L'autre facette de Kroenen
"Prends place, Karl." en l'invitant d'un geste de la main.
L'officier s'exécute toujours silencieusement.
"Tu sais... ce projet grandiose que m'a confié le Führer... il faut vraiment des personnes dignes de confiance pour le mener à bien. J'ai toute confiance en toi, Karl. J'ai, par contre, beaucoup plus de doutes concernant ton assistante."
Kroenen conserve le silence.
Raspoutine se lève, parcourant la pièce, s'arrêtant devant plusieurs objets de culte, les prenant en main pour les jauger.
"Renvoie-la, Karl. C'est un ordre."
Kroenen se raidit.
A cet instant, la jeune S.S. blonde, Ilsa, les rejoint.
"Sa place n'est pas parmi nous. Renvoie-la." en s'installant à nouveau à son bureau.
Ilsa le rejoint, s'asseyant sur l'accoudoir du fauteuil, mains sur le torse de l'homme, regard planté dans les hublots de Kroenen, sourire de défi sur les lèvres.
"Oh et... prends soin de la dégrader également. Je ne supporte pas cet air de supériorité qu'elle se donne."
"Sauf votre respect..." rétorque soudain la voix de Kroenen "... elle m'est indispensable dans ce projet. Je ne pourrai pas le mener seul."
Ilsa manque de tomber de l'accoudoir devant cette prise de parole et la voix de Kroenen qu'elle avait toujours imaginée synthétique au possible, voire susurrante. Etrangement, son timbre de voix est profond et on sent qu'il a une capacité à moduler sa voix du fait de ses exercices quotidiens d'opéra pratiqués durant sa jeunesse.
"J'ai bien cru que jamais n'aurions le privilège d'entendre ta voix... mais ma décision est irrévocable, en accord avec le Führer."
Kroenen doute fortement de la dernière affirmation.
"Le projet ne verra jamais le jour dans ces conditions. C'est à vous de voir si vous souhaitez risquer de décevoir le Führer."
Raspoutine serre les dents et enfonce ses doigts crispés dans l'accoudoir.
Décidément ! il préférait largement lorsque Kroenen se taisait !
Ilsa fusille à présent Kroenen du regard.
"Pour qui vous prenez-vous, Kroenen ?"
Kroenen se lève : "Pour votre supérieur hiérarchique direct." Il effectue un salut hitlérien avant de quitter la pièce, laissant Raspoutine et sa poule en bien mauvaise posture.
Un vertige immense saisit Kroenen une fois qu'il eut rejoint ses quartiers.
Où et comment a-t-il trouvé à la force de contrer cette forme d'autorité ?...
Il est vrai qu'il doute de ces deux personnes depuis longtemps. Et surtout, surtout, il veut la garder auprès de lui... parce qu'il a l'impression qu'elle a su voir bien au-delà des choses.
En bon scientifique, Kroenen agit par curiosité sur ce projet ; il souhaite se prouver qu'il est à la hauteur des attentes, des défis mécaniques que ce travail représente.
Sa conviction par rapport à la réussite du projet s'est effritée mais il n'en laisse rien paraître.
Il regagne un immense laboratoire où dorment ses machines. Elles sont encore incomplètes mais il les imagine déjà en état de fonctionnement. Elles semblent faire partie de lui. Il apprécie qu'elles soient silencieuses, discrètes. Il les monte boulon après boulon presque avec amour. Kroenen est fou de ses machines. La mécanique et l'horlogerie sont venues remplacer son amour pour l'opéra, lui offrant une nouvelle raison de vivre. L'armée a enfin reconnu ses talents en la matière bien que l'académie ait vivement rejeté le sujet de sa thèse de médecine : l'audacieux pari d'une fusion chair/métal - homme/machine. "Trop visionnaire, affabulateur" s'était-on permis de mentionner pour toute explication sur son dossier. Kroenen n'a jamais digéré cet échec qui l'a replongé directement dans un état de disgrâce aux yeux du monde.
Dès lors, privé de tout support, il s'est appliqué à mettre en pratique ses idées sur son propre corps. Et le résultat fut un curieux mélange de cicatrices grossières, de tentatives alambiquées, d'horreurs chirurgicales
En outre, Kroenen avait dirigé toute sa hargne contre son propre corps, celui-là même qui l'avait jadis trahi et fait s'évanouir ses rêves de gloire.
Il s'en était furieusement pris à son visage, le privant de toute expression faciale !
Kroenen baignait ainsi dans sa propre souffrance que l'usage de la magie noire avait permis de relever.
Il était devenu une créature unique. Sa malédiction, il la camouflait soigneusement.
