Chapitre 6 : Götz Von Berlichingen

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Mon sommeil et mes rêves s'émiettent en un instant, alors que je me réveille en sursaut dans mon lit, celui de ma chambre, à l'hôpital.
C'est Madame Perez qui m'a secoué en répétant mon nom. Je constate qu'il fait jour, mais il est probablement très tôt, on dirait que l'aube vient à peindre de poindre.
« Vous devez partir d'ici », déclare-t-elle péremptoirement.
Je suis abasourdi, paniqué, je ne comprends rien. Elle me jette mes habits à la figure en m'ordonnant de les mettre, ce que je fais sans même réfléchir, habitué que je suis à suivre les consignes, comme un chien de Pavlov.
« Qu'est-ce qui se passe ? balbutié-je.
- Les militaires assurent l'ordre par le vide. Ils exécutent les patients de l'aile psychiatrique. Enfilez ça, on n'a pas beaucoup de temps. »
Je reste sans voix. Est-ce qu'elle vient réellement de prononcer le verbe exécuter ?
Elle retire sa blouse et me l'enfile de force, sans que je puisse rien faire, et la boutonne pour moi comme si j'étais un enfant. C'est une petite femme, mais je suis moi-même un homme pas bien grand, elle me va donc parfaitement. Mon œil accroche le badge désormais épinglé sur ma poitrine, libellé M. Perez.
Je me souviens de ce qu'elle a dit au directeur la veille. Si on lui collait votre blouse, on pourrait bien le prendre pour vous. L'infirmière fourre dans l'une des poches un trousseau de clés, et une carte d'accès magnétique.
« Ils renvoient les membres du personnel chez eux. Partez et allez où vous voulez.
- Madame Perez…
- Et discutez pas.
- Mais vous venez avec moi ?
- Non. Je vais essayer de faire sortir le plus de patients possible. Enfin… ceux qui peuvent sortir.
- Vous estimez que je peux sortir ? demandé-je, hébété.
- Personnellement, je pense que vous êtes moins dangereux que ce qui se trouve dehors en ce moment. »
Cette dernière phrase me glace.
« Il faut que je téléphone ! Il faut que je retrouve ma sœur ! Mes amis ! » m'écriai-je.
Madame Perez me lance un étrange regard.
« Jon… je suis sûre que vous allez les retrouver très vite. Ne vous inquiétez pas pour ça. »
Cette affirmation me rassure un peu. La petite femme me fait enfiler mes chaussures rapidement et me traine dans le couloir.
« Bon, maintenant, faites moi le plaisir de ficher le camp. »
J'aimerais lui dire merci, lui poser d'autres questions, mais je suis trop bouleversé pour formuler la moindre parole.
« Dites, reprend-elle. Votre ami, là, celui qui est violent…
- Charly ?
- C'est ça. Quand vous serez à nouveau avec lui… »
Le regard de l'infirmière me transperce de part en part.
« Faites ce qu'il vous dit. »

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Je marche le long des couloirs de l'hôpital, en m'efforçant de conserver un pas normal, et de ne pas trahir la terreur qui m'habite.
Quelques secondes plus tôt, j'ai croisé deux militaires, et l'un d'entre eux a immédiatement braqué son arme sur moi. J'ai cru mourir de peur. Jamais au cours de ma vie personne n'a pointé une arme à feu sur moi. J'ai cru qu'il allait tirer. Mais son camarade l'a retenu, et ils se sont avancé vers moi, ont regardé mon badge, l'un d'entre eux l'a même pris entre ses doigts.
J'ai essayé de toutes mes forces d'avoir l'air d'un infirmier qui s'appelle M. Perez, et pas un patient de l'aile psychiatrique en train de s'évader, surtout pas. Et ça a fonctionné. Ils m'ont ordonné de quitter l'hôpital, sans la moindre courtoisie, et j'ai hoché la tête.
Nous nous sommes croisés, moi allant vers l'aile médicale, puis la sortie, eux allant vers le bâtiment psychiatrique. L'un d'entre eux avait à la main une carte magnétique d'accès, la même que celle que j'ai dans la poche.

Soudain, alors que je pousse la porte donnant sur la cage d'escalier, je plaque mes deux mains sur ma bouche, dans un réflexe in extremis pour m'empêcher d'hurler.
Sur le palier se trouvent plusieurs corps, baignant dans une marre de sang. Le mur devant eux est criblé d'impacts de balles. Les cadavres sont méconnaissables, quasiment réduits en charpie sous l'effet des tirs, leurs crânes éclatés, le sang et la cervelle propulsés à la ronde.
Je reste figé, tétanisé.
C'est la première fois de ma vie que je vois des cadavres, que je contemple les victime d'un meurtre. Non, pas un meurtre.
Un peloton d'exécution.
La peur et l'horreur me font trembler des pieds à la tête, et sangloter de façon incontrôlable. Après m'être couvert la bouche, je cache maintenant mes yeux derrière mes mains, pour ne plus voir ces morts, pour me donner l'illusion que rien de tout cela n'est réel. C'est un cauchemar. C'est forcément un cauchemar. Je veux me réveiller. S'il vous plait, réveillez-moi.

Soudain, j'entends une série d'explosions, du côté du couloir d'où je viens. Avec une seconde de décalage, je comprends qu'il s'agit de coups de feu.
Cette nouvelle décharge de terreur débloque mon corps, et je rase le mur, tremblant, m'efforçant de ne pas marcher dans le sang. Je traverse le palier et ouvre la porte donnant sur une autre partie de l'hôpital, que je ne connais pas, qui semble vide.
J'ai bien trop peur pour oser me diriger vers la sortie principale, il y aura forcément d'autres militaires, peut-être que je peux trouver un accès plus discret, réservé au personnel d'entretien, où bien celui pour les fournisseurs. Cela doit bien exister.

Je ne sais pas du tout où je suis, les couloirs se ressemblent tous, je commence à paniquer. J'entends d'autres coups de feu au loin. Sous l'effet de la peur, la migraine a pris naissance sous mon crâne quasi immédiatement, et la douleur monte en flèche.
Je me prends la tête à deux mains. Pas ça, non. Pas une crise maintenant, tout mais pas ça.
« Jon ! »
La voix que je m'attendais le moins à entendre, et que paradoxalement j'avais le plus besoin d'entendre, retentit au bout du couloir.

