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Chapitre 6

Le Pavillon de Glace

Alice avait gardé les yeux ouverts alors qu'elle fendait l'onde, accrochée au bras de Lyrana. Un frisson de peur parcourut l'échine de la jeune fille lorsque la sirène frôla les rochers acérés protégeant l'entrée de la cité. Cependant, forte de son agilité, la créature réussit à poser ses deux nouveaux amis sur le sable.

Vertigineuse, l'Anglaise se détacha de Lyrana et tenta de reprendre une contenance.

— Quelle expérience ! s'exclama gaiement le Chapelier.

— Quelle expérience... répéta Alice, un peu moins enjouée.

Tournant la tête, elle observa les longs pics rocheux et déglutit. Certaines pointes étaient rougies, là où des lambeaux de tissus ondulaient doucement dans l'air aquatique. S'approchant quelque peu, la jeune fille vit ce qui ressemblaient vraisemblablement à... des os.

— Alice ? l'appela Lyrana.

Elle se retourna vers ses compagnons pour se poster face au seuil de la cité. Deux colonnes gigantesques marquaient l'entrée de la ville qui était entourée d'un haut rempart.

— Suivez-moi ! ordonna le plaisant guide en dépassant les colonnes pour pénétrer dans la cité.

Alice et le Chapelier suivirent le mouvement mais furent rapidement immobilisés par deux créatures qui leur barrèrent la route. Celles-ci arboraient également une queue de poisson avec des piquants acérés telles de véritables lames. Cet appendice aquatique semblait d'acier et luisait sous la lueur marine pour contraster avec la blancheur cadavérique de leur abdomen musclé. Leur visage dissimulé par un masque doré représentait une face monstrueuse de quelques créatures aquatiques.

Ces deux êtres semblaient, de toute évidence, garder l'entrée de la cité.

La jeune fille s'immobilisa lorsque les deux individus brandirent leurs épées vers eux, tendant les muscles de leurs bras musculeux.

— Halte étrangers ! Un pas de plus et vous connaitrez le sort réservé aux intrus !

— J'ai l'impression qu'ils ne parlent pas d'une tea party... murmura le chapeauté à son amie.

— Attendez ! s'écria Lyrana en s'interposant entre les deux sentinelles. Ils sont avec moi !

— Nous sommes là pour rencontrer Beltainore, déclara témérairement Alice en faisant un pas, approchant ainsi son visage d'une lame tranchante.

A ces mots, Lyrana pinça ses jolies lèvres avant de répliquer :

— Elle voulait bien entendu dire « présenter ses hommages » à notre Seigneur Beltainore.

Un des gardes grogna tandis que l'autre émettait un petit rire sarcastique.

— Dis moi d'abord ce que tu fais en leur compagnie ? l'interrogea l'un deux en tournant la tête vers la sirène.

Redressant dignement son buste, elle répondit d'une voix fière :

— Je suis en mission et dois aider le monde d'en haut à vaincre leur ennemi.

— Qui ?

Lyrana marqua un temps comme si les paroles qu'elle allait prononcer avaient le pouvoir d'invoquer ledit ennemi.

— L'ancienne Reine Iracebeth... murmura-t-elle.

Un silence s'installa jusqu'à ce que l'un des gardes s'exclame enfin :

— Mais qui êtes-vous ?

— Je suis le Chapelier, un des plus fidèles courtisans et serviteurs de notre Reine Blanche. Un rien fou mais tellement singulier ! répondit le chapeauté avec un grand sourire.

— Et moi je suis Alice Kingsleigh, Champion du jour Frabreux et vainqueur du Jabberwocky. Je vous en prie, il n'y a pas de temps à perdre. Nous devons voir votre puissant Seigneur Beltainore pour la survie du règne de Mirana !

— Champion ? S'il s'agit bel et bien de toi, ton nom ne nous est pas inconnu. Ton histoire alimente les nuits de notre cité, déclara l'une des sentinelles.

— Regardez ! s'exclama la maligne Lyrana. La légende parle bien d'une longe chevelure claire et d'un regard noir. Voyez comme elle ressemble à nos descriptions !

Sur ces paroles, les deux gardes s'avancèrent vers la jeune fille et lui tournèrent autour.

— Tu sembles dire vrai. Avant que je ne vous laisse entrer dans la cité, dites-moi comment vous parvenez à respirer dans notre monde ?

— Grâce à ça ! s'enthousiasma le Chapelier en montrant les amulettes qui ornaient leurs cous.

— Qu'est-ce ?

— Des pierres renfermant le pouvoir des Eaux, répondit Alice. Je vous en prie, nous devons faire au plus vite. Laissez-nous voir Beltainore.

