Chapitre 16 : Rapport au coroner Ferguson
C'est d'un pas mal assuré je me dirigeai vers la porte de service qui donne dans la cuisine pendant que monsieur Ferguson ramassait les affaires du mort.
- Oui, mais mademoiselle Stoner ? Où est-elle ? Elle va bien ?
Je m'arrêtai de marcher et lui répondit en le regardant droit dans les yeux :
« Son fiancé est un voleur, assassin et coureur de dot ! Juste intéressé par les revenus qu'elle allait toucher des placements et par le fait que le mariage lui offrirait une respectabilité. Il l'a insultée, menacée d'une arme. Dans le sac en toile vous trouverez, en plus de mes chaussures, les bijoux et l'argent liquide qu'il a voulu emporter avec lui. Et vous me demandez si elle va bien ? J'ai des doutes ! Elle doit toujours être enfermée dans sa chambre et n'en sortira pas pour le moment. Laissons la tranquille pour l'instant, je m'en occuperai après ».
- Dans une tenue plus décente aussi je suppose ? dit-il en souriant. Dites, vos habits, ils sont où ?
- C'est de café dont j'ai besoin, pas de mes habits ! Et d'une couverture aussi… Aidez-moi à aller jusque la cuisine parce que je n'ai plus de force… Le retour de la vague destructrice ! Trop de haine envers lui, maintenant, c'est le reflux…Vous ferez du café et je vous expliquerai tout ! Chaque chose en son temps…
Il acquiesça et me soutint jusqu'à ce que je sois assis sur une chaise. Je lui indiquai où se trouvaient les tasses et il fit du café. Il y avait du feu à la cuisine et je mis ma chaise devant l'âtre.
Mon corps retrouvait tout doucement ses forces et mon esprit tournait à plein régime. Pour me réchauffer plus vite, j'ôtai le manteau de mes épaules. Le coroner vidait le café chaud dans les tasses. Il m'en apporta une et je vis une légère rougeur sur ses joues lorsqu'il baissa les yeux, une fraction de secondes, sur mon torse nu.
Allons donc ! Notre gentil coroner très compétent serait-il de l'autre bord ? Pour éviter toute ambiguïté je remontai le manteau sur mes épaules tout en faisant semblant de frissonner pour ne pas le froisser. A surveiller… L'explication résidait peut-être là…
Ce fut avec grand plaisir que je bus le breuvage chaud. J'avais bien réfléchi à ce que j'allais lui raconter. Le silence régnait dans la cuisine. Mes mains se réchauffaient au contact de la tasse bien chaude. Hélène aurait peut-être bien aimé avoir un café elle aussi. Bon sang, je ne pouvais pas aller voir jusque là. Après ce qu'elle avait enduré, elle serait sûrement hystérique. Il ne fallait pas non plus qu'elle débarque dans la cuisine…
Soudain j'y repensais ! Cela faisait plus de vingt minutes que je l'avais quitté et elle avait du entendre les coups de feu. Qui ne les avait pas entendu d'ailleurs ? Il fallait que je lui fasse comprendre que j'étais vivant et pas seul. Je me levai tellement vite que le manteau en glissa de mes épaules. Tant pis ! Qu'il se rince l'œil s'il était de la jaquette ! J'avançai vers l'autre porte, l'ouvrit et criait bien fort dans le couloir :
« Tout va bien mademoiselle ! Le coroner, monsieur Ferguson, est ici avec moi dans la cuisine. Il est arrivé à pic et... tout est fini ! Je vais lui faire mon rapport et puis je viendrai prendre de vos nouvelles ! Ne vous inquiétez de rien ! Je m'occupe de tout ! ».
En espérant qu'elle avait entendu et qu'elle comprendrait que je ne raconterais rien de fâcheux pour elle. Le viol était un acte ignoble mais les violeurs n'étaient pas toujours punis… Il y en aurait toujours pour dire qu'elle lui avait donné des raisons de croire qu'elle était d'accord. Il fallait donc garder le silence sur cet épisode ignoble.
Le coroner fixait mon torse avec attention. Oui ! De la jaquette comme une certaine personne de ma connaissance ! Je devrais peut-être les présenter…
Il du se rendre compte que je l'avais vu et que je me posais des questions sur son attitude ambiguë.