Je me retourne, et mon cœur bondit dans ma poitrine lorsque je vois Charly. Il n'a pas changé d'un millimètre. Ses cheveux roux trop longs et mal coiffés auréolent sa tête, comme la crinière d'un animal, son œil brille toujours de cette lueur exaltée, et ses bras nus tapissés de tatouages s'agitent nerveusement.
D'un seul coup, je me sens rassuré, comme un enfant intimidé en présence d'un adulte.
« Putain, c'est pas trop tôt ! s'écrie-t-il. Des plombes que j'retourne cette putain d'prison !
- C'est un hôpital… objecté-je spontanément.
- Nan, c'est une foutue tôle, et il est temps d'décaniller d'ici vite fait bien fait ! »
Je remarque que son débardeur est taché de sang. Je n'ose pas lui demander d'où il provient. Ni comment il a pu parvenir jusqu'à moi.
Je le sais déjà, rien n'arrête Charly.
Quelques enjambées rapides lui suffisent pour être près de moi. Il prend mon visage dans ses mains, passe ses doigts dans mes cheveux, me dévisageant avec un sourire émerveillé.
« T'as pas changé ! »
Il m'enserre d'un coup dans ses bras, m'étouffant presque.
« Tu m'as manqué ! Putain, tu m'as manqué ! »
Mes semelles flottent à deux centimètres du sol.
L'émotion me coupe le souffle.
Que c'est bon de le revoir.
« Tu es venu me chercher ?
- Un peu mon vieux ! Tu croyais quand même pas que j'allais t'laisser crever ici comme un chien ?
- Mais dehors, c'est…
- C'est la méga merde, tout le monde court partout. C'est la putain d'fin du monde. »
Il me saisit la main.
« Mais toi et moi, pas question qu'on crève dans c'merdier, on va s'en sortir, t'inquiète. Allez viens, on décampe.
- Où ça ?
- Te bile pas pour ça, t'as juste à m'suivre. Je gère. »
Soudain, une autre peur s'empare de moi.
« Dani ? Madame Hermann ?
- Elles vont bien.
- Il faut aller les chercher ! Il faut…
- Bon Dieu, pour qui tu m'prends, Jon ? »
Charly m'adresse un grand sourire.
« Elles sont déjà dans la bagnole, qu'est-ce que tu crois ? »

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La voiture roule à travers la ville.
Conduire est terriblement difficile, la chaussée est remplie d'autres véhicules, ça klaxonne de partout, les gens roulent pare-choc contre pare-choc, tout le monde est terriblement nerveux. Les conducteurs crient et s'insultent.
Un van nous dépasse brutalement dans un mugissement de klaxon, et je donne un coup de volant sous l'effet du stress.
J'ai toujours détesté conduire, et je n'ai pas été derrière un volant depuis des années. Et on dirait bien qu'aujourd'hui est le pire jour possible pour m'y remettre.
Heureusement, sur le siège passager, Madame Hermann, parfaitement calme, me sert de copilote. Elle me donne des conseils et des instructions claires, me disant de prendre à droite, à gauche, de faire attention à tel véhicule. Elle gère parfaitement la situation, et je me contente de suivre ses ordres comme un automate.
Sur la banquette arrière, Charly est vautré en plein milieu, les jambes écartées, affalé contre le siège. Dès qu'il doit s'asseoir quelque part, il le fait toujours de façon à occuper le plus d'espace possible. Danica est installée en travers de ses genoux, blottie contre lui, angoissée. Charly lui caresse les cheveux distraitement d'une main, l'autre bras passé autour d'elle.
« Où on va ? demande-t-elle anxieusement. On rentre à la maison ?
- Vaudrait mieux pas, dis Charly. C'est là qu'les flics vont foncer en premier pour choper Jon. »
Une sirène hulule, et les véhicules s'écartent. Je les imite, et bientôt une voiture de police double la file à toute vitesse, toutes sirènes hurlantes, gyrophare clignotant frénétiquement, comme affolé.
Instinctivement, je me suis tassé derrière le volant, anxieux.
« Jon, je pense que la police a autre chose à faire en ce moment que de vous rechercher, dit Madame Hermann.
- Les flics, c'est toujours les flics, rétorque Charly. Faut s'en méfier. Pas question qu'Jon retourne là-bas.
- Je n'y retournerai pas, dis-je d'une voix vibrante.
- Un peu qu't'y r'tourneras pas. Avec le mal qu'on s'est donné pour t'faire sortir !
- Il y a peu de chances que cela arrive, dit la vieille dame. Toutes les institutions sont désormais sens dessus dessous. Ils vont mettre des mois à rétablir tout ça.
- S'ils y arrivent, dis Charly.
- Où est-ce qu'on va aller ? »
Le rouquin hausse les épaules.
« Peu importe, on s'en fout.
- Non, il faut y réfléchir, déclare Madame Hermann. On ne peut pas se permettre de se précipiter n'importe où. C'est ce que tout le monde est en train de faire. Tâchons d'être plus intelligents que la moyenne, ça pourrait bien nous sauver la vie. »

Elle allume l'autoradio et cherche une station.
… déclaré l'état d'urgence de niveau maximal dans l'ensemble des États. Ce cas de figure n'a jamais été mis en œuvre, dans toute l'histoires des…
Elle change de fréquence.
… discours du Président, un peu plus tôt cette après-midi, se voulait rassurant et optimiste, malgré les rapports alarmants en provenance du responsable de…
Elle zappe une fois de plus.
… population civiles priées de se rendre juqu'aux…
« Ah ! Là ! C'est là, s'exclame Charly. C'est nous, ça. »
… zones de confinement et de sécurité établies par les forces armées. Les civils forcés de quitter leurs habitations sont encouragés à s'y présenter et à s'y faire enregistrer…
« Monte le son », ordonne Charly. Je m'exécute.
… par les autorités compétentes. Des points de contrôle et d'accès sont d'ores et déjà établis aux abords des grandes villes suivantes : Atlanta, Augusta, Savannah…
« Atlanta, c'est le plus près d'ici, dis-je.
- Alors on va y aller ? demande Dani.
- C'est une mauvaise idée », déclare Madame Hermann.
Nous la dévisageons tous trois, dubitatifs.
« Il a été prouvé historiquement et socialement que lors de crises majeures, le risque est accru en cas de regroupement massifs de populations aux mêmes endroits. Les mouvements de panique et de foule sont à redouter, surtout dans des endroits tels que les stades, les parcs publics, les gymnases, et je pense que ce sont précisément ces lieux qui seront réquisitionnés, comme c'est le cas généralement lors des catastrophes naturelles. L'intelligence d'une foule est inversement proportionnelle au nombre de personnes qui la composent, la moindre bousculade peut avoir des conséquences fatales. C'est arrivé dans un stade lors d'un match au Pérou en 1964 et a provoqué la mort de plus de trois cent personnes. Et également en 1990 lors du pèlerinage de La Mecque, plus de mille morts. Je continue ? Bousculade du temple de Naina Devi en Inde, 2008, cent quarante-six morts, tragédie de Khodynka, Russie, 1896, mille trois cent quatre-vingt-neuf victimes, bousculade du pont de la Guillotière en France…
- Oui oui, c'est bon, je pense qu'on a compris, la coupé-je. On va éviter la foule. »
Charly se penche vers l'avant, et esquisse un geste extrêmement rare : celui de poser sa main sur l'épaule de notre amie.
« On va pas aller là où y a du monde », déclare-t-il fermement.
La voix de Madame Hermann n'a pas trahi la moindre nervosité, mais nous savons tous deux qu'elle est agoraphobe.
Le geste de Charly n'a duré qu'une seconde, déjà il se recule au fond de son siège. Mais je peux en voir l'effet sur le visage de ma voisine. Elle est rassurée.
« En outre, reprend-elle, je n'ai pas confiance en une procédure de gestion des populations civiles décidée et encadrée par une organisation militaire. Ça ressemble trop à la mise en place d'une autocratie. »
Je suis persuadé que Charly ne sait pas ce qu'est une autocratie, mais il hoche néanmoins la tête, subjugué par l'analyse de notre amie.
Nous avons beau la connaître et avoir une longue habitude de ses discours didactiques, nous sommes toujours aussi impressionnés face à sa culture.

