Où était l'erreur ?
La journée avait l'air d'avoir bien commencé, cependant le parfum qu'elle répandait depuis ce matin embaumait de plus en plus le mensonge.
Une noirceur palpable se camouflait dans cette douce lumière chaleureuse. Et elle sembla se débarrasser de son déguisement au moment même où Cléo franchissait la porte de sa propre maison avant de se figer. La chaleur se dissipa et un froid vicieux se colla soudainement à sa peau alors que son regard tombait directement sur la personne tranquillement assise à sa table, les coudes posés sur le bois et les doigts entrelacés. Les yeux plissés scintillants dangereusement et un sourire en coin, Arlong ressemblait à un prédateur guettant une proie facile.
- J'ai failli attendre, cervelle de moineau.
Sa voix grave n'était guère menaçante pour le moment, ni énervée. Mais Cléo ne put s'empêcher de frissonner davantage. Tout ce que dégageait cet homme ne lui inspirait rien de bon. Ses yeux apeurés parcoururent machinalement son corps. Il était très imposant, même assis. Ses bras, ses mains, ses dents, ses muscles... tout cet ensemble était responsable du massacre de Skéolia. Ces yeux froids avaient observé sans hésitation ni remords la vie quitter les corps des gens peuplant tout un village. Et cette voix, qui pouvait se révéler agréablement profonde, avait exprimé de la joie devant cette agonie.
Elle ne voulait pas être en présence d'un tel homme. Elle ne le devait pas. Le croiser, ici qui plus est, était de l'ordre de l'impossible, de l'inconcevable.
Alors pourquoi donc cette situation se réalisait-elle ?
Perturbée plus qu'elle ne l'aurait cru, Cléo balbutia la seule chose qui lui semblait cohérente et rassurante.
- Je... je... je me suis trompée de maison !
Et sans lui laisser le temps de répondre ou de réagir, elle referma la porte derrière elle et se mit à parcourir les environs, cherchant un détail qui appuierait sa déclaration spontanée et stupide.
ooOoo
Alors ça, il ne l'avait pas prévu du tout.
Même en sachant le faible pourcentage d'intelligence qu'il daignait bien lui accorder, Arlong dut admettre qu'il avait sans doute fait une erreur. Les capacités intellectuelles de ce spécimen imprévisible rasaient les pâquerettes. En un sens, un niveau clairement hors de sa portée.
Arlong aurait pu trouver cela très drôle, surtout lorsqu'il apercevait toujours au dehors sa silhouette fébrile par la seule fenêtre restée intacte mais, se retrouvant tout seul dans cette maison et privé de son but, il se sentit plutôt idiot et frustré.
Agacé, il se leva lentement, tentant de se contrôler et de se rappeler de la raison de sa venue ici. Il s'approcha de la vitre et décida d'observer encore un peu, histoire de découvrir jusqu'à quel niveau descendait réellement les pâquerettes. Combien de temps lui faudrait-il pour admettre sa stupidité ?
Il voyait l'angoisse saisissante dans chacun de ses gestes, à l'intérieur même de son petit corps fragile. Elle la poussait à regarder frénétiquement dans toutes les directions, mouvait ses jambes avec raideur et saccade, allant dans un sens puis s'arrêtant, s'apprêtant à faire demi-tour pour finalement se raviser et continuer son pénible chemin. Elle possédait son esprit, lui hurlant sans doute de vifs avertissements stressants que ses mains essayaient de couvrir en compressant son crâne. Mais les signaux qu'elle envoyait étaient trop forts et trop nombreux, et ses bras vinrent enchaîner sa carcasse tremblante comme pour empêcher les battement de son cœur de la faire exploser.
Avec un tel comportement, peut-être verrait-il encore ce regard qu'il avait surpris la première fois qu'ils s'étaient vus ? Cette peur jaillissante d'une pureté si rare qu'il avait hésité à la faire disparaître avec elle. Qu'il avait voulu la toucher. Elle, un simple humain.
Il secoua la tête avec un rictus agacé. Il perdait à nouveau de vue son objectif. Et son observation devenait inutile, jamais il ne descendrait si bas de toutes façons.
On n'observait jamais longtemps un insecte répugnant. On le piétinait.
Alors il se mit en mouvement et sortit à son tour.
Elle se figea au pied de son pommier lorsqu'il apparut dans son champ de vision. Il s'approcha d'elle sans hésitation, guettant sa prochaine réaction. Sans doute avait-elle espéré n'avoir fait qu'un cauchemar, avait-elle prié pour que rien ne soit réel. Oh mais si, il était bien réel, bien là, enfin devant elle, alors qu'elle appuyait avec force son dos contre le tronc, comme si elle voulait disparaître à l'intérieur.
Elle avait peur, peur de lui, incontestablement. Mais c'était différent de la première fois, c'était intense mais bien moins puissant. N'avait-il pas rêvé cette sublime peur, après tout ? Son regard actuel le faisait déjà vibrer plus que n'importe qui, était-ce réellement possible de surpasser cette sensation ?
Mais au fait, maintenant qu'il y pensait...
- Ce manque d'enthousiasme me consterne, se moqua-t-il. Tu avais l'air plus détendue lors de notre dernière discussion.
C'était vrai, le premier choc passé, elle avait eu les tripes de lui parler, de marchander avec lui, avec une assurance dénuée de haine qu'il n'avait rencontré chez personne d'autre. À ce moment-là, sa peur était nettement atténuée. Et maintenant, alors qu'il ne lui avait encore rien fait, elle le regardait comme un monstre sanguinaire prêt à la dévorer.
Je ne mange pourtant pas d'ordures.