- Oh monsieur Holmes, me dit-il un peu gêné. N'allez pas croire que je vous détaille de manière obscène ! Mais j'ai remarqué une trace de coup sur votre torse. Vous vous êtes battu avec monsieur Armitage ? On dirait un coup de cravache…
Je lui répondis par un hochement de tête affirmatif et me rassis sur la chaise. J'essayais de m'installer le mieux possible. Lui prit place à table, sortit son carnet et me confirma qu'il était prêt à écouter mon récit. Ce que je fis :
« Vous savez que mademoiselle Stoner était venue me trouver à cause des agissements louches de son beau-père. Je vous passe donc ces détails. Ce que personne ne sait, c'est que quand je l'avais raccompagnée à la porte d'entrée de mon domicile, elle m'avait confié que son fiancé avait lui aussi ses derniers temps un comportement étrange.
« Il ne voulait pas qu'elle vienne lui rendre visite à la banque même pendant son heure de table ou à la fin de son service ! Depuis le mois de novembre il la pressait sans arrêt pour se marier le plus vite possible. Ils avaient choisi au départ une date en avril, si mes souvenirs sont bons, et elle ne comprenait pas pourquoi maintenant il voulait se marier plus tôt. Rien ne pressait pourtant.
« La demoiselle n'étant pas née de la dernière pluie, elle est même plutôt intelligente, et très éveillée, le comportement dudit fiancé avait éveillé sa méfiance. Elle me demanda donc de faire une petite enquête discrète sur son fiancé avant d'aller à Stoke Moran.
« Je devais m'occuper d'autres choses et j'ai chargé un de mes indicateurs de le faire. Il connaissait bien quelqu'un à la banque et c'est lui qui s'en occupa. Non ! Ne me demandez pas de nom ! Vous n'aurez pas celui de mon indic et de toute façon, lui ne m'a pas donné le nom de celui qui l'a renseigné. Je le connais bien, il ne dira rien et moi non plus.
« De toute façon, ce n'est pas ça le plus important. Moi, de mon côté j'avais appris que la demoiselle devait toucher des revenus annuels conséquents le jour de son mariage ! Le mobile du docteur se précisait et celui du fiancé aussi ! Surtout quand j'ai appris qu'il avait été viré de son emploi à la banque en octobre ! Pour vol et fraude en écriture ! Du joli !
« Le fiancé, sans revenus, voulait se marier le plus vite possible pour se refaire une santé financière – avec l'argent de son épouse bien entendu – et se refaire une respectabilité ! Ici, tout le monde le croyait employé dans une grosse banque de Londres ! Il aurait sans doute fait semblant d'aller à son travail tous les jours et au lieu de ça, il aurait commis des méfaits dans la capitale. Il s'est vanté devant nous d'avoir détroussé des riches passants à Londres.
« Charmant portrait que je devais faire à la jeune fille. Watson n'était pas au courant de cette partie là. Elle m'avait demandé la discrétion et je l'ai respectée scrupuleusement ! N'ayant jamais eu un moment pour le lui annoncer, puisque le docteur Watson était là, j'ai décidé de l'envoyer quérir la police à ma place.
« Profitant de son départ j'ai raconté ce qu'il en était à la demoiselle. Elle en fut très peinée, vous pensez bien. Son fiancé était une ordure juste attirée par les revenus annuels qu'elle toucherait. Entre parenthèses, si elle n'était pas venue me trouver, le fiancé se serait retrouvé veuf avant l'heure ! Bref… Pour elle, il était hors de question de s'unir avec un type pareil. Elle était en colère contre elle même de s'être laissée duper. Il fallait rompre le plus vite possible, mais elle avait peur de lui ! Il s'était déjà mis dans des colères noires pour des peccadilles, puis s'était excusé, mais en attendant, elle avait un peu peur de lui. Surtout qu'il devait venir le lendemain vers 14h pour un goûter – prévu de longue date – avec elle et le docteur Roylott, qui entre temps avait passé l'arme à gauche. Mais ça, Percy ne le savait pas.