Madame Hermann possède une mémoire eidétique. Ce qui signifie qu'elle se souvient de tout, de la moindre ligne de texte qu'elle a lue au cours de sa vie, de la moindre information étant arrivée à ses oreilles. Elle est à elle seule une encyclopédie, un atlas mondial, un livre d'histoire, un dictionnaire, et des milliers de manuels pratiques. Madame Hermann est une bibliothèque en accès direct.
« Et si cette chose est une épidémie, ce qui est fort probable, continue-t-elle, rejoindre un lieu hautement fréquenté ne fera que nous y exposer davantage. »
Charly applaudit théâtralement.
« Ah ben, enfin, au moins y a une dans cette bagnole qui sait faire fonctionner son putain d'cerveau correctement.
- Je vous remercie, Charly, mais votre compliment aurait été tout aussi flatteur sans le juron.
- Ouais, ouais, ouais, vous changez pas, vous, hein ? Même en pleine fin du monde, faut qu'vous soyez raide comme un braquemart sous Viagra.
- Je vais prendre ça comme un second compliment.
- Pourquoi tu applaudis ? demande Dani ingénument.
- Parce que notre chère Madame Hermann est un génie, puce, et que grâce à elle, on va pas s'faire baiser, parce qu'on va être plus malins que tous les aut' connards de moutons. Parce qu'Hermann, elle en a plus là-d'dans qu'toute une fac réunie », déclare-t-il en pointant son propre front.
Le sourire que ma vieille amie a retenu in extremis ne m'a pas échappé.
« C'est bien beau tout ça, mais, du coup, on fait quoi concrètement ? » demandé-je.
À nouveau, toutes les oreilles, tous les yeux de la voiture se tendent vers elle.
« Je pense qu'il faut pour l'instant nous éloigner au maximum des zones habitées, et éviter tout contact avec d'autres personnes. Il nous faut trouver un endroit sûr, et y rester en nous tenant au courant grâce à la radio de l'évolution de la situation à l'échelle de l'état, et du pays. Alors seulement, nous nous adapterons en fonction. »

Charly se penche et scrute la jauge de carburant. Je ne sais même pas à qui est cette voiture. Probable que le rouquin l'a volée. Mieux vaut ne pas poser trop de questions.
« On peut faire au moins cinquante kilomètres avec c'qu'on a là, annonce-t-il.
- Où est-ce qu'on pourrait aller ? demandé-je.
- D'abord, il faut qu'on se sorte de la circulation, réponds Madame Hermann. Les gens vont massivement aller vers Atlanta, via l'autoroute 85. Suivons-les et prenons la première sortie disponible, gagnons la campagne, éloignons-nous des grands axes, sans quoi nous risquons d'être pris dans des embouteillages inextricables, et forcés de laisser la voiture.
- Oh non ! » s'écrie Danica.
Elle se met alors à pleurer.
Charly la saisit sous les bras et la hisse jusqu'à son cou, où il la cale dans une étreinte rassurante.
« T'en fais pas, puce, ça arrivera pas, parce qu'on va prendre une autre route, nous.
- Il nous faut nous procurer une carte au plus vite, affirme mon amie. En attendant, nous pouvons aller vers le lac Lanier, c'est une zone touristique. Elle sera certainement désertée rapidement, les estivants vont suivre les consignes et tenter soit d'aller dans les camps établis, soit de rentrer chez eux. Ils laisseront sans doute sur place une certaine quantité de matériel.
- Il nous faudrait trouver un supermarché en route, nous n'avons rien à manger.
- Certainement pas, je suis sûre que les premiers pillages ont déjà commencé. Les gens vont se battre pour les produits de première nécessité, ça va être un chaos des plus dangereux. N'oubliez pas que les États Unis comptent plus d'une arme à feu pour chaque habitant. »

Tandis que nous discutons avec ma voisine, Charly continue à câliner ma petite sœur et à la rassurer. Il lui parle doucement, la serrant étroitement contre lui, lui répétant qu'il est là, que tout va bien se passer, car il reste avec elle, et qu'il ne laissera jamais personne lui faire du mal.
« Madame Hermann sait tout ce qu'il faut savoir, dit-il, Jon nous conduit là où on sera le plus en sécurité, toi ma puce, tu nous portes bonheur, et moi je vous protège tous. Tous les quatre, on n'a rien à craindre, parce qu'on est les meilleurs. »
Charly relève la tête et croise mon regard dans le rétroviseur.
Celui de Madame Hermann nous rejoint, et je sens la main de ma vieille amie se poser sur mon bras.
Je la dévisage et elle hoche la tête, avec une expression assurée, parfaitement calme.
À ce moment-là, ma confiance est inébranlable.
Charly est invulnérable, l'omnisciente Madame Hermann ne ploiera devant rien, et moi, je suis prêt à affronter n'importe quoi à leurs côtés.
« On va rester ensemble, dis-je. On sera toujours ensemble. Et tout se passera bien. »

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Fin du monde ou pas, la Terre continue de tourner, avec ou sans humains dessus, et les mois se succèdent, que cela nous plaise ou non.
La mémoire eidétique de notre amie ne fait pas seulement office de bibliothèque, mais aussi de calendrier perpétuel. Si les calculs de Madame Hermann sont justes – et je ne doute pas un seul instant qu'ils le soient, tant elle est infaillible – nous sommes aujourd'hui le 5 avril.
Le printemps est en train de poindre pour de bon, avec tous ses signes traditionnels.
Aux branches des arbres, les bourgeons des feuilles s'ouvrent, de même que les fleurs, qui éclatent en d'innombrables explosions de couleur partout sur les pelouses et dans les prés. Des vols d'oiseaux parcourent le ciel, l'air se remplit de chants et de piaillements.
Charly m'a raconté, hilare, qu'il avait aperçu un rôdeur quasi immobile, couché sur le dos dans un jardin verdoyant, à moitié démembré et les tripes vidées à l'air, et que ce cadavre avait des herbes, de la mousse et des fleurs qui lui poussaient de l'intérieur du bide. Ça faisait beaucoup rire mon ami, qui y a vu une manifestation poétique du printemps.
C'est également au printemps que Charly attribue mon intérêt pour Michonne, « mon coup de foudre » selon lui. Il ne cesse de plaisanter à propos de mon soi-disant béguin pour elle, faisant des blagues douteuses à propos de montée de la sève, de parade nuptiale à coup de tasses de thé, et autres stupidités qui ont le don de m'exaspérer et de me faire rougir simultanément.
Sa dernière boutade en date est toute fraiche de ce matin, lorsqu'il a remarqué que, pour la première fois cette année, je sortais sans manteau. Signe que l'hiver est bel et bien fini, évidemment. Mais, pour Charly, signe indubitable que l'amour me rend « chaud bouillant » et « me fait faire des folies ». Quel idiot. Ça l'amuse de me voir perdre mes moyens vingt fois par jour à cause de ses insinuations absurdes.

C'est sûr que pour sa part, il n'a pas besoin du printemps pour tomber la chemise, et encore moins d'un quelconque émoi amoureux. Charly ne connaît qu'une seule façon de s'habiller, et c'est avec un jean troué aux genoux et un débardeur. Été comme hiver, de nuit comme de jour, au soleil aussi bien que sous la pluie, ça lui est égal, il a toujours les bras et les épaules à l'air. Je l'ai même surpris à déchirer les manches de ses chemises et de ses teeshirts pour arriver à ce résultat, et pouvoir rouler des mécaniques sous toutes les latitudes et par tous les temps.

