Une très bonne année à tou(te)s ! Live long and... happy.

Ce chapitre m'a complètement échappé. Kirk est parti dans des considérations personnelles que je n'avais absolument pas prévues et qui retardent le passage que je meurs d'envie d'écrire depuis que j'ai commencé cette fic, mais bon, l'un dans l'autre, s'il avait envie de s'exprimer, hein...

Pour ne pas vous pourrir davantage l'introduction, je vous mets des notes de bas de page conséquentes. Sorry not sorry.


Chapitre 6 : Suave mari magno*

Comme Kirk se plaisait à le dire, il n'y a pas de petites victoires. La nuit se déroula sans incident majeur. Spock s'endormit presque instantanément, non pas comme à son habitude, allongé sur le dos, les bras le long du corps, mais à demi assis contre le tronc de l'arbre, les deux mains croisées sur le ventre, la tête légèrement inclinée vers la droite, dans une position plus humaine que jamais. Jim, qui redoutait irrationnellement la tombée du jour, mit plus de temps à trouver le sommeil. Le Vulcain fut réveillé à plusieurs reprises par les quintes d'une toux rauque et encombrée, mais il se rendormait presque aussitôt, frissonnant dans son sommeil. Vers le milieu de la nuit, Kirk enveloppa son ami de la couverture enfin sèche qu'il avait dérobée aux Gentacrozes et constata, non sans soulagement, que les tremblements qui couraient le long de son corps s'estompèrent alors considérablement. Il sombra alors lui-même dans un sommeil agité, une main posée sur l'avant-bras de Spock, afin d'être immédiatement réveillé en cas de problème.

Son repos fut troublé de rêves insolites. Dans le dernier, il se trouvait en face de Trelane**, qui pavanait dans son costume ridicule, au beau milieu de son salon napoléonien, un revolver à la main.

- Voyons, capitaine, une petite expérience, rien que pour moi ?

Kirk essayait de secouer négativement la tête, mais, paralysé par cette impuissance qui vous ligote dans les songes, il ne pouvait ni bouger ni parler. Le sourire de Trelane s'accentuait tandis qu'il mettait de force l'arme dans la main de son « invité ». A ce moment, Jim remarquait que Kymnji, la jeune Gentacroze qu'il avait menacée, avait été ligotée à une chaise à trois mètres de lui et le regardait avec terreur.

- Si vous souhaitez que votre ami survive, vous n'avez qu'à leur loger une balle entre les deux yeux, susurrait le prétendu « dieu » à l'oreille du capitaine. Il s'agit de la seule solution pour lui venir en aide.

A l'autre bout de la pièce, allongé sur une sorte de sofa devant la cheminée de marbre, Spock gisait, pâle, les yeux clos. Sans réfléchir, Jim arma le pistolet, tendit le bras, visa…

… Il fut réveillé en sursaut par le bruit du coup de feu qu'il venait de tirer. Pendant un instant, il se demanda où il se trouvait, et pourquoi il ne reconnaissait pas autour de lui l'épouvantable décor surchargé de la demeure de Trelane. Il était assis sur le sol, adossé à un arbre gigantesque, la main droite serrant convulsivement le bras de Spock, et au-dessus de sa tête il pouvait distinctement percevoir le crépitement de la pluie sur les feuilles. Un éclair zébra le ciel et un nouveau coup de tonnerre ébranla le sol.

Kirk referma les yeux et essaya de se calmer. Son cœur battait la chamade. Le rêve avait été extrêmement réaliste et pendant un instant, il avait été persuadé qu'il avait abattu de sang-froid une adolescente de seize ans à peine. Le cœur au bord des lèvres, il ne put s'empêcher de se demander ce qu'il aurait fait dans la réalité, si une alternative pareille lui était échue : la vie de Spock contre celle d'une jeune fille. Etait-il réellement capable de sacrifier une existence pour sauver son meilleur ami ?

Ce genre d'interrogation stérile ne le mènerait nulle part, il le savait bien, mais il ne pouvait s'empêcher d'y revenir avec une sorte de fascination morbide. Il savait qu'il tuerait sans une seconde d'hésitation quiconque menacerait la vie de ses proches (et Spock était le premier sur cette liste), ou son vaisseau. Mais assassiner froidement une adolescente, même hostile, incapable de se défendre, pour un échange somme toute douteux (car il ne pouvait y avoir aucune logique entre la santé de Spock et la mort de Kymnji) ? Le jeu n'en valait évidemment pas la chandelle. Il n'arrivait cependant pas à répondre catégoriquement « non », ce qui le glaçait d'effroi.

