Yanis Jeksen, comme à son habitude, était le premier levé. En tant que lieutenant dans les forces spéciales impériales, il lui échouait diverses responsabilités dans la gestion du camp et des déplacements de leur troupe d'escorte. Certains disaient qu'il faisait du zèle, il répondait que c'était de la bonne volonté. Après tout, Nilfgaard ne s'était pas construite en un jour. C'était les actions de chaque homme et femme de l'Empire, qui, jour après jour, faisaient tourner les rouages de cette immense mécanisme. Il était fermement convaincu que la barbarie était un cancer, et l'Empire, un remède.
Il finit rapidement de fixer les pièces d'armures de ses épaulières, puis s'attaqua machinalement aux attaches de ses genouillères. Il réalisait le tout sans y penser, avec des gestes machinaux issus d'années d'expérience. Le progrès allant, les forgerons impériaux avaient réussi à faire des armures que les soldats pouvaient équiper seuls, au moyen de diverses attaches. Janis les remercia en silence, tant les anciennes armures étaient une plaie à enfiler.
Yanis tenait sa tâche d'autant plus à cœur aujourd'hui que sa cohorte avait été choisi pour ramener Cirilla, le lionceau de Cintra, à Nilfgaard. Son commandant, le janisseur Helmard var Thern, avait été reçu par l'empereur lui-même avant leur mission, et il n'avait révélé aux officiers leur but qu'une fois la cohorte partie. Leur mission était secrète, ce qui impliquait plusieurs choses : les honneurs en cas de réussite, et ... il préférait ne pas penser à l'échec. L'empereur Emhyr var Emreis était juste, mais sévère. S'il s'avérait que la cohorte avait échoué et que leur incompétence en était la cause, les officiers seraient exécutés. Lui compris.
Yanis fronça les sourcils alors qu'il se dirigeait vers la tente des officiers subalternes. Oui, être officier dans l'armée impériale avait ses avantages en terme de confort et de paie, mais l'échec n'était pas toléré. Le pauvre Amiklas, son ancien ami et prédécesseur, pouvait en attester. Sa veuve également.
Le lieutenant entra en trombe dans la tente des chefs d'escouade, comme à son habitude.
- " Vaep !" cria-t-il en agitant son casque. " Liena, y peis mord. Gea'ch !". Puis il sortit sans un regard derrière lui. Il savait que les cinq chefs d'escouade étaient efficaces, et qu'ils auraient réveillé chacun leur escouade de douze hommes dans les minutes suivantes. Dans l'heure ils seraient près à partir, tentes pliées, chariots chargés.
Le lieutenant inspecta les environs, pour se remémorer l'emplacement des sentinelles. Deux sur la butte herbeuse à gauche, une au nord sur la route derrière eux, une sur la route au sud devant eux, deux sur le flanc de montagne à leur droite. La montagne en question devait faire dans la centaine de toises seulement, mais son sommet escarpé était difficile d'accès, si bien qu'il avait placé les sentinelles à mi-hauteur.
Le camp commençait enfin à s'agiter, les bottes écrasant la neige. Yanis attrapa Hector au vol.
- "Vaep ! Hector, quies naal va kareer. Ton escouade est en charge de ramener les sentinelles dans l'heure. Vass !"
Le lieutenant trouva ensuite les éclaireurs près des chevaux. Il interpella Silas, le colosse originaire de Nazair, qui dirigait les éclaireurs. Il leva sa main droite pour lui montrer quatre doigts, puis cinq doigts. Silas hocha la tête à chaque fois, puis partit donner des ordres aux éclaireurs. Il y avait longtemps que Silas et lui avaient décidé d'arrêter de perdre du temps avec le protocole en l'absence de leurs supérieurs.
Tout autour de lui les soldats s'affairaient au démontage des tentes, au chargement des chariots, à la vérification des armes et armures, au soin des chevaux. Yanis se dirigea vers la tente du commandant. Un jeune homme arriva vers lui, en courant. Cheveux châtains coupés courts, il s'arrêta au garde-à-vous devant le lieutenant, tentant de reprendre son souffle. Janis ne se souvenait plus de son nom, mais il savait qu'il avait était recruté il y a quelques mois pour s'occuper des chevaux.
Yanis fit un signe de main agacé, l'incitant à parler.
- "Lieutenant Yanis, la jument blessée d'hier, son sabot s'est infecté."
