Bonjour à tous !
Non, non, je ne suis pas morte ! Me voilà enfiiiin de retour avec ce nouveau chapitre, et bien décidée à sévir à nouveau dans l'univers de ff ! :))
Un peu de retard car bug pour la publication, où il m'était impossible de charger le chapitre dans DocManager... Mais j'y suis arrivée !
Un immense merci à mes deux bétâ: mmmcha et Seekoei, sur ce chapitre ! ;))
Petite précision technique : Les Rohirs sont les citoyens du Rohan, les rohirrims en sont les guerriers.
Je vous souhaite une bonne lecture, en espérant ne pas vous décevoir. Le style aura peut-être un poil changé mais deux ans se sont écoulés... J'attends vos impressions avec la plus grande impatience ! ;)
CHAPITRE 5
The white bird
Le carrosse était richement décoré. De couleur ocre, aux moulures florales dorées et joliment travaillées. Du travail d'orfèvre. Qui détonait dans le paysage. Totalement. Objet incongru. Quasiment inconnu pour nombre d'habitants de la cité. Il bringuebalait sur les pavés inégaux de la rue principale. S'enfonçant dans chaque ornière. Rebondissant. Vacillant. Il finit enfin, cependant, par s'immobiliser sur la grande place devant le palais d'or.
Eomer mit pied à terre en reniflant de dédain face à l'embarcation encombrante. Dangereuse. Surtout par les temps qui courraient. Sa sœur avait été inconsciente d'accepter de se déplacer là-dedans. Elle le savait bien pourtant. Chacun de leur précepteur le leur avait bien répété lorsqu'enfants, ils s'émerveillaient du moyen de locomotion des Gondoriens en visite à Edoras. Comment s'extirper de cette chose en cas d'attaque ? Comment s'enfuir rapidement sans monture ? Voyager ainsi était la mort en cas d'embuscade. Une mort assurée. Il n'y avait pas de cela ici. Il n'y en avait jamais eu.
La porte s'ouvrit et Eowyn descendit la première, sautant agilement à terre. Plus belle que jamais. Les cheveux scintillants sous les pâles rayons automnaux, et les yeux brillants. D'excitation. Eomer soupira. Elle lui avait manqué. Elle lui manquait toujours.
Derrière elle émergea une petite silhouette. Frêle. Encapuchonnée et tremblante. Il se figea face à cette vision. Sous la cape, un visage jeune. Trop jeune. Tout juste visible se laisser deviner une peau veloutée et hâlée. Des cheveux sombres tombaient sur les minces épaules. Un corps d'adolescente. Un regard d'animal effrayé. Le roi rohir pinça les lèvres. Voilà donc à quoi ressemblait sa promise. Qu'allait-il donc bien pouvoir faire de cela ? Une oie blanche. Une oie blanche gondorienne sortie pour la première fois de sa cité. C'était encore pire que tout ce qu'il avait pu imaginer jusque-là.
S'arrachant à la vision décevante de sa fiancée, son regard se perdit sur la longue file de chariots qui serpentait à perte de vue dans les ruelles d'Edoras. Croulant sous les vivres, les fruits, la viande séchée, les céréales… Les récoltes avaient été particulièrement bonnes dans le sud, cette année. Et suivaient les coffres qu'il savait remplis d'or. Imrahil dotait bien chèrement sa fille unique. Eomer songea que son ami de Dol Amroth n'était pas vraiment doué pour les affaires. Le prince gondorien aurait dû demander conseil à ses riches marchands côtiers.
Car il doutait fort que Lothìriel vaille aussi cher.
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La Grande Salle de Méduseld était comble. Comme aux plus beaux jours. Chaque banc, chaque chaise, chaque table débordaient de convives. Car si Eomer se serait volontiers passé de sa vue, la plupart des rohirrims d'Edoras et des alentours et leurs familles s'étaient pressés jusqu'au palais pour voir leur future reine. Cette dernière faisait d'autant plus figure d'attraction que le Rohan n'avait pas connu de reine depuis celle de Théoden, disparue plus de vingt ans auparavant, en donnant naissance à Théodred. Ainsi, entre deux conversations, entre deux éclats de rire, entre deux bouchées de civet ou entre deux lampées de bière, les regards se tournaient immanquablement vers la jeune Gondorienne. Furtifs. Curieux. Etonnés, parfois.
Il fallait avouer que Lothìriel détonnait dans ce décor, comme Eomer l'avait noté dès le premier regard qu'il avait posé sur elle. Sa frêle silhouette, son teint hâlé, ses cheveux sombres n'étaient pas habituels ici. Les standards féminins étaient plutôt aux constitutions minces mais musclées, à la peau laiteuse et aux cheveux clairs. De même, ses fines tenues d'été interpellaient. Beaucoup trop fines pour affronter un hiver en Rohan. Ne lui avait-on rien appris quant à son futur pays ? Eomer renifla, méprisant, face à cet énième constat. Etaient-ils donc si insignifiants pour les sudistes que ces derniers ne parlaient même pas d'eux à leur progéniture ? Il avala une nouvelle gorgée de bière mais n'en goûta pas la saveur. Finalement, il jeta un coup d'œil à sa droite, vers sa fiancée. Comme tout le monde. Erreur.
La fille d'Imrahil touchait à peine à son assiette, mastiquant machinalement et triturant ses morceaux de viande du bout de sa fourchette. Distraite. Peu attentive aux paroles de Garred à ses côtés. Et n'étant visiblement pas consciente des regards braqués sur elle. De tous les regards. Elle se tenait très droite, le regard dans le vague, baissé sur sa pitance. Ainsi, malgré les douces boucles brunes encadrant son visage et l'ourlet charmant de ses lèvres charnues, elle semblait glaciale. Vraiment. Le regard d'Eomer glissa sur les mains de la jeune femme. Fines. Minuscules. Et puis, il lorgna vers la poitrine recouverte du fin coton de sa robe bleu pâle. A peine bombée, elle lui apparut définitivement plate. Trop plate. Décidément, plus il l'observait, plus ce corps lui rappelait celui d'une adolescente à peine formée. Il détourna la tête avec une moue de dégoût.
Ce faisant, il croisa le regard de Meda. Celle-ci n'était jamais bien loin lors de ces banquets donnés à Méduseld. Le couvant de son regard aguicheur. Sensuelle. Tentante. Terriblement. Entretenant la promesse de la nuit à venir d'un sourire énigmatique. Les yeux de sa maîtresse coulèrent vers sa fiancée et se firent moqueurs. Elle le connaissait bien. Trop bien. Et savait parfaitement que ce n'était pas là le genre de femme dont il avait rêvé. Jamais.
Cependant, cette femme-là apportait avec elle la survie du Rohan. Eomer songea à nouveau au chargement impressionnant de vivres et d'or amené par la cohorte de chariots encadrés de l'éored, un peu plus tôt dans la journée. Et ce n'était là que le tiers de sa dot. Imrahil et ses fils apporteraient le reste avec eux lors du mariage. Le roi rohir soupira. Tout bien pesé, Lothìriel était la femme qu'il lui fallait. Celle qu'il fallait au Rohan. Dont ils avaient besoin. Du moins, de la dot dont ils avaient besoin. Que valaient donc ses goûts ou ses sentiments face à la survie de son peuple ? Pas grand chose. Cela aussi lui avait été inculqué très jeune. Le devoir. Le devoir avant tout. Pour le seigneur et la terre. C'était là leur devise. S'il était le seigneur, il ne lui restait que la terre. Rien d'autre.
Son regard se perdit une nouvelle fois dans la foule amassée devant lui. Songeur. A voir tous ces gens festoyer ainsi, qui aurait pu croire que les rohirrims menaient encore des combats réguliers ? Les visages étaient souriants. Les rires, sonores. Et les appétits, insatiables. Car le côtoiement si régulier de la mort appelait la vie. Ainsi en allait-il pour son peuple. Comme cela avait toujours été le cas. La guerre était toujours là, rythmant leur quotidien. Mais ce n'était rien de plus que ce qu'ils avaient toujours connu. Peu d'entre eux étaient assez vieux pour avoir vécu ces temps de paix contés par les Anciens. Eomer lui-même était né dans cette guerre. Avait grandi dedans. S'en était nourri, fortifié. Tout comme Eowyn. Tout comme la grande majorité des rohirs. Car les plus faibles n'avaient pas leur place en Rohan.
La voix claire de sa sœur le tira de ses pensées, de son rohir chantant.