La première raison, selon moi, c'est qu'il est excessivement fier de ses muscles, et surtout, des tatouages recouvrant presque intégralement ses bras et ses épaules, qui de son propre aveu lui ont coûté une fortune et sont superbes. D'après moi, ça lui a coûté l'argent qu'il n'a pas mis ailleurs, par exemple dans l'achat régulier d'un flacon de shampoing et d'une séance chez le coiffeur, dont il aurait pourtant eu cruellement besoin. Quant à l'aspect soi-disant superbe de ses tatouages, je préfère n'en rien dire, il serait discourtois de juger une personne sur ses goûts esthétiques. Surtout une personne susceptible comme Charly.
La seconde raison, selon lui cette fois, c'est qu'il n'a jamais froid. Étonnamment, c'est vrai. Comme il aime à le répéter lui-même, avec tous les sous-entendus grivois que cela suppose, Charly a le sang chaud. Même au plus fort de l'hiver, alors que nous autres étions emmitouflés jusqu'au nez dans des pulls superposés, des vestes matelassées et des écharpes, c'est à peine s'il a daigné mettre un blouson par dessus son éternel débardeur.
Madame Hermann lui promet sans cesse la pneumonie qu'il attrapera un jour à coup sûr, à force de se croire immunisé contre les éléments, et il accueille à chaque fois la menace avec un rire plein de gaieté et de défi, n'en croyant pas un traitre mot.
Durant le terrible hiver que nous venons de traverser, il a repoussé ses propres limites jusqu'à un point à peine croyable. Nous l'avons vu se laver à l'eau glacée, partir chercher du bois pour le feu en pleine nuit et dans la neige, sans gants ni manteau, prétextant que faire de l'exercice lui donnait chaud, monter la garde à l'extérieur par des températures négatives, dégivrer le pare-brise au petit matin, à la main, manches relevées.

Une nuit, nous avons cru mourir de froid, littéralement. Nous étions dehors, au milieu de nulle part, dans la neige, sans abri, et la température était si glaciale que notre feu de camp ne réchauffait pas l'air à plus d'un mètre de distance. Pour la première fois, Madame Hermann et moi avions dû mettre notre pudeur de côté, et avions passée la nuit blottis l'un contre l'autre, cas de force majeure, avait déclaré mon amie gravement. Charly, lui, avait attendu le matin debout, marchant de long en large, avec Dani dans les bras, endormie toute habillée, son bonnet sur la tête, emballée à la fois dans une couverture et dans le blouson de mon ami. Lui, était en teeshirt.
C'était une vision absurde, surnaturelle. Je voyais des flocons de neige tomber sur la peau nue de ses bras et y fondre, et chacune de ses expirations produire un nuage de vapeur tel qu'il lui masquait le visage. Il avait du givre dans la barbe. Il ne pouvait pas ne pas avoir froid, c'était impossible.
Devant mon inquiétude, il avait déclaré, tout à fait tranquillement, sa tignasse de rouille blanchie de neige, son visage rouge, brûlé par le gel, une phrase que je n'oublierai jamais :
« Puisque Dani a chaud, je ne peux pas avoir froid. »
C'est une certitude : sans Charly, nous n'aurions pas survécu.

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La température s'est nettement réchauffée ces dernières semaines, et le cauchemar de l'hiver est maintenant loin derrière nous, mais, pour autant, les nuits restent fraiches, et je veille à ce que ma petite sœur sorte en étant suffisamment couverte. Aujourd'hui, elle est habillée d'un pull-over, et d'un poncho de laine.
Danica est assise sur les larges épaules de mon ami, ses petites mains tendrement mêlées parmi ses cheveux, dont l'état de saleté ne semble pas la déranger le moins du monde.
La haute stature de Charly est comme une tour solide et rassurante, d'où elle domine le monde. Émerveillée par ce qui est pour elle une promenade, elle ne paraît pas du tout se rendre compte du danger d'être ainsi à l'extérieur.
Charly agit toujours sur elle comme un champ de force protecteur, elle n'a jamais peur lorsqu'il est là.
« Tu crois vraiment que c'était une bonne idée d'emmener la petite avec nous ? » dis-je à mon ami. Contrairement à ma sœur, je n'ai pas la naïveté d'une enfant de cinq ans.
Charly est si confiant dans sa propre force et si arrogant qu'il a la fâcheuse tendance à se croire invulnérable. Je ne l'ai jamais vu arpenter le monde autrement qu'avec un pas fier et assuré de propriétaire, comme si tout autour de lui lui appartenait et qu'il défiait l'univers de venir le contester.
« Pas question d'la laisser avec le Dernier Samouraï, me rétorque-t-il.
- Dans ce cas tu n'avais qu'à rester avec elle à la maison.
- Il neigera au Sahara l'jour où j'te laisserai t'balader dehors tout seul, vieux. T'es même pas armé.
- J'ai une arme », protesté-je en désignant ma batte.
Le rouquin a un reniflement méprisant.
« C'pas une arme, ça, c'est un bout d'bois pour jouer au baseball. Ça, c'est une arme, rétorque-t-il en tapotant son revolver.
- Tu t'inquiètes pour Dani, mais pas pour Madame Hermann ? reprends-je, un peu provocateur.
- La vieille, c'pas pareil. Elle sait c'qu'elle fait. »
En disant cela, il arbore un de ses sourires crâneurs. Mais pas que. Il y a de la fierté, de l'admiration dans ce sourire.
La seule chose qui soit à la hauteur du degré de désaccord constant qui existe depuis toujours entre Charly et Madame Hermann, c'est l'estime qu'ils se portent mutuellement.
Mais mon meilleur ami préférerait sans doute mâcher du verre pilé plutôt que de l'admettre explicitement devant elle.

« Tu sais qu'il neige, quelquefois, au Sahara ? dis-je après quelques pas.
- C'est vrai ? »
Charly et Danica ont parlé simultanément, tous deux saisis par la même surprise enfantine.
« Oui, dis-je en souriant. C'est rare, mais c'est déjà arrivé. En 1979, il a neigé durant une demi-heure dans le sud de l'Algérie, les gens étaient si surpris que ça a même causé des accidents de voiture.
- Comment tu sais ça, toi ? rétorque Charly.
- Je l'ai lu quelque part.
- Toi et l'ancêtre, vous pouvez pas vous empêcher d'ramener vot' science sans arrêt, vous êtes vraiment une paire d'intellos snobinards.
- Ça veut dire quoi snobinard ? intervient Danica depuis son perchoir.
- Ça veut dire qui s'croit mieux qu'tout l'monde, répond Charly. Mieux qu'les crétins comme moi qu'ont jamais ouvert un foutu bouquin d'toute leur vie. Du coup ils s'imaginent qu'ils peuvent regarder les autres de haut. »
Son expression devient soudain malicieuse.
« Mais toi et moi, la puce, on sait très bien qu'la plus haute ici, c'est toi, quand t'es sur mes épaules de grand crétin, pas vrai ? »
Il la saisit sous les bras et l'élève encore plus au dessus de sa tête, jusqu'à ce qu'elle se retrouve carrément debout sur ses épaules.
Dani pousse un cri faussement apeuré et rit de plaisir.
Je roule des yeux, feignant d'être vexé, mais pas dupe pour autant.
Charly n'a peut-être presque jamais ouvert un livre de sa vie, c'est vrai, mais il est très souvent, comme par hasard, à portée d'oreille à chaque fois que je fais la lecture à Dani. Trop souvent pour que je puisse encore croire à une coïncidence. Il aime autant qu'elle entendre des histoires.
Mais c'est vrai qu'il ne lit pas du tout.