« Nous décidâmes alors d'un commun accord que demain, en ma présence, elle lui signifierait que les fiançailles étaient rompues pour les motifs expliqués plus haut. Ma présence était rassurante pour la demoiselle et absolument nécessaire pour éviter qu'il ne lui fasse du mal. On était loin de se douter à ce moment là que ça dégénérerait en duel ».
Je fis une pause dans mon récit et me resservis une tasse de café. Le crayon du coroner n'avait pas arrêté de noter et je me doutais qu'il avait besoin d'une halte. Après quelques minutes de pause, je repris mon exposé :
« Puisqu'il était convenu depuis une semaine qu'il devait venir à 14h, nous nous étions dit que si je venais vers midi, ce serait une heure idéale. Si le fiancé venait en avance je serais déjà sur place. La demoiselle devait faire ses bagages, quant à moi, le piano m'occuperait en attendant la venue dudit fiancé.
« Ensuite, comme vous savez, Watson est revenu du village avec vous deux et nous avons mit fin à notre conciliabule. Le reste vous le connaissez. Vous êtes remonté à l'auberge avec Watson et moi-même. Je me suis reposé un peu et pris un petit déjeuner. Comme Watson n'était pas au courant – la jeune fille avait honte de s'être laissée berner par de belles paroles et ne voulait pas que tout le monde l'apprenne – je lui ai dit que je voulais être seul et je suis partit. Il était onze heures et j'étais en avance d'une heure sur l'horaire. Mais j'avais de mauvais pressentiments. Le type était une crapule et si jamais il avait appris la mort du docteur Roylott… et qu'il venait plus tôt…
« Lorsque je suis arrivé, une demi heure plus tard, je n'ai vu personne. Je possédais toujours la clé, alors comme j'étais en avance, je me suis permis d'entrer.
« La jeune fille était au salon, tremblante, tenue en joue par l'autre. Il m'expliqua qu'il l'avait vue descendre du train hier matin et venir chez moi. Il pensait que c'était pour lui… Il était resté à traîner dans les environs. Elle avait eu beau lui jurer que non, que c'était pour le docteur Roylott, il n'en cru pas un mot. Très parano son fiancé.
« Comme le docteur était décédé d'une morsure de serpent, il ne voulait rien entendre : c'était un accident ! Et tout le reste – bouche d'aération, cordon de sonnette… – ce n'était que des délires de jeune fille. Se sachant découvert, il était venu plus tôt pour régler ses comptes. Il en avait profité pour faire main basse sur tous les bijoux de famille et sur l'argent liquide que le docteur gardait dans ses tiroirs – le coffre étant occupé par son serpent – et il m'attendait, confortablement installé dans le sofa. Je ne m'y attendais pas du tout. Encore moins qu'il soit armé ! Pour moi, c'était un voleur de bas étage, pas un meurtrier !
« Si vous aviez entendu les monstruosités qu'il lui a dites ! Il était nerveux. Faisait les cent pas, toujours avec son arme. Pour lui, tout était de ma faute ! J'avais fait une enquête sur son compte et en avais fait part à sa fiancée. Il se doutait qu'après ce genre de révélations elle allait rompre. Il la sentait déjà plus méfiants ces derniers temps. Normal qu'elle était méfiante ! Son comportement avait changé du jour au lendemain ! Mais comme cet homme était imbu de lui-même il n'allait pas le reconnaître ! Le responsable de tout ce gâchis, c'était moi ! Nous étions dans un beau pétrin ! Alors, je risquai le tout pour le tout. Puisque cet homme était vaniteux j'allais le pousser à bout pour qu'il se rapproche un peu plus de moi. Avec un peu de chance, je pourrai le désarmer…
« Je lui ai brossé son portrait en quelques mots : vaniteux et prétentieux mais en fait, c'est un lâche ! Il est obligé de menacer une femme avec une arme ! Qu'il la dépose et nous irons régler ça entre hommes, dans le jardin. Sans arme, juste avec les poings !
