était tout simplement un psychopathe sans compassion qui l'avait élevé, et que malgré tous ses efforts ce ne serait jamais quelque chose qu'il pourrait laisser complètement derrière lui. De lui dire que s'il ne se souvenait pas du visage de sa mère, il se souviendrait toujours de celui du cadavre avec qui il avait dormi une semaine entière, d'abord cherchant du réconfort près du corps chaud puis se réfugiant sur le bord du lit, transi de froid, alors qu'il s'imaginait que les cafards et les rats rampaient sur lui jusqu'à l'étouffer. Parce qu'à six ans il mangeait des cafards en se demandant pourquoi sa mère l'avait mise au monde.
L'attention de Mikasa était tout entière focalisée sur l'homme qui lui faisait face. Elle le transperçait de son regard clair et vif comme si elle était capable de lire à travers les mots, comprendre ce que de simples paroles ne pourraient jamais décrire. La brune déclara simplement :
- « Excuses acceptées. »
Rivaille sentit un poids qui alourdissait son cœur s'envoler grâce à ces deux mots simples. Il se sentait mieux maintenant. Il voulut lui dire merci, mais la jeune fille reprenait déjà la parole :
- « J'ai cru comprendre que tu avais protégé Eren hier lors de sa transformation imprévue. Et après avoir pris le temps de réfléchir j'ai également réalisé que tu l'avais sauvé au Procès. Merci. » – Elle continua après un instant d'hésitation, sur un ton un peu plus intime. – « Tu sais Rivaille, j'ai beaucoup réfléchi cette nuit et je me suis jurée de protéger tout le monde. J'ai fait le serment d'utiliser ma force pour défendre le plus de vies possibles. Lors de l'expédition je ne pourrai cependant pas approcher Eren au vu de la configuration de la formation. Il a sauvé ma vie lorsque nous étions enfants et je lui en suis éternellement reconnaissante, mais il n'est pas encore assez fort. Promets-moi de veiller sur lui Rivaille. Je te le confie.
- Je te promets de m'occuper d'Eren. Je ferai tout mon possible pour qu'il ne lui arrive rien. » – Il se stoppa, songeant aux paroles de Mikasa. – « C'est une belle et noble motivation que de protéger tout le monde. Un vrai chevalier. Tu veux me protéger aussi ? – demanda-t-il finalement avec un air légèrement moqueur.
- Toi je te fais confiance. Tu n'as pas besoins que je te protège. »
Alors que les mots se formaient dans la bouche de Mikasa, elle comprit à quel point ses paroles étaient vraies. Les semaines qu'elle avait passé avec Rivaille lui avait fait comprendre que, loin de ses premières impressions, il s'agissait d'un homme de valeur. Elle n'avait au contraire jamais pu faire confiance à Eren et c'était certainement ce que lui reprochait le jeune homme. Elle qui partageait si difficilement ses responsabilités c'était la première fois depuis sept ans qu'elle plaçait sa confiance en quelqu'un d'autre qu'elle même. Qu'elle avait quelqu'un sur qui elle pouvait enfin se reposer. C'était un sentiment démesuré, vertigineux mais également apaisant. Elle n'était pas seule car elle savait qu'en cas de problèmes Rivaille serait là. Et c'était suffisant.
- « La dernière fois j'ai dit que tes motivations étaient faibles et sans intérêt. J'ai vraiment été con en plus d'être très mal placé pour parler. – reprit Rivaille - Lorsque les Bataillons m'ont attrapé, Erwin ne m'a laissé le choix qu'entre purger mes peines en prison ou rejoindre l'armée. Je ne suis pas ici par convictions comme Eren. Je n'ai rien d'un héros Mikasa.
- Ce n'est pas grave ça. Parce que moi je suis une héroïne.
- Et après c'est moi qu'on traite de prétentieux, gamine arrogante. »
Le ton n'était pas seulement ironique, Mikasa pouvait également percevoir une satisfaction indubitablement joyeuse dans la voix de l'homme. Rivaille lui souriait, un vrai sourire terriblement séduisant. Une lueur singulière et flamboyante brillait au fond des yeux du brun. La jeune fille sentit alors une certaine chaleur parcourir son corps.
- « Pourquoi tu me regardes comme ça ? – le ton de la brune était presque fébrile.