Le seul livre que Charly ait jamais lu en entier à ma connaissance, c'est Fight Club de Chuck Palahniuk. Ce livre est resté dans mes toilettes durant des mois, ce qui a permis à mon ami, je l'ai découvert ensuite, de le lire entièrement en une succession de petites séances.
Moi, je ne l'ai pas aimé. Ce livre est absurdement viriliste et anarchiste. Charly, lui, forcément, a adoré. Une histoire de mecs qui fondent une philosophie entièrement sur la base de combats illégaux, et qui renversent le monde par la violence, ça ne pouvait que lui plaire.
Il en connaît même des passages par cœur, et cite à tout bout de champ des maximes stupides et simplistes tirées de ce torchon, du genre : « les chose que l'on possède finissent par vous posséder » ou « c'est seulement quand on a tout perdu qu'on est libre de faire ce que l'on veut. »

Si de telles stupidités étaient vraies, alors nous devrions être les personnes les plus heureuses du monde, puisque désormais, nous avons tout perdu, et nous ne possédons quasiment plus rien.
Nous devrions nous sentir libres, pas vrai ? pensé-je amèrement.
Au lieu de ça, le monde promet de devenir chaque jour un endroit plus dur où vivre, et je me sens de plus en plus désemparé.
Je ne crois ni à la vie d'aventure sauvage à laquelle rêve Charly, ni à la reconstruction progressive d'une société plus simple et plus saine comme le pense Madame Hermann.
Je ne sais même pas en quoi je crois.
À tout ou à rien, selon les jours, selon l'humeur. Je suis influençable, je le sais, et faible.
Alors que je regarde mon ami galoper en zigzag le long de la route déserte, tenant à bouts de bras ma sœur qui rit aux éclats, lui faisant faire l'avion, tous deux joyeux, bruyants, jouant comme si demain n'existait pas, comme si rien de tout ce malheur n'existait, comme si la mort n'était pas réelle, n'était pas omniprésente autour de nous à chacun de nos pas, alors que je les vois heureux tous deux, je me dis que c'est en ça que j'ai envie de croire aujourd'hui.

En ce jour de printemps, ce beau matin ensoleillé, où la nature renait là où les hommes sont morts, je me sens soudain ému et amoureux.
Tant pis si je n'ai pas l'esprit pur comme Danica, libre comme Charly, ou confiant comme Madame Hermann.
Il me vient soudain l'envie de réciter quelques vers de circonstances.

« La nuit meurt, l'hiver fuit ; maintenant la lumière,
Dans les champs, dans les bois, est partout la première.
Je suis par le printemps vaguement attendri.
Avril est un enfant, frêle, charmant, fleuri ;
Je sens devant l'enfance et devant le zéphyre
Je ne sais quel besoin de pleurer et de rire ; »

Charly s'est retourné vers moi et arbore un petit sourire.
« J'ai pas tout pigé, mais c'était vachement joli.
- C'est Victor Hugo, expliqué-je.
- Ça veut dire quoi ? demande ma sœur.
- Cherche pas, puce, c'est d'la poésie, répond Charly. C'est pas fait pour qu'on comprenne, c'est fait pour être classe à entendre.
- Ça veut dire que je suis de bonne humeur, dis-je.
- Pourquoi ?
- Et bien… parce qu'aujourd'hui est une très belle journée. Parce que nous avons trouvée une maison très agréable.
- Parce qu'on a pas vu d'putains d'rôdeurs depuis un bon moment, ajoute Charly.
- Parce que j'ai pas fait de cauchemar cette nuit ? Propose Dani.
- Oui.
- Et ton frère a pas non plus eu d'méga migraine, dit le roux.
- Et parce qu'il y a des fleurs ! » exulte la petite.
Son cri du cœur et si sincère que moi et Charly rions tous les deux. Mon ami la descend de ses épaules et la pose par terre.
« Et si tu f'sais un joli bouquet pour ramener à la maison, hein, puce ?
- Pour donner à Madame Hermann ?
- Ouais, voilà, super idée. »
Ma sœur court vers une pelouse non loin, sous la surveillance attentive de Charly, et elle commence à récolter des fleurs, les réunissant en un bouquet disparate.
« T'as oublié d'citer un truc, sur ta liste de pourquoi t'es d'bonne humeur », me glisse le rouquin.
Il me fait un clin d'œil.
« C'est parce que Michonne reste. »
Je sens le rouge me monter immédiatement aux joues.

.

.

Plus tôt ce matin-là, je montais les escaliers menant à la chambre, comme un condamné montant à l'échafaud.
Michonne s'était donnée une nuit de réflexion avant de décider entre partir et rester. Et il ne faisait aucun doute pour moi qu'elle avait déjà fait son choix depuis longtemps, et ne faisait que tenter de me ménager.
Voilà, me dis-je alors, c'est le dernier plateau de thé que je lui apporte. La dernière fois que je lui parle. C'est fini, nous n'aurons pas l'occasion de nous connaître vraiment. Elle va partir.
Je ne sais pourquoi cette simple pensée m'alourdit le cœur à ce point.

Lorsque j'entre dans la chambre, après avoir frappé, Michonne est de dos, assise au bureau face à la fenêtre, sa jambe blessée tendue légèrement devant elle.
« Encore du thé ? commente-t-elle en voyant le plateau que j'apporte. Est-ce que vous avez déjà envisagé de boire autre chose ?
- Dans la vie, la gravité d'une situation est diminuée de moitié après une bonne tasse de thé », cité-je spontanément.
Elle me regarde comme si je venais de parler chinois.
« C'est un proverbe anglais, me justifié-je, mal à l'aise.
- C'est votre truc, ça, non, les proverbes, les citations, tout ça ?
- Oui, avoué-je. J'en connais des centaines.
- Vous avez une mémoire admirable.
- Pas autant que Madame Hermann. Elle, elle a vraiment une mémoire absolue, elle se rappelle de tout, sans exception. Nous jouons souvent à échanger des citations, elle et moi.
- Vous en avez une en tête à propos de la vengeance ? »
Je n'ai besoin que de quelques secondes de réflexion avant de répondre :
« Celui qui s'applique à la vengeance garde fraiches ses blessures. Francis Bacon. »
Elle reste silencieuse un instant.
« C'est tristement vrai. Je n'aurais pas pu dire mieux. Vous êtes vraiment doué pour les citations.
- C'est surtout que paraphraser quelqu'un d'autre est commode, lorsque comme moi on n'a pas le courage de formuler ses propres mots. »
Le regard que Michonne me lance suffit à me faire baisser les yeux, terriblement gêné. Je ne sais comment le déchiffrer. Impossible de deviner si elle me trouve exaspérant ou touchant.
Je regrette de n'être pas capable de faire de meilleurs adieux que ceux-là.
« J'ai préparé une thermos pour vous, à la cuisine. Avec du thé, annoncé-je. Encore.
- Pour quoi faire ? »
Ma gorge est si nouée que je suis contraint d'appeler à mon secours une citation de plus.
« Les vrais voyageurs sont ceux-là qui partent pour partir. Charles Baudelaire.
- Peut-être bien, mais moi, je ne pars pas », rétorque Michonne.