Reculant, les deux sentinelles firent face à Alice pour baisser leur garde.

— Vous n'avez plus à nous convaincre. Nous savons que ces allumettes ont été créées par la Sorcière Philomène, grande prêtresse de notre cité. Nous reconnaissons là son œuvre, et vous l'avez nommé « pouvoir des eaux » , seul son nom pouvait révéler d'éventuelles tromperies. Oui nous reconnaissons sa marque.

— Nous pouvons entrer ? demanda la jeune Anglaise.

— Oui mais vous n'en verrez plus l'utilité désormais. Notre Seigneur n'est pas en son Palais. Il n'est pas ici.

— Quoi ? s'écria le Champion tandis que le Chapelier était saisi d'un rire nerveux.

— Il se trouve dans l'antre de Dorsar.

— L'antre de Dorsar ! s'exclama Lyrana quelque peu terrifiée.

— De quoi s'agit-il ? demanda ingénument le Chapelier.

— D'un lieu par delà les abysses, là où les eaux sont noires et...

— Eh bien c'est là que nous irons ! la coupa Alice. Ne devais-tu pas nous emmener voir une de tes amies capable de nous aider à traverser les abysses ? Puisque nous devons irrémédiablement y aller, autant ne pas perdre plus de temps. Au plaisir messieurs les... gardes.

Sur ce, elle empoigna le Chapelier et fonça vers Lyranna pour la saisir à son tour avant de tracer droit devant elle.

— Alors, où est ce pavillon de glace ?

— Par là ! déclara la sirène, résignée, en désignant une ruelle sinueuse.

Tandis qu'Alice laissait Lyrana présider la marche, elle laissa son regard balayer les lieux pour tomber dans l'émerveillement. Le trio se trouvait sur une grande place où reposait en son centre une gigantesque sculpture représentant une créature marine couronnée. Celle ci semblait faite d'une matière magique, scintillant de mille éclats surnaturels. Autour du monument s'agitaient des dizaines de sirènes vivant comme de véritables humains. Des étales supportant diverses marchandises contrastaient avec la blancheur des habitations constituants la cité. Particulières et de formes anguleuses, elles s'élevaient vers les cieux aquatiques pour une vision des plus singulières. Pour compléter ce tableau, la rumeur de ce peuple aquatique sonna comme chantante aux oreilles de la jeune fille qui s'avança dans la ruelle.

— C'est merveilleux ! ne put s'empêcher de déclarer Alice.

— Et pittoresque, ajouta le chapeauté toujours aussi enjoué.

Lyrana sourit, fière de sa ville comme l'était la totalité de son peuple. Sur leur passage, les sirènes qui peuplaient la ruelle s'arrêtaient pour regarder l'étrange duo que formaient la jolie blonde et le Chapelier.

— Nous y sommes presque, les informa Lyrana en tournant dans une autre ruelle totalement déserte.

Continuant, ils la traversèrent entièrement pour aboutir devant une porte étincelante comme de l'acier.

— Par ici !

Tapant trois coups au battant, celui-ci s'ouvrit pour laisser entrer la belle sirène qui enjoignit ses compagnons à la suivre. Alors qu'Alice passait la porte, elle se retrouva assaillie par une lueur aveuglante. De son côté, les iris verts du Chapelier s'étrécirent sous la vive lumière qui l'enrobait.

— Je ne vois rien ! S'exclama Alice dont la seule vision se résumait à du blanc.

— Ah ! Moi non plus ! Ah ! C'est étrange !

— Nous voici au Pavillon de glace, déclara Lyrana. C'est ici que nous fabriquons les nectars destinés à Beltainore. Regardez en l'air ! Vous devez habituer vos yeux aux larmes érubescentes. Fixez-les et vous verrez enfin ce qui vous entoure.

Obéissant, la jeune fille et le Chapelier levèrent leurs visages vers le plafond et distinguèrent ainsi plusieurs lueurs bleues. Posant leurs iris sur ces taches colorées qui piquetaient leur vision, ils eurent l'impression qu'un voile bleuté se collait à leurs yeux et dans un éclat de lumière, virent enfin le décor.

— Vous voici habitués aux larmes érubescentes, souligna Lyrana en regardant ses compagnons.

De ce fait, Alice fit alors connaissance avec un tout nouvel univers. L'endroit où elle se trouvait lui faisait penser à quelques boutiques de confiseries, sauf qu'ici… tout était de glace. Du sol aux meubles et étagères, la transparence du givre se mariait aux couleurs les plus vives, celles des nectars contenus dans des pots de tailles diverses. En fond sonore, Alice parut entendre une rumeur métallique enrober les lieux.