- J'aime les hommes et les femmes de caractère comme toi. »
Mikasa resta interdite, impressionnée et secouée par la facilité qu'avait Rivaille à exprimer ses pensées, par son honnêteté déconcertante. Cette faculté de dire les choses de manière peu conventionnelle avec une simplicité presque brutale - sans aucune fioriture et aucun contournement - lui tordait délicieusement l'estomac. Elle ne pouvait pas répondre car il n'y avait rien à dire. Juste écouter le silence qui planait désormais entre eux deux.
Rivaille scrutait Mikasa, et ce ne fut qu'à ce moment là qu'il se rendit compte qu'elle ne portait pas son écharpe. Elle ne se séparait jamais de ce foutu tissu pourtant. Pour la première fois il pu voir le cou blanc et immaculé de la jeune femme. Regarder ces clavicules saillantes qui se découpaient dans l'ombre et la lumière. Contempler sa peau fine et pâle, affreusement tentante. Il se secoua. Il ne pouvait pas fantasmer sur un putain de cou, merde ! Mais il ne devait pas se mentir. Il sentait monter inexorablement en lui un désir brut qui ne demandait qu'à être assouvi. Il s'approcha de Mikasa.
Mikasa avait définitivement chaud, elle devait bien se l'avouer. La proximité de Rivaille était étouffante. Alors pourquoi la distance qui les séparaient lui apparaissait-elle trop grande ? Elle sentit un besoin impérieux de combler ce vide intolérable. Un léger feu brûlait en Mikasa, il n'y aurait besoins que d'une petite étincelle pour qu'il s'embrase furieusement. Elle s'approcha de Rivaille.
Ils étaient très proches l'un de l'autre désormais. Tout proche, mais pas encore assez. Ils comprirent alors qu'ils allaient s'embrasser. L'atmosphère particulière et indescriptible était là, la magie opérait. Il suffisait simplement que l'un d'eux penche sa tête de quelques centimètres, et ce serait bon. La tension monta d'un cran. Mikasa pouvait sentir de l'électricité crépiter entre eux, une sensation étouffante mais incroyablement excitante. Ils y étaient, cela allait arriver là, maintenant. Puis Rivaille parla, et tout s'arrêta soudainement.
- « Quel âge tu as Mikasa ? »
La question du Capitaine fit l'effet d'une douche froide sur la jeune fille.
- « Seize ans. »
Il connaissait certainement son âge, mais la brune comprit en creux ce que sous-entendait véritablement l'homme. Quel âge avait Rivaille ? Elle savait qu'il était plus vieux qu'elle, mais Mikasa ignorait son âge exact. Elle ne s'était jamais posée la question auparavant. Au vu de son apparence et de son comportement elle lui aurait donné la vingtaine. Sa façon de s'exprimer différait effectivement des manières policées qu'adoptaient d'ordinaire les adultes en vieillissant. Elle n'avait pas l'impression qu'il y ait la moindre différence entre ce qu'il disait et ce qu'il pensait. Rivaille pouvait ainsi paraître vraiment jeune à certains moments avec sa désinvolture, son absence de tact et sa vulgarité naturelle. S'il était techniquement son supérieur il l'avait en outre toujours traité comme son égal, il avait même insisté pour qu'ils se tutoient. La différence d'âge ne devait pas être si grande que ça.
Mais quelque chose ne collait pas. Elle entendait parler des exploits de Rivaille depuis longtemps. Il était d'ailleurs l'idole de jeunesse d'Eren. Elle accompagnait ainsi systématiquement Eren et Armin lors des défilés des Bataillons d'exploration, une sortie que ses deux meilleurs amis n'auraient manqué sous aucun prétexte. Même si Mikasa s'en fichait personnellement, elle était heureuse de passer du temps avec eux. Alors qu'Eren réussissait grâce à sa fougue à convaincre un nombre croissant de jeunes recrues de rejoindre les Bataillons, ils étaient à la veille de la bataille de Trost des dizaines à venir admirer la sortie des soldats en zone Maria. La plupart des recrues impatientes de rejoindre les ailes de la liberté comme Thomas et Mina étaient cependant mortes au combat dans les jours suivants. Elle dévisagea un instant le brun et son attention se focalisa sur les cernes profonds qui entouraient ses yeux gris. Des prunelles usées et délavées. Ce n'était définitivement pas le regard d'un jeune homme. Rivaille lut dans les yeux de Mikasa les questions silencieuses qui agitaient la jeune fille. Il se contenta de lui dire :
- « J'ai trente et un an, Mikasa. »
Rivaille avait conscience que la différence d'âge était grande. Trop grande. Il ne devait pas embrasser Mikasa. Il était l'adulte ici, celui qui devait prendre ses responsabilités. Mais en son for intérieur Rivaille savait qu'il s'agissait de plus que cela. Même s'il ne pouvait formuler ses doutes avec des mots, il sentait également les brumes d'un cauchemar sordide distiller une peur irrépressible dans son esprit.