« Il est devenu rouge de colère et s'est approché de moi pour me cracher tout son mépris à la figure. Je pratique les arts martiaux – le baritsu et quelques autres – et d'un coup de pied j'ai expédié son arme plus loin. On s'est empoigné, je lui ai donné quelques coups bien sentis. Croyez-moi, ses coups de poing faiblards m'ont fait quelques bleus mais pas autant que les miens. Le voilà par terre. J'y ai été gentiment et retenu mes coups. Je voulais juste le désarmer sans faire de casse pour ensuite l'amener chez le policier. C'était quand même un voleur, son sac remplit le confirmerait, et il nous avait menacé avec une arme.
« Arme justement que je ramasse par terre pour le sommer de me suivre au poste. J'allais demander à la dame d'aller chercher des cordes à l'écurie pour le ligoter quand il se mit à rire. Il sort un autre révolver de sa poche et me met lui aussi en joue tout en m'annonçant que le révolver que j'avais en main n'était pas chargé ! Croyant à une ruse de sa part pour me faire baisser les yeux et ainsi me tuer, je presse la détente et le chien percute dans le vide ! L'arme était vide ! Par contre, celle qu'il avait en main…Le barillet était rempli ! Je voyais les douilles.
« Il avait envie de me descendre mais hésitait. De son point de vue, une balle c'était trop doux. Il m'avoua qu'il aimait faire souffrir et que dernièrement il avait mis des heures pour assassiner deux malheureuses prostituées en novembre de l'année dernière. Qu'il les avait laissé exsangue parce qu'elles lui avaient refilé un tuyau crevé ».
Je refis une pause. Jusque là, je m'en tirais bien. Tout était expliqué et s'emboîtait parfaitement. Même la bagarre au salon ! Pas de trace de sang car j'y avais été mollo.
- De quel meurtre parlait-il ? me demanda le coroner. Vous aviez participé à l'enquête ?
- De loin. Juste aidé ce crétin de Lestrade à casser un code simpliste. Deux lettres en plus ! Un jeu d'enfant !
- Pardon ? fit-il ne suivant pas mes propos.
- Excusez-moi ! Pour casser un code, c'est très simple. Il suffit de connaître l'alphabet utilisé. Dans ce cas ci, le codage des mots était tout simple : deux lettres en plus. Le A devient le C, le B devient D et ainsi de suite. C'était un livre de compte. Mais un faux !
« Percy croyait trouver dedans de quoi faire chanter des gens hauts placés. Mais ce livre là n'existait que dans les rêves de Percy et de ses deux complices. Sans doute un mythe bien entretenu pour que certaines personnes se tiennent à carreau. Mon rôle s'est arrêté là. Lestrade ne me voulait pas dans ses pieds, puisqu'il savait tout ! Mais j'avais discuté avec le légiste. Une vraie boucherie le crime ! Je n'ose même pas vous dire comment il les a fait mourir. Ne trouvant pas de coupable, l'enquête fut classée sans suite.
« Le coupable, je l'avais devant moi ! Cet homme avait torturé et tué ses complices parce qu'il n'avait pas l'intention de rétribuer leur travail et encore moins de partager le bénéfice qu'il espérait retirer des informations du livre de compte, qui plus est se révéla un faux au bout du compte. Il était entré dans une rage folle en le constatant après trois jours de travail laborieux ! Homme vaniteux, con et lâche mais surtout très dangereux ».
- Où avait-il volé le livre ? Et comment savait-il ce qu'il contenait ?
- Il venait du coffre de la propriétaire d'une maison close « chic » : le Blue Lagon. Apparemment, il y a une légende qui prétend que la patronne tient un compte rendu avec le nom de ses clients connus et ce qu'ils aiment comme plaisirs particuliers ! Les deux filles y avaient travaillé avant de prendre leur indépendance. Elles en avaient entendu parler et Percy avait fréquenté ces deux filles. Un homme bien je vous dis… C'est lui qui a forcé la serrure, c'était un spécialiste. Les filles lui avaient juste donné la disposition des lieux et l'endroit où était caché le coffre. Elles avaient du fouiller le bureau en l'absence de la patronne parce que j'ai appris que peu de personne avait accès au bureau. Et ceux et celles qui avaient accès étaient hors de tout soupçon !
- Comment le saviez-vous ?
