Chapitre 6 : Des lettres et des bulles

Il reçut la lettre le soir même. Elle avait été apportée par un petit hibou fauve inconnu, qui disparut à peine Harry l'eut-il détachée de sa patte. Il était seul dans son salon, un verre de Whisky Pur-Feu à la main et un livre sur les genoux, quand le hibou avait frappé à sa fenêtre, et il était à présent assis au bord du canapé, à relire la lettre pour la quatrième fois, les mains légèrement tremblantes.

À : H POTTER

De : D Malfoy :: Patient # 4325 MD

Lettre expédiée de l'Hôpital Ste Mangouste pour les Maladies et Blessures Magiques à 19h22.

Si le contenu de cette lettre se révèle inquiétant, n'hésitez pas à contacter l'un de nos Guérisseurs par hibou, Cheminette ou en personne.

-.-.-.-

Potter.

Je ne sais pas pourquoi je t'écris ça… sous surveillance bien sûr, qu'ils puissent bien voir chaque mot que j'écris, s'ils sont suffisamment cons pour oser essayer.

J'avais tout prévu avant que tu ne te ramènes. J'allais mourir et ç'aurait été fini, et ça m'allait très bien. C'était ce que je voulais. J'en ai marre, marre de me battre et de perdre des gens et je ne supporte pas l'idée que ça puisse se reproduire encore. Je suis lâche, je sais, mais je pense que la frontière entre ce genre de lâcheté et le courage est très mince.

Il y a trop de choses contre moi.

Et quand enfin j'accepte tout ça, tu débarques et me redonnes de l'espoir. En deux ans, personne n'est jamais venu voir comment j'allais, et toi si, et c'est d'une ironie fabuleuse parce que tu me détestes. Tu as toutes les raisons de me détester. Et je te déteste et je me déteste parce que maintenant j'espère, je me dis que peut-être je peux ne pas mourir, que peut-être ça va s'arranger.

Mais je finis toujours par perdre tout le monde et c'est ce qui arrivera pour toi aussi, et même si tu n'es qu'un connard fini, je ne voudrais pas te perdre. JE NE laisserai PAS ma vie entre tes mains pour te voir disparaître ensuite. Je ne laisserai personne me faire ça. Alors arrête de venir me voir que je puisse retourner à mon triste sort et en finir.

DM.

Harry avait envie de bondir sur ses pieds et d'exécuter une de ces ridicules petites danses de la victoire que Ron exécutait à chaque fois que les Canons remportaient un match. C'était bon. Draco avait cédé, il reprenait espoir, il ne voulait pas mourir… Harry se surprit à rire et à serrer la lettre contre sa poitrine.

« Malfoy, espèce de petit con ridicule, débile, égoïste et fabuleux, » dit Harry avec un sourire jusqu'aux oreilles, résistant à l'envie d'embrasser le parchemin. Malgré toutes ces nuits sans sommeil et toutes ses disputes avec Ginny, il n'avait pas mesuré à quel point il s'inquiétait pour Draco. À présent que le Serpentard avait admis qu'il espérait, son cœur et ses poumons s'étaient libérés d'un gros poids ; il ne s'était pas rendu compte à quel point ç'avait été lourd.

Harry saisit son verre de Whisky Pur-Feu, porta un toast au mur et le descendit d'un trait. Ce n'était qu'un petit pas de la part de Draco, mais pour Harry c'était énorme.

Et Draco avait fait l'effort de lui écrire une lettre. Même si les mots lui demandaient de le laisser tranquille, Harry comprenait que Draco voulait dire qu'il aurait très bien pu ne jamais rien écrire.

Harry se renfonça dans le canapé et mit les pieds sur la table basse l'un après l'autre avec un sourire satisfait. Cela semblait faisable à présent. Ce serait dur, épuisant, frustrant et cela le rendrait probablement fou, mais la tâche ne paraissait plus impossible.

De toute sa vie, Harry n'avait jamais manqué un entraînement de Quidditch, mais ce matin-là ce fut sans une once d'hésitation qu'il contacta par Cheminette la capitaine de son équipe, Annabelle, lui disant qu'il était tombé du lit et s'était fait un tour de rein.

Elle fixa sa figure innocente un long moment avant de finalement acquiescer.

- Prends ta semaine Potter, dit-elle avec un geste de la main. On peut se débrouiller sans toi.

Harry sourit et acquiesça à son tour.

- Merci beaucoup, Annabelle, vraiment.

- Dis-toi que tu as de la chance qu'on n'ait pas de match avant trois semaines, dit-elle sèchement. Sinon, tu serais sur le terrain même si tu t'étais cassé le dos en tombant du lit.