- Tu devrais pourtant te sentir honorée que je daigne me déplacer jusqu'à toi en personne. Je ne suis pas un vulgaire humain insignifiant, je possède ma valeur propre.
Il remarqua un changement, très subtile, opérer sur elle. Une toute petite chose, telle une étincelle dans un océan de matière noire et étouffante, qui luttait pour rester en vie, grandir et s'imposer.
Une étincelle de colère encore trop faible pour l'emporter.
Il fut surpris de se demander s'il préférait l'embraser ou l'éteindre.
Après tout, ce n'était pas son problème. Du moment que lui s'amusait.
Il se pencha vers elle, plus près qu'il n'aurait cru pouvoir le faire. Il ricana lorsqu'elle tourna la tête sur le côté, incapable de soutenir cette proximité. Les dents serrées derrière ses lèvres contorsionnées, les sourcils froncés faisant plisser ses yeux larmoyants, Cléo faisait visiblement tout son possible pour maintenir un minimum de contrôle sur ses émotions. L'étincelle grandissait.
- Ça me heurte, vraiment, plaisanta-t-il doucement dans l'oreille qu'elle lui présentait involontairement. Tes parents, toute vermine qu'ils sont, ne t'ont-ils donc pas éduquée correctement ?
Cette fois, Cléo le regarda à nouveau vivement, ses yeux flamboyants plantés droit dans les siens, sans tenir compte du peu de distance qui les séparait encore.
- Les vôtres ne vous ont-ils pas appris que violer une propriété, détruire et tuer sans raison ne rentre pas dans le cadre de l'éducation ? Ont-il omis de vous enseigner le respect, en particulier celui de la vie, ou avez-vous tout simplement trahi leurs espérances ?
Il ne lui accorda pas un mot de plus, encore moins le temps de réagir. Il se redressa avec un grondement et sa main palmée la saisit brutalement à la gorge. Il aurait pu la tuer sur le champ, serrer de toute la puissance de sa poigne et lui briser les cervicales. Mais il n'en fit rien, ce n'était pas le bon moment. Il avait quelque chose à faire avant.
Et puis, il sentait tout dans le creux de sa main jusque dans le bout de ses doigts : le rythme saccadé de son pouls, la contraction réflexe de ses muscles pour tenter un passage de l'air, les larmes chaudes qui avaient enfin coulé par-delà de ses joues et qui roulaient sur ses phalanges bleues. Et la chaleur qui émanait de sa peau douce. Sa peau qu'il touchait à main nue.
Une simple distraction !
- Surveille ton langage, raclure inutile !
Il écouta ses vaines tentatives de halètements qu'il ne consentait pas à lui accorder. Seuls de faibles sifflements s'échappaient d'elle. Et derrière, il crut percevoir autre chose, extrêmement lointaine. Quelque chose remua en lui, au fin fond de sa mémoire impénétrable.
Tu entends ça, Arlong ? C'est le plus beau son du monde.
Qu'est-ce que c'était, bon sang ? Il desserra légèrement son étreinte, suffisamment pour permettre à Cléo de respirer à nouveau. Elle était loin d'être sereine face à lui, ni intacte et sans peur, mais le brasier dans ses yeux vivait toujours, loin de s'éteindre. Elle continua à le fusiller du regard, sans rien dire pour autant.
- Tu devrais m'être reconnaissante, je pourrais te tuer à tout moment.
Elle ne répondit pas mais plissa les yeux avec mépris et il comprit le message.
Je sais, vous l'avez déjà prouvé.
Loin de sentir des remords l'accabler, Arlong sourit cruellement et consentit enfin à la relâcher. Alors que sa main quittait sa gorge, le corps de Cléo s'affaissa contre l'arbre et faillit glisser au sol, mais elle parvint à se ressaisir à mi-chemin et se redressa péniblement. Ils s'observèrent longuement en silence, leurs auras respectivement moqueuse et dépitée frottant l'une contre l'autre. Au bout d'un certain temps, Cléo inspira lentement, une fois, deux fois, avant d'ouvrir enfin la bouche.
- Que voulez-vous cette fois ? Sommes-nous déjà à la fin du mois ?
Arlong ricana.
- J'aimerais bien, mais non. Et je suis du genre à respecter les règles et délais que j'impose.
Cléo cilla et haussa un sourcil méfiant.
- Si vous le dites... articula-t-elle lentement.
Elle aurait aimé pouvoir ajouter une touche sans danger d'ironie, mais rien ne lui vint. Elle savait qu'elle ne pourrait pas encaisser grand chose venant de lui. Dans ce silence qu'elle ne comptait pas briser, elle se surprit à observer le fameux tatouage du soleil. Arlong, qui ne portait qu'une légère chemise à manches courtes déboutonnée, avait choisi le pectoral gauche pour son emplacement, comme un charme protégeant son cœur. Cette simple pensée ouvrit la vanne à une flopée d'autres qui assaillirent Cléo à une telle vitesse que les décortiquer lui fut impossible.
Avait-il vraiment eut le choix pour cet emplacement, lui-même un ancien esclave, raison pour laquelle il était hostile aux humains, simple coïncidence, protéger quoi, de qui, mais non impossible, trop fort et cruel pour avoir besoin d'un charme, avait-il réellement navigué aux côtés de Taisa, comment Taisa avait-il géré un tel compagnon, Taisa Taisa !
Que s'était-il passé ?
Arlong croisa les bras sur sa poitrine et le soleil disparut. Il ne se dessinait maintenant qu'une image stylisée de requin-scie à l'encre rouge, imprégnée dans l'avant-bras droit d'un meurtrier.