- Je n'aime pas qu'on fasse appel à moi pour un morceau de l'enquête et puis que l'on me congédie comme un malpropre ! J'ai poussé mon enquête en solo. J'en ai fait part à Lestrade mais il avait déjà classé le dossier sans suite. Mais bon, nous nous éloignons de notre affaire à nous !
- Cette petite digression tombe bien je trouve, me dit-il. Elle nous éclaire sur le genre d'individu horrible qu'était son fiancé ! Je n'ai plus aucuns scrupules d'avoir tiré sur lui ! Nous avons fait une bonne action ! Un criminel de moins dans notre pays ! Mais je vous en prie, monsieur Holmes, poursuivez je vous prie.
Je repris le fil de mes idées et poursuivi mon explication :
« Donc, j'ai une arme vide et lui une remplie. De plus il m'avoue des crimes odieux. Je sais que je n'ai plus affaire à un fiancé éconduit et pétrit d'amertume dans son amour-propre. C'est un assassin !
« Mais il hésite à nous tuer. Il sait que Scotland Yard ne laissera pas l'affaire de ces deux meurtres sans suite. Tout ce qu'il veut, c'est avoir le temps de disparaître et changer d'identité une fois de plus. Pardon, j'ai oublié de vous préciser que son vrai nom est Percy Howard. Sans doute grillé sous cette identité il en a pris une autre.
« Il n'a pas de corde sous la main pour nous ligoter. Alors il nous pousse sous la menace de son arme dans le couloir, en direction de la chambre de mademoiselle Stoner. Il savait que elle et sa sœur s'enfermaient la nuit. Ce qu'il ne savait pas, c'est que la porte ne possède pas de serrure mais un verrou ! On ne sait la fermer que de l'intérieur, pas de l'extérieur ! Alors il a une idée brillante : il sait que le danger ne viendra pas d'Hélène mais de moi ! Il me fait ressortir dans le couloir et la laisse dans sa chambre. Je lui ai crié de mettre le verrou, ce qu'elle fit. La porte claqua et elle tira prestement le verrou. Percy s'en fiche apparemment. C'est moi qu'il veut et pas elle. Il me fait passer dans la chambre du défunt docteur et me demande d'ôter mes vêtements et de les éparpiller dans la pièce, sauf mes chaussures.
« Je vous laisse imaginer ma surprise ! Je me rebiffe et lui demande pourquoi. Pour toute réponse il m'enfonce le canon du pistolet dans le dos. Devant ce genre d'argument on ne peut que s'exécuter ! J'ai donc ôté tous mes vêtements et je les ai lancé un peu partout dans la pièce, sauf mes souliers que j'ai posés à côté de moi. C'est à ce moment là, quand je lui ai fait face, qu'il m'a donné un coup de cravache pour que je sache qui était le maître de nous deux !
« Il s'est saisi de mes souliers et les a placé à côté de ses affaires : la mallette et le sac de toile. Quand ce fut fait, il m'expliqua son idée de génie : je ne pouvais pas le poursuivre dans cette tenue, surtout privé de mes chaussures pour courir. Je devais me tenir appuyé au chambranle de la porte pendant qu'il emprunterait le couloir pour sortir. Pour éviter toute tentative de me rhabiller, il me tiendrait en joue. Une fois sortit du manoir, il savait que je ne me ruerais pas à sa poursuite dans cette tenue indécente et qu'il me faudrait du temps pour m'habiller et que sans chaussures, pas question de courir dans l'allée. Cela lui laissait du temps pour filler. De plus, avec une arme et moi sans…
« A force de se croire plus fort et plus malin que tout le monde, on baisse la garde. Je lui tournais maintenant le dos et Percy n'aurait jamais imaginé que j'allais tenter encore une fois de le désarmer.
« Je lui ai fait un magnifique coup de pied retourné. Ses dents ont cassées net ! Là, je ne me suis pas retenu pour les coups. Il a morflé ! Il en pleurait même ! J'avoue que je me suis déchaîné sur lui… La haine s'était emparée de moi. Son arcade sourcilière, son nez, les dents, son dos, son torse, même un autre endroit que je ne nommerai pas… Je l'ai battu à mort. Son révolver était tombé par terre et je l'ai expédié dans un coin de la pièce. Ensuite, j'ai récupéré mon pantalon et je lui ai tourné le dos quelques secondes.