« Vous reveniez d'une chasse lors de notre arrivée, n'est-ce pas ? »
Eomer fronça les sourcils. Il n'était pas sûr de vouloir s'engager dans cette conversation avec Eowyn. Réminiscence de mille dialogues semblables. Stériles.
« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda-t-il innocemment. Nous venions simplement à votre rencontre.
- Tu étais couvert de sang… De sang d'orc ! » répliqua-t-elle. Sèchement. Sans doute vexée qu'il ait tenté de lui cacher la vérité.
Son regard ne le lâchait pas. Tenace. Et ses espoirs d'échapper réellement à cette discussion s'envolèrent. Inutile de tenter de raisonner cette tête de bois. Il céda donc dans un soupir :
« Oui, nous revenions d'une chasse à l'orc.
- Et ce n'était pas la première.
- Non, ce n'était pas la première. » répondit-il, un brin agacé. Le Gondor était donc si coupé de la réalité que cela ?
« Combien y en a-t-il eu depuis la fin de la guerre ? » insista Eowyn.
La fin de la guerre ? Eomer faillit s'étouffer avec sa bière. Y avait-il seulement eu une fin ? Il jeta un bref coup d'œil à Lothìriel à ses côtés. Cette dernière semblait toujours aussi distraite. Il baissa la voix et se tourna légèrement vers sa sœur.
« Les chasses ne se sont quasiment jamais arrêtées. Mais elles se sont multipliées ces dernières semaines. Les éclaireurs reviennent de plus en plus fréquemment. »
Le visage d'Eowyn se crispa légèrement.
« Tant que cela ? » souffla-t-elle, regardant brièvement du côté de Lothìriel à son tour.
Il acquiesça simplement. Oui. Tant que cela.
Il ne se passait aujourd'hui pas plus de deux jours sans que la Maison du Roi parte en chasse. Fort-le-Cor et Aldburg rencontraient les mêmes problèmes, ce qui représentaient un casse-tête quant à la gestion des troupes. Fort heureusement, à défaut de vivres, le Rohan n'avait jamais manqué de guerriers.
« Je savais que des orcs erraient encore sur la Terre du Milieu. Certains se sont aventurés jusqu'au Gondor, et l'Ithilien en regorge. Mais je ne pensais pas leur nombre si important pour autant.
- Les hordes d'Uruk-Kaï sont nombreuses et de plus en plus agressives… » exposa-t-il d'un ton sombre.
Un peu plus difficiles à combattre à chaque fois.
« Je sais, assura Eowyn. Faramir l'a également remarqué. Il dit qu'ils agissent sans but réel, et que cela les rend d'autant plus dangereux. »
Entendre que Faramir parlait de cela avec elle l'agaça. Il était censé la protéger de toute cette merde. Pas l'y mêler. Le regard clair de cette dernière le sondait toujours, le pressant de mille questions muettes.
« Ton mari a raison. Et il ferait mieux de ne pas te parler de tout ça. »
Il la sentit se raidir et l'air glacial qui s'afficha sur son visage le fit frémir. Il pinça les lèvres.
« Ecoute… Tu te souviens des hordes que nous avons connues durant notre enfance ? »
Comme celle qui avait tué leurs parents.
Des monstres assoiffés de sang. Des bêtes. Sans aucune once de raison.
Elle acquiesça et il remarqua ses poings serrés. Elle se souvenait.
« C'est ainsi qu'ils redeviennent, souffla-t-il.
- Ils ne méritent que d'être exterminés ! » lança-t-elle d'une voix où le dégoût et la colère étaient tout juste contenus.
Son ton arracha une grimace à Eomer. Il connaissait bien la pointe de rébellion qui y perçait. Trop bien.
« Eowyn… » l'avertit-il, menaçant.
Elle lui jeta un nouveau regard glacial. C'était là leur éternel conflit.
« Que ta folie ne te reprenne pas ! gronda-t-il. Ces orcs ne sont pas ceux que tu as combattus au Pelennor. Ce ne sont plus des soldats. Ce sont des chasseurs. Des bêtes. »
Il aurait voulu l'effrayer avec ces mots, mais il savait que c'était inutile. Ça l'avait toujours été.
« Je te rappelle que j'ai affronté pire que des orcs sur les champs de Pelennor ! » répliqua-t-elle. Cinglante. « Mais je te rassure : je n'ai pas l'intention immédiate de reprendre les armes. D'autant plus qu'à présent, j'ai mon frère et mon mari sur le dos ! »
Sa voix était acerbe et Eomer se tendit face à tant d'amertume à son égard. Il soupira. Elle ne comprenait pas. Il n'était pas farouchement opposé, comme Eowyn le croyait, à ce que les femmes rohirs combattent. Il était farouchement opposé à ce qu'elle combatte. C'était déraisonnable, il le savait, mais c'était ainsi. Sa sœur était sa famille. Sa seule famille. Et elle ne pouvait pas comprendre. Car ce n'était pas elle qui avait trouvé le corps mourant de Théodred cette fameuse nuit, au milieu des cadavres de son éored. Car ce n'était pas elle qui avait dégagé le corps brisé de leur oncle du poids de son cheval. Et ce n'était pas elle, enfin, qui l'avait bercé, lui, couvert de sang et inanimé sur la plaine désertique du Pelennor, croyant voir toute raison l'abandonner. Non. C'était lui qui avait tenu ce rôle. Et ces images indélébiles venaient danser devant ses yeux à la moindre occasion.
La voix de sa sœur le tira une nouvelle fois de ses pensées :
« Qu'en pensez-vous, Lothìriel ? » s'enquit-elle en se penchant légèrement afin de s'adresser uniquement à sa future belle-sœur.
Eomer fronça les sourcils en surprenant la peur dans les prunelles océan de sa promise. De toute évidence, cette dernière n'avait pas perdu une miette de la conversation. Cela l'agaça. Plus encore que le comportement de sa sœur. Eowyn poursuivit :
« Mon frère pense que les femmes ne doivent pas combattre. Elles doivent savoir se défendre mais pas pour autant prendre part aux guerres des hommes. Seuls ces derniers ont le droit de se battre pour ce qui leur est cher… »
Lothìriel détourna le regard, visiblement gênée d'être ainsi prise à parti.
« Eowyn… » siffla-t-il entre ses dents. Menaçant. Les Gondoriens n'avaient pas à être mêlés à ces histoires qui les dépassaient. Dont ils ne comprenaient rien.
Les yeux de sa fiancée le dévisagèrent. Immenses. Hésitants. Elle mordilla sa lèvre inférieure et un instant, il fut comme hypnotisé par ses petites dents blanches malmenant la chair tendre de sa bouche. Il se retint de lui ordonner d'arrêter ça.
« Eh bien…Je… » bredouilla-t-elle sans le quitter des yeux.
Elle ne savait visiblement pas comment réagir aux paroles véhémentes d'Eowyn. Que connaissait-elle à la guerre, de toute façon ? Comme tous ces Gondoriens restés tranquillement chez eux tandis que le sang coulait en bas de leurs cités et que d'autres se battaient à leur place. Combien en avait-il croisé au cours de ces dernières années ? Combien de ces gras notables ? Combien de ces femmes enrubannées ?
Lothìriel déglutit et détourna enfin le regard, fixant ses mains nouées sur ses genoux.
« Les femmes gondoriennes n'ont pas coutume de toucher aux armes… » souffla-t-elle finalement.
Eomer laissa échapper un ricanement face à ces mots. Pas coutume ? C'était peu de le dire. Les femmes des cours gondoriennes étaient pareilles à des volatiles ensevelis sous un amoncellement infini de perles et de dentelles. Elles avaient d'ailleurs la délicatesse et l'esprit de ces derniers. Du moins par ce qu'il avait pu en juger. Il n'avait fait que de rares exceptions, des soirs de solitude trop prononcée où l'alcool ne suffisait plus. Il l'avait toujours amèrement regretté. Elles étaient tout aussi insipides et pudibondes au lit. Hormis ces incartades, il évitait leur compagnie comme la peste à chacun de ses séjours en Gondor. Et les dieux savaient comme cela était une tâche ardue ! Il était poursuivi de leurs avances, harcelé de toutes parts, depuis son récent couronnement. Voilà qui devrait changer lorsqu'il serait marié. Cela ferait au moins un avantage.
« Cependant…, poursuivit Lothìriel, si certaines en avaient le talent, et sous certaines conditions, bien sûr, peut-être pourraient-elles combattre en cas de nécessité… »
Le roi rohir eut un sourire ironique face à cette réponse, pleine de mille délicatesses et enjolivements. Typiquement gondorienne.