Cette révélation me laisse sans voix, et je mets un instant à retrouver l'usage de la parole.
« Vous restez ? Vous restez vraiment ?
- Oui, mais écoutez, répond-elle gravement, si je reste ici, c'est possible seulement à une condition. Et vous allez devoir m'aider.
- Bien sûr ! Tout ce que vous voulez. Dites-moi, Michonne.
- Je ne peux pas me déplacer comme je veux, explique-t-elle. Il va falloir que vous fassiez quelque chose dehors à ma place. Quelque chose qui pourrait être dangereux. »
Je l'écoute attentivement.
« Il faut retourner là où vous m'avez trouvée, déclare-t-elle. La maison où j'étais. Il y a du sang plein la salle de bain. Plein les draps. Quand il fouillera cette maison, il saura que j'y étais. Il est peut-être même déjà trop tard.
- Mais… ça pourrait être le sang de n'importe qui, objecté-je. Ça a coagulé depuis. Comment savoir maintenant si c'est votre sang ou celui d'une personne mordue par un rôdeur il y a des mois ? Comment devinerait-il ?
- Il est intelligent, il va piger. Il y a mes vieux habits. Il y a encore la balle que je me suis enlevée de l'épaule sur le rebord du lavabo. Il y a mes empreintes de pas. Et surtout, il y aura vos empreintes. Qui mèneront peut-être droit jusqu'ici.
- Il est capable de voir tout ça ?
- Le type qui veut ma mort est puissant, et il ne fait jamais les choses à moitié, il m'a envoyé son meilleur homme de main. C'est un chasseur, et un acharné. Il m'a suivie à la trace à travers la forêt. Il saura me traquer jusqu'ici. »
Je hoche la tête gravement, impressionné.
« D'accord, je comprends. Qu'est-ce que je dois faire exactement ?
- Aller là-bas et effacer le maximum d'indices. Prendre tout ce qui est taché de sang, les draps, les serviettes, le moindre bout de tissu, et les rapporter avec vous. Surtout, récupérer la balle. Retourner le matelas côté propre. Nettoyer le sang dans la salle de bain. La cuisine aussi, j'ai touché aux meubles je crois. Refaire le chemin par lequel vous m'avez couru après, et fausser la trace.
- Comment je fais ça ? L'herbe était très haute, ça va se voir. »
Je la vois réfléchir.
« Marchez une seconde fois sur les empreintes, si vous parvenez à les trouver. Après l'endroit où je me suis évanouie, continuez dans une autre direction. Faites un détour et, surtout, au bout d'un moment, marchez sur l'asphalte et plus dans l'herbe. Ça devrait suffire pour lui faire perdre la piste. »
Je hoche la tête à nouveau.
« Vous vous rappellerez de tout ? » demande-t-elle, suspicieuse.
Je suis presque vexé qu'elle doute à ce point de mes capacités.
« Bien sûr ! Ne vous inquiétez pas pour ça. Je ne suis pas un héros, mais je suis très doué pour faire le ménage. Très méticuleux. Ce sera comme si vous n'étiez jamais venu dans cette maison. »
Je vois un soulagement certain se peindre sur ses traits.
« Si ça fonctionne, il va être forcé de chercher à l'aveuglette, dit-elle. Ça va lui prendre bien plus de temps. Ça va me laisser un répit.
- Il vous suffit peut-être juste d'attendre, tenté-je. Il va bien finir par se lasser et renoncer. Il ne peut tout de même pas vous traquer durant des mois.
- Je ne sais pas. Tout dépend de son degré de loyauté envers le Gouverneur. »
J'écarquille les yeux à la mention de ce nom nouveau.
« Qui est-ce ?
- C'est l'homme dont j'ai parlé. Celui qui veut me tuer, et qui a envoyé son chasseur à ma poursuite.
- Pourquoi ne s'en est-il pas chargé lui-même ?
- Parce qu'il était pas en état.
- Je ne comprends pas », avoué-je.
Michonne soupire.

« Au point où j'en suis, autant vous raconter toute l'histoire. Ce type s'appelle Phillip Blake, mais tout le monde l'appelle le Gouverneur. Il dirige une ville du nom de Woodbury. Il l'a rebâtie, remise sur pied après la catastrophe, entièrement autour de lui-même. Les gens là-bas lui vouent un véritable culte. Il leur a promis monts et merveilles, un futur radieux.
- Madame Hermann dirait que ça ressemble à une bonne définition de la dictature.
- Et c'est exactement de ça qu'il s'agit. J'ai eu le malheur d'atterrir là-bas sans le vouloir. Mais contrairement aux autres, je n'ai pas cru à son beau discours, et j'ai voulu partir. Il m'ont laissé sortir comme promis… mais ils m'ont reprise juste après, là où personne ne pouvait me voir. Après ça, le Gouverneur m'a gardé prisonnière, et… »
À cet instant, son regard n'est pas emprunt uniquement de sa dureté coutumière. Il y a aussi autre chose. Quelque chose que je n'avais encore jamais vu chez elle. Comme une douleur sourde, vibrante.
« Disons que ce n'est pas le genre de type à s'embarrasser de la convention de Genève », achève-t-elle.
J'en frémis d'horreur.

Je me souviens de l'état dans lequel elle était lorsque nous l'avons soignée. Elle était couverte d'écorchures, et d'hématomes si sombres qu'ils se voyaient même sur sa peau brune. Je m'étais dit qu'elle s'était fait cela en fuyant des rôdeurs, en tombant, à cause de sa blessure à la cuisse qui la faisait trébucher. Peut-être qu'elle était passée à travers des bois, des jardins, et que des branches, des ronces… Dans mon immense naïveté, pas un instant je n'avais imaginé que quelqu'un avait pu lui faire ça volontairement. Lui faire du mal.

« Cet enfoiré a cru qu'il m'avait, reprend Michonne sombrement, mais il a commis une putain de sacrée erreur en pensant ça. J'ai réussi à m'évader et à foutre le camp de Woodbury. Mais pas avant d'être passée chez lui pour lui laisser un petit souvenir de ma part. Je comptais le tuer, mais je n'ai pas eu le temps, j'ai dû m'enfuir plus rapidement que prévu. J'espérais qu'il crève de ses blessures, mais ça n'a pas été le cas. Maintenant, il est obsédé par moi, il n'arrêtera pas tant qu'il ne m'aura pas vue morte.
- Et donc, il vous a envoyé ce tueur ? Ce chasseur ?
- Oui, et ça m'étonnerait que Blake accepte de le voir revenir sans une preuve de ma mort. Soit ma tête, soit mon sabre, bonus si c'est les deux. J'ai peut-être une chance minuscule que le chasseur se lasse. Mais le Gouverneur, lui, jamais.
- Dans ce cas, qu'avez-vous l'intention de faire ? »
Elle me répond sans l'ombre d'une hésitation, et à ce moment-là, la noirceur et la haine dans ses yeux me fait presque peur.
« Attendre d'être à nouveau en état de me battre. Retourner à Woodbury. Tuer Phillip Blake. »

.

.