« Grave erreur ! Je l'entends me demander de lever les mains en l'air. Ça me fait rire ! Il est désarmé et l'arme est à l'autre bout de la pièce. Je me suis retourné pour lui signifier mon mépris et j'ai vu avec effroi qu'il avait une troisième arme. Un arsenal à lui tout seul ! Il m'a expliqué alors que en vidant les tiroirs de la maison il était tombé sur l'arme du docteur Roylott. Hélène ne l'avait sans doute pas vu puisqu'il l'avait tenu en joue pendant qu'il commettait son larcin et il l'avait rangé dans son sac en toile, celui qui était toujours à côté de lui. Il s'est relevé péniblement, son genou était brisé.
« C'est en boitant qu'il a pris le direction de la sortie, avec mes chaussures dans le sac et sa mallette sous le bras. Le révolver toujours en main. Il était chargé ! J'ai donc dû m'appuyer contre le chambranle pour qu'il me surveille pendant sa fuite. Mais dans sa précipitation, il avait oublié son arme à lui ! Toujours là où je l'avais envoyée ! Quand il a claqué la porte, je me suis rué sur l'arme et je suis sortit en courant de la maison. Pieds nu ou pas cela ne me faisait ni chaud ni froid ! Pas le temps de prendre ma chemise ou autre chose. J'avais mon pantalon, c'était bien assez !
« En sortant, j'ai fermé la porte à clé pour ne pas qu'il puisse rentrer s'il rodait toujours dans les parages. J'ai crié à Hélène en passant que je poursuivais Percy et qu'elle reste enfermée dans sa chambre.
« J'ai vérifié qu'il n'avait pas pris l'allée. Rien, aucune trace. Je ne vous ai pas vu par contre. Vous deviez être dans le tournant. Dans l'état dans lequel il se trouvait, il ne pouvait aller bien loin sans un cheval et un attelage. J'ai eu peur qu'il ne m'ait tendu une embuscade. Il devait bien se douter que ce n'était pas une paire de chaussures qui allait m'empêcher de le courser ! J'ai suivi les traces de pas qui menaient au jardin et l'ai surpris alors qu'il voulait se cacher derrière le tas de pierre et le reste, vous l'avez vu ou entendu.
« L'arme du docteur était fort lourde et la gâchette plus dure que sur son arme habituelle. C'est ce qui m'a sauvé et permis de faire feu le premier».
Je n'étais pas peu fier de mon compte rendu ! J'avais réussi à préserver l'intégrité d'Hélène et à expliquer le reste. D'un autre côté, je venais de mentir sur certains points. Au final cela ne changeait pas grand-chose : c'était une crapule et il était mort.
Mais j'avais quand même travestit le vrai déroulement des faits. Je ne connaissais le coroner que depuis ce matin. Il me faisait l'effet d'un homme intègre qui faisait son boulot correctement. Pour preuve son enquête sur le premier meurtre, celui de la sœur aînée. Il n'avait pas bâclé son travail même s'il était passé à côté d'indices importants.
Mais je ne savais pas comment il aurait réagi si je lui avais dit que Percy avait abusé de sa fiancée. Cela l'aurait peut être choqué que le fiancé ait osé faire une chose pareille ou il aurait pensé comme beaucoup d'autre qu'un homme avait le droit de prendre ce qu'une femme lui refusait ou qu'Hélène avait un jour donné à Percy des raisons de penser qu'elle voulait le faire.
Une chose était sûre : si on mettait Watson au courant de ce que Percy avait fait aujourd'hui, c'est vers Hélène qu'irait tout sa sympathie. Il se transformerait en mère poule ! Jamais il ne se permettrait de la juger. Watson était ce qu'il était – d'un indice ou d'un fait il déduisait à côté – mais pour ce genre de comportement nous étions pareils : c'était inadmissible, inacceptable, indéfendable et intolérable !
Le coroner me laissa à mes pensées et relu ses notes.
- Bien, me dit-il. Je vais mettre tout ça au propre et je passerai avec à l'auberge demain matin pour que puissiez signer votre déposition. Aucunes charges ne seront retenues contre vous. De toute façon il a avoué ses crimes aussi devant moi ! On trouvera peut-être des indices là où ce type vivait. Au fait, vous connaissez son adresse ?