Trente et un an. C'était beaucoup. Mikasa sentait que la gêne commençait à s'immiscer entre eux. Elle devait faire quelque chose, et vite. Il fallait qu'elle sorte de sa réverse taciturne afin d'être plus entière et plus spontanée. Elle devait apprendre à dire ce qu'elle pensait comme Rivaille, aller droit au but en toute franchise. Alors sans réfléchir, elle répondit au brun :
- « Eh bien, tu es vraiment bien conservé pour ton âge. »
Elle regretta ses paroles dès que les mots eurent franchit la barrière de ses lèvres. Elle avait été trop spontanée. Pourquoi fallait-il qu'elle en fasse toujours trop comme cela ? Quelle idiote ! Il allait encore ironiser comme il savait si bien le faire ou se fâcher… Le rire de l'homme la surprit. Rivaille riait d'un rire franc et vrai. Un très beau rire que Mikasa devinait rare et précieux. Un rire qu'elle aurait souhaité entendre encore et encore. Elle se mit alors à rire elle aussi, plus doucement d'une manière presque intimidée. Ils évacuèrent ainsi la tension qui crépitait entre eux. Le courant électrique qui reliait les deux soldats avait diminué pour retourner à un niveau acceptable, ni trop faible ni trop élevé. Toute trace de gêne avait disparue, il ne restait plus que la sensation d'un moment agréable.
Alors qu'il reprenait son souffle, Rivaille posa sur elle son regard à la fois intrigué et amusé.
- « Tu es vraiment stupéfiante toi.
- Je te retourne le compliment. T'entendre rire ça change de ta constante nonchalance. Pour une fois que tu ne fronces pas tes sourcils avec un air hautain et dédaigneux, il faut en profiter.
- Impertinente en plus. Une gamine irrécupérable.
- Je disais ça car ça te va mieux de rire. J'aime bien quand tu ris.
- Il faut me faire rire plus souvent alors. »
Mikasa ne répondit rien. Elle songeait simplement que, même s'ils n'étaient tous les deux pas très doués pour ça, c'était certainement une bonne idée de rire davantage. Elle se sentait bien à nouveau. Pas excitée comme tout à l'heure, juste apaisée, une chaleur légère et agréable parcourait tranquillement son corps. Allongé à ses côtés, Rivaille avait repris sa façade blasée et détachée. Ses sourcils avaient toutefois perdu leur froncement caractéristique. La brune le connaissait désormais assez pour se douter qu'il se sentait bien lui aussi. Il lui dit finalement à contre cœur :
- « Les autres vont vraiment s'inquiéter. Mes hommes te cherchent dans les bois, ils sont certainement désespérés. Eren doit chier dans son froc à l'heure qu'il est, ça ne doit pas être beau à voir.
- Je ne veux pas me lever tout de suite. Je reste encore un peu là et j'y vais.
- Ce n'est pas moi qui vais te forcer à bouger.
- Ce n'est pas toi qui serait capable de me forcer à faire quoi que ce soit de toute façon. – répliqua-t-elle sur un ton confiant qui appelait au défi.
- Tu peux me rappeler qui te met par terre à chaque entraînement, petite bâtarde lugubre ?
- M'insulter de nouveau juste après t'être excusé, c'est ce qu'on appelle une attitude digne d'un adulte responsable. N'oublies pas que j'ai un couteau sous la main si tu te comportes de nouveau comme un enfoiré. » – malgré l'inflexion intimidante qu'elle essayait de donner à son ton, la menace de Mikasa ne parvenait pas à sonner juste sûrement parce qu'elle souriait légèrement.