- Je suis venu en personne, répéta-t-il, car il semble que tu fasses parler beaucoup de toi au sein de mon équipage.
Interloquée, Cléo cligna des yeux et fronça les sourcils. Elle savait que le souvenir remonterait bientôt jusqu'à sa mémoire, elle sentait dans ses tripes qu'elle savait de quoi il parlait. Mais jusqu'à maintenant, elle avait trop été obnubilée par lui pour comprendre.
Puis soudain, le barrage faisant obstacle à son centre cognitif sauta. La réalisation lui envahit l'esprit et une vague d'angoisse remplaça le simple titillement de ses entrailles. Bien sûr !
Elle inspira profondément et tâcha de se ressaisir.
- En bien, je suppose ? tenta-t-elle avec une moue gênée.
Arlong ne répondit même pas.
- Il paraît donc que tu veux défier notre petit Katsu à la course, résuma-t-il simplement.
Cléo secoua légèrement la tête.
- Pour être tout à fait exacte, c'est plutôt le contraire. J'ai choisi la course, mais c'est lui qui tenait à un affrontement.
Au vu de l'expression qu'affichait l'homme-requin, Cléo put dire qu'il se foutait éperdument des détails. Cependant il enchaîna :
- Oh, cela signifie-t-il, avec exactitude, que tu regrettes amèrement et que tu souhaites te défiler ?
À son grand étonnement, il vit un sourire étirer les lèvres de cette femme à lunettes.
- J'aime trop la course pour pouvoir en regretter quoi que ce soit. Je ne cours pl... pas pour fuir.
- Même si tu es clairement inférieure à ton adversaire ? piqua Arlong.
Si Katsu avait été à la place de cet individu, Cléo aurait pu lui répéter qu'elle ne se considérait ni inférieure ni supérieure, qu'elle ne savait pas vraiment ce que cela signifiait et que ces concepts étaient pour elle des plus abstraits. Elle aurait pu dire que seule la course pouvait attribuer temporairement un statut de vainqueur et de vaincu pour redevenir neutre immédiatement après, mais qu'en aucun cas cela ne prouvait une véritable et définitive supériorité ou dominance.
C'était cela la beauté du sport.
Mais face à Arlong, Cléo préférait garder sa conception pour elle. Elle sentait bien que ça n'en valait pas la peine, ça n'intéressait pas du tout l'homme-requin.
- J'ai confiance en mes jambes, dit-elle alors simplement. Et j'aime courir, peu importe l'adversaire.
À ces mots, Arlong dut se retenir de ricaner joyeusement. Décidément, sa stupidité lui plaisait presque.
- Dans ce cas, pourquoi ne pas pimenter un peu les choses ?
Cléo haussa un sourcil. Quelque chose, comme une réminiscence lointaine, toquait à la porte de sa mémoire. Toc toc ?
- En quoi précisément ?
Toc toc !
Les coups se firent plus forts, plus agressifs. Pendant un instant elle crut que le sol et l'arbre fruitier remuaient sous elle, avant de comprendre que c'était elle qui tremblait.
TOC TOC !
La porte craqua.
Pimentons un peu les choses... ce serait drôle si... otage... échoue... exécuté...
- Pardon ? souffla Cléo d'une voix blanche.
Arlong la scruta, dubitatif.
- Je n'ai encore rien dit.
- Ah ! Je suis désolée, je... heu, non rien.
Elle sembla plier sous le poids de ce regard suspicieux et glacé, pourtant si soutenable maintenant qu'elle échappait à ce souvenir malsain. Mais elle s'en voulait énormément de s'être laissée prendre au piège si facilement, d'en trembler encore, surtout devant une personne qui se délectait de la moindre faiblesse.
- Donc, vous disiez ? se força-t-elle à dire. Vous vouliez pimenter un peu les choses ?
Dieux des mers, des terres et des cieux ! Qu'elle détestait ce mot !
Très lentement, pour être bien sûr que chaque syllabe atteindrait sa destination, Arlong reprit sans détour.
- Je propose donc de parier sur le vainqueur de ce duel.
A cet instant, la jeune femme dut s'appuyer davantage contre son arbre pour éviter de glisser à terre sous le coup du soulagement. Un pari. Ce n'était que ça !
- Pourquoi pas après tout ? approuva-t-elle sans réfléchir.
Alors, le visage d'Arlong se fendit d'un sourire ravi qui lui donna des sueurs froides.
- Parfait ! Dans ce cas, lorsque Katsu remportera la victoire, la taxe de ce mois sera doublée.
Il ricana devant l'air effaré de son nouveau pigeon.
- Vous... vous n'y allez pas de main morte ! réussit-elle à exprimer.
- Le secret de toute réussite, ma chère. Et il faut toujours faire attention à ce que l'on accepte trop facilement. Considères cette leçon gratuite comme un cadeau de ma part.
- Trop aimable, marmonna Cléo de plus en plus dépitée.
Arlong sentit des fourmillements dans son bras et une envie étrange de lui tapoter la tête avec condescendance le saisit. Mais il se retint. Pas de ça avec un humain.
- Très bien, donc le pari est lancé ! déclara-t-il en sortant une pièce d'or de son bermuda.
Il allait la lancer à la mer quand Cléo, qui n'avait une nouvelle fois pas réfléchi, lui attrapa le poignet d'un geste précipité. Outre la surprise, l'homme-requin ressentit une colère sourde gronder dans tout son corps.
- Pardon mais je me dois d'intervenir, souligna Cléo sans réaliser à quel point ce qu'elle faisait était dangereux. En tant qu'élève studieuse, j'aimerais rappeler que j'ai moi aussi un enjeu à formuler.