Quelques gouttes d'eau fraîche envoyées par le vent vinrent mouiller son visage et le sortirent de l'état de paralysie dans lequel l'avait plongé son cauchemar. Bien qu'ils fussent pour l'instant à l'abri, il ne faudrait pas longtemps à la pluie pour détremper le sol sur lequel ils étaient assis. Jim tourna la tête vers le Vulcain qui, les yeux ouverts et fixes, semblait plongé dans une profonde rêverie.

- Le bruit de la pluie m'a longtemps paru… exotique, murmura Spock avec un demi-sourire.

Kirk, qui ne s'attendait pas à entendre la voix du Vulcain, sursauta. Spock ne le remarqua pas, pas plus qu'il n'avait remarqué la détresse de Jim durant son cauchemar.

- Plus jeune, reprit-il doucement, lorsque j'essayais de m'imaginer la Terre, je me la représentais toujours voilée par un rideau de pluie. Une promesse d'eau, de fraîcheur, de poésie. Une oasis permanente qui me faisait rêver au cœur même du désert. La pluie était pour moi un horizon lointain, cet ailleurs que je n'étais pas certain de connaître un jour. Rien que pour cela, je ne regrette pas d'avoir quitté Vulcain. Et je n'avais anticipé ni le bruit des gouttes sur les feuilles, ni l'odeur de la terre mouillée. La pluie a quelque chose de… magique.

Kirk resta silencieux après cette tirade inattendue, incapable de déterminer s'il se sentait davantage touché par l'émotion qu'il sentait percer dans la voix de Spock à la mention de ses rêveries d'enfance, ou inquiet parce que ce genre d'expansion était si peu habituel pour lui qu'il ne pouvait s'agir que d'un effet de la fièvre.

- Mes boucliers sont en place, ajouta le premier officier en réponse aux interrogations muettes de son ami. Probablement plus poreux qu'à l'ordinaire, ce qui explique que certaines de mes émotions… passent de l'autre côté.

Jim acquiesça. Un moment s'écoula dans un silence confortable, uniquement troublé par la sarabande des gouttes au-dessus de leur tête.

- Lorsque j'étais enfant, dit à son tour le capitaine, mon frère et moi nous réfugiions souvent au fond du jardin, dans la cabane que nous avions fabriquée avec mon père sous les branches d'un vieux châtaigner. Nous y avions établi notre quartier général et nous adorions y passer du temps lorsqu'il pleuvait. Allongés sur le sol, sous une couverture généreusement prêtée par ma mère, nous lisions des romans d'aventure en grignotant des biscuits. De temps à autre, nous écoutions le bruit de l'eau qui ruisselait sur les feuilles et nous nous sentions plus que jamais à l'abri, en sécurité dans notre refuge.

Il y avait quelque chose de surréaliste dans le fait de parler avec Spock de leurs souvenirs d'enfance, comme s'ils n'étaient pas à ce moment même dans une situation sinon critique, pour le moins précaire, comme s'ils étaient assis dans le petit jardin de la maison qui leur avait été prêtée chez les Gentacrozes, à respirer le parfum mouillé des fleurs en attendant le lever du soleil.

- Suave mari magno, conclut le Vulcain avec un léger sourire. Cependant, aussi agréable que soit le bruit de la pluie lorsque nous sommes nous-mêmes au sec et au chaud, pour l'heure, ce n'est pas exactement notre cas.

Il désigna du menton les flaques de boue qui s'agrandissaient d'instant en instant à quelques pas des racines qu'ils avaient la veille choisies pour abri provisoire. Jim scruta le visage de son ami pendant quelques instants, espérant y lire quelque preuve tangible de l'amélioration de son état qui leur permettrait de trouver un refuge plus sûr, mais seuls la fièvre et l'épuisement étaient clairement visibles sur les traits tirés du Vulcain.

- Nous ne pouvons pas rester là, finit-il par dire d'un ton peu assuré. Vous sentez-vous capable de marcher ?

Spock se redressa péniblement et repoussa la couverture comme à regret.

- Il le faudra bien, répondit-il, incapable de réprimer un tremblement.