« Une réponse pleine de diplomatie ! » lança-t-il, mordant, à l'intention d'Eowyn.
Lothìriel pinça les lèvres en soutenant son regard.
« Mais si j'avais su moi-même manier les armes, j'aurais volontiers pris la place de l'un de mes frères au combat, afin d'être certaine qu'il soit en sécurité. » ajouta-t-elle.
Eowyn lui adressa un sourire victorieux et il se retourna pour de bon vers sa fiancée. Agacé. Mais intrigué.
Il avisa ses bras frêles, sa petite taille, sa délicatesse et retint un ricanement moqueur. Mauvais. Champ de bataille aurait jamais vu pire soldat que celui-ci.
« Vraiment ? Qu'en savez-vous ? Auriez-vous enduré la douleur ? Les pleurs ? Les membres arrachés ? Le chaos assourdissant des boucliers ? Le sang, tout ce sang ? »
Ses yeux se firent brillants mais elle ne détourna pas le regard.
« Je l'aurais enduré à la place de mes frères si je l'avais pu, assura-t-elle. Fermement.
- Mais vos frères sont tous sains et saufs, que je sache ?
- Je n'en étais pas certaine à l'époque. Tout comme je ne le suis pas aujourd'hui.
- Mais eux vous savent en sécurité. »
Elle secoua la tête.
« J'eus mille fois préféré que les rôles soient inversés. L'attente est une longue et insoutenable agonie. Bien pire que le combat. »
Elle parlait doucement mais d'un ton ferme et assuré. Il fit la moue. Elle parlait comme une enfant, de sujets dont elle ignorait tout.
« Vous n'en savez rien ! » fit-il. Cassant.
Elle releva le menton et il crut voir son regard s'assombrir.
« Et vous non plus ! » rétorqua-t-elle.
Il se figea sous la réplique cinglante et la toisa d'un regard sombre. Menaçant. Elle se mordit la lèvre et baissa aussitôt les yeux.
« Pardonnez-moi, mon seigneur. La fatigue du voyage me fait divaguer. »
Elle avait bredouillé ces vagues excuses d'une voix monocorde. A peine audible. Il se détourna à son tour. A ses côtés, Eowyn s'apprêta à parler. Il l'arrêta d'un regard.
« Assez ! » prévint-il d'une voix sourde.
Et cette fois, elle obéit. Elle connaissait ses limites. Et savait que c'était assez pour ce soir. Le sujet était clos.
Eomer saisit son verre et en vida le contenu d'un trait. Immédiatement, une domestique s'avança pour le resservir. Sans un mot, le roi rohir lui désigna le verre de sa fiancée. Cette dernière releva la tête et posa la main sur son verre.
« Je vous remercie, déclina-t-elle poliment. Je ne tiens guère à la bière. »
Le roi rohir soupira et fit signe à la domestique.
« Va donc chercher du vin pour ma dame, ordonna-t-il.
- Inutile de vous donner cette peine, la retint Lothìriel. Un verre d'eau me conviendra tout à fait. »
La servante lui adressa un regard étonné et Eomer leva les yeux au ciel. Horripilé. Il fit un geste en direction de la domestique qui s'éloigna aussitôt.
« De l'eau ? lança-t-il à la gondorienne.
- Cela m'ira parfaitement, je vous assure ! »
Il ricana.
« Par tous les dieux ! Me voilà affublé d'une femme qui boit de l'eau ! » pesta-t-il en saisissant à nouveau son verre.
De l'eau ! songea-t-il. Il ne connaissait pas jusqu'alors une seule femme qui buvait de l'eau lors des banquets. Pas une. Etait-ce une coutume dans les royaumes sudistes ? Il n'avait jamais remarqué cela. Même la reine Arwen buvait du vin aux épices. En plus de se retrouver lié à une Gondorienne, voilà qu'il tombait sur l'une des plus fades. Il serra les mâchoires.
Le bruit métallique que firent les couverts de Lothìriel lorsqu'elle les reposa brusquement sur la table fut suivi du raclement de sa chaise sur le sol. Debout à ses côtés, les traits tirés et le regard éteint, elle reprit de cette voix monocorde qu'il commençait à identifier :
« Mon seigneur, permettez-moi de me retirer. Le voyage fut long et je suis un peu lasse. »
Il acquiesça et, d'un vague geste de la main, la congédia. Ne la regardant même pas s'éloigner et quitter la vaste pièce animée. D'ailleurs, personne ne sembla remarquer son départ. A ses côtés, cependant, il surprit le regard de sa sœur sur lui et reposa sèchement son verre sur la table. Quelques gouttes de bière s'en échappèrent, tachant la nappe immaculée d'auréoles jaunâtres.
« Elle ne tiendra pas un hiver. » murmura-t-il. Pour Eowyn. Pour lui-même. Simple constat.
« Et ce sera de ta faute ! » répliqua la femme de Faramir. Le ton chargé de reproches.
Il se tourna vers elle, la fusillant du regard.
« Ou de la tienne ! » renchérit-il.
L'amertume dans sa voix était audible. Parfaitement. Après tout, c'était un fait. Qui avait choisi cette épouse ? Certainement pas lui. Eowyn aurait du savoir, tout comme il l'avait su au premier coup d'œil, que Lothìriel ne pourrait jamais être une rohir. Et que toute cette histoire ne conduirait qu'à un innommable gâchis.
Sa sœur secoua la tête, faisant ondoyer sa chevelure d'or, laissée libre sur ses épaules.
« Tu ne peux me reprocher cela ! assura-t-elle fermement. C'était le meilleur choix et tu le sais !
- J'aurais très bien pu écouter les conseils d'Elfhem ou de Garred au lieu des tiens ! » poursuivit-il.
Eowyn pinça les lèvres, les joues rosies. Sa colère couvait, il le savait.
« Aucune prétendante n'aurait pu te satisfaire, Eomer, pour la simple raison qu'elles étaient toutes Gondoriennes. Tu es ridicule ! Les Gondoriens sont certes différents de nous… Mais pas tant que cela ! »
Un sourire ironique naquit sur les lèvres du roi. Amer. Rancunier. Sans qu'il puisse le retenir. Pas plus que les paroles qui franchirent ses lèvres.
« Il est vrai, je l'oubliais, que les Gondoriens n'ont plus aucun secret pour toi, depuis que tu as épousé l'un d'entre eux ! »
Le poing d'Eowyn se referma brusquement et il vit ses jointures blanchir. Un instant, il crut qu'elle allait le frapper. Un instant seulement. Comme lorsqu'ils étaient enfants. Mais sa chaise racla contre la pierre grise et elle se leva à son tour.
« Je ne discute pas avec toi lorsque tu fais l'enfant de la sorte, Eomer, et non le roi que tu devrais être ! » lança-t-elle d'une voix basse. Maîtrisée mais cinglante.
Elle fit volte-face dans un tourbillon de boucles d'or, et s'éloigna rapidement. Et il resta seul. Furieux. En son for intérieur se mêlaient colère, incompréhension, frustration. Et un soupçon de regrets.
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Eomer-roi remontait l'allée principale d'Edoras d'un pas vif. Son souffle formait des volutes de fumées blanches au contact de l'air gelé du matin. Aériennes. Ephémères. Cependant, il n'avait pas froid. Il était habitué à ce type d'automne rude, et la marche rapide le protégeait du froid. Il revenait de l'orphelinat. Inquiet et rassuré à la fois. Le nombre d'orphelins ne cessait de croître chaque semaine. Inexorablement. Les combats s'intensifiaient, et avec l'hiver arrivait les épidémies. Plus mortelles encore que les Uruk. Cependant, et cela apaisait son esprit, aucun d'eux ne mourraient de faim cette année. Grâce à lui. Grâce à elle, surtout.
Peut-être était-ce finalement cela qui l'agaçait le plus. Il repensa pour la énième fois aux paroles de sa sœur la veille. Peut-être était-il en effet un peu injuste avec Lothìriel. Peut-être. Mais c'était plus fort que lui. Il n'avait jamais supporté les manières et la politesse feinte gondoriennes. Dégoulinantes d'hypocrisie. Jamais.
Il était Rohir. Peut-être plus que tout autre. Les plaines sauvages et l'ivresse de la liberté résonnaient dans son sang, dans son âme. Jusqu'à la moindre particule de son être. Et cette liberté était à présent rudement mise à mal. Pas tant par le mariage que par la femme qui lui était imposée. Aurait-on jamais vu couple plus mal assorti ? Incompatible.