- Oui chef, dit Harry précipitamment.

Annabelle était l'une des rares personnes sur terre qui rendaient Harry vraiment nerveux, et il était content de ne pas avoir à faire ce genre de choses souvent.

Il sauta le petit-déjeuner et fonça directement à l'hôpital, se dirigeant vers la sorcière d'accueil avec détermination :

- Je voudrais voir le Guérisseur en charge du traitement de Draco Malfoy, dit-il sans préambule.

- Bien Monsieur, dit la sorcière, sur un ton d'ennui profond. Si vous voulez bien vous asseoir… »

Du bout de sa baguette, elle tapa un morceau de parchemin vert sur une pile près d'elle : le parchemin se plia en un avion de papier et fusa dans la cage d'escaliers.

« Le Guérisseur Taylor descendra dès qu'il aura fini son tour du troisième étage. »

Harry voulut protester, mais se dit qu'il était encore un peu tôt pour recourir à un caprice de « Je suis Harry Potter, plus connu sous le nom d'Élu, alors faites ce que je dis. » Et d'ailleurs, s'il en tentait une, cela risquait de se retrouver dans les journaux et il courrait le risque que tout le monde apprenne ce qui arrivait à Draco, et qu'Annabelle apprenne qu'il séchait.

Harry s'affala sur une chaise en plastique et attendit, réfléchissant à ce qu'il allait faire. Il se trouvait au point de non retour, au début de quelque chose qui pouvait potentiellement mal se terminer pour lui et ses amis.

« Monsieur Potter ! »

Un Guérisseur traversait la salle dans sa direction, époussetant sa manche encore fumante, l'air agité.

« Veuillez m'excuser, quelqu'un a fait une overdose de ces saletés de sucettes langue-de-feu Weasley. Huit en une heure, quel imbécile ! Je suis désolé… J'espère ne pas trop vous avoir fait attendre.

- Non, pas du tout, dit Harry en lui serrant la main. Peut-on aller ailleurs, pour parler en privé ? »

Le Guérisseur Taylor acquiesça, et Harry le reconnut : c'était l'un des quatre qui avaient transféré Draco la première fois qu'il l'avait vu ici. Il le mena à une petite salle d'attente aux murs couleur magnolia qui comportait deux canapés marrons, une pile de vieux Sorcière Hebdo et une plante à Pipaillon posée dans un coin. Harry n'aimait pas ces salles d'attente : malgré les tons clairs et le parfum agréable de la plante, l'atmosphère y était oppressante, claustrophobe, pleine d'échos de mauvaises nouvelles. Le Guérisseur invita Harry à s'asseoir et ferma la porte derrière eux.

« Bien. Vous vouliez parler de Draco, dit-il d'une voix grave, s'asseyant sur l'un des deux canapés mous en soupirant.

- Oui, acquiesça Harry en s'asseyant sur l'autre canapé en face de l'homme.

- Je ne sais pas si vos visites ont été bénéfiques ou non, grimaça le Guérisseur. Son humeur est une vraie girouette…

- Je l'avais remarqué, dit Harry d'une voix blanche. Son état ne s'améliore pas ? demanda-t-il d'une voix hésitante.

Le Guérisseur se passa les mains sur le visage avec fatigue.

- On ne sait pas très bien. Il y a des jours où il semble aller mieux, mais en l'espace d'une seconde tout s'effondre, et violemment. On a tout essayé avec lui : des sorts remontants, des potions stabilisatrices, mais sa magie ne répond pas. Ça a marché un moment, après votre dernière visite, mais ça a disparu assez rapidement.

- Sa magie ne répond pas ? demanda Harry et le Guérisseur acquiesça.

- Il est dépressif, Monsieur Potter. Si la dépression est grave, la magie des patients se replie, ils ne peuvent plus y faire appel, et cela signifie que passé un certain stade, la thérapie ne peut plus rien pour eux.

Le Guérisseur eut l'air plus abattu que jamais.

- Tant qu'il ne voudra pas se remettre lui-même, on ne peut rien faire, à part le garder ici.

Harry comprenait et acquiesça lentement. Il n'avait pas pensé que la magie de Draco puisse être affectée par sa dépression, et il eut un élan de sympathie envers le blond.

- Il vous a écrit une lettre hier soir, n'est-ce pas ? Rien d'inapproprié j'espère ?

- Non, mais c'est justement pour ça que je voulais vous voir. Je voudrais être répertorié comme son ayant-droit.

- Mais vous n'avez aucun lien familial… dit le Guérisseur, abasourdi.