Isolé, exclu, il était devenu l'esclave de son propre rôle ; on le craignait plutôt qu'on l'admirait.
Il avait passé les deux dernières décennies à dévorer les ouvrages de médecine - et à tester accessoirement certains préceptes sur lui - de mécanique, d'horlogerie et de textes sacrés.
Kroenen est un boulimique de connaissances.
Sa façon de se battre a été pour lui un long parcours initiatique. Il s'est vite découvert un attachement particulier pour les lames et en a fait ses armes de prédilection.
Kroenen mise sur la rapidité ainsi que sa façon de surprendre ses adversaires. Son style de combat est pour le moins meurtrier, déroutant, presque chorégraphique. La grâce qui l'habite due sans doute à ses racines aristocratiques prédomine même au combat.
Il est penché sur elle de tout son haut alors qu'elle demeure assise.
"Ceci, je ne l'aurai pas dessiné de cette manière... une courbe facilite toujours le passage des ondes. D'autant plus qu'il faudra rapidement faire monter en puissance le générateur." en corrigeant de son crayon directement sur le plan.
"Ca me paraît logique." admet-elle.
Il la trouble penché ainsi sur elle... le même trouble qui s'était jadis emparé d'elle lorsqu'il avait monté leurs bagages sur l'emplacement prévu à cet effet au-dessus de son siège dans le compartiment du train...
Kroenen dégage quelque chose de violemment sombre, torturé, de génial même dans les domaines qu'il maîtrise. Mais il n'en demeure pas moins inaccessible.
Cet homme possède une capacité de travail incroyable !... il est capable de demeurer sur un plan des heures durant, sans bouger.
Il dédaigne toujours le café ou le thé qu'on leur amène.
A part les cliquetis réguliers - dont elle a fini par s'habituer - de son masque, rien ne trouble le silence qui règne dans la pièce.
Ces derniers temps, Kroenen s'absente souvent en soirée. Puis il revient peu avant minuit.
Elle se demande s'il voit quelqu'un...
Son attitude pourtant demeure invariable.
Elle se languit de ses proches demeurés à l'autre bout de l'Allemagne.
"Avez-vous déjà visité Berlin ? c'est une ville magnifique et tellement atypique." lui dit un jour Kroenen.
"Encore faudrait-il avoir un bon guide..." dit-elle en plaisantant.
"Effectivement." en replongeant dans son travail.
Il lève la tête sur elle à plusieurs reprises, n'osant pas aller au bout de sa démarche.
"Il y a l'opéra dont le bâtiment est un chef d'oeuvre à lui seul..." poursuit-il.
"Est-ce là que vous vous rendez chaque soir ?..." lui revient comme un écho.
Il la fixe.
"Fait assez paradoxal, je dirai, pour quelqu'un qui prend plaisir à massacrer les disques des autres."
"Ce n'était pas contre les oeuvres qui y sont fixées, c'était cont... Non, rien." se révise-t-il en replongeant dans ses cartes.
"Vous êtes vraiment très étrange, vous savez ?... un peu à la façon d'un coquillage... quand on pense que vous allez vous ouvrir, vous vous refermez aussitôt."
"Merci. J'apprécie grandement d'être comparé à un mollusque." grogne-t-il.
Elle commence à rire et lui aussi se rend compte de ce qu'il vient de dire, ayant plutôt envie de rire de lui que de s'emporter.
"Demain, nous nous rendrons en Russie."
"Pourquoi ?"
"Je dois y chercher quelques pièces pour les machines. Un avion civil nous y mènera."
Elle s'installe à côté de Kroenen qui a déjà le nez plongé dans un épais ouvrage de mécanique.
L'avion décolle avec un léger louper.
Kroenen abaisse son livre sur ses genoux et demeure un instant attentif.
"Hmm... je savais que nous aurions du prendre un avion militaire."
"Pardon ?"
"Non, rien, je me parlais à moi-même." dit-il avant de reprendre sa lecture.
Alors que l'avion amorçait sa descente, l'hélice gauche émit plusieurs ratés et finit par s'arrêter, faisant dangereusement pencher l'avion.
A l'intérieur, la panique pris rapidement les passagers.
Le crash était inévitable !
Ils atterrirent dans une chaîne montagneuse et la neige évita l'incendie du moteur de se propager davantage à la carlingue.
Kroenen émergea de la carcasse le premier.
Il regarda autour de lui et vit quelque chose bouger.
Il l'aida à se dégager de la neige.
"Cette fois, vous ne pourrez plus nier que vous êtes aussi peu humaine que moi..."
"Oh, vous !" grogna-t-elle.
Il épousseta la neige qui la maculait sans prêter attention à son geste. Elle le regardait faire, interdite.
