Le docteur Roth, un homme charpenté aux tempes grisonnantes, accueillit William avec un sourire chaleureux et le fit entrer dans son bureau que la grande baie vitrée illuminait en ce début d'après-midi. La pièce était spacieuse et de nombreux ouvrages garnissaient la bibliothèque qui couvrait tout un pan de mur. Quelques plantes d'intérieur et du mobilier en acajou apportaient de la chaleur dans ce lieu où malheureusement les mauvaises nouvelles étaient fréquentes. Le neurologue s'installa derrière son imposant bureau et invita le jeune homme à prendre place dans un confortable fauteuil en cuir.
- Bien, Monsieur Murdoch, comment allez-vous, aujourd'hui ? lui demanda-t-il en consultant le dossier qu'il avait sous les yeux. Qu'en est-il de vos migraines ?
- Cela fait déjà plusieurs jours qu'elles me laissent tranquille, répondit William. Mais elles sont devenues de plus en plus fréquentes ces dernières semaines et la douleur est parfois insupportable.
- J'ai devant moi les résultats des examens que vous avez passés la semaine dernière et les différents scanners n'ont rien révélé d'anormal, l'informa le docteur. Nous n'avons heureusement détecté aucune lésion suspecte ni tumeur, ajouta-t-il en relevant la tête vers son patient.
Une lueur de soulagement passa furtivement dans le regard de William qui interrogea le médecin :
- Est-ce-que les résultats vous permettent d'en déterminer les causes ?
- Pour le moment, il est encore tôt pour poser un diagnostic et rien ne nous indique d'où ces migraines peuvent provenir...Pour être plus clair, vous ne souffrez a priori d'aucune affection grave, ce qui est plutôt rassurant.. Il nous faut essayer d'en déterminer la ou les causes exactes, mais je dois vous informer que ce genre de symptômes peut hélas vous accompagner encore très longtemps. Le stress, le surmenage peuvent dans certains cas être des explications possibles, mais vu l'intensité de vos douleurs, je reste persuadé que ce n'est pas seulement dû à la fatigue.
Le docteur Roth avait observé attentivement le jeune homme tandis qu'il énonçait ses différentes hypothèses et William sentit son regard le scruter de manière insistante, comme pour comprendre ce qui n'allait pas chez lui. Sans laisser le temps à son interlocuteur de répondre, il enchaîna :
- Je vais avoir besoin d'en savoir un peu plus sur vous, Monsieur Murdoch, outre les renseignements d'usage qui sont mentionnés dans votre dossier.
- Bien entendu, répondit William d'une voix légèrement tendue.
- Vous avez indiqué que vous travaillez dans la police, c'est bien cela ?
- En effet, répondit William qui expliqua brièvement où il travaillait, en quoi consistaient ses différentes fonctions.
- Rien à signaler de ce côté là, pas de problème particulier ?
- Non, tout va très bien.
- Vous n'avez indiqué aucun antécédent médical particulier. Suivez-vous un traitement ?
- Non, aucun...
William hésita un instant, puis se décida à informer le neurologue de ce qui lui était arrivé quinze ans auparavant :
- Ecoutez, docteur, il faut que je vous dise quelque chose...j'ignore si cela pourra vous aider à trouver l'origine de mes douleurs, mais je pense que vous devez être au courant.
Le médecin le fixa à nouveau de son regard perçant :
- Hum...en effet, tout renseignement concernant votre état de santé doit figurer dans votre dossier et pourra nous être utile. De quoi s'agit-il, inspecteur ?
- Et bien... j'ai été victime d'un accident de voiture il y a plusieurs années déjà et...
Il hésita de nouveau, car cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas évoqué son passé avec quelqu'un, encore moins avec un étranger :
- Continuez, l'encouragea le docteur d'une voix plus douce.
- Je n'ai pas l'habitude de parler de ce qui s'est passé, mais j'ai perdu quelqu'un qui m'était très cher...
- Je comprends, répondit le docteur. Avez-vous été blessé dans cet accident ?
- Très légèrement seulement, lui dit William. Rien de sérieux...
- Il faudra nous indiquer où vous avez été soigné afin que nous puissions consulter votre dossier. Un choc n'est pas sans conséquences, aussi bien physiques que psychologiques...
Il continua, voyant que son patient restait muet :
- Je vais vous faire passer un bilan de santé complet afin que nous puissions éliminer toute autre cause, si vous êtes d'accord. Je préfère être sûr de ne pas passer à côté de quelque chose.