Et voilà qu'à présent, ce mariage et cette fiancée devenaient un sujet de discorde avec sa sœur. Cependant, ce n'était pas cela qui le préoccupait le plus. Si ça n'avait pas été ce sujet, ça en aurait été un autre. Il sourit à cette idée. Ils avaient toujours fonctionné ainsi. Eowyn était belliqueuse. Lui aussi. Leurs caractères étaient parfois si semblables qu'ils se heurtaient. Violemment. Disputes insipides. Querelles insignifiantes.
Alors que Méduseld apparaissait à sa vue, une voix le héla sur sa droite. La princesse d'Ithilien remontait justement une rue transversale. Derrière elle, Lothìriel et sa suivante. Il s'arrêta, attendant le groupe de femmes. Tandis qu'elles parvenaient à sa hauteur, il remarqua que sa fiancée était vêtue plus chaudement. Avec des vêtements rohirs. Mais à en juger par la longueur de sa robe bleue, et la façon dont elle tenait cette dernière légèrement remontée afin de ne pas trébucher, celle-ci appartenait de toute évidence à Eowyn.
Cette dernière s'avança vers lui et l'embrassa sur la joue, comme si les chamailleries de la veille n'avaient jamais existé. La princesse de Dol Amroth se contenta d'incliner la tête avec un faible sourire de façade, détournant rapidement le regard.
« D'où arrivez-vous ainsi ? » s'enquit-il. Plus par politesse que curiosité.
Eowyn saisit son bras et l'entraîna naturellement à quelques pas des deux autres femmes.
« Je faisais découvrir Edoras à Lothìriel. Après tout, cela va devenir sa cité dans quelques semaines… » rappela-t-elle.
Cette idée lui apparut totalement saugrenue. Pourtant, habillée à la mode rohir, il lui fallait bien admettre que la princesse gondorienne ne détonnait plus tant que cela. Ou peut-être se faisait-il des idées. Pour se rassurer. Seuls ses cheveux sombres et son teint hâlé interrogeaient sur ses origines.
« Nous sommes également passées chez la couturière : elle a besoin de vêtements d'hiver. »
Eomer acquiesça.
« Et rohirs. » ajouta-t-il.
Eowyn hocha la tête. Ce n'était là que des détails. Mais sa sœur savait comme lui que c'étaient des détails importants pour les gens du peuple. Une reine rohir affublée de riches draperies gondoriennes aurait été quelque peu déconcertante pour les petites gens. Ses origines, ses manières, son accent et le teint de sa peau la faisaient déjà passer pour une étrangère. Inutile d'en rajouter.
« Il faut lui nommer des dames de compagnie, poursuivit Eowyn. Elle ne peut uniquement rester avec sa suivante gondorienne. »
Il acquiesça à nouveau. Des dames rohirs lui permettraient, de plus, de se perfectionner dans leur langue qu'elle ne maîtrisait que dans les grandes lignes pour le moment. Sous le regard interrogateur de sa sœur, il comprit qu'elle attendait qu'il fasse des propositions. Il haussa les épaules.
« Fais à ton idée. Choisis des femmes de confiance, lança-t-il.
- Je m'en charge immédiatement. A toi de la raccompagner ! » s'exclama-t-elle.
Et, avant qu'il puisse protester, Eowyn s'éloigna, suivie d'une Dilivia hésitante, et qui lançait des regards désolés à sa maîtresse. Eomer soupira tandis que Lothìriel, tout aussi prise au dépourvu que lui, s'apprêtait à les rejoindre. Il s'approcha d'elle, l'empêchant de s'exécuter.
« Qu'est-ce que ma sœur vous aura donc montré d'Edoras ? » questionna-t-il en lui tendant le bras, sans autre forme de préambule.
Elle hésita, mais finit par s'en saisir.
« Peu de choses, à vrai dire…, répondit-elle dans son rohir maladroit. Nous sommes seulement allées chez la couturière, à deux rues d'ici. »
Il leva les yeux au ciel. Voilà ce qu'Eowyn appelait une visite d'Edoras ? Deux ruelles sombres ? Pitoyable.
« Eh bien, tentons de vous en faire découvrir un peu plus ! »
Son enthousiasme sonnait faux. Totalement. Jouer les nourrices ne l'enchantait guère. Du tout.
Il fit un pas, mais Lothìriel ne le suivit pas. Il lui lança un regard étonné. Hésitante, elle leva son visage vers lui. Il remarqua les cernes violets qui assombrissaient son regard. De toute évidence, elle n'avait que peu dormi la nuit passée.
« Sommes-nous… Sommes-nous seulement tous les deux ? » balbutia-t-elle.
Il haussa les sourcils face à cette question. Ridicule.
« Vous voyez quelqu'un d'autre ? » ironisa-t-il en désignant d'un geste du bras l'espace autour d'eux.
Elle ne répondit pas et pinça les lèvres. Il comprit alors le sens de sa question.
« Nous n'avons pas besoin de chaperon. Nous sommes fiancés. » argua-t-il.
Et le dire à voix haute, tandis qu'elle se tenait en face de lui, lui parut encore plus incongru. Tout comme ses soupçons. Il n'avait pas la moindre envie de la toucher. Pas la moindre.
Voyant qu'elle hésitait toujours, il s'agaça. Il n'aimait pas que l'on doute ainsi de lui.
« Vous êtes en Rohan, ma dame. Ce n'est peut-être pas le cas dans votre pays, mais ici les promesses et les engagements sont sacrés. Nous n'avons pas besoin de chaperon. » insista-t-il. Plus durement.
Elle se figea sous ces paroles sèches, qu'il avait prononcées en Gondorien. Il se persuada avoir imaginé le regard noir et furtif qu'elle lui adressa. Elle le suivit finalement.
Il l'entraîna vers l'allée principale, qui commençait à s'animer. Sur la place en contrebas, le marché se mettait en place. Observant la princesse sudiste du coin de l'œil, il put constater qu'elle ne loupait rien du spectacle, à l'affût du moindre détail. Au moins s'intéressait-elle à sa nouvelle cité.
« Le marché quotidien sera bientôt installé. Nous pourrons y faire un tour si vous le désirez… » proposa-t-il, mû par une soudaine vague d'amabilité.
Sans vraiment savoir pourquoi, il voulait lui faire découvrir cette culture rohir. Si riche. Si authentique. Vraie. Mille fois plus chaleureuse que les froides cités du Gondor. Nappées de leur marbre blanc et si facilement conquises. Elle leva vers lui un visage étonné.
« Le marché ? Vraiment ? »
Il fronça les sourcils et répondit un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait souhaité.
« Eh bien oui ! Qu'y a-t-il là de si extraordinaire ? Vous devez bien avoir quelques marchés en Gondor, tout de même ? »
A nouveau, elle pinça les lèvres et se crispa. Il comprenait à présent que cette réaction fréquente cachait une maîtrise et un contrôle d'elle-même. Une façon de maintenir sa façade aimable et lisse. Bien lisse. En bonne petite Gondorienne.
« Bien sûr, mais les nobles ne s'y rendent que très peu…, expliqua-t-elle.
- Peur de se mêler à la populace, sans doute… » ironisa-t-il.
Elle secoua la tête et une mèche de cheveux s'échappa de sa longue tresse. Brune et brillante. Eomer se retint de remettre à sa place la boucle récalcitrante.
« Il y a sûrement un peu de cela, je vous l'accorde, concéda-t-elle. Mais je ne pense pas que ce soit là la seule cause. Nos villes ne sont pas construites et pensées comme les vôtres. Elles s'élèvent pour la plupart sur plusieurs niveaux. En termes de praticité, ce n'est pas vraiment ce que l'on fait de mieux en architecture. Toujours est-il que pour se rendre aux marchés qui se trouvent dans les étages inférieurs, il faut traverser toute la ville… Ce qui n'est guère évident lorsqu'il s'agit d'une ville de la taille de Minas Tirith, vous en conviendrez…
- Je n'avais certes jamais vu les choses sous cet angle… » avoua-t-il. Pour une fois, ses apriori sur le sujet étaient mouchés.