- Je sais, mais il n'a plus de proches en vie, insista Harry. Et je ne pense pas qu'il devrait être ici sans personne pour l'aider à prendre des décisions médicales, surtout s'il n'a pas le droit de prendre ses propres décisions.

- Je suis désolé Monsieur, dit le Guérisseur, l'air un peu offensé que Harry sous-entende que l'hôpital ne prenait pas les meilleures décisions concernant les soins d'un patient. Mais vous n'avez aucun lien…

- J'ai signé les papiers de mise en liberté de Malfoy lors de son procès d'appel, dit Harry sèchement et le Guérisseur eut l'air de comprendre. Ce qui signifie que je suis responsable de lui s'il a des démêlés avec la justice, et je voudrais étendre cela aux questions médicales. Il n'est pas bien ici, et comme vous l'avez si bien dit, vous ne pouvez plus rien faire pour lui.

Harry hésita un instant avant d'enfoncer le clou :

- Et j'ai de bonnes raisons de croire qu'il ne reçoit pas les meilleurs soins possibles à cause de préjugés concernant son passé de la part de certains membres du personnel et d'autres patients. »

Le Guérisseur ne put que le regarder bouche bée. Harry patienta une dizaine de secondes, mais le Guérisseur ne referma pas la bouche, alors Harry reprit :

« On y gagne tous les deux. Je m'occupe de lui et vous en êtes débarrassé. Je pense pouvoir l'aider, et je ferai tout mon possible pour qu'il aille mieux. Si je n'y arrive pas, vous le reprenez et vous pourrez me donner du je vous l'avais bien dit. »

Le Guérisseur se redressa à ces mots et regarda Harry d'un air un peu désespéré.

« Monsieur, je vous prie de le croire, je ne laisse jamais tomber un patient, mais lui, c'est…

- Un cauchemar. Croyez-moi, je le sais, » termina Harry d'une voix morose.

Draco en avait assez de cette sensation. Une bulle dans sa poitrine qui ne voulait pas éclater, une boule de nerfs et d'angoisse. Elle était là depuis qu'il avait envoyé cette foutue lettre à Potter ; au début, Draco avait été ravi de ressentir enfin quelque chose eu lieu du néant, mais à présent il voulait que ça s'arrête, cette présence étouffante le rendait fou. Il avait crié, hurlé et s'était battu avec ses Guérisseurs, mais ça ne voulait pas partir.

Vive l'espoir, songea Draco avec amertume. Il était assis dans le coin de sa chambre, les genoux remontés sous le menton et la tempe contre le mur. C'est pour ça que ça sert à rien d'en avoir, ça fait trop mal, putain.

Il entendit le cliquetis familier de sa porte que l'on déverrouillait et releva la tête, se maudissant sur le champ. Voilà qu'il se reprenait à espérer encore, espérer que ce serait Potter et il fallait qu'il arrête avec ça. Il attendit de voir le vert familier des robes d'un des Guérisseurs, qui viendrait vérifier son état ou lui faire avaler quelque chose…

La bulle dans sa poitrine éclata, déversant du soulagement et quelque chose d'autre dans tout son corps lorsqu'il vit le jeune homme brun dans l'encadrement de la porte, un feuillet de parchemin à la main et l'autre main tendue dans sa direction.

« Viens, dit Harry. Tu as l'autorisation de sortir pour venir avec moi, et on va s'occuper de toi. »

Draco se figea. Il ne s'était pas attendu à ça. Il se mit à paniquer. Il n'était pas prêt à ça ; une lueur d'espoir, bon, mais sortir et aller vivre avec Potter – avec Potter ?

« Malfoy, dit Harry doucement. C'est le seul moyen de te faire sortir de cette chambre. »

Draco regarda fixement la main qui lui était tendue, déchiré entre l'envie de bondir et d'embrasser Potter et celle de pleurer tout un panel d'options terrifiantes s'ouvrait à lui. Qu'allait-il faire une fois dehors ? Il détourna les yeux de la main de Potter, le cœur battant si fort qu'il en avait la nausée. Et s'il ne s'en sortait jamais ? Et s'il ne pouvait pas s'en sortir ? Et si Potter le laissait tomber et qu'il se retrouvait de nouveau ici sans aucune porte de sortie ? Potter était-il vraiment une meilleure alternative que de rester là ?

« Draco, » fit une voix douce, et il releva la tête, les yeux écarquillés.

« C'est ta dernière chance. »

Draco plongea son regard dans celui de Harry et, alors que celui-ci cillait, attendant une réponse, Draco se décida.