Et comme Kirk continuait de le fixer, inquiet et portant comme toujours son cœur en bandoulière, il se reprit et ajouta fermement :

- Jim, la situation n'est pas optimale, mais vous ne pouvez pas la changer, je ne peux pas la changer, et tergiverser davantage ne nous serait d'aucune utilité.

Le capitaine traduisit immédiatement cette phrase, débitée d'un ton monocorde, par un « je ne suis pas à l'aise avec votre inquiétude et suis incapable de la gérer en ce moment ». Sachant que tout ce qui lui passait par la tête était bien trop ouvertement émotionnel, il s'astreignit au silence et se contenta de se lever et de tendre la main au Vulcain pour l'aider. Il ne voulait pas ajouter à l'évident inconfort physique de son ami le poids de sa propre détresse.

L'orage s'était éloigné et l'on n'entendait plus que faiblement, dans le lointain, ses derniers échos. Le murmure de la rivière était recouvert par les arpèges qu'égrenaient les gouttes à la surface de l'eau. La pluie tombait dru, mais le couvert des arbres offrait aux deux hommes une protection non négligeable – le gîte et le couvert, songea Kirk en étendant le bras pour cueillir un fruit sur un arbre voisin. Spock refusa obstinément d'en avaler la moindre bouchée, et même le peu d'eau qu'il finit par accepter de boire, sur les objurgations du capitaine, ressortit presque aussitôt dans un haut-le-cœur irrépressible.

Ils marchaient lentement, ralentis par leurs vêtements trempés et les fréquentes pauses nécessaires au Vulcain pour reprendre haleine après chaque accès de toux. Par moments, Spock pressait le pas, comme si le poison ou le virus qui le rongeait lui laissait un éphémère répit, puis une nouvelle nausée le forçait à s'arrêter, ou bien il se passait la main sur le front et clignait des yeux, comme assailli par une soudaine vision connue de lui seul. Lorsque Kirk lui demanda ce qui se passait, il murmura – ce qui n'avait rien de rassurant – qu'il avait cru « apercevoir des dunes ».

Jim n'ayant pas, comme son ami, un sens inné du temps qui passait, il n'avait aucune idée de celui qui s'était écoulé lorsqu'ils arrivèrent au sommet d'une pente raide qui descendait vers une vallée encaissée. Des heures, lui semblait-il, mais la vérité était qu'il n'en savait rien. Un rideau de pluie empêchait de discerner nettement ce qui se trouvait en contrebas, noyé dans les brumes. Etait-ce son imagination qui lui faisait entrevoir le sommet de toits de chaume au milieu des arbres multicolores ? Pendant tout leur trajet, il avait été obnubilé par ce village pour lequel il priait il ne savait quel dieu bienveillant. Dix années de ma vie pour de l'aide, ne cessait-il de se répéter, le cœur étreint par une angoisse sans nom.

Il jeta un coup d'œil en bas de la colline sur laquelle ils se trouvaient. La pente était très escarpée, et l'eau avait rendu la roche particulièrement glissante. Cependant, que pouvaient-ils faire ? Rebrousser chemin ? Rester là ? Ils devaient sans cesse aller de l'avant, sans savoir ce qui les attendait dans l'épais brouillard bleuâtre de la vallée, avec le risque de déraper et de tomber. Une belle métaphore de la vie, quoique peu optimiste. Jim se rendit alors compte que, dans cette descente vers l'inconnu qu'il avait choisie des années auparavant en acceptant le commandement de l'Enterprise, Spock avait été son balancier. Il l'avait empêché de glisser plus souvent qu'à son tour, et, lorsqu'il était tombé, le premier officier était à son tour descendu le chercher sans l'ombre d'une hésitation. Maintenant que les rôles étaient inversés, il n'était pas certain de pouvoir lui rendre la pareille.

Ils descendirent centimètre par centimètre, avec une prudence excessive qui ne les empêcha pas de déraper à plusieurs reprises sur la roche humide recouverte d'une mousse brunâtre qui ressemblait à du goémon (rien de mieux pour se casser la figure, le capitaine en avait fait l'expérience à maintes reprises lorsque, plus jeune, pendant les vacances, il partait à l'assaut des rocs, à marée basse, avec son frère). Lorsqu'ils arrivèrent enfin en bas, les mains écorchées mais en un seul morceau, Kirk était épuisé. A côté de lui, Spock, pâle et grelottant, posa sans rien dire une main sur son épaule, dans une demande muette de soutien indiquant qu'il était au bout de ses forces. Jim passa son bras autour de la taille du Vulcain, et tous deux continuèrent à suivre la rivière, qui coulait joyeusement, insouciante, entre les pierres.

