Angleterre n'était pas dans sa chambre, le lendemain matin. Il n'était pas non plus à la cuisine où on lui avait interdit d'entrer. Il ne prenait pas son petit-déjeuner dans la salle à manger avec les autres. Il n'était pas dans le salon à continuer sa broderie, tout près des quatre toiles qui séchaient et dont l'une restait inachevée. Il n'était pas non plus au grenier, dont l'escalier avait été remonté et verrouillé avec soin, ni dans les couloirs à maugréer contre quelqu'un.
Ladonia finit par le trouver, cloîtré dans le vieux bureau du premier étage, celui que les quatre enfants avaient essayé d'ouvrir en vain la veille. La pièce était sombre et poussiéreuse, comme si elle avait été abandonnée pendant un long moment. Il y avait un grand bureau en bois sur lequel se trouvaient une vieille mappemonde décolorée et un chandelier à trois bougies, deux fauteuils, de part et d'autre, un ou deux meubles qui devaient être des armoires, une longue étagère pleine de vieux livres, et un tapis sur le plancher. Les rideaux étaient tirés ; l'Anglais, assis au bureau, le front entre les mains, s'éclairait avec un reste de chandelle.
Ladonia fit accidentellement grincer la porte en se penchant davantage et Angleterre leva vivement la tête.
« On ne t'a jamais appris à frapper avant d'entrer dans une pièce ? » dit-il en refermant le mince carnet de cuir sur lequel il était penché. Son ton était agacé, mais las.
Ladonia ne répondit pas, pas vraiment d'humeur à se montrer obéissant. Il entra sans se presser, ferma la porte derrière lui, et marcha jusqu'au fauteuil en face du bureau d'Angleterre ; il se laissa tomber dedans, les bras croisés, l'air sérieux. Les ressorts grincèrent, comme à l'agonie.
Angleterre soupira et repoussa le carnet sur un coin de la table. « Qu'est-ce que tu veux ?
- Qu'est-ce que t'as fait à Kugelmugel ? »
Le ton agressif et plein de reproche du petit garçon lui fit froncer les sourcils, mais il tâcha de rester calme. « Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Fais pas l'innocent. » le prévint Ladonia. « Je sais que tu lui as fait un truc dans le grenier, hier matin.
- Pourquoi est-ce que j'aurais fait quoi que ce soit, bon sang ?
- Je sais pas, parce que t'étais énervé ? On s'en fiche, je veux que tu le ramènes à la normale, ok !? »
Le ton commençait à monter et Angleterre puisa dans tout son self-control pour se pas s'emporter contre le gamin roux. « D'accord, d'accord, on se calme. Explique-moi ce que tu veux dire. Il t'a semblé différent, hier ?
- Il m'a crié dessus…
- Il était fatigué, d'après ce que Roderich m'a expliqué. Ce n'est pas si étonnant.
- Tu ne le connais pas, et parfois j'ai l'impression qu'Autriche ne le connait pas non plus. Kugelmugel ne crie jamais comme ça. Et c'est pas tout, en plus. »
Angleterre croisa les mains sur la table comme un psychologue, les yeux rivés à la micronation inquiète en face de lui. Ladonia prit plusieurs inspirations avant de reprendre. « Il a pas dit un mot après être sorti du grenier, et si tout le monde était pas aussi aveugle vous vous en seriez rendu compte.
- De quoi avait-il l'air ? »
Ladonia leva les yeux, interrompu. « Quoi ?
- Léopold. De quoi avait-il l'air ? » Angleterre hésita un instant. « Est-ce qu'il avait l'air en colère ? Ou effrayé, peut-être ?
- Kugelmugel, » insista Ladonia, « il avait l'air… perdu. Comme s'il ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait. » admit-il après avoir cherché ses mots.
« Bon. Continue. Ce n'est pas tout, si ?
- Non. Il ne s'est pas réveillé, ce matin, et Hongrie l'a laissé dormir, et c'est bizarre parce que même Sealand arrive à se lever le matin. Et en plus, Äiti a refusé de me rendre mon téléphone parce qu'il sait que j'ai réussi à hacker l'ordi du bureau d'en bas.
- Tu as quoi ?
- Je voulais juste aller sur internet et j'y suis même pas resté longtemps ! » se défendit Ladonia. « Et c'est pas important. L'important c'est qu'il l'a su alors que personne ne m'a vu faire. Le seul qui savait, c'était Kugel. Et Kugel ne moucharde jamais. C'est pas son genre. Alors s'il a fait un truc pareil, c'est forcément que tu lui as fait quelque chose qui l'a changé. Je sais pas quoi, mais je veux que tu me rendes mon meilleur pote ! »
Le silence se fit. Ladonia reprenait son souffle. Son ton avait monté sans même qu'il s'en rende compte. Angleterre l'observait d'un œil lointain, détaché. Il avait l'air inquiet. Ils l'étaient tous les deux.
Lentement, Arthur remit sa tête entre ses mains, l'air perdu dans ses pensées. Ladonia l'entendit jurer plusieurs fois dans sa barbe, en anglais. « Ecoute, Lars…
- Ladonia.
-… Ladonia. Je ne suis pas encore sûr de ce qui lui arrive. Je vais faire mon possible, mais pour l'instant il faut attendre et voir. Il peut encore revenir à la normale de lui-même. »
Ladonia lui jeta un regard mauvais. « T'as intérêt de savoir ce que tu fais, l'ancêtre. »
Angleterre grogna un peu. « En attendant, tu devrais peut-être aller essayer de réveiller Léopold.
- Kugelmugel. »
Angleterre leva les yeux au ciel. « Je sais. Vous, les micronations, vous avez vraiment un problème avec les prénoms.
- Ben voyons, j'aimerais t'y voir ! » S'emporta Ladonia en se levant du fauteuil.
Angleterre se leva à son tour, courroucé, et ouvrit la bouche pour répondre à l'impertinent. Mais il n'eut pas le temps de prononcer le moindre mot. Des cris retentirent. Tout près. Angleterre ne pouvait pas les distinguer, mais à la tête que faisait Ladonia, il était certain que la voix de Kugelmugel était dans le lot. Et voilà, maintenant, il était fixé.
« Vas voir. Je récupère deux ou trois choses et je te rejoins. » lança-t-il à Ladonia dont il ne voyait déjà plus que les talons sortir du cadre de la porte du bureau.