"Je vous rachèterai un manteau lorsque nous serons tirés de là." ajoute-t-il.
"Vous me devez déjà un disque."
Il se redresse, face à elle. Le vent se met à souffler.
Elle a les cheveux défaits et ils dansent autour d'elle, au gré des rafales.
Soudain, Kroenen lève la main et se saisit délicatement d'une mèche pour la placer derrière son oreille. Jamais elle n'aurait pu s'attendre à un geste aussi doux de la part de Kroenen.
"Et en plus, vous avez perdu votre bonnet..."
"Et vous votre casquette."
Il hésite un instant d'aller plus loin puis finit par céder à l'envie irraisonnée de la prendre dans ses bras. Le moment semble comme arraché au temps.
Deux âmes, dans l'immensité rocheuse et blanche, deux âmes attirées l'une par l'autre comme des aimants.
Elle monte les mains sur le col de fourrure et le regarde.
"Alors ?"
"On dirait qu'il a été taillé pour vous." admet-il, objectif.
Elle attrape l'étiquette : "Le prix aussi a été taillé pour le portefeuille."
"Qu'importe. Je vous ai promis un nouveau manteau."
"Vous me dev..."
"... un disque, je sais."
Ils ressortent de la boutique.
Soudain, elle le retient par la manche de son trench de cuir : "Dites... pourquoi... pourquoi ce comportement soudain à mon égard ?..."
"Parce que les mollusques ont un coeur. Même sous leur coquille."
Elle fronce les sourcils puis se met à rire.
Ils regagnent l'hôtel.
Au moment où Kroenen insère sa clé dans la serrure, il constate qu'elle le fixe.
"Oui ?"
"Je n'ai pas envie d'être seule."
"Allons... vous me fuyiez il y a quelques temps..."
"Vous étiez... différent. Inabordable."
Kroenen semble fixer sa clé.
"N'y pensez plus, c'était sans doute idiot de ma part." dit-elle en rentrant dans sa chambre lorsque soudain, d'un mouvement très vif et en quelques enjambées, il bloque la porte de la pointe de sa botte gauche alors qu'elle voulait la refermer.
"Je... je n'ai pas envie d'être seul moi non plus."
Elle le laisse entrer et ils s'enlacent derrière la porte close.
"Votre manteau vous va à ravir..." lui murmure-t-il.
"Mais vous préféreriez me voir sans, je suppose..."
"Les belles choses sont faites pour être admirées..."
Elle quitte ses bras et pose délicatement le manteau sur un fauteuil. Puis elle s'installe au bord du lit, l'y invitant.
Il dépose son manteau près du sien et la rejoint.
Elle promène ses deux mains sur les bras de Kroenen dans un mouvement régulier et doux.
"Merci pour le manteau..."
"Enlevez-moi un doute... ce n'est pas parce que je vous ai offert ce manteau que vous vous sentez obligée de... de passer un moment avec moi ?..."
"Je vous trouve offensant."
"Pardon. Mais je ne veux pas que vous pensiez que vous me soyez redevable de quoi que ce soit."
"Je suis avec vous parce que j'ai envie d'être avec vous."
Elle s'allonge sur le lit.
"Venez près de moi."
"Je... je ne sais pas si c'est convenable..."
"Allons..."
Il se met à se tortiller nerveusement les mains.
"Karl..."
L'usage inédit du prénom lui fait lever la tête. Il la regarde.
Elle lui sourit.
"J'ai conscience que dès que nous serons de retour en Allemagne, tout reprendra sa place. Je veux juste passer la nuit à côté de vous."
Dans un mouvement gracieux et lent, il s'installe à ses côtés.
Après un petit instant, elle commence à lever les bras et à faire quelques ombres chinoises sur le plafond. Puis les mains gantées de Kroenen s'en mêlent, rajoutant des formes pour créer d'autres animaux.
Le jeu se termine en caresses pures et simples des mains.
Kroenen la fixe. Son coeur prend soudain une accélération peu commune.
Le lendemain, Kroenen la cherche partout, elle semble avoir disparu !
Il parcourt tout l'hôtel, les salons, puis finit par la trouver dans le verger attenant à l'hôtel qui est plongé dans le blanc immaculé autant que dans le silence.
"Nous allons finir par arr..."
Pof ! une boule de neige vient de s'écraser contre son trench en cuir.
Kroenen la regarde, masque légèrement incliné sur la droite, alors qu'elle rit.
Il demeure un instant immobile, interdit. Puis la course et la fait tomber dans la neige, se juchant sur elle, ramassant une poignée de neige pour la lui mettre dans la figure. Elle le supplie de ne pas le faire et il finit par lâcher cette idée, la regardant, troublé.