Ce n'est qu'à cet instant qu'elle sentit les muscles de l'homme-poisson se crisper sous ses doigts et l'intensité de son regard qui la vrillait. Luttant contre la peur, Cléo desserra sa prise mais ne lâcha pas.
- Vous vouliez me refuser ce droit alors qu'un pari doit marcher dans les deux sens, n'est-ce pas ?
- Et toi, qu'est-ce que tu crois faire là exactement ?
Cléo fit de son mieux pour ignorer sa question.
- Pourquoi ne pas écouter ma demande ? Même pour vous c'est bas.
Arlong plissa les yeux.
- A quoi bon, puisque tu ne gagneras pas ?
- Je crois que vous avez peur.
Ce fut le mot de trop et Arlong se dégagea aussi vivement que si le contact l'avait brûlé. Une aura sombre émana de lui alors qu'il prenait un air hautain.
- Moi, peur ? Tu crois vraiment que je me sens menacé par une vermine comme toi ? Tu n'es rien !
Cléo ne se démonta pas. La peur refluait.
- C'est possible, cependant vous avez peur. Tant qu'il peut exister qu'une infime chance que je puisse l'emporter, c'est vous qui vous défilez.
- Est-ce que tu t'écoutes parler ?
Ignore-le, continue.
- Peut-être devrait-on annuler ce pari puisque de toute évidence ce n'en est pas un. Si vous n'avez pas confiance en votre Katsu...
- Il a toute ma confiance !
- En vérité ?
- Tu ne peux même pas espérer le battre ! Il te réduira au silence et on pourra enfin se passer de tes belles paroles vides !
Là-dessus, Cléo croisa les bras.
- C'est parfait ! Alors je vous demande, avec mes paroles vides, l'abolition de la taxe pour ce mois.
Cette fois, il y eut un long silence épais et pesant. L'air semblait s'être raréfié et une immobilité surnaturelle semblait avoir tout pétrifié autour d'eux. Lorsque Arlong répliqua enfin, ce fut sur un ton lent et calme, mais Cléo sentait bien qu'il n'aimait pas ça du tout.
- Et après, tu dis que c'est moi qui n'y vais pas de main morte.
- Je me mets simplement à votre niveau. Pour le coup les enjeux sont absolument équitables. Même moi qui ne comprend rien aux chiffres je le sais !
- Tu crois donc réellement avoir une chance ?
Avec un profond soupir, Cléo jeta à Arlong un regard qui lui donna envie de la gifler.
Elle a pitié de moi ?
Il allait laisser libre court à sa colère lorsque l'humaine le devança.
- Comment dois-je vous appeler ?
L'homme-poisson cilla.
- Hein ?
- Je connais votre nom et votre titre au sein de votre équipage. Mais je vous demande comment moi je dois vous appeler.
Déconcerté, il se demanda à quoi elle jouait, à quoi cela l'avançait-il de savoir un détail si insignifiant à un moment pareil ?
- Je ne porte pas d'autre nom que le mien.
- Et le titre ? Dois-je vous appeler « capitaine » ?
Avec dédain, Arlong croisa les bras catégoriquement. Il n'en était pas question.
- Tu peux toujours m'appeler Maître, déclara-t-il en pouffant intérieurement.
Comme si elle allait...
- D'accord. Donc, « Maître Arlong », je...
Il avait oublié sa stupidité. Il leva vivement la main pour la faire taire. Bizarrement, il se sentait plus insulté qu'autre chose.
- Pas de titre, grogna-t-il, c'est ridicule.
Cléo haussa une épaule.
- Simplement Arlong alors ?
L'homme-requin en eut un frisson incontrôlé. Entendre son propre nom être prononcé par un être humain sans qu'il soit souillé de haine ou de peur lui fit un effet inhabituel qu'il n'avait pas prévu. Ils menaient une simple conversation, et elle prononçait son nom si naturellement... il aurait dû en être répugné ! Et pourtant, ce son si familier créé par cette voix pour la première fois lui remuait agréablement les entrailles.
Et c'était effrayant.
- Arlong ? répéta Cléo d'une voix encore plus douce.
C'était encore pire !
- Stop ! s'énerva-t-il soudain. Ne m'appelle pas !
Quelle ordure ! Ordure, ordure, ordure ! Elle avait failli réussir à le piéger.
- Je devrais changer les termes du pari et exiger ta mise à mort en plus ! s'exclama-t-il, furieux autant contre lui-même qu'elle. Qu'en dis-tu ?
La silhouette entière de la jeune femme s'affaissa de lassitude, puis elle haussa une nouvelle fois les épaules. En cas de victoire de Katsu, le résultat serait le même.
- Ce ne sera pas nécessaire, si la taxe est doublée je mourrais de toutes façons. Mais vous pouvez ajouter tout ce que vous voulez. Je ne perdrais pas. Pour moi-même et pour tous ceux qui ne pourrons pas payer.
- Oh, que c'est beau ! se moqua Arlong en faisant mine d'essuyer une larme imaginaire avec un reniflement exagéré. Quel esprit noble tu possèdes, pour quelqu'un qui condamnera beaucoup plus des siens à la mort quand la taxe sera doublée.
- Si elle l'est ! appuya Cléo.
Elle sortit à son tour une pièce de sa poche, se souvenant que Gunther lui en avait passé.
- Davy Jones en soit témoin ! Je prend le pari, tel qu'il est, et sans représailles !
Et, tout en brandissant la pièce sous le nez en dents de scie d'Arlong, elle planta ses yeux dans les siens.
- Je ne perdrais pas parce que je n'en ai pas le droit ni le loisir.