- « Je suis juste un trou de balle grincheux qui insulte les gens qu'il aime bien, tu peux demander à cette folle de quatre yeux, à l'autre sourcils de merde et même à ton lézard de frère. – avoua-t-il en levant les mains comme un signe d'apaisement – La fille avec qui je m'entraîne chaque matin ne pensait tout de même pas pouvoir y échapper ? C'est mal dit mais c'est affectueux.
- Il va encore falloir perfectionner tes insultes, alors. Je n'ai jamais entendu quelque chose qui sonnait aussi bizarrement que petite bâtarde lugubre. Je ne sais pas où tu as cherché ça, mais c'est pathétique.
- Pas pathétique ! – la coupa-t-il piqué au vif – Créatif. Un peu comme ton nabot anormal de la dernière fois. C'était bien trouvé, je crois que le « anormal » me correspond plutôt bien. »
Avant que Mikasa n'ait pu lui montrer l'étendue de sa créativité en lui lançant une autre pique bien ajustée, un son lointain de piano la coupa net, ravivant des souvenirs anciens. C'était une mélodie simple, le genre de ballade légère qu'elle avait l'habitude d'entendre le samedi soir sur la place principale du centre ville de Shiganshina. La mère d'Eren les emmenaient souvent à ce genre de festivité, c'était effectivement l'une des seules occasions pour les habitants du district d'écouter de la musique et de danser sur le bord des quais.
- « Qu'est ce que c'est ? – demanda la brune.
- Cette musique ignoble tu veux dire ? C'est certainement Auruo. Là, il n'y a que du piano ça passe encore, c'est lorsqu'il se met à chanter que ça se gâte. Je crois qu'il joue ce genre de mélodies foutrement mielleuses pour séduire Petra, une fille gentille et mon meilleur soldat. Pour l'instant on ne peut pas dire que ses tentatives rencontrent un franc succès. Un jour peut-être qu'il réussira.
- C'est le même genre de musique que jouait la fanfare de Shiganshina le samedi. J'avais dix ans à l'époque, c'était avant la chute du premier Mur. C'est idiot, mais j'attendais toujours qu'Eren m'invite à danser. Bien sûr il ne le faisait jamais, ça ne l'intéressait pas vraiment. »
Rivaille se leva à cet instant. Pourquoi s'en allait-il déjà ? Elle joua de ses abdos pour se relever, et se retrouva assise sur la paille. Le brun se tourna alors dans sa direction. Il fléchit légèrement ses genoux, plia son bras droit derrière son dos et lui tendit sa main gauche. D'un air faussement snob et guindé, il lui demanda :
- « M'accorderiez vous cette danse, gente dame ?
- N-non ce n'est pas possible. – bégaya Mikasa paniquée – Je ne sais pas danser ! Je n'ai jamais dansé de ma vie.
- Excuse refusée. » – répliqua Rivaille en soulevant un sourcil, sa main toujours tendue vers la jeune femme. – « Je n'ai jamais dansé non plus. Il y avait du vrai son dans les soirées de la ville souterraine, pas ce genre de musique sirupeuse. Avoue simplement que tu n'as pas envie de danser car tu as peur d'être moins douée que moi. »
Il la provoquait. La petite lueur moqueuse au fond des yeux de l'homme en était la preuve. Mikasa n'avait jamais pu résister à un défi que lui lançait Rivaille. C'était peut-être la raison profonde qui expliquait qu'elle ait accepté de s'entraîner avec le Capitaine. Elle saisit la main du brun qui l'aida à se relever. Son regard se planta dans le sien.
- « Si c'est un défi, je ne puis me dérober. » - répliqua-t-elle en calquant son ton snob.
Le plus âgé plaça pour toute réponse sa main droite contre l'omoplate de Mikasa, tandis que celle-ci posait son bras gauche sur l'épaule de l'homme. Ils ne se collaient pas gardant entre eux une certaine distance semblable à un périmètre de sécurité. C'était certainement plus sage songea Rivaille. Il était inutile de tenter le diable en s'approchant trop. Il avait eu assez d'émotions fortes pour aujourd'hui, il souhaitait simplement rester encore un peu avec Mikasa. Partager leur première danse ensemble.