- Je pense que mon indicateur ne m'a rien dit pour la bonne et simple raison que je ne lui ai pas demandée. Hélène doit la connaître, je lui demanderai et vous la transmettrai demain.
- Mais s'il a été viré en octobre, comment à t-il payé son loyer ?
- Peut être un bas de laine de côté, fit-je pensif. Ou d'autres vols non avoués…
- Nous verrons bien.
Le coroner n'était pas un imbécile. Il réfléchissait et posait des questions qui pourraient se révéler gênante. C'était le moment de lui faire perdre contenance en lui posant moi-même des questions sur son parcours professionnel.
- Dites-moi monsieur Ferguson, fis-je d'un air songeur. Que fait un coroner de votre trempe dans un coin un peu isolé ? Vous avez les capacités pour postuler dans une grande ville ! Pourquoi vous enterrer dans un trou perdu ? A part si vous aimez le calme de la campagne…
Le coroner rougit un peu et baissa les yeux un peu gêné. Aurais-je mis le doigt sur son petit secret ? S'il était de la jaquette comme je le pensais… Ce n'était pas correct de ma part mais la fin justifie les moyens…
- Oh monsieur Holmes, me répondit-il dépité. Vous n'allez pas me dire que vous prêter le flanc aux rumeurs déplaisantes ? Pas vous !
- Mais de quelles rumeurs parlez vous ? fis-je étonné. Qu'a-t-on colporté sur votre dos pour que vous vous retrouviez ici ?
Il secoua la tête, comme perturbé par la question. Après avoir expiré une bonne fois il m'expliqua :
« Ce que je vais vous dire ne dois pas sortir de cette pièce et ne jamais être répété. Je sais que je peux avoir confiance en vous. Voilà, je suis un homme fort timide avec les femmes… J'ai eu une fiancée il y quelques années. Son père lui avait dit que j'étais un bon parti… Mais la diablesse avait jeté son dévolu sur un autre. Elle ne pouvait pas rompre les fiançailles, son père l'aurait mise dehors sans le sou ! Alors elle lui a dit que j'étais… enfin…
- Que les femmes n'étaient pas votre préférence ? fis-je en terminant sa phrase.
Il hocha la tête de haut en bas pour acquiescer.
- Mais enfin, poursuivis-je, elle avait des preuves pour corroborer son assertion ?
- Avec une certaine somme d'argent, on corrompt n'importe qui, me répondit-il en soupirant. Nous promenions dans le parc, avec ses parents, lorsqu'un homme habillé de manière fort voyante est venu m'accoster. Il leur a dit qu'il était mon mignon et que nous passions du bon temps ensemble avant que je ne me fiance, et que maintenant je le négligeais. Dieu m'est témoin, je ne fréquentais pas ce genre d'individu ! Le mal était fait et le scandale que ça à fait dans la famille de ma fiancée… Ma fiancée a joué les éplorées… Son père a fait en sorte que ce scandale soit noté dans mon dossier. Ma carrière était brisée dans les grandes villes. Il ne me restait que les villages… Mais les rumeurs ne cessent jamais de me suivre. Il n'y a qu'ici que mes collègues ont haussés les épaules en l'entendant. Alors vous comprenez maintenant pourquoi j'ai échoué ici ?
- Il vous suffit de trouver une femme et de l'épouser ! lui dis-je.
- Plus facile à dire qu'à faire ! Je ne sais pas y faire avec elles… Cela fait des années que je me pose moi-même des questions sur mon orientation… Mais rassurez-vous monsieur Holmes, je ne veux pas être inconvenant avec vous ! N'allez pas croire que…
- Pour y arriver, il faudra me tuer… lui répondis-je en rigolant.
Le coroner était bien de la jaquette ! Il devait refouler depuis longtemps son désir d'essayer avec un autre homme.
- J'ai bien l'impression que je resterai seul toute ma vie… pensa-t-il tout haut. Mais au fait monsieur Holmes, si personne ne vous a parlé de mon dossier, comment diable avez-vous fait pour le deviner ? J'ai eu l'impression que quand vous avez commencé à parler de ma carrière vous saviez parfaitement où vous vouliez en venir.