Ils s'aventurèrent sans plus un mot parmi les étals du marché à ciel ouvert. Malgré le froid, les rayons du soleil, pourtant encore bas, annonçaient une belle journée. Illuminant les stands, irisant de mille reflets les marchandises, la lumière automnale baignait l'endroit de reflets chaleureux et intemporels. Il laissa Lothìriel chiner dans les étoffes, observant ses mains caresser les tissus épais et colorés, adaptés à la saison hivernale. Puis, elle s'arrêta devant la devanture du bijoutier. La voyant reluquer un collier de coquillages, il fronça les sourcils. Personne ne portait cela ici. Mais elle ne dit rien, là où Meda ou même Eowyn auraient réclamé le bijou et salua le commerçant dans un rohir appliqué. Plus que lorsqu'elle s'adressait à lui. Tous la regardaient à la dérobée et elle prodiguait sourires et attentions à chacun, dans la limite de sa maîtrise de la langue. Il soupira. Contre toute attente, elle n'aurait pas de mal à conquérir son peuple. Son amabilité toute gondorienne faisait déjà illusion. Pourtant, ne le voyaient-ils donc pas ? Elle n'était pas des leurs.
Soudain, un coup de vent plus fort que les précédents agita les toiles et les étals. La cape d'Eomer vint se plaquer contre son dos et Lothìriel fut poussée d'un pas en avant. Dans le même temps, le cheval à leur droite, pourtant guidé par son cavalier fit une embardée et vint se cabrer juste devant la jeune femme. Cette dernière recula précipitamment en hurlant, lâchant le bras de son fiancé. Ce dernier s'avança calmement devant elle, saisissant les rênes de la bête affolée. Il lui flatta l'encolure et lui murmura quelques mots rohirs, l'apaisant rapidement.
La scène ne devait avoir durée que quelques secondes mais il lui avait semblé qu'elle se déroulait au ralenti. Après que le rohirrim se soit confondu en excuses avant de s'éloigner, Eomer se tourna vers la princesse de Dol Amroth. En la détaillant, il constata qu'elle tremblait comme une feuille. Et dans son regard se lisait encore des reflets de terreur. Il plissa les yeux. Incrédule. Suspicieux. Car avant même de poser les questions qu'il avait en tête, il en connaissait les réponses. Et il savait qu'elles ne seraient pas à son goût. Loin de là.
« Vous avez peur des chevaux ? »
Sa question ressemblait plus à une accusation. Lothìriel rougit jusqu'à la racine des cheveux avant de répondre. Ses mots sonnèrent comme un mensonge.
« Non ! Non… Je… Ils ne me sont guère familiers, c'est tout, balbutia-t-elle.
- Guère familiers ? » répéta-t-il. Abasourdi.
Comment Eowyn avait-elle pu lui dénicher une femme aussi différente de lui ? Si peu compatible. Il lui semblait, au fur et à mesure qu'il la découvrait, qu'ils étaient dissemblables en tous points. Comme leurs pays respectifs, finalement. Il aurait dû s'en douter. Il aurait dû mieux s'y préparer.
« Mais vous montez ? Vous savez monter ? poursuivit-il, sa voix montant d'un octave.
- Pas vraiment, souffla-t-elle, cramoisie.
- Pas vraiment ? » gronda-t-il.
Elle secoua la tête et recula instinctivement d'un pas face à ses cris. Dans ses yeux se lisait toujours la peur. Mais cette dernière ne concernait plus le cheval, parti depuis un moment maintenant. Non. C'était de lui qu'elle avait peur à présent. Relevant la tête, il aperçut les commerçants les observer. Curieux. Face à son regard noir, la plupart reprirent leurs occupations. Il se pinça l'arrête du nez, inspirant profondément, se forçant à se calmer. Avant de déclarer d'une voix monocorde et sèche :
« Vous devez apprendre à monter à cheval. »
Lothìriel écarquilla les yeux, rougissant de plus belle sous le ton employé.
« Comment ? Mais… Je ne vois pas l'utilité de… »
Cette fois, la colère le saisit et il se retint de ne pas hurler au vu du lieu où ils se trouvaient. Bien que chacun ou presque ici ait déjà fait l'expérience de ses colères. S'il y avait bien une chose qu'il détestait, c'était que l'on proteste à l'un de ses ordres. Et cela ne s'était absolument pas amélioré depuis son couronnement.
Il s'avança vers la Gondorienne et saisit fermement son bras. Il constata qu'il arrivait quasiment à entourer celui-ci de sa main, et inexplicablement, cela l'énerva encore plus. Il se pencha vers elle, plantant son regard dans le sien.
« Vous ne voyez pas l'utilité de monter à cheval alors que vous serez bientôt reine de ce pays ? Vous êtes en Rohan ! Croyez-vous continuer à vous déplacer dans votre carrosse ridicule ? Vous apprendrez à monter à cheval ! » martela-t-il.
Il avait détaché chacun de ses derniers mots, les ponctuant d'une légère secousse sur le bras de Lothìriel. Cette dernière se figea, sans même tenter de se dégager. Il la relâcha alors, en pinçant les lèvres. Qu'allait-il faire d'une femme qui avait si peur de lui ? Car dans ses yeux, sur son visage tout entier se lisait la terreur qu'il lui inspirait. De toute évidence, il la terrifiait. Il secoua la tête. Dépité. Et tourna les talons, la plantant là.
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Sortant du palais, Eomer en dévala lestement les quelques marches, resserrant sa cape doublée de fourrure d'ours contre lui. Le froid était mordant, ce matin. L'hiver serait bientôt là. De toute évidence. En avance, cette année. Mais peu importait, à présent. La saison hivernale ne représentait plus aucune menace. Des provisions avaient été envoyées sous bonne escorte aux quatre coins du royaume. Abondantes. Salvatrices.
Il contourna le palais, passant machinalement sa main gantée sur le mur de pierres claires. Il avait parfois l'impression de connaître par cœur les imperfections de ces dernières. Chacune d'elles. Enfin, il parvint à la large surface plane derrière Méduseld. Les rohirrims y effectuaient presque quotidiennement leurs entraînements, mais il était encore trop tôt pour cela. Cependant, la vaste cour n'était pas déserte pour autant.
Comme il l'avait ordonné près d'une semaine auparavant, Lothìriel apprenait à monter à cheval, sous la houlette de Garred, qui n'avait que vaguement apprécié cette toute nouvelle fonction. Il retint un ricanement à cette pensée. Embrassant la scène du regard, un rire lui échappa cependant. Sec. Moqueur.
Sa fiancée était perchée sur la plus vieille jument des écuries. Plus docile qu'un agneau. Pourtant, la princesse Gondorienne semblait terrorisée. Les lèvres pincées. Le teint blême. Le regard apeuré. Ses mains étaient crispées sur les rênes. Si fort, que même de là où il se trouvait, Eomer pouvait apercevoir ses jointures blanches. La jeune femme était aussi raide qu'un piquet, aussi immobile qu'une statue.
Il s'adossa nonchalamment au mur derrière lui, bien décidé à profiter de ce spectacle. Il croisa ses bras sur sa poitrine, un sourire moqueur aux lèvres. Montée sur la jument comme une Rohir, une jambe de chaque côté de sa monture, la jeune Gondorienne respirait profondément, tentant visiblement de maîtriser sa peur. Au bout de quelques tours, elle sembla visiblement se détendre. Ou bien n'était-ce qu'une impression ?
Eomer la détailla. La vision de Lothìriel sur sa jument le mettait en joie. D'une joie moqueuse. Mauvaise. Triomphante. Il se reprit en réalisant que ceci était tout à fait malsain. Cela ne lui ressemblait pas. Il n'était pas cruel. Cependant, elle devait néanmoins apprendre à monter. Même si sa méthode n'était pas forcément la bonne. Il soupira. Dépité. Ce mariage mettait ses nerfs à rude épreuve. Le faisant réagir de manière incongrue. Inhabituelle. Infantile.
Contre toute attente, malgré sa crispation, Lothìriel avait une bonne assise. Meilleure même que certains des enfants rohirs qu'il entraînait. Elle ferait sans doute une bonne cavalière. A la longue.
Elle était vêtue d'une robe rouge et d'une chemise et d'une cape crème. Toutes d'un tissu épais et confortable. Celle qui avait choisi pour elle avait en tous les cas fait preuve de goût. Eomer ne se rappelait pas l'avoir déjà vue porter cette couleur et cela était regrettable. Cela lui allait bien. Très bien. Elle avait noué ses cheveux en un chignon lourd mais simple sur sa nuque. Sans fioritures gondoriennes. Pas de perles, de rubans ou de tresses compliquées. Cela était mieux ainsi. Beaucoup mieux.
Elle bougea sur sa selle, se calant un peu mieux et sa robe remonta légèrement. Le roi rohir ne put s'empêcher d'observer les chevilles qui apparurent alors. Délicates. Fragiles. Il secoua la tête tandis qu'il songeait qu'il ne se rappelait pas en avoir jamais vues de si fines. Tentant de faire sortir de son esprit ces pensées pour le moins saugrenues. Incompréhensibles.