Ils se mirent à valser doucement. Leurs mouvements étaient incontestablement maladroits. Un moment ce fut Mikasa qui écrasa accidentellement le pied de Rivaille, puis il lui rendit la pareille. Ni l'un ni l'autre ne parvenait à être en rythme avec la musique. La voix d'Auruo s'éleva alors pour accompagner la ballade au piano. Le soldat de l'escouade spéciale chantait horriblement faux. Sa voix n'était pas dans le ton et pouvait même monter sans prévenir dans des aigus insupportables, douloureux pour tout ouïe sensible. Entre la danse approximative et la musique médiocre, la scène qu'offrait à voir Rivaille et Mikasa était objectivement risible et cocasse.
- « On danse vraiment mal. – grogna le brun, sa bouche se tordant en une grimace sans équivoque.
- Ça ne doit pas être beau voir. - appuya la jeune femme.
- Je suis sûr qu'avec un peu d'entraînement on pourrait obtenir un résultat correct. » – tenta Rivaille avec un optimisme inhabituel.
Encouragés par la jovialité insolite du petit brun, ils essayèrent de complexifier un peu leur danse. Ce fut un échec cuisant. Rivaille tenta de faire tourner la jeune femme mais il lui faucha malencontreusement le derrière des genoux. Mikasa sentit avec effarement qu'elle perdait l'équilibre, elle n'eut cependant pas le temps de rencontrer le sol. La main de l'homme s'était refermée sur son avant bras sans ménagement, prévenant in extremis sa chute. La jeune fille était toujours bancale mais elle se sentait tout de même assurée grâce à la poigne ferme et rude. Elle aurait pu se tenir au dessus d'un gouffre abyssal, elle n'aurait pas eu peur de tomber. Rivaille, avec une honnêteté fataliste, constata simplement d'un ton mi-gêné mi-amusé :
- « C'était de la merde. Je ne suis vraiment pas doué. »
Mikasa haussa une épaule, signifiant ainsi qu'elle ne lui en voulait pas. La manière dont l'avait désarçonnée Rivaille l'amusait même plutôt bien.
Ils se remirent alors en position de valse comme tout à l'heure. La seule différence était qu'ils se trouvaient cette fois-ci un peu plus proches l'un de l'autre. A cette distance la brune pouvait aisément remarquer à quel point le Capitaine était petit. Elle le dépassait bien d'une bonne dizaine de centimètres. La jeune femme se souvint qu'elle avait qualifié Rivaille de nain prétentieux lors de leur première rencontre. Cette description contenait indubitablement une part de vérité, mais elle se rendait compte désormais que Rivaille était plus que cela. Tellement plus. Mikasa avait appris à le connaître malgré elle, son opinion sur le brun s'en était trouvée transformée. Et ce n'était pas plus mal. Parler avec Rivaille à cœur ouvert puis danser avec lui était bien plus agréable qu'elle n'aurait jamais pu l'imaginer, cela aurait été idiot de se priver d'un tel moment pour des querelles qui n'auraient jamais pu trouver d'aboutissements. Elle avait réussi à dépasser cela, et comme pour tout ce qui touchait à Rivaille, elle se sentait grandie.
- « Pourquoi tu souris ? – lui demanda-t-il
- Pour rien.
- Ah si, je sais. Tu souris parce qu'on est ridicules, hein ? Ne fais pas trop ta maligne, tu ne te débrouilles pas mieux que moi, gamine stupide.
- Oui c'est ça, vieil imbécile. On est ridicules.
- Ridicules. » - murmura-t-il en réponse.
Mikasa posa alors délicatement sa joue contre le haut du crâne de Rivaille. Il se laissa faire et ils dansèrent ainsi pendant de longues minutes. Ils s'écrasaient encore les pieds de temps en temps, mais cela n'avait pas d'importance. Maintenant ils tournoyaient ensemble dans cette écurie où ils s'étaient battus des semaines durant. Toute rancœur et toute crainte s'étaient envolés à cet instant, il ne restait plus qu'une certaine douceur qui se cachait derrière la maladresse apparente des deux soldats. Mikasa avait l'impression d'avoir trouvé de la tendresse parmi la cruauté impitoyable du monde.
Tous deux savaient qu'ils devraient quitter cette écurie bientôt. Mais en attendant, ils profitaient encore un peu de ce moment qui n'appartenait qu'à eux deux.
Ils étaient bien.