Ils faillirent se heurter au mur de la première maison tant la brume qui les enveloppait était épaisse. Jim laissa échapper un cri de triomphe. Il n'avait pas rêvé : le village se dressait bien là, au bord de l'eau – et s'il y avait un village, il y aurait un médecin, un guérisseur, un sorcier, ou bien la possibilité de contacter Bones, d'envoyer un message de détresse…

Cependant, après quelques pas au milieu des maisons muettes et mornes, il se rendit compte que quelque chose clochait : pas de lumière aux fenêtres, pas un animal dans les rues désertes, un silence de mort. Kirk frappa à une première porte, puis à une deuxième, sans succès. A la troisième, il appela. Personne ne lui répondit. Alors, en désespoir de cause, il posa sa main sur une des poignées de bois taillé en forme de bec d'oiseau et ouvrit une porte.

L'intérieur de la demeure était sec et propre, mais totalement vide. Seule une grande armoire, probablement trop lourde pour être emportée, prenait la poussière dans un coin de la pièce. Rien n'indiquait que les habitants aient fui suite à une catastrophe quelconque on aurait plutôt dit qu'ils avaient méthodiquement rassemblé leurs affaires et qu'ils étaient partis vivre ailleurs sans rien laisser derrière eux.

- Le rapport de Starfleet stipulait que les trois peuples de Sindaliak, et particulièrement les Obturi, avaient tendance depuis deux décennies environ à se regrouper en plus larges foyers de population, pour compenser la chute démographique dont ils ont conscience, fit remarquer le Vulcain.

- De ce fait, ils délaissent les villages au profit de la capitale, compléta Jim, qui avait lu le même rapport avant de descendre sur la planète. Nous avons du moins un abri plus sûr qu'un arbre, ajouta-t-il hâtivement avec un enthousiasme un peu forcé. Avec un peu de chance, les villageois auront laissé derrière eux quelque chose d'utile.

Spock le regarda avec une suspicion qui indiquait qu'il avait un peu trop forcé sur l'optimisme. La vérité était qu'il se sentait oppressé par un sentiment qu'il ne parvenait pas à identifier, mais qui menaçait de l'étouffer à chaque instant. Personne ne leur viendrait en aide. Détournant la tête, il tira de sous son pyjama détrempé la couverture qu'il avait enveloppée de son mieux dans le sac de cuir déchiré des Gentacrozes. Elle était presque entièrement sèche.

Il n'y a pas de petites victoires, se répéta-t-il en serrant les dents.

- Restez ici à l'abri et reposez-vous pendant que j'explore un peu les environs, déclara-t-il d'un ton beaucoup plus neutre que précédemment en tendant la couverture au Vulcain, et comme ce dernier s'apprêtait à protester, il ajouta : C'est un ordre, Spock.

Puis, sur un sourire qui se voulait rassurant, il sortit en quête de vêtements chauds, de médicaments, de nourriture, de n'importe quoi qui pût les aider.

Il ne se leurrait pas : il s'agissait ni plus ni moins d'une fuite. S'il était parfaitement capable d'affronter un danger bien réel, palpable, comme un vaisseau klingon, un meurtrier dissimulé à bord de l'Enterprise, une forme de vie hostile, il se sentait profondément mal à l'aise face à un événement qui requérait davantage d'attente que d'action. Lorsqu'il ne pouvait pas faire quelque chose pour améliorer la situation, son esprit se mettait généralement à tourner en boucle, le happant au passage dans un cercle vicieux de pensées négatives et oppressantes.***

C'était un sujet dont il avait déjà parlé avec Bones, dont il admirait la capacité à passer des heures au chevet d'un patient, tout en sachant qu'il ne pouvait concrètement pas agir pour lui venir en aide. Son ami était l'impatience personnifiée, mais dès lors qu'il basculait en mode médecin, il savait toujours quels mots employer, quel geste faire – ou ne pas faire –, les moments où il fallait se taire, ceux où il fallait écouter. A aucun moment il ne semblait embarrassé ni mal à l'aise, même lorsqu'il n'avait rien d'autre à faire que d'être là, et s'il lui arrivait de se décourager, il ne le laissait pas paraître devant son patient.