Captivé par ce regard empli de détermination et de défi, Arlong ne réussit pas à comprendre ce qu'était le loisir de perdre. C'était n'importe quoi. Elle avait dû vivre dans un cocon jusque là pour sortir des âneries pareilles. Il allait la réveiller.
Il fit de nouveau semblant d'essuyer ses yeux secs et leva sa pièce à son tour.
- Davy Jones en soit témoin. Tel que le pari est.
Il s'interrompit et ne put s'empêcher de sourire malicieusement lorsqu'elle plissa les yeux avec une moue contrite.
- Et sans représailles, acheva-t-il.
Cette fois elle acquiesça brièvement.
Au commencement de ce début de journée, deux pièces de métal jaune touchaient le fond de l'océan.
ooOoo
- Décidément, ce masque fait des merveilles !
Ce fut étrange que Medley ait attendu le moment où Cléo le retira pour faire valoir son point de vue. Il épousait la forme d'un visage abîmé ou meurtri et corrigeait ces imperfections. Efficace et discret. Pas étonnant que personne, pas même Arlong qui devait être au courant de l'état de Cléo, n'avait rien pu déceler du massacre.
- Tu devrais le remettre, on est en train de manger.
- Je dois l'enlever pour guérir naturellement. Et je suis sûre que tu exagères.
Medley tiqua.
- Ben voyons ! Avec toi rien n'est jamais grave. Comme accueillir ton agresseur chez nous et faire mu-muse avec lui à la course ! Ah, si je le revois traîner par ici celui-là !
Alors que Medley continuait de marmonner dans sa barbe, Cléo se ratatina sur son siège. Heureusement qu'elle et Arlong ne s'étaient pas croisés ! Pour l'instant, mieux valait ne pas parler du tout de sa visite, et encore moins du fameux pari.
- Entre toi et Dana, il y a des moments où je me sens vraiment fatiguée.
- Excuse-moi, mais Dana me semble assez calme depuis hier.
Le grognement qu'elle reçut parla pour Medley.
- Honnêtement, lis un peu la presse parfois ! T'as pas remarqué quelque chose d'anormal ?
Cléo leva les yeux de son assiette.
- Comme quoi ?
- Oh, j'en sais rien ! Comme le fait qu'elle se soit calmée trop facilement justement ! Ou le fait qu'elle ne soit pas à table avec nous, ni même dans la maison !
Cléo observa la chaise vide en face d'elle avec intensité, comme si l'objet allait soudain lui faire une révélation divine. Mais comme seul le silence l'accueillit, elle se tourna de nouveau vers Medley.
- Ce n'est pas la première fois qu'elle s'absente et qu'elle rate un repas.
- Avec la frousse que cette tronche d'anguille lui a foutue ? Malheureuse ! Elle n'aurait pas quitté la maison comme ça sans nous !
Là, elle marquait un point, c'était plus que probable.
- Tu penses à quoi précisément ? Elle aurait été enlevée ?
Des scenarii plus dantesques les uns que les autres explosèrent dans l'esprit de Cléo. Medley posa alors sur sa sœur soudain inquiète un œil torve.
- Si je croyais cela, tu crois vraiment que je resterais là à manger ce... ce... qu'est-ce que c'est que ça ?
- Du lapin-tigre à la moutarde. Gunther me l'avait passé quand...
- Mouais d'accord. Ce truc donc. Ce truc très bon. Non, si je le croyais je serais en train de démonter leur navire à sa recherche !
Cléo acquiesça. C'était un fait incontestable.
- Tu passes vraiment des petits z'oiseaux au pire dis donc ! commenta son aînée.
- Et donc, reprit Cléo qui s'irritait d'avoir eu l'appétit ruiné, Dana serait où en ce moment ?
- Comment veux-tu que je sache ?
Lassée, Cléo décida de se taire et de retourner à son repas. Si Medley voulait continuer à parler pour ne rien dire, elle le ferait toute seule. Aujourd'hui n'était pas le jour.
Et parfois, le silence délie mieux les langues que tous les mots du monde.
- Cléo, je crois que Dana revoit Yan.
La journée n'allait pas s'arranger.
ooOoo
Au même moment, en bas de la falaise, un curieux défilé serpentait dans Chryselle. Les bras chargés de caisses, coffres et baluchons, les hommes-poissons s'attelaient à leur déménagement. Arlong avait dit vrai, le petit village de Skéolia allait de nouveau être habité. Et par ce simple fait, les humains se souviendraient en permanence de la menace, de leur suprématie, du risque qu'ils encourraient au moindre écart.
Ouvrant la voie, le capitaine des pirates se satisfaisait pleinement de la vue des humains terrifiés qui détalaient dans leur sillage.
De véritables lapins sans défenses qui ne savaient que fuir.
Que disaient-on déjà ? La formulation exacte ? Des imbéciles heureux ?
Arlong eut un rictus de contentement. Il était rassurant de constater que beaucoup se satisfaisaient de ce dicton pour croire qu'ils avaient alors droit au bonheur. Ainsi, ils resteraient donc des imbéciles, incapables de réagir avec efficacité face à une situation critique.
Arlong n'était pas comme ça. Il savait comment réagir pour se préserver, ainsi que les siens. Il était loin d'être un imbécile.
Et pourtant, petits lapins sans cervelle incrédules, je suis heureux. Pouvez-vous en dire autant ?
Les imbéciles heureux, vraiment ! Les imbéciles se font toujours avoir, rien de plus.
Il crut presque entendre une petite voix familière, qui n'existait que dans sa tête.
Vous n'êtes pas un imbécile, je ne l'ai jamais insinué. Vous êtes juste incroyablement étroit d'esprit.