Garred, silencieux jusqu'alors, lança :
« C'est parfait, ma dame ! Vous vous en sortez mieux aujourd'hui ! »
Un petit sourire naquit sur les lèvres de Lothìriel et elle échangea un regard complice avec Garred. Eomer se figea. Plus que ce sourire, plus que le ton employé par Garred pour s'adresser à elle et plus que ce regard, c'était le fait qu'il l'ait fait en Gondorien qui le frappa. Il ne savait même pas que Garred parlait cette langue. Il serra les poings et s'avança sur le manège.
« Merci Garred, je prends le relais ! » lança-t-il sèchement.
- Mais, Eomer… » protesta ce dernier.
Il ne lui accorda qu'un regard glacial avant de suivre Lothìriel des yeux, dont la jument décrivait toujours de lents cercles autour du manège. Sur les traits de sa future épouse s'était peinte une angoisse réelle, et elle se risqua même à leur jeter de rapides coups d'œil anxieux.
« Tout de suite ! » aboya-t-il à son second qui restait planté à ses côtés, observant la jeune Gondorienne. Visiblement inquiet.
Ce dernier fit volte-face et quitta finalement le manège. Que s'était-il passé ici en une semaine pour que Garred, qui traînait des pieds à l'idée d'être transformé en maître d'équitation, ne veuille plus quitter ce poste ridicule ? Eomer plissa des yeux en scrutant sa future épouse. Soupçonneux. Son angoisse cachait-elle autre chose ? Ces deux-là lui dissimulaient-il quelque chose ? Il n'avait pas aimé ce regard qu'ils avaient échangé. Pas du tout.
« Continuons, ma dame ! » lança-t-il en Rohir.
Lothìriel pinça les lèvres et ne se détendit pas d'un pouce. Pour elle, à n'en pas douter, la leçon serait interminable. Cela le fit sourire.
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« Je te prierai de ne pas t'adresser à elle en Gondorien ! » lança-t-il.
Il avait rejoint Garred dans les écuries aussitôt après la leçon donnée à Lothìriel. Qu'il avait écourtée. Cela ne l'intéressait pas le moins du monde.
« Mais pourquoi donc ? Elle est déjà bien assez perdue ainsi, Eomer, ne le vois-tu pas ? »
Cette flambée d'empathie l'agaça encore plus. Sa colère gronda.
« Elle doit s'adapter. Et tu ne l'aides pas en continuant à lui parler en Gondorien !
- C'est toi qui ne l'aides pas en te comportant avec elle comme tu le fais ! Elle n'a pas plus choisi cette situation que toi ! »
Le roi ricana à ses mots. Il en doutait fort.
« Tu la juges mal, Eomer. Tu te fies à tes préjugés et aux apparences… Tu sais pourtant bien que les deux sont trompeurs. Tu ne lui laisses pas la moindre chance… »
A nouveau, les soupçons d'Eomer resurgirent. Il observa Garred. Moins grand que lui. Elancé. Tout en finesse et muscles souples. Une carrure moins imposante que la sienne. Plus délicate. Ses cheveux bruns et sa barbe, bien taillés, faisaient ressortir ses yeux verts. Eomer savait que son second avait un certain succès auprès de la gent féminine. Et, à n'en pas douter, il se rapprochait des idéaux gondoriens en la matière. Comment était-il devenu l'avocat de sa future épouse en l'espace de quelques jours ? Que s'était-il donc passé dans ce manège ?
« Ah oui ? Et comment sais-tu cela ? siffla-t-il. Se serait-elle épanchée sur ton épaule ? Te confiant tous ses petits secrets ? »
Les yeux de Garred s'agrandirent. Il paraissait stupéfait.
« Qu'insinues-tu, Eomer ? C'est ridicule !
- J'ai vu ce que j'ai vu ! insista-t-il, sa voix montant d'une octave. Mais après tout, quoi de plus normal ? Qui ne rêverait pas d'avoir une femme aussi docile ? »
Garred secoua la tête et leva les mains comme Eomer s'approchait de lui.
« Tu ne la connais pas ! Elle se refuserait absolument à ce que tu insinues ! Et moi aussi ! »
Eomer s'approcha encore, menaçant. Il dépassait Garred d'une bonne tête.
« Mais toi, en revanche, tu sembles bien la connaître ! » explosa-t-il, saisissant Garred par le col. Il approcha son visage tout près du sien.
« Tu es relevé de tes leçons d'équitation dès à présent. Je m'en chargerai moi-même. Ne t'approche plus d'elle que si nécessaire. Et que je ne t'entende plus lui parler en Gondorien. » gronda-t-il avant de relâcher sa poigne.
Il crut voir un éclat de déception passer dans les yeux de Garred, avant que celui-ci ne baisse les yeux et ne lâche :
« Bien, mon roi. »
Curieusement, cette obéissance sonnait amère.
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La Grande Salle était loin d'être pleine. Seuls quelques habitants d'Edoras, essentiellement des femmes travaillant au palais, mangeaient là au cours de la journée. La plupart des rohirrims, en dehors des banquets donnés à Méduseld deux à trois fois par semaine mangeaient chez eux, en famille, bien que la Grande Salle soit ouverte à tous les Rohirs. Seuls les accès à l'intérieur du palais étaient gardés jour et nuit.
Un groupe de domestiques accompagnées de quelques enfants, sans doute les leurs, prenaient leur repas dans un coin. Les bancs de bois qui s'amassaient au centre de l'espace lors des banquets avaient été repoussés sur les côtés, à leur place habituelle. Le centre de la pièce et son âtre imposant étaient donc dégagés. Le feu était entouré de riches tapis et de fourrures, ainsi que de quelques fauteuils confortables, dans lequel Eowyn aimait autrefois se reposer. Depuis que sa sœur avait quitté Edoras, plus personne n'y prenait réellement place, mais Eomer aimait à les voir là. En réalité, il aimait voir Méduseld tel qu'il l'avait toujours connu. Cela lui rappelait des souvenirs. De bons souvenirs.
Le roi rohir repoussa son assiette devant lui. Repu. Il but de longues gorgées de bière. Du coin de l'œil, il observa Lothìriel, face à lui, qui mâchait sa viande séchée et ses pommes de terre, découpant délicatement chaque part qu'elle portait à sa bouche. Elle s'était mise au vin, finalement, au bout de quelques jours. Quelle consciencieuse petite épouse ferait-elle, n'est-ce pas ? Obéissante à souhait. Si elle n'avait pas été Gondorienne, peut-être aurait-elle finalement pu convenir. Ou peut-être pas. Eomer n'était pas sûr d'apprécier autant de devoir. D'obéissance. De flegme. De faux-semblants. Pas sûr du tout. L'idée de ce mariage ne faisait décidément pas son chemin dans son esprit. D'autant plus maintenant qu'il avait sa future épouse sous les yeux à loisir. Cette princesse du sud vous aurait glacé une éored entière d'un seul de ses regards résignés. Etait-il donc un simple parti pour elle ? Aurait-elle préféré épouser un de ces gras marchands de la côte ? Ou un de ces nobles efféminés de Minas Tirith ? Mieux valait ne pas lui poser la question.
Sans sa dot monumentale, l'amitié qu'il vouait à son père, et son sens du devoir, Eomer l'aurait bien volontiers déliée de son engagement. Mais cette union n'avait jamais pris en compte son désir à lui. Et il y avait là trois bonnes raisons impossibles à ébranler. Il était résigné.
A ses côtés s'élevaient les murmures étouffés des nouvelles dames de compagnie de Lothìriel. Un peu plus loin sur la table, Hehild et Garred patientaient, à l'affût du moindre de ses ordres. Ce dernier se tenait en retrait, évitant la moindre conversation depuis leur altercation dans les écuries. Il soupira. Les jours précédents, Eomer s'était débrouillé pour ne pas être présent dans la Grande Salle au moment des repas, mangeant en décalé. Evitant sa sœur et ses regards réprobateurs. Mais aujourd'hui, il n'avait pas réussi à se défiler.
La date du mariage approchait à grands pas et Eowyn le tançait quant aux préparatifs. Sa sœur avait finalement décidé de prolonger son séjour à Edoras jusqu'à la date fatidique, afin d'aider sa future belle-sœur à planifier l'événement. C'était sûrement la première fois qu'il aurait préféré qu'elle s'éloigne de lui.