Voilà donc pourquoi nous sommes sortis, ce matin-là, juste après le petit déjeuner.
Moi, pour réaliser ce que Michonne m'a demandé. Charly, parce que, même s'il désapprouve fortement mon projet, il refuse de me laisser sortir sans lui. Et Danica, parce que Charly a décrété qu'elle serait plus en sécurité avec lui qu'à la maison.
C'est précisément dans le quartier où nous avons trouvée Michonne que nous sommes à nouveau en train de marcher.
Ce qui devait à la base être une mission pour venir en aide à notre invitée, s'est transformée en une agréable promenade, sous l'influence combinée de l'innocence de Dani, de l'assurance de Charly, et de la beauté du printemps.
Ma sœur marche au bord de la route, cueillant des fleurs au fur et à mesure.

Soudain, alors que nous allions tourner à l'angle de la rue dans laquelle se trouve la maison qui nous intéresse, Charly stoppe net. J'entends une seconde après lui ce qui l'a alerté.
Des voix d'hommes.
Charly me prend immédiatement par le bras, et ma petite sœur par la main, et nous tire de force hors de la route, dans un jardin, à l'abri d'une haute haie touffue.
Dani, qui n'a rien remarqué, s'apprête à demander ce qui se passe, mais un doigt appliqué contre mes lèvres la fait se taire.
Prudemment, Charly longe la haie, et nous fait signe de le suivre.
Il a sorti son revolver. À travers les jardins, nous progressons silencieusement et discrètement, jusqu'à arriver à une dizaines de mètres de l'habitation.

Là, ce que je vois me congèle le cœur d'effroi dans la poitrine.
Devant la maison, deux énormes véhicules tous terrains, sans doute militaires. Et une dizaine d'hommes, tous armés.
Certains font le guet, surveillant la rue, d'autres fouillent les jardins, d'autres encore entrent dans l'habitation.
Visiblement, ils viennent à peine d'arriver sur les lieux.

« Oh non ! On arrive trop tard, soufflé-je, catastrophé.
- Estime-toi heureux, ça aurait pu être pire, rétorque Charly, à dix minutes près, ils auraient pu nous choper à l'intérieur de la baraque. »
Je frémis rien qu'en y songeant. Et cet inconscient qui était persuadé que ma sœur serait davantage en sécurité avec nous !
« Bon, les enfants, reprend mon ami, j'suggère un repli stratégique.
- Ça veut dire quoi ? demande spontanément Dani.
- Ça veut dire on s'casse d'ici, traduit Charly.
- Non, intervins-je. Il faut qu'on reste encore un peu.
- T'es cinglé, ou bien ? »
Je tente de mon mieux de rassembler le peu de courage que j'ai. La vie de Michonne est en jeu, et la nôtre aussi, par extension. Je lui ai promis qu'elle pouvait compter sur moi, c'est le moment de me montrer à la hauteur.
« Il faut qu'on sache s'ils ont trouvé sa trace ou pas. »
Charly lève les yeux au ciel, mais ne fait aucun commentaire.

Michonne n'a mentionné qu'un seul homme la pourchassant, je ne m'attendais pas à en voir autant. Elle n'exagérait pas en disant que ce Phillip Blake, le fameux Gouverneur, était un homme puissant. Deux véhicules militaires et presque une douzaine de mercenaires lourdement armés… tout ça pour une unique femme seulement équipée d'un katana. Ça paraît irréel.
L'homme dont Michonne m'a parlé, celui que j'appelle mentalement le Chasseur, doit forcément être parmi eux, et les superviser. Je me demande lequel d'entre eux il s'agit.
Je détaille les personnes présentes – uniquement des hommes. L'absence de femme parmi eux, doublé du fait que c'est paradoxalement une femme qu'ils pourchassent, ajoute à mon angoisse.
Un noir immense aux cheveux et à la barbe hirsute fait le guet au coin d'une voiture, armé d'un arc à poulie plus grand que Dani. Un hispanique aux cheveux courts le rejoint et lui dit quelque chose que je n'entends pas. Il balance négligemment sur son épaule une batte métallique, à côté de laquelle la mienne a effectivement l'air d'un jouet.
Je me demande si l'un d'entre eux est le chef de cette expédition. Peut-être l'archer géant ? Il semble suffisamment terrible pour ça.
Mais soudain, les regards des deux hommes, et de la plupart des autres, convergent vers le porche de la maison, d'où un type vient de sortir.
Et je le vois pour la première fois. Lui, le Chasseur.

Moi qui n'ai jamais été le chef de quoi que ce soit, j'ai toujours eu du mal à comprendre ce qui faisait que quelqu'un était le chef de quelque chose, le meneur, le supérieur hiérarchique. Il y a quelque chose, chez certaines personnes, qui fait que, même dépourvus du moindre uniforme, d'attribut de pouvoir, de médaille à leur poitrine, de plaque dorée sur la porte de leur bureau, de couronne sur la tête, on devine immédiatement qu'il s'agit d'individus auxquels les autres obéissent.
C'est peut-être leur charisme, leur façon de se comporter, ou juste d'exister, d'être là. Ou bien l'instinct propre aux gens médiocres et craintifs comme moi, de reconnaître à coup sûr celui devant lequel il va falloir faire profil bas.
Quoi qu'il en soit, cette chose, l'homme qui vient d'apparaître la possède.
Il n'est pas forcément plus grand que les autres, ni mieux armé, ni plus menaçant, il ne parle pas plus fort, ne fait pas de grands gestes. Mais le chef de cette mission, c'est lui, je le comprends à la seconde où je le vois.
Alors que je l'étudie, mi effrayé, mi fasciné, je me rends compte que son apparence n'a rien de spécial, sauf une seule chose, qui elle est unique en son genre : à la place de la main droite, il est équipé d'une sorte de prothèse hallucinante, une armature métallique qui recouvre la moitié de son bras, terminée par une longue lame, comme une baïonnette.

Charly, qui l'a vu en même temps que moi, pousse un petit sifflement admiratif.
« Jamais vu un aussi gros couteau suisse.
- Tu crois vraiment que c'est le moment de faire de l'esprit ? soufflé-je.
- Je me demande s'il fait aussi ouvre-boite.
- Par pitié Charly ! »
Dani murmure, d'une voix minuscule, ce que nous sommes de toute évidence en train de penser tous les trois.
« Il fait peur. »
Je la serre plus fort contre moi.
Charly pose une main rassurante sur sa tête.
« T'inquiète, puce, j'suis là, t'as rien à craindre. »

Soudain, l'attention du groupe se porte en direction d'un homme qui ressort de la maison. Il tient quelque chose dans sa main, un objet bien trop petit pour que je puisse l'identifier à cette distance.
Mais lorsqu'il le brandit devant son chef, en le tenant entre le pouce et l'index, je devine immédiatement de quoi il s'agit. La balle. Celle que Michonne s'est extraite de l'épaule toute seule.
Le visage de l'homme à la baïonnette s'éclaire en la voyant, et un sourire de prédateur étire ses lèvres.
Cette vision produit sur moi l'effet inverse. Catastrophé, je presse mes mains nerveusement l'une contre l'autre.
« Bon, me souffle Charly, j'pense qu'on est fixé, là, non ? »
Je hoche la tête à contrecœur.