A y bien réfléchir, se dit Kirk en pénétrant dans une maison voisine de celle où il avait laissé Spock, le Vulcain lui-même était beaucoup plus doué que son capitaine dans ce domaine. Des souvenirs affluaient à la conscience de Jim : Bones, torturé par les Vians, et Spock assis à côté de lui, le soutenant dans un geste parfaitement non-vulcain. Pendant que Kirk, éperdu d'horreur et paralysé par l'impuissance, n'avait rien trouvé de mieux à faire que d'exprimer bruyamment son déni, le premier officier avait offert au médecin tout le réconfort qu'il était capable de dispenser. McCoy avait même dit que Spock « savait s'y prendre », c'est dire.

Des exemples de ce type, dans un sens ou dans l'autre, il en avait des dizaines. Rien d'étonnant à ce qu'aujourd'hui, confronté à une situation contre laquelle il ne pouvait pas lutter, il s'empresse de filer au lieu de rester auprès de son ami. Il s'était jusqu'ici assez habilement voilé la face, arguant intérieurement que Spock, en tant que Vulcain, n'avait pas besoin de son réconfort. Mais jamais le premier officier n'avait repoussé la sollicitude de McCoy lorsque ce dernier la lui avait offerte dans les moments critiques. Bien sûr, ces deux-là se querellaient sans arrêt, et Spock fuyait l'infirmerie dès qu'il le pouvait, mais il avait le souvenir de nuits passées à veiller le Vulcain inconscient – et si Jim était bien souvent resté avec Bones, soulagé par sa simple présence, il savait qu'il ne l'aurait jamais fait seul.

Cela faisait-il de lui un lâche ? Il devait avouer que ce genre de situations lui rappelait par trop Tarsus – mais Tarsus appartenait au passé – un traumatisme d'enfance qu'il avait réussi à surmonter depuis longtemps. Il n'avait même pas cette excuse pour justifier son comportement. L'ironie de la situation le fit rire amèrement : autrefois, il n'avait pas hésité à voler l'Enterprise, à bafouer les règles les plus élémentaires de Starfleet, à détruire son propre vaisseau, à risquer sa vie pour sauver le katra de son ami et à présent, il serait incapable de le regarder dans les yeux et de lui offrir son soutien lorsqu'il était simplement malade ?

Tandis qu'il ruminait ces pensées peu réjouissantes, il avait fait le tour du village : vingt-trois maisons, toutes plus vides les unes que les autres. Il avait déniché une marmite sale, trois chiffons, un peigne cassé, un pull troué, de la viande séchée probablement immangeable, un livre mangé par les vers, une pelle et un arrosoir. Quelle récolte exceptionnelle ! Fort de ces trésors, il revint à la demeure où il avait laissé le Vulcain, qu'il trouva adossé contre un mur, à côté de l'immense cheminée vide, les yeux clos, frissonnant et respirant avec difficulté.

- J'ai fait toutes les maisons du village et je vous ai trouvé un pull trop petit, annonça-t-il sans bien savoir lui-même s'il exprimait sa frustration ou s'il faisait une tentative d'humour.

Spock leva vers Jim des yeux brillants de fièvre et lui offrit ce demi-sourire qui n'appartenait qu'à lui.

- Et pour vous ?

Kirk tendit le vêtement à son ami avec un haussement d'épaules.

- Franchement, je crois que de nous deux, c'est vous qui en avez le plus besoin.

Le Vulcain ne protesta pas davantage, mais doigts tremblaient et il avait du mal à enfiler les manches. Jim s'agenouilla à côté de lui et l'aida du mieux qu'il put. Il effleura sans le faire exprès la main de son ami et grinça des dents en la trouvant aussi chaude que la sienne.

- Je perds la partie, déclara Spock calmement. Je suis désolé, Jim. Je sais à quel point ce genre de situation vous est pénible.

- Vous êtes désolé ? Spock, c'est moi qui…

Une simple pression des doigts sur sa main le fit efficacement taire. Il avala péniblement sa salive.

- Et si vous alliez explorer cette maison ? suggéra le Vulcain en désignant du menton une porte au fond de la pièce. La dernière est peut-être la bonne.