Arlong pesta intérieurement et jeta un rapide coup d'œil par-dessus son épaule.
Tais-toi donc.
Il lui était très pénible de devoir admettre qu'une simple humaine, qu'il ne pourrait jamais comparer à une vraie femme, arrivait pourtant à envahir son esprit aussi bien que ce qu'il faisait avec Calm Stone. Si ce doux venin persistait, il devrait prendre des mesures.
Il espérait que lorsque Katsu l'aurait battue, cette voix s'éteindrait, étouffée par la honte.
Quelque peu revigoré, Arlong accéléra légèrement le pas, un sourire confiant aux lèvres, à la tête de son équipage.
A cet instant, tout à l'arrière de cette file indienne, le jeune Katsu fermait la marche.
ooOoo
Il n'était pas dans ces habitudes d'être le dernier, seulement il avait peut-être choisi un sac trop lourd pour lui. Maudissant son manque de force, le jeune homme sut néanmoins dissimuler son tourment et prétexta vouloir profiter du trajet pour étudier le terrain. On ne put que saluer une telle initiative.
Derrière son sourire fier, Katsu espérait de toutes ses forces à chaque pas que leur destination approchait.
Mais bon sang ! Qu'est-ce qu'il y a dans ce sac ?!
Il se sentit tout d'un coup très stupide d'ignorer ce qui était en train de l'écraser. Et lorsqu'ils sortirent de Chryselle et commencèrent à s'engouffrer dans la forêt sur un chemin grimpant, Katsu crut qu'il allait sangloter.
Ça ne peut pas être pire.
Immédiatement après il se sentit blêmir. Son père lui avait souvent répété qu'il ne fallait jamais dire ou penser une telle chose. Car en général, le pire arrivait dans les secondes qui suivaient.
Inquiet, Katsu ne laissa pourtant rien paraître et se mit à compter mentalement. Au bout de quarante secondes, il s'autorisa à se détendre.
Il réalisa alors que ses compagnons avaient pris une certaine avance sur lui. Soufflant bruyamment, il força sur ses jambes pour accélérer.
Et ce fut là que l'échelon supérieur de la vicieuse entité nommée « pire » intervint.
Une odieuse racine trop discrète pour être honnête vint sournoisement lui faucher le pied gauche. Déséquilibré, Katsu bascula en avant. Il aurait pu caresser le doux espoir de se rétablir, seulement le poids sur son dos ne l'entendit pas de cette façon et acheva de l'envoyer faire connaissance avec le sol moussu. Impuissant, Katsu dégringola hors du chemin dans un creux camouflé par des fougères, roula sur plusieurs mètres plus bas et finit sur le dos. Ou plutôt face au ciel, le dos coincé sur son énorme sac, les pieds touchants à peine terre.
Cette fois, s'en était trop !
Katsu se débattit pour se relever et se jeta sur le sac pour l'ouvrir et ainsi nommer ce qu'il allait maudire pour le restants de ses jours. Il s'attendait à tout, mais la révélation le laissa pantois.
Des appareils à takoyakis.
Des dizaines d'appareils à takoyakis !
Hachiiiii !
Katsu crut qu'il allait déboiser toute la forêt. Cette fichue tête de poulpe et ses saloperies de (délicieux) takoyakis !
Alors qu'il allait s'exprimer ouvertement et sans retenue, le jeune coureur crut entendre des bruits. C'était très faible mais plus il tendait l'oreille, plus il percevait ces sons. Il ferma les yeux et mit ses mains palmées en parabole autour de ses oreilles. Une fois la direction identifiée, il laissa le sac par terre et s'y dirigea aussi discrètement que possible. Libéré de ce poids, il eut soudain la sensation d'être tout léger, de flotter et glisser sur la terre comme dans l'eau. Pourtant, lorsqu'il fut assez près pour épier, il eut la sensation que ses membres se changeaient en plomb.
Les voix qu'il entendait ne provenaient pas de son imagination. Elles appartenaient respectivement à deux jeunes humains.
- Tu m'as l'air bien pâle, ça m'inquiète. Tu es sûre que tout va bien ?
Un jeune garçon, béni injustement d'une grande beauté assaisonnée d'un charme ravageur. Le fameux coq courageux qui avait vendu ses propres connaissances.
- Oh Yan, c'est juste que... je suis tellement désolée pour ce que mes sœurs ont fait. Ça me hante nuits et jours.
Et elle... quel était son nom déjà ? Clara ? Danny ? Il avait toujours eut du mal avec les prénoms au début. Mais il reconnut parfaitement Miss Pyjama. La petite sœur de Chloé qui avait failli se faire tuer le tout premier jour.
- Mon amère douceur, sache que cela m'a peiné aussi. Mais je suis content quelque part que tu te sentes si mal, parce que ça prouve que, contrairement à tes sœurs, tu as une conscience, des scrupules et un cœur en or.
Katsu cilla. C'était quoi cette façon mielleuse de parler ? Et qu'est-ce qu'il disait, c'était bien qu'elle se sente mal ? Il pouvait penser une telle chose alors qu'ils semblaient bien plus proches qu'il ne l'aurait voulu ? Il grimaça à cette pensée et décréta qu'il l'appellerait l'Abruti.
- Oh ça oui je me sens vraiment mal, mais je ne sais pas quoi faire pour réparer ce tort.
- Il me semble que ce n'est pas toi mais elles qui soient en tort. Je ne les croyais pas aussi cruelles au point de te laisser dans cet état.
Mais qu'est-ce que Cléa et... l'Enragée avaient fait ?
- Et puis surtout je ne les imaginais pas ainsi. Jamais je n'aurais pensé qu'elles pourraient voler les bien d'un de leurs semblables.