- Entendu, concéda William, peu enchanté par cette perspective. En attendant, dois-je prendre un traitement ?
- J'y arrive, justement : je vais vous prescrire un médicament à prendre uniquement lorsque la douleur est insoutenable. Je vous revois dans un mois, ce qui vous laissera le temps de faire vos différents examens , conclut le neurologue en se levant.
Il raccompagna William vers la porte et s'arrêta au moment de prendre congé :
- Inspecteur ? Je ne suis pas psychologue, mais je sens quand quelqu'un a des soucis. Sans vouloir vous paraître indiscret, je crois que quelque chose vous empêche de vivre normalement...
- Docteur, je vais bien et je pense qu'une fois mes problèmes de migraines réglés, tout rentrera dans l'ordre...
- Vous êtes un adulte, Monsieur Murdoch, il ne m'appartient pas de vous dire ce que vous avez à faire, bien évidemment...Mais je crois que vous vous sentirez beaucoup mieux une fois votre conscience libérée. Bien, enchaîna-t-il en lui tendant la main, portez vous bien et à très bientôt. Au revoir.
William salua le médecin et se dirigea vers la sortie, les ordonnances fermement calées dans sa main. Tandis que l'ascenseur le ramenait au rez-de-chaussée, il réfléchit à ce que le neurologue venait de lui dire et repensa alors à sa sœur qui lui avait longtemps conseillé de consulter. Mais comme il s'y était toujours refusé, elle avait préféré renoncer à évoquer le sujet.
Oui, Susannah avait raison, tout comme ce docteur qui ne le connaissait pourtant pas... Il allait finir par croire que tout en lui trahissait son mal-être...
Oui, il était temps de tourner la page, d'aller de l'avant, car il sentait que cette culpabilité qui le rongeait de l'intérieur allait finir par avoir raison de lui, de sa raison, de sa santé.
« Je ne veux pas devenir fou et finir ma vie tout seul, pas question ! »
Il se sentait subitement résolu à laisser le passé derrière lui, enfin...
Le soleil l'aveugla un bref instant alors qu'il sortait du bâtiment et se dirigeait vers sa voiture. Il lui fallut un moment pour se repérer sur le parking bondé à cette heure-ci. Au moment où il déverrouilla la portière, il leva machinalement les yeux vers les fenêtres parfaitement alignées de l'hôpital, et se demanda laquelle était celle du bureau de cette charmante jeune femme.
"Docteur J. Ogden"... Il sourit en murmurant ce nom tout bas...
Pour la première fois depuis très longtemps, il avait l'impression d'être à nouveau en vie, de sentir son cœur battre et son sang couler dans ses veines, comme si le sourire et les paroles de cette jeune femme avaient suffi à ranimer la flamme éteinte depuis quinze ans...
Tout cela lui semblait totalement insensé, mais il savoura cette étrange et délicieuse sensation, à la fois de légèreté et d'insouciance retrouvée.
Alors oui, pensa-t-il alors qu'il rentrait chez lui, s'il y avait une chance, même infime, de renouer avec le bonheur, il ferait tout pour la saisir...
Le bar où Emily lui avait donné rendez-vous était plein à craquer lorsqu'elle arriva ce soir-là. Elle réussit à se frayer un chemin entre les tables occupées par des cadres surmenés qui venaient ici pour décompresser, ou des étudiants qui se retrouvaient le soir pour s'amuser. Elle repéra son amie qui avait déniché une petite table dans un coin isolé et plus tranquille.
- Ouf, soupira Julia en se laissant tomber sur le siège à côté de son amie, j'ai bien cru que je n'arriverais jamais à te rejoindre ce soir ! La circulation était épouvantable et je vois que c'est la même chose ici ! Comment vas-tu, lui demanda-t-elle en la prenant dans ses bras.
- Très bien, merci ! répondit Emily. Je crois que les gens ne supportent pas de rester chez eux par cette chaleur. Au moins ici, il y a la clim'.
- Oui, mais il y a un peu trop de monde à mon goût... Alors, quelles sont les dernières nouvelles ?
- Oh, pas grand chose depuis la dernière fois...Un homicide par balle, un suicide suspect... La routine, quoi !
- Je voulais parler de ta vie...personnelle, plutôt ! Si tu vois de qui je veux parler... ajouta Julia avec un petit clin d'oeil.