- "Et ?"
- "Elle ne pourra pas nous suivre aujourd'hui."
Janis réfléchit un instant. Ils ne pouvaient pas prendre de retard.
- "Emmène-la à l'écart des autres, et abattez-la. Récupérez la viande, demande à Enrik et Bales de s'en charger, ils ont l'habitude. Allez, vass."
Le jeune homme hocha la tête, puis repartit aussi vite qu'il était venu.
Arrivé à la tente du janisseur, Yanis entra sans hésiter, les pans de tissus étant ouverts.
- "Vaep, janisseur." fit-il pour annoncer son arrivée, puis il se tût. Le protocole militaire voulait, sauf urgence, qu'un subalterne attende l'autorisation de parler.
Le janisseur Helmard var Thern était en train de rédiger une lettre. Il continuait d'écrire, l'air concentré. Imposant sans être particulièrement musclé, Helmard var Thern était surtout large d'épaule. La machoîre carré, ses cheveux blancs impéccablement peignés vers l'arrière, il imposait le respect. Yanis enviait sa patience.
Il reposa sa plume et intima au lieutenant de parler.
- "Janisseur. Les sentinelles seront bientôt rentrées. Les éclaireurs viennent de partir au sud. Nous avons perdu une jument. La cohorte sera prête à partir sur votre ordre dans moins d'une heure." Un rapport court et factuel, comme il convenait de le faire.
Le janisseur réfléchit un moment, tout en se grattant le menton.
- "Parfait, lieutenant Jeksen." déclara-t-il en s'adossant à son siège et en croisant les bras. "J'ai une missive à terminer, nous partirons dans une demi-heure. Donnez l'ordre de ranger ma tente. Faites également ranger la tente de la princesse de Cintra. Et prévenez-la de notre départ." Le janisseur marqua une pause, puis fixa le lieutenant de ses yeux clairs. "Après tout, fille de l'empereur ou non, c'est une civile. On ne peut pas s'attendre à ce qu'elle connaisse tous les usages militaires."
Yanis eut envie de répliquer que durant la semaine qui s'était écoulée depuis Blanchefleur, elle s'était montrée autant, voire plus capable que ses meilleurs soldats, mais il s'abstint. Il était bien trop expérimenté pour tomber dans ce piège : si son avis n'était pas demandé, c'est qu'il n'était pas requis.
Le janisseur fit signe au lieutenant qu'il pouvait partir, aussi ne s'attarda-t-il pas. Il fit un bref salut puis sortit. Dehors, il cria quelques ordres concernant les tentes, puis ne trouvant aucun soldat parlant la langue du nord, il décida d'aller trouver la princesse Cirilla lui-même.
A vrai dire, elle avait peu de choses en commun avec l'idée que se faisait le lieutenant des princesses. Elle ne faisait pas de manières, montait comme un homme, se battait mieux encore. Elle avait battu à plate couture la quasi-totalité de la troupe du dizainier Hector, excepté Sven qui avait tenu un bon moment. Yanis n'était pas sûr qu'elle ait vraiment besoin d'une escorte, mais une mission était mission. Et une mission d'escorte de cette importance, c'était bon pour sa carrière.
Arrivé à la tente, le lieutenant fit un signe de tête au garde en faction, puis appela la princesse une première fois. Sans réponse. Une deuxième fois. Toujours rien. Il hésita, indécis, puis entra. La tente était vide.
- "Bagg'nael ! Brant !"
Ledit Brant posté devant la tente entra au pas de course.
- "Où est-elle ?"
Le garde sembla pris au dépourvu.
- "Je-je ne sais pas, lieutenant. Elle a dû démonter un pan de la tente pour sortir, sinon je l'aurai vue."
Yanis jeta un coup d'oeil circulaire dans la tente. Rien d'anormal a priori concernant les fixations. Il fronça les sourcils, avant de sortir, troublé; normalement ce type de tente ne se démonte que de l'extérieur. Yanis passa les minutes suivantes à chercher Cirilla dans le camp. En fouillant les alentours du regard, il l'aperçut enfin, sous forme d'une petite tâche grise qui se détachait sur la paroi rocheuse à l'ouest. On distinguait son épée dans son dos et ses cheveux blancs. Elle escaladait souplement la falaise.
Le lieutenant plongea la tête dans ses mains, soupira, puis commença à crier des ordres, mécontent.