J'étendis mes longues jambes sous la table et lui expliquai :
« La manière dont vous avez regardé mon torse a achevé de me convaincre ! Déjà dans le jardin, j'avais constaté que pour un homme vous étiez trop prévenant vis-à-vis de moi. Mademoiselle Stoner m'avait dit aussi que vous aviez eu la ténacité d'un bouledogue lorsque vous aviez enquêté sur la mort de sa sœur et quand vous êtes venu ce matin, vous avez posé de bonnes questions. Vous êtes intelligent, il vous manque sans doute encore un peu plus de sens de l'observation et de déduction… Que faisait donc un coroner capable dans un village de campagne ? Il fallait une disgrâce ou une envie folle de calme et de quiétude ! Je n'avais pas vraiment pensé à autre chose avant de vous surprendre en train de me mater les muscles. Vous avez rougi en plus ! Pour moi, c'était clair ! Mais rassurez-vous : je n'ai rien vu et rien entendu.
- Merci monsieur Holmes, vous êtes un chic type ! Au fait, nous pourrions regarder ce qu'il transportait dans sa mallette. Il devait y tenir puisque même blessé et boiteux il l'a quand même emmenée. Ça n'a pas du être facile de marcher ainsi : mallette sous le bras, sac dans la main et dans l'autre le révolver.
J'acquiesçai. Le contenu, je le connaissais déjà mais je ne pouvais pas le lui dire ! Il ouvrit la mallette et je m'approchai de lui pour faire semblant de regarder ce qu'elle contenait. Je devais sauver les apparences.
Ferguson jeta un coup d'œil et se retourna subitement pour vomir de la bile dans l'évier. Il avait du comprendre à quoi avait servi cet objet. Moi aussi je jetai un regard sur l'objet du crime. J'avais beau l'avoir déjà vu j'en frissonnai. Rien que de penser dans quel endroit intime des deux prostituées avait été introduite cette chose… Elle était pourvue de lames de rasoir et de petits crochets. Hémorragie interne et douleur garantie ! Quel esprit tordu il fallait pour inventer pareil instrument de torture !
- Monsieur Holmes ! dit le coroner entre deux hoquets. Cette chose est immonde ! Il y a encore du sang séché dessus ! C'est l'arme du crime vous croyez ?
- Sans aucun doute ! Au vu du rapport du légiste, c'est avec cet objet qu'il a effectué les lésions internes. Elles se sont vidées de leur sang… ça va mieux ?
- Je crois que ça ira, fit-il en vidant de l'eau dans l'évier pour le rincer. Je l'emmène, c'est une pièce à conviction importante.
- C'est vous le coroner !
- Merci. Dites moi monsieur Holmes, ne devrions-nous pas aller nous enquérir de mademoiselle Stoner ? La pauvre est toute seule… On devrait aller voir peut-être…
- Monsieur Ferguson, lui répondis-je, je pense que je vais régler cette histoire là tout seul. Les femmes sont assez susceptibles… Je crois qu'elle n'a pas envie que tout le monde soit au courant de sa mésaventure… N'oubliez pas que ces derniers jours ont été éprouvants pour elle. Son beau-père essaye de la tuer, ensuite c'est son fiancé qui n'est pas celui qu'il dit être ! Parce que cet homme, non seulement allait au bordel mais en plus, il a assassiné deux femmes ! Elle a été fiancée à un assassin ! Cette journée aurait pu mal se terminer. Alors je vais m'occuper de ce problème moi-même. Elle a confiance en moi. Je saurai trouver les mots qu'il faut. Ça mettra le temps qu'il faudra. Dites-moi, le corps, vous comptez le laisser là ? Je ne voudrais pas qu'elle le voie en entrant dans la cuisine…
- Si on trouve une nappe ou un drap, on pourra le recouvrir avec ?
Nous cherchâmes quelques minutes et pour finir, nous trouvâmes notre bonheur dans le buffet du salon. Le cadavre fut recouvert mais laissé au même endroit.
L'église sonna alors les treize heures. Le coroner prit congé et partit récupérer son cheval. Pour moi, le plus dur était à faire.