Jim serra à son tour la main de son ami et se releva sans dire un mot, puis se dirigea sans y croire vers la porte entrebâillée qui ouvrirait probablement sur une nouvelle pièce vide. Il était reconnaissant à Spock de lui avoir épargné des explications inutilement embarrassantes, de lui avoir fourni – sans mauvais jeu de mots – une porte de sortie au moment où il s'apprêtait à faire son autocritique. Nul besoin d'expliquer au Vulcain le malaise qu'il éprouvait, l'impatience, la frustration, l'angoisse : Spock le connaissait par cœur, y compris dans les aspects les plus incompréhensiblement humains de sa personnalité.

Il s'arrêta net en voyant les piles de bois sec entreposées dans la petite remise.

- Spock, je pense que nous pouvons bénir la famille qui vivait ici et qui a prévu des réserves pour l'hiver, déclara le capitaine en saisissant à pleines mains une énorme bûche.

Il n'y a pas de petites victoires.

Quelques minutes plus tard, grâce aux champignons ignifères que Jim avait conservés dans la poche de son pyjama, à côté de la bouteille d'alcool de Prickt arrachée aux Gentacrozes, un feu ronflait dans l'âtre, tandis qu'à l'extérieur, le vent hurlait et que des rafales de pluie venaient se jeter violemment contre la fenêtre.

- Suave mari magno, murmura le Vulcain en fermant les yeux.


* "Suave mari magno" est le début du De natura rerum (De la nature des choses) de Lucrèce, un auteur latin que j'adore (oui, je fais partie de ces gens suffisamment tarés pour aimer le latin...) et qui, à mon avis, aurait plu à Spock parce que tout ce qu'il dit est extrêmement logique. L'expression "suave mari magno" désigne une situation dans laquelle quelqu'un ou un groupe de personnes en sécurité regarde les éléments extérieurs se déchaîner sur le monde. Je m'arrête là, promis.

** Voir "The Squire of Gothos" : Trelane est un dieu-enfant qui s'éclate en kidnappant les membres de l'équipage dans une réalité XIXème siècle qu'il a créée sur sa planète toute pourrie.

*** Une explication s'impose. Quand j'ai écrit "L'autre moitié", dans l'univers du reboot, j'ai éloigné Kirk en lui donnant une phobie de la maladie due à son séjour traumatique sur Tarsus. A cette époque, je ne connaissais pas très bien le canon, et je voulais juste insister sur la relation McCoy-Spock, sans forcément me soucier de la cohérence psychologique du personnage par rapport à ce que l'on savait de lui. Mais en écrivant ce chapitre, j'ai réalisé que cette incapacité relative de Kirk à montrer sa sollicitude aux autres est en réalité complètement canon dans TOS. A chaque fois que Spock ou McCoy est blessé ou malade (ce qui leur arrive, en fait, plus souvent qu'à Kirk : peut-être parce que c'est le héros de l'histoire et qu'il doit être invulnérable ?), Jim reste en retrait ou se jette dans l'action (avec raison, généralement : le vaisseau est en danger, il y a des choses concrètes à faire...). C'est généralement McCoy qui s'occupe de Spock (logique, après tout, c'est le médecin, mais c'est aussi lui qui le "réconforte", par exemple dans "Amok time" quand Spock vient le voir à l'infirmerie sur l'ordre de Kirk, ou bien dans "Plato's stepchildren" quand Parmen le force à rire / pleurer, ou encore dans "Operation: annihilate!" avec les crèpes-méduses péteuses, et j'en passe) OU, plus étonnant, Spock qui s'occupe de McCoy de façon vraiment très "humaine", alors que Kirk reste davantage en retrait, comme dans "The empath" (pendant que Spock s'occupe de McCoy, Kirk ne fait strictement rien) ou même "For the world is hollow" (sans vouloir dénigrer Kirk, quand il apprend que Bones est atteint de xénopolycythémie, les deux seules choses qu'il fait, c'est exactement ce que McCoy lui a demandé de ne pas faire : demander un remplaçant et en parler à Spock ; et quand il l'apprend à Spock, c'est ce dernier qui a un geste de réconfort, alors que Kirk recule dès que McCoy se réveille). Dans "A private little war", quand Spock est blessé au tout début, Kirk est très anxieux, puis il décide de descendre sur la planète, comme s'il ne supportait pas d'attendre, d'être dans l'inaction pendant que son ami est entre la vie et la mort. Je pourrais donner d'autres exemples, mais ceux-ci m'ont semblé les plus révélateurs. Je ne pense donc pas que le personnage soit complètement OOC ici (mais évidemment, vous êtes parfaitement libres d'avoir un autre avis sur la question ! :-D).