Voler ? Cléo ? Ah voilà, c'était Cléo ! Après tout ce qu'elle lui avait dit sur l'honneur, elle serait donc aussi sournoise qu'Arlong le disait ? Si c'était vrai, il avait là un bel exemple de l'hypocrisie humaine. En plus de l'Abruti bien sûr.
- Oui moi non plus. Je sais que ça m'a sauvé la vie, mais... je pense qu'on n'aurait jamais dû en arriver là. Je suis désolée.
- Ah... oui bien sûr, mon argent t'a sauvé la vie, comme quoi tu vois qu'il est précieux. Mais si ça doit recommencer, comment est-ce que moi je pourrais te sauver à mon tour ?
- Oh Yan !
- Oui, ma douce amertume. La peur m'a aveuglé, gelé, paralysé à cet instant fatidique, à cause de tous ces monstres. Si j'avais su qu'on pouvait se déplacer sans risques, bien sûr que moi-même... ah mais là je me sens trahi. Tu dois me prendre pour une monstre moi aussi...
- Non, jamais ! Ce n'était pas de ta faute ! Je... je suis désolée !
Perdu dans la verdure, Katsu se demandait de plus en plus à quoi il assistait. Il tentait de recoller les morceaux de ce fouillis dégoulinant, doucereux et mélodramatique malgré les pièces qui lui manquaient. S'il comprenait bien, Cléo et l'Enragée avaient sauvé Miss Pyjama en dérobant quelque chose à l'Abruti ? La fois où elle avait été en danger c'était quand Arlong avait failli en faire un exemple, mais l'Enragée avait apporté l'argent et...
…
Oh.
- Ah, si seulement je pouvais retrouver ce doux sentiment que j'éprouvais dès que je te voyais ! Si je pouvais comme si rien de tout ça n'avait d'importance !
Honteuse et toute petite, Miss Pyjama ne pouvait que pleurer, ronger par une culpabilité qu'elle n'aurait jamais dû éprouver. À cette vision, Katsu sentit une profonde indignation l'envahir, et le dégoût le submerger. Il décida de rebaptiser l'Abruti par Rois des Cons. Et il dut faire un effort terrible pour ne pas encore lui accorder Miss Pyjama en tant que Reine.
Tenait-il réellement à elle ? À quoi jouait-il ?
Et elle ? Pouvait-on se flouer, se tromper de camp à ce point ?
Il aurait pu trouver des similitudes entre Roi des Cons et son capitaine, mais il refusait de faire une telle association. Et il savait, pour l'avoir vu et vécu, que si Arlong pouvait aimer l'argent plus que de raison, jamais il ne le ferait passer devant l'un de ses camarades. Il était farouchement attaché à ses hommes et faisait passer les besoins de son peuple avant tout.
Non, un homme aussi extraordinaire ne pouvait pas être rabaissé à ce niveau.
Katsu bouillait toujours intérieurement quand la voix féminine le ramena sur Terre.
- Et si... et si je m'arrangeais pour te rendre ce qui est à toi ?
Sidéré, Katsu fut à deux doigts de surgir des buissons pour la secouer. Il ne voulait pas déjà changer son surnom ! Il avait déjà entendu parler de personnes qui, prisonniers d'une situation inconfortable, ne trouvaient rien de mieux à faire que d'empirer cette situation en persistant, comme s'il n'y avait que ça à faire. Jamais il n'aurait pensé que ce genre de personne existait réellement.
- C'est vrai que ça arrangerait beaucoup de choses, commenta doucement l'autre.
Mais... mais non !
- Seulement tes sœurs n'ont plus cet argent.
Encore heureux ! Le capitaine en fera un meilleur usage que toi ! Je suis sûr que tu es bourré de fric !
- Ce sont eux qui l'ont.
Où veux-tu qu'il soit ?
- Ce serait bien si on pouvait espérer le reprendre.
Dans tes rêves !
- Mais c'est impossible.
Voilà ! Maintenant tu te tais et tu t'en vas !
- Je suis désolé Dana, mais dans cette impasse je ne peux pas continuer. Je suis trop honnête pour ça.
Et enfin, Roi des Cons revêtit une mine affligée et meurtrie, secoua la tête dans un geste de regret parfaitement contrôlé et tourna dramatiquement les talons, presque au ralenti, avant de disparaître. Katsu lui aurait bien couru après pour faire amicalement connaissance, mais il ne put toujours pas bouger.
Il observa Miss Pyjama, ou Dana qui, de son côté, était restée immobile, prise dans une sphère de dévastation. Les larmes roulaient toutes seules sur ses joues et elle semblait bloquée dans un état second. Katsu resta là, à la contempler. Elle avait quelque chose qui retenait son attention, qui piquait son intérêt, un petit rien qui se dégageait d'elle et qui méritait qu'on s'y attarde.
Perdu dans un univers suspendu, il fut réveillé brutalement par la chute d'un bogue qui le manqua de peu. Alors seulement il secoua la tête et décida de faire marche arrière. Il avait déjà perdu trop de temps et de toutes façons, il n'en avait cure des histoires des humains.
Il se retourna et repartit comme il était venu. Derrière lui, il ne vit pas Dana sortir de transe et froncer les sourcils, les yeux larmoyants soudain animés d'un début de folie.
ooOoo
- Gunther, tu crois que j'ai fait une erreur ?
Cléo venait tout juste de finir de raconter le pourquoi du comment de la prochaine course. Elle aurait bien gardé cela pour elle, seulement en parler était devenu une obligation. Et révéler le pari à Medley ou Dana était encore exclu pour l'instant. Parmi ses autres connaissances, Gunther lui paraissait être la bonne personne à qui se confier.