- Oh, et bien... Emily rougit légèrement et reprit : Il s'est enfin décidé à m'inviter à dîner et nous avons rendez-vous vendredi soir..
- C'est fantastique, dit Julia. Je suis vraiment très heureuse pour toi ! Tu n'avais pas l'intention de m'en parler ?
- Si, bien sûr, mais je ne voulais pas t'ennuyer...
- M'ennuyer ? Mais nous sommes amies, voyons !
Emily la regarda un instant et reprit :
- Julia, je...Je ne sais pas comment cette relation va évoluer, mais sache que tu pourras toujours compter sur moi...
- Ne t'en fais pas pour moi... Emily, j'ai retrouvé un vie très agréable et je ne te remercierai jamais assez pour tout ce que tu as fait pour moi...
- Julia, je ne parle pas de ton travail : tu as vécu une épreuve terrible et je sais que tu ne veux plus en parler, mais j'espère que tu vas bien...
- Je vais bien, je t'assure...
- Ne t'interdis pas d'être heureuse, promets-le moi, lui dit Emily en lui prenant les mains. Toi aussi tu mérites de retrouver quelqu'un de bien, tu sais. Mais, au fait, que devient ce collègue qui semblait beaucoup s'intéresser à toi ?
- Oh, Joshua ? Il est très gentil, mais il n'arrive pas à comprendre que nous sommes amis et qu'il n'y aura rien de plus. Je ne tiens pas à être une conquête supplémentaire à son tableau de chasse, si tu vois ce que je veux dire...
- Oh oui, j'ai connu ça aussi et j'ai horreur de ce genre d'homme pour qui les femmes ne sont rien de plus que des jouets !
- Crois-moi, Emily, je me sens parfaitement bien comme je suis actuellement, et je n'aurais pas cru que je pourrais retrouver un équilibre aussi facilement. Et je n'ai vraiment pas besoin d'une relation en ce moment !
- Je comprends, tout ce qui compte, en effet, c'est que tu ailles bien, maintenant.
Les deux jeunes femmes se regardèrent en souriant, et Emily crut voir une brève lueur sombre passer dans les yeux de Julia. Mais comme son amie préféra changer de sujet et lui demanda des nouvelles de sa famille, elle n'eut plus l'occasion d'y repenser au cours de la soirée.
« N'oubliez pas, cher Docteur Ogden, que je parviens toujours à mes fins...Croyez-moi, vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi... »
« Homicide par arme à feu...Coup tiré à bout portant...Si ça ne ressemble pas à une exécution, alors... »
« Laissez-moi passer, je suis chez moi...Qu'est-ce-qui se passe ? Oh non...Non... Darcy...Darcy, oh mon dieu... »
« Docteur Ogden, vous êtes accusée du meurtre de votre mari, le docteur Darcy Garland. Toutes les preuves accumulées contre vous sont suffisantes pour vous mettre en détention le temps que l'enquête établisse votre culpabilité avec certitude. Votre mobile est des plus évidents et vous n'avez pas été en mesure de nous fournir un alibi pour votre défense. »
Julia se redressa en sursaut, le cœur battant, le pouls résonnant dans tout le corps. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser où elle se trouvait et que toutes ces images n'étaient qu'un rêve. Un très mauvais rêve...
Elle frissonna au souvenir de l'ignoble rictus plaqué sur le visage de Gillies et de tout ce sang répandu sur le sol...
Mon Dieu, quand est-ce-que tout cela va vraiment cesser ? Ses cauchemars l'avaient pourtant laissée tranquille ces derniers mois, et elle pensait s'en être enfin débarrassée.
Elle se leva et alla dans sa salle de bain. Elle s'aspergea le visage d'eau et observa son reflet dans la glace.
« J'ai un mine affreuse, je crois que la prochaine fois, j'éviterai la vodka, ça ne me réussit pas ! »
La conversation qu'elle avait eu avec Emily lui revint en mémoire et elle songea qu'elle aurait tout de même apprécié la compagnie rassurante d'un homme dans ces moments-là, pour l'aider à effacer les affreuses images qu'elle venait de revoir. Elle repensa soudain à cet homme qu'elle avait rencontré la veille et sans qu'elle arrive à se l'expliquer, elle s'imagina enlacée par ses bras musclés, lovée tout contre lui...
Elle retourna se coucher et s'endormit avec cette pensée saugrenue, mais beaucoup trop agréable pour qu'elle décide de la chasser de son esprit...