Le Chasseur distribue des ordres d'une voix forte. Une moitié des hommes environ remonte rapidement dans l'une des voitures, qui démarre.
Le véhicule opère un large demi-tour, passant à quelques mètres à peine de nous. Je plaque Dani contre moi et rentre la tête dans les épaules, cherchant à me faire le plus petit possible, terrorisé à l'idée d'être repéré.
Le bruit de moteur s'éloigne, et lorsque j'ose ouvrir les yeux, je vois que l'autre moitié du groupe est en train de remonter dans la seconde voiture, à l'exception du Chasseur et de deux de ses hommes, qui, eux, se dirige vers l'arrière de la maison. Dans la direction où nous avons poursuivie Michonne.
La direction qui va peut-être les mener jusqu'à nous.
Charly m'empoigne par le haut de ma chemise et me remet debout vigoureusement.
« Moisissons pas ici. »
Portant ma sœur dans les bras, je le suis alors que nous refaisons le chemin en sens inverse à travers les jardins, aussi discrètement qu'à l'aller.

.

Lorsque je juge que nous nous sommes suffisamment éloignés, je pose Dani par terre, tandis que Charly remise son revolver dans son pantalon. Je peux voir à son visage qu'il est furieux.
« Putain, quelle merde ! explose-t-il. Est-ce que j'l'avais pas dit ? Est-ce que j't'avais pas prévenu ? Cette fille, elle va nous rapporter des emmerdes ! J'l'avais dis dès l'départ, bordel ! »
Les mains de ma sœur sont encore crispées sur son petit bouquet de fleurs dépareillées, aux tiges à moitié broyées d'avoir été serrées trop fort.
Elle semble désemparée, avec ses fleurs dont elle ne sait plus quoi faire. Elle comprend confusément que l'heure est grave. Elle baisse la tête, alors que ses yeux se remplissent de larmes.
Mon ami se rend soudain compte de son malaise, et sa colère fond d'un coup.
« Et ben, puce ? » lui demande Charly.
Il se penche et s'agenouille pour se mettre à sa hauteur.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? Qu'est-ce qui t'rend triste ? »
Dani essaye de parler, mais sa voix est étouffée par les sanglots.
« Oh la la, viens par là, ma grande, dit le rouquin en la saisissant à la taille et la soulevant dans ses bras.
- Mes… fleurs… mes fleurs, parvient-elle à articuler entre ses hoquets.
- Quoi, tes fleurs, ma puce ?
- Mes fleurs, elles sont pas belles ! éclate-t-elle, au désespoir.
- C'est pas vrai, elle sont très jolies tes fleurs, Beruška, assuré-je en lui prenant le bouquet des mains.
- Ouais, super mignonnes, renchérit Charly. Jolies comme toi.
- Il faut juste les arranger un peu, c'est tout. »
La petite continue de pleurer, inconsolable.
Mon ami et moi nous regardons. Évidemment, ça n'a rien à voir avec les fleurs, mais bien avec l'énorme peur qu'elle a eue.
« T'inquiète pas, puce, on va rentrer à la maison, promet Charly en la berçant doucement. Avec tes belles fleurs pour Madame Hermann, et une super voiture.
- Une voiture ? répète-t-elle timidement.
- Ouais, une voiture qu'on va aller chercher tout d'suite, tous les trois, et puis après on passera à la baraque prendre les filles et on foutra l'camp vite fait. Et tous ces mecs affreux, on les reverra plus jamais. »
Charly me questionne du regard, et je hoche la tête.
« Ouais, reprend mon ami, surtout l'gros moche avec son décapsuleur géant, celui-là, pas question d'le recroiser. »
J'approuve à nouveau, tout en étant parcouru d'un léger frisson rien qu'au souvenir de cet homme.

« Ce type, c'était vraiment un truc de malade, continue mon ami. Ce machin qu'il avait sur le bras, c'était quoi ? Une prothèse ? Une arme ?
- Les deux, visiblement.
- Terrible, ce bazar ! On aurait cru voir une espèce de Capitaine Crochet sacrément trash.
- À moi, il m'évoque davantage Götz Von Berlichingen. »
Charly me dévisage avec cette expression. L'expression qui dit très exactement Jon va encore nous sortir un truc qu'il a lu dans un bouquin que personne connaît.
« C'est qui ? Demande Dani, distraite soudain de ses pleurs.
- Un Allemand. Un guerrier mercenaire du XVIème siècle. Il a perdu sa main au combat, et l'a remplacée par une main mécanique. On le surnommait Main de fer.
- Et il a vraiment existé, ce mec ?
- Oui oui. Il a lui-même publié ses propres mémoires. Et Goethe a écrit une pièce de théâtre sur lui. Le personnage est resté fameux à cause d'une de ses tirades, qui est extrêmement grossière. »
Charly et Dani attendent avidement la suite, évidemment.
« Un capitaine vient pour le capturer, et Main de fer lui répond : celui-là, va donc lui dire qu'il peut me lécher le cul ! »
Charly éclate de rire, de même que ma petite sœur, surprise et amusée de me voir dire un aussi gros mot.
« C'est très mal de parler comme ça, lui dis-je immédiatement. Il ne faut pas le répéter. »
Elle rit à nouveau dans ses mains, malicieusement. Son angoisse est complètement passée maintenant, grâce à la présence rassurante de Charly et à mon anecdote amusante sur Von Berlichingen. Les enfants de cinq ans ont l'art d'oublier leurs chagrins aussi vite qu'ils les découvrent.
« Ouais, dit Charly, moralité : magnons-nous avant qu'ton Götz Von Machin se pointe chez nous. J'ai pas envie d'savoir si l'actuel est aussi malpoli qu'celui du XVIème siècle. Et surtout, si ce mec-là est censé être aux ordres d'un autre encore plus dangereux, j'ai franchement pas envie d'le croiser un jour. »
Je hoche la tête gravement, redevenant sérieux.

Mon ami hisse à nouveau Dani sur ses épaules, comme à l'aller.
« Dis, Charly, demande-t-elle, je peux te faire une coiffure ?
- Bonne idée, puce, fais-moi une coiffure. Mais attention, hein : une belle coiffure. C'est que j'suis coquet, moi. »
Elle a un rire adorable.
« Mais j'ai pas d'élastique, objecte-t-elle.
- T'as qu'à faire des nœuds. Mes cheveux tiennent tout seuls avec des nœuds. »
La petite le prend au mot et s'exécute.
Elle passe ses doigts dans son épaisse tignasse emmêlée, tirant sur les mèches pour les lui dresser sur la tête en une espèce de coupe punk. Il faut dire que les capacités d'une enfant de cinq ans à réaliser des coiffures sont plutôt limitées. Malgré le sort fort peu délicat qu'elle fait subir à ses cheveux, Charly reste impassible.
« En tout cas elle t'a pas menti, la samouraï, me dit-il tout en marchant. Les gars d'Woodbury, c'est pas des rigolos. T'as vu tout c'matos ? Bagnoles, mitraillettes, flingues, une vraie milice ! Ceux-là, ils doivent pas avoir de soucis avec les morts, la fin du monde, ça a l'air plutôt peinard pour eux. »
Je devine de l'envie dans sa voix. Forcément, autant d'armes, ça doit le faire rêver, lui qui est limité à un seul petit pistolet. J'imagine qu'il aimerait être à leur place.
« Ta nouvelle copine a clairement choisi le mauvais camp, ajoute-t-il.
- Et toi, dans quel camp tu es ? »
Ses yeux flamboient brièvement. Mon sous-entendu l'a sincèrement offensé.
« J'ai jamais eu qu'un seul camp, Jon, et c'est l'tien ! »