Arlong avait posé certaines conditions en vue d'organiser la course. Ils devaient se retrouver dans quelques jours pour discuter des modalités, et chaque coureur devait être accompagné d'un témoin. Il était évident que le pari allait être évoqué et il valait mieux choisir avec soin. Le calme et la maturité de Gunther avaient décidé pour lui.
Il resta un long moment sans répondre, prenant tout son temps pour digérer le récit dont il avait l'honneur d'être le confident. Enfin il soupira gravement avec un air sérieux.
- Tout ce que je peux dire, c'est que ce n'était pas prudent du tout. Mais en toute sincérité, je ne crois pas qu'il t'aurait laissé le choix. Même si tu avait refusé, d'une manière ou d'une autre tu aurais été contrainte d'entrer dans son jeu.
Cléo acquiesça. C'était ce qu'il lui avait semblé.
- Je reste inquiet par contre. Je sais que tu es très rapide et que tu n'as jamais perdu, mais ton adversaire le sera peut-être encore plus.
- Il est rapide, oui. Et je ne le sous-estime pas. Seulement je n'ai pas le droit de perdre.
- Il vaudrait mieux ne pas, oui. C'est peut-être encore trop tôt pour le dire, mais à ton avis si tu gagnes, crois-tu qu'il tiendra parole ? Nous n'aurons rien à payer pour ce mois ?
Curieusement, la perspective que cette possibilité existe semblait le rendre plus anxieux que gonflé d'espoir. Gunther était du genre prudent, lorsqu'une bonne nouvelle lui était annoncée, il redoutait à chaque instant qu'un imprévu survienne et empêche l'événement attendu.
Le désespoir n'en était que plus grand lorsque l'on se pensait être en sécurité.
Cléo, ne trouvant rien pour le rassurer réellement, répondit aussi honnêtement que possible.
- Je n'en sais rien. Nous avons parié au nom de Davy Jones. De ce que Taisa m'a appris, c'est pratiquement l'équivalent d'un serment ou d'un pacte de sang. Il convient de le respecter. Mais je ne peux pas affirmer qu'il le fera.
Après tout, ce genre de chose était réservé aux pirates. Arlong pourrait prétexter l'invalidité du pari vu qu'elle n'en était pas un. Mais elle espérait qu'avoir joué le jeu comme eux, en rendant hommage au « pirate le plus cruel du monde », suffirait.
- Dans un cas comme dans l'autre, il ne faudra pas compter que ce scénario se reproduise pour les mois suivants, souligna Gunther. Et je pense que tu as raison de ne rien révéler aux autres. Il ne faudrait pas qu'ils paniquent ou se reposent sur toi.
Cléo hocha la tête. C'était plus sage.
- En tout cas, ajouta-t-il sur un ton un peu plus anxieux, je ne suis pas aussi à l'aise que toi avec les hommes-poissons, surtout ceux-là. J'espère qu'à l'avenir, tu pourras te passer de témoin.
- Tu as raison, je m'excuse.
- Ce n'est pas toi qui a exigé cette condition je sais, mais le fait est que tu me l'imposes tout de même. Alors je viendrais, je m'arrangerai avec la cuisine, mais je n'interviendrais que le moins possible.
Au moins c'était clair et net.
- Entendu, je te remercie.
Il y eut un petit moment de silence. Gunther allait devoir retourner au travail, mais il semblait gêné que la conversation se termine ainsi. Alors il força maladroitement un autre sujet de conversation.
- Ah ! En parlant de cuisine, heu, tes légumes sont vraiment très bons ! Je te l'ai sûrement déjà dit. Oui oui ! Si tu arrives à en produire suffisamment et régulièrement et à trouver des clients, tu pourrais vraiment t'en sortir. C'est rassurant, non ? Quand même.
Il jeta un petit coup d'œil derrière lui et, voyant que son chef l'attendait de pied ferme, il soupira et prit congé sur un signe de la main. En observant sa silhouette s'éloigner petit à petit, Cléo eut un pincement aigu au cœur. Allait-elle vraiment devoir se résoudre à produire plutôt que faire pousser, à monnayer au lieu d'échanger ?
Elle ne le voulait pas, mais qui voulait voir son train de vie être bouleversé ? Comment faire autrement ?
Elle leva les yeux au ciel azuré et sortit pour la deuxième fois de sa vie une pièce dorée de sa poche en soupirant. Elle la tendit bien haut et attendit. L'oiseau livreur, un martin facteur, ne se fit pas prier très longtemps et descendit vers elle, une sacoche en bandoulière contenant ses journaux.
- Bonjour toi. Veux-tu te reposer un peu et te restaurer ? Tu dois être fatigué.
Le martin facteur, qui ne parvenait à saisir parfaitement que les mots concernant la livraison et ses frais, inclina la tête d'un mouvement sec et court puis se mit à poquer la sacoche fixée autour de son cou, pile là où était cousu le mot « monnaie ». Cléo soupira.
- Toi aussi hein ? marmonna-t-elle. Oui je paye. Je vais prendre le Times Economic Mondial. J'espère qu'il y aura des annonces dedans et pas que de la propagande de la Marine... toi manger ?
Joignant le geste à la parole, elle sortit un petit pain aux graine qu'elle lui offrit. Cette fois le volatil lâcha un gros piaillement réjoui et l'avala d'une seule bouchée. Puis, à son grand dam, Cléo acheta le journal pour la première fois de sa vie.
Que ça ne devienne pas une habitude ! Espérons que je trouverai autre chose. C'est peut-être un caprice, mais j'aime autant ne pas toucher à mes légumes.