— Quelque chose me dit que ces larmes érubescentes sont nécessaires à la glace, remarqua le Chapelier en faisant courir son index sur un bocal.

— A vrai dire, ce sont elles qui la forment tout comme elles maintiennent le pavillon à une température ambiante. Sentez-vous le froid ? demanda Lyrana pour prouver ses propos.

— Non, admit Alice qui se doutait qu'un tel amas givré devrait sans nul doute plonger le lieu dans un froid polaire.

— Suivez-moi ! reprit la sirène. Néïdé doit se trouver dans la salle de fabrication.

Suivant leur guide, l'Anglaise et le Chapelier sinuèrent alors entre différentes rangés colorées. La multitude de pots aux liquides chatoyants reflétaient la lueur des flammes érubescentes teintant le lieu d'une myriade de couleurs.

— C'est magique… murmura Alice en laissant son œil parcourir les bocaux de nectars.

Arrivée devant une sorte de tenture ondulante, Lyrana l'écarta et en franchit le seuil. Alice s'engagea derrière la sirène et retint un hoquet de surprise.

Balayant de son regard foncé ce nouvel endroit, elle s'en émerveilla littéralement.

— C'est ici que nous fabriquons les nectars ! s'exclama le guide avant de repérer Néïdé.

En effet, Alice eut bel et bien l'impression qu'elle se trouvait dans une usine des plus uniques. Au lieu de machines, d'énormes créatures ressemblant à des poissons mythologiques faisaient office de matériel. Certains écrasaient les fruits du verger dans de grosses vasques à l'aide de leurs nageoires tandis que d'autres aspiraient leur jus pour les recracher sous forme de bulles avant de les faire exploser dans des bocaux.

— N'est-ce pas fantastique ? Ah ah ah ! s'écria le Chapelier non sans s'être approché d'un gros poisson couleur d'acier.

— Te voilà enfin ! déclara la naïade en prenant le bras d'une sirène à l'étrange chevelure.

— Où crois-tu donc que je me trouvais, je… s'interrompit Neïdé en regardant les deux personnages que Lyrana avait emmené avec elle.

La jeune Anglaise rendit le regard interrogateur que la nouvelle sirène posait sur elle. Alice s'étonna alors de ses cheveux aussi clairs que l'albâtre semblant taillés en lames étincelantes et contrastant avec la couleur rouge de ses grands yeux. Ces derniers ne passaient pas inaperçus à cause de la blancheur de sa chair et de ses écailles, ce qui rappelait également la teinte rouge sang de sa queue de poisson.

A vrai dire, cette créature ne semblait pas si étrangère à Alice… où l'avait-elle vue ?

— N'aies pas peur, intervint Lyrana. Ce sont des amis. Voici…

La sirène se mit à succinctement expliquer ce qu'il s'était passé, comment ils s'étaient rencontrés et quel but poursuivaient l'Anglaise et le chapeauté.

— Je vois… souffla Neïdé en ne cessant d'observer les nouveaux compagnons de Lyrana. Je ne peux que faire confiance à Tante Philomène et je reconnais là ses amulettes. Je vous aiderai du mieux que je le pourrais.

— Nous te remercions ! s'exclama gaiement le Chapelier non sans esquisser une aquatique révérence.

— Merci, surenchérit Alice.

— J'ai pensé que ton savoir pourrait les aider, expliqua Lyrana. Tu es la seule à qui Tante Philomène a livré tous ses secrets.

Neïdé s'apprêtait à répondre lorsqu'elle fut interrompue.

— Les portraits ! s'exclama Alice tout en comprenant pourquoi Neïdé et maintenant Lyrana ne lui semblaient pas si inconnues.

Alors qu'elle chutait du bateau pour rejoindre le Pays des Merveilles, le tunnel avait débouché sur la maison de Tante Philomène dont les murs étaient recouverts de portraits féminins.

Le Chapelier haussa comiquement un sourcil accompagné des deux créatures marines.

— Oui, je vous ai vu chez Tante Philomène !

— Ah… compris à son tour Néïdé. Cela est bien normal car nous sommes, pour ainsi dire, de la même famille. Bien, si j'ai tout compris, il n'y a plus de temps à perdre à présent ! Je vais vous aider à traverser les abysses afin de rejoindre Beltainore. Préparez-vous à être surpris !

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Ndla : A nouveau, je vous prie de m'excuser pour ce retard imprévu ! Au plaisir chers lecteurs et merci à Anaelle Roots, Lilouche, Lunastrelle et MarieLu06 !