« Eh bien ! La liste des invités semble close, s'exclama la dame d'Ithilien à sa droite, le faisant sursauter. Souhaites-tu en rajouter ? »
Eomer secoua la tête. Il n'avait pas écouté le moindre nom de cette liste. Et n'en avait absolument rien à faire. Pas plus que du nombre de plats qui seraient servis au banquet, ni de la contenance de ces derniers. Cela ne l'intéressait pas. Et il ne voulait pas s'y intéresser. Cela ne faisait que lui rappeler que cette date approchait. Et approchait trop vite. De plus, il avait d'autres soucis en tête. Beaucoup plus importants que cette mascarade.
« Bien, reprit sa sœur. A présent, réfléchissons où nous allons loger tout ce monde. »
Le roi rohir se crispa sur sa chaise. Cela n'avait-il donc jamais de fin ? L'enthousiasme débordant d'Eowyn l'horripilait. Il n'y avait bien qu'elle dans cette pièce à être ravie. Il jeta un regard à sa fiancée. Cette dernière fixait d'un œil vide la liste des invités devant elle, posée par écrit sur un parchemin. Cette vision augmenta d'autant plus son agacement. Pourquoi donc ces yeux vitreux et ces larges cernes ? Elle était bien mieux lotie que lui dans cette affaire. Après tout, elle serait bientôt couronnée reine du Rohan. Que lui aurait apporté de plus sa maudite cité gondorienne. Un mariage avec un marchand qui lui aurait fait une flopée de marmots ? Une vie de recluse et de pucelle dans les hautes tours de Dol Amroth ? Eomer retint un ricanement. Elle finirait peut-être bien pucelle en Rohan également. Des lustres allaient passer avant qu'il ait une once d'envie de la toucher, cela était pour le moins certain.
« Eomer, l'interpella sa blonde sœur, le tirant de ses pensées malsaines, où logeront le roi Elessar et sa reine ? »
Il leva les yeux au ciel.
« Je n'en sais fichtre rien ! » grommela-t-il.
Eowyn pinça les lèvres et lui lança un regard noir. Non. Même pour faire plaisir à sa sœur, il ne pouvait pas faire semblant de se réjouir de ce mariage imminent. Il n'avait jamais été qu'un piètre acteur.
« Ce sont là des affaires de bonne femme. » ajouta-t-il.
Le regard d'Eowyn s'assombrit un peu plus encore et il remarqua que Lothìriel, toujours les yeux baissés, gardait la même expression neutre. Ne réagissait-elle donc jamais ? N'était-elle toujours que ce pâle fantôme inerte ? Semblant dénuée de la moindre émotion, hormis la peur qu'il lui inspirait ? Une nouvelle bouffée de colère l'envahit.
« C'est ton mariage, Eomer, tu ferais bien de t'en soucier un peu. » le morigéna Eowyn.
Il recula sa chaise brusquement, se leva, et toisa sa sœur de toute sa hauteur.
« Qui es-tu, ma sœur, pour me donner des ordres ? Je suis le seul maître ici et je décide seul de quoi je me soucie, lança-t-il d'une voix où il parvenait mal à maîtriser sa rage. Tout cela ne m'intéresse pas. Pas plus que ce mariage. Tous ici le savent. Le Rohan avait besoin de sa dot. Je n'avais pas besoin d'elle ! »
Il cracha presque ce dernier mot.
« Je me fiche de savoir à côté de qui je serai à table ou de qui célèbrera la cérémonie. Débrouille-toi avec ce mariage que tu as voulu, Eowyn, et laisse-moi aller m'occuper de la guerre qui est à nos portes ! »
Sa chaise bascula en arrière dans un fracas épouvantable lorsqu'il s'en dégagea brusquement. Il quitta la salle à grands pas, furieux, Héhild sur les talons. Il ne vit pas l'unique larme, solitaire, sur la joue de Lothìriel.
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« Doucement ! Doucement ma dame ! » lança-t-il comme le cheval accélérait un peu trop.
Il avait voulu échanger la vieille jument qu'ils traînaient depuis deux semaines à présent pour ses leçons d'équitation. Cela était finalement peut-être un peu précoce.
Sa fiancée se crispait de plus en plus et l'étalon semblait ressentir cela bien plus que sa précédente monture. Lorsqu'elle tira un peu trop fort sur les rênes, il s'élança aussitôt vers elle, anticipant la réaction du cheval. Inévitable. Soudain pris d'une terreur inexplicable.
« Lothìriel ! » cria-t-il. Prononçant son prénom pour la première fois.
Il saisit les rênes juste à temps avant la ruade, le cœur battant. Les yeux de l'animal roulaient dans leurs orbites. Affolés. Agacés aussi. Par cette longue séance de tours en rond. Il n'était guère habitué à cela. Mais plutôt aux longues cavalcades dans les plaines froides, et aux fracas des boucliers.
Retenant fermement les rênes que Lothìriel avait lâchées, il se pencha vers le cheval. Posant sa joue contre sa tête, lui murmurant des paroles réconfortantes. Douces. Comme il avait toujours su le faire. Les rohirrims étaient le peuple qui parlait aux chevaux. Réellement. C'était presque inné chez chacun d'eux.
L'étalon se calma rapidement, et il reporta son attention sur sa fiancée, encore perplexe de la peur qu'il avait ressenti. Elle le fixait de ses grands yeux écarquillés. Ou se mêlaient la peur, le choc et… de la curiosité. Il réalisa que pour une fois, elle ne détournait pas le regard. Sans doute la conséquence de la terreur qu'elle venait d'éprouver.
Doucement, il s'approcha d'elle. D'elle ou de sa monture, il ignorait laquelle était l'animal effrayé. Immédiatement, sans aucune hésitation, elle tendit les bras vers lui. Cela l'étonna. Il la saisit fermement par la taille et la souleva tandis qu'elle s'agrippait à ses bras. Toute fine entre ces derniers. Fragile. Délicate. Et à cet instant, il ne voyait plus vraiment cela tel un défaut. Elle n'enleva pas ses mains et ne détourna pas les yeux.
Et sans prévenir, ces derniers le happèrent. Littéralement. Il découvrit pour la première fois leur profondeur. Leur pureté. D'un bleu profond, nuancé de reflets verts. Tels ceux de l'océan qu'il avait vu une fois dans sa vie. Irisés de paillettes d'or. Ornés de longs cils noirs.
Elle était si près, qu'il pouvait sentir contre lui sa respiration encore haletante. Elle entrouvrit la bouche, comme pour parler, et il rompit le contact, reculant d'un pas. Ses bras fins tombèrent le long de son corps. Ballants. Il saisit les rênes de l'étalon et fit demi-tour.
« Il vous reste encore beaucoup de travail, il semblerait, ma dame. Nous poursuivrons demain. » lança-t-il par-dessus son épaule.
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Il rentrait et sortait d'elle puissamment. Ses mains enserrant fermement ses fesses tandis qu'il la pilonnait. Il entrouvrit les yeux et grogna de satisfaction face à la vision qui s'offrait à lui. Meda était allongée à plat ventre sur la table de bois, les jambes pendantes devant lui. Elle agrippait les rebords de la table, en hurlant son contentement à chacune de ses poussées, se cambrant au maximum pour venir à sa rencontre.
Par tous les dieux, il adorait la prendre ainsi. Brutalement. Bestialement. Et il savait qu'elle aimait ça aussi. Il n'y avait qu'à l'entendre. Il ferma les yeux et rejeta la tête en arrière. Savourant la mélopée des cris de son amante. Excitants. Un coup de buttoir un peu plus fort fit décoller le bassin de sa maîtresse de la table et son sexe s'introduisit en elle jusqu'à la garde. Ils crièrent de concert tandis qu'elle jouissait autour de lui. Il s'affala sur elle en déversant sa semence dans son antre, ivre de plaisir.
De longues minutes plus tard, lorsque sa respiration fut redevenue normale il se releva, se retirant doucement d'elle. Il s'assit sur une des chaises qu'ils avaient écartées dans leur précipitation, dans un soupir de bien-être. Meda se redressa à son tour, et se dirigea vers le seau d'eau près de la cheminée. Elle en retira une louche et y but à grandes gorgées. Puis, elle alla s'allonger sur le lit. Il n'avait rien loupé du spectacle éblouissant de sa nudité. Et elle le savait, au vue du regard qu'elle lui lançait entre ses cils. Ses yeux de chats suivirent chacun de ses mouvements lorsqu'il se leva pour aller la rejoindre sur le lit. Comme un félin guettant sa proie. Il s'amusait de l'impression de pouvoir qu'elle avait le concernant. Elle ignorait qu'il n'était pas dupe.
Il se laissa tomber à ses côtés sur le petit lit, observant les ombres projetées par les flammes sur le plafond blanc. La pièce était petite mais bien agencée. Ce n'était pas la première fois qu'il venait chez Meda mais c'était assez inhabituel. Il avait eu besoin de se changer les idées.
A ses cotés, son amante gloussa, le tirant de ses pensées. Il lui lança un regard interrogateur, et ses lèvres s'ourlèrent en un sourire moqueur.
« Je songeais à ta fiancée… » rit-elle.
Il fronça les sourcils. Evoquer Lothìriel à cet instant lui parut totalement incongru. Et inconvenant.
« Il va se passer un moment avant qu'elle ne te laisse lui faire ceci… » fit-elle moqueuse, en désignant la table d'un signe du menton. Et elle éclata de rire à cette idée. « Ou bien qu'elle te fasse ceci… » susurra-t-elle comme sa main venait jouer avec son membre.
Il se figea à ce contact avant de se redresser. Les reproches d'Eowyn et de Garred lui revinrent à l'esprit et le regard de sa fiancée vint flotter devant ses yeux. Il écarta la main de Meda.
« Eh bien ? » s'étonna-t-elle.
Sa moue d'ordinaire adorable lui apparut à cet instant comme une grimace.
« Fais attention à ce que tu dis, Meda, tu es en train de parler de ta future reine… » lâcha-t-il en sortant du lit.
« Tu concèderas qu'on a rarement vu femme plus frigide ! » insista-t-elle.
Il avait commencé à se rhabiller.
« Assez. » fit-il simplement. Fermement. Menaçant.
« Est ce une menace ? », fit-elle joueuse.
Il finit de boucler sa ceinture et posa la main sur le pommeau de son épée.
« Un simple constat de fait. » rétorqua-t-il.
« Tu prends la mouche à cause d'elle ? » s'étonna-t-elle en le voyant enfiler son manteau. Toute trace d'amusement avait disparu de son visage.
« Je ne prends pas la mouche. Je rentre chez moi. Tu sais bien que je ne reste jamais dormir ici. » rétorqua-t-il fermement.
« Tu prends la mouche à cause d'elle. » répéta-t-elle.
Ce n'était plus une question.
Il secoua la tête et leva les yeux au ciel en passant la porte. Les femmes étaient ridicules.
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« Eomer, Lothìriel n'est pas rentrée ! insista Eowyn.
« Je sais, cela fait trois fois que tu me le répètes en moins d'une heure, râla-t-il. Agacé par cette inquiétude ridicule.
« Elle aura simplement rencontré quelqu'un à qui parler dans les rues de la cité… » lança-t-il machinalement, sans se détacher de la carte stratégique qu'il avait sous les yeux. Les petits pions noirs représentant les Uruk-kaïs étaient de plus en plus nombreux. Comme une nuée d'insectes fondant sur eux. Affamés. Ou plutôt assoiffés. De sang.
Il se laissa aller en arrière de sa chaise et se frotta les yeux. Soupirant. La nuque douloureuse. La tête trop pleine de sombres pensées. Il irait sûrement voir Meda ce soir. Ou la ferait mander. Il avait besoin de se changer les idées et c'était de loin le meilleur moyen qu'il connaissait. Et le plus agréable.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il s'aperçut qu'Eowyn ne l'avait pas lâché du regard.
« Quoi encore ? » fit-il, agacé.
« Lothìriel ne connaît personne ici. Ses dames de compagnies sont toutes rentrées au palais. Elle ne parle pas encore parfaitement le Rohir. Comment veux-tu qu'elle ait trouvé quelqu'un à qui parler dans les rues de la cité ? », interrogea-t-elle, le singeant. Visiblement ulcérée.
« Eomer…, reprit-elle en se pinçant l'arrête du nez. D'un ton plus calme, comme on s'adresse à un enfant qui met à mal sa patience. Je sais que ce mariage est une épreuve pour toi. Je sais que ce n'est pas ce que tu aurais voulu. Qu'elle n'est pas ce que tu aurais voulu. Mais, malgré tout, tu ferais bien de prendre un peu plus soin de ta promise… S'il lui arrive malheur avant votre union, je doute fort que son père, malgré toute l'amitié qu'il te porte, t'amène le reste de sa dot en échange de son corps. »
Les mots étaient durs. Cassants. Mais réalistes.
« Mais enfin, où crois-tu donc qu'elle est ? » questionna-t-il. Agacé de sentir l'inquiétude poindre en lui.
Eowyn leva les yeux au ciel.
« Je n'en sais rien. Elle pourrait être n'importe où ! J'ignore ce qui peut bien se passer dans la tête d'une jeune fille gondorienne ! Avec la vie que tu lui mènes elle pourrait même avoir eu envie de s'enfuir ! Et il fait nuit à présent ! »
Il se leva en soupirant. Il n'avait pas assez de soucis comme ça… Il fallait en plus qu'il fasse la nourrice pour une écervelée gondorienne. Eowyn avait raison : cette idiote avait peut-être fugué. Si tel était le cas, il donnait peu de sa peau à l'extérieur des murailles d'Edoras. Et il pouvait dire adieu à sa dot. Il pinça les lèvres.
« Très bien, céda-t-il. Je pars à sa recherche. Si je ne la trouve pas d'ici une heure, je lancerai l'éored. »
Il leva les yeux au ciel en entendant Eowyn soupirer dans son dos tandis qu'il quittait la pièce. Lorsqu'il passa la porte, Hehild lui lança un regard étonné. Il lui fit signe de le suivre. Il arpenta le couloir jusqu'à la Grande Salle. Quelques domestiques avalaient leur repas devant l'âtre. Des enfants jouaient sur les larges dalles. Une femme cousait dans un coin et une aïeule s'endormait sur sa chaise, sans doute bercée par les bruits feutrés et le crépitement des flammes.
Il sortit de Méduseld sous l'œil impassible des gardes postés à l'entrée, Hehild sur ses talons. Il ordonna au garçon de fouiller la basse ville tandis que lui-même se chargeait de l'autre partie.
Les ruelles étaient sombres, et seules quelques lanternes ou bougies laissées sur les pas de porte ou les rebords fenêtres, selon les anciennes traditions, éclairaient de leur pâle flamme les pavés inégaux. Peu importait. Eomer connaissait si bien sa ville qu'il aurait pu s'y retrouver les yeux fermés.
Il arpenta un nombre incalculable de rues, guettant le moindre bruit inhabituel, fouillant chaque porche, chaque recoin. En vain. Espérant qu'Hehild soit plus chanceux que lui. Sentant grandir l'inquiétude en lui. Machinalement, revenu sur la grande place il se tourna vers l'horizon. Cherchant des yeux des torches ennemies. Rien. Rien que la nuit sombre. Cela le rassura. Un peu.
Comme il faisait volte face pour regagner le palais, il heurta dans son élan un corps qu'il reconnut aussitôt, de même que le petit cri de surprise qui échappa à sa promise. Aussitôt, il sentit la colère prendre le pas sur l'inquiétude. Il saisit son bras et la secoua sans ménagement.
« Par tous les dieux, femme, où étiez-vous donc ? Ma sœur s'apprêtait à me faire retourner la cité pour vous trouver ! » rugit-il.
Contre toute attente, l'habituelle expression de frayeur qui se peignait sur ses traits ne vint pas. Cela fit retomber sa colère comme un soufflet.
Lothìriel inclina la tête sur le côté. Elle semblait…intriguée.
« Vous croyiez que j'avais fugué… »
Il ne répondit pas. Ce n'était pas une question. Un simple état de fait. Et dans sa voix pointait la déception.
« Comme une enfant… » poursuivit-elle.
Cette fois, une once de reproche passa dans sa voix. Faible comme un chuchotement. Elle pinça les lèvres comme il ne répondait rien. Aveu muet.
« Les Gondoriens sont peut-être moins loyaux que les Rohirs, selon vos dires, mais vous apprendrez que moi aussi, je n'ai qu'une parole. J'ai dit à mon père que je vous épouserai et je vous épouserai. Bien que cela ne m'enchante guère plus que vous. » lâcha-t-elle. Glaciale. Avant de se dégager de sa poigne d'une secousse brusque. Avec une force étonnante pour une si petite personne.
Elle fit demi-tour et regagna rapidement Méduseld. Il resta un moment à regarder sa frêle silhouette s'éloigner. Ses mots résonnant dans son esprit, le couvrant d'opprobre.
Il détesta ça.
