Les jours sont passés, lentement, douloureusement, et je n'ai plus parlé à Ichigo.

Le lendemain de notre dispute, j'ai attendu derrière ma fenêtre, prêt à sauter s'il avait besoin d'aide, mais les voix qui me sont parvenus m'ont hérissé le poil Ishida était déjà là, en train de procurer ses services à mon enfoiré de voisin. Comme promis, il vient tous les jours et se charge de Kurosaki le sourire aux lèvres, ponctuel et agréable comme il l'est toujours ça me dégoûte.

Une semaine sans se parler, sans se regarder, c'est plus long que ce que je pensais. J'ai l'impression d'être revenu à la case départ, quand je dépérissais dans mon coin, rongé par la rage et l'amertume. Sauf qu'au fil des jours, je deviens de plus en plus las las d'être ignoré, las de m'accrocher à un espoir qui n'existe plus. J'ai envie de passer à autre chose.

En cours, je reçois un sms de Renji : il me propose de passer l'après-midi ensemble, ce que j'accepte avec joie puisqu'il n'y a pas cours, ça va me changer un peu les idées.

Nous nous retrouvons donc vers 14h au coin de la rue qui borde la gare. Il est de bonne humeur, et encore une fois, c'est communicatif : le sourire me revient aux lèvres. D'un commun accord nous décidons d'aller chez moi, jouer aux jeux vidéo à part se battre, c'est ce qu'on faisait le plus ensemble petits. D'un pas tranquille nous traversons donc la ville. Renji parle beaucoup, meuble mes silences, ce qui m'arrange bien puisque je me concentre à l'écouter, à regarder droit devant moi et à ne surtout pas lancer des petits coups d'œil à droite et à gauche dans l'espoir d'apercevoir une touffe orange à l'horizon.

Grâce à lui le trajet se passe bien et petit à petit, j'arrête de penser à Ichi', sincèrement heureux d'avoir retrouvé mon ami. Arrivés, nous croisons ma mère dans l'allée et contrairement à son habituelle réserve, je la vois s'émerveillée devant le rouge pendant au moins dix minutes, s'étonnant de son apparence tellement éloignée du souvenir qu'elle en avait, demandant de ses nouvelles et de celles de ses parents, parlant de tout et de rien (surtout de rien), finissant sur un ô combien je dois être heureux de le voir revenir dans ma vie après tant d'années de séparation, surtout qu'en ce moment, ce n'est pas la grande joie pour moi, se permet-elle d'ajouter. Non mais sérieux ? Est-ce que je lui ai demandé de raconter ma vie à ma place ? Agacé et impatient de jouer, j'attrape le poignet de Renji et le tire sur quelques mètres, mettant ainsi fin à la conversation et initiant le mouvement vers ma chambre.

« _ Voici donc l'antre de la bête ? Tu es plutôt sobre niveau déco' dis-moi.

_ Tu aurais préféré y trouver un capharnaüm sans nom ? Pour une fois que je range à peu près ma chambre !

_ C'est vrai ! Au fait, tu remercieras ta mère pour cet accueil chaleureux. Je ne pensais sérieusement pas qu'elle serait aussi enthousiaste à l'idée de me revoir !

_ Aaaah je ne pensais pas non plus. J'ai cru que vous en finiriez jamais de parler. Et ne fais pas attention à ce qu'elle a dit me concernant.

_ Bien, mais tu es sûr que ça va ?

_ T'inquiète pas pour moi Renji, ça ira bien mieux quand je t'aurais mis la raclée que tu mérites ! »

Par sympathie, il ne pose pas plus de question et nous commençons à jouer, optant pour un traditionnel jeu de combat, histoire de s'échauffer. L'après-midi passe paisiblement, je le bats avec difficulté, mais je le bats quand même, ce qui le fait rager à chaque fois, pour mon plus grand plaisir. Que c'est bon de rire franchement de nouveau !

Nous enchaînons les jeux, alternant rivalité et coopération, et les heures défiles sans que nous n'y prenions garde. Vers 21h, les yeux piquants et le ventre gargouillant, nous nous arrêtons enfin de jouer, satisfaits de notre aprèm' et nous étalons sur mon lit.

« _ Putain Grimm', ça fait longtemps que je n'avais pas passé un aprèm' comme ça ! Avec le bando je n'ai plus une minute à moi ces derniers temps !

_ C'est vrai que tu es un élève officiel maintenant. Ça fait combien de temps d'ailleurs ?

_ 2 ans maintenant. C'est arrivé après la mort de mon père. Je pétais un câble, j'avais besoin de me canaliser, et à une sorte de forum d'arts martiaux, j'ai rencontré Byakuya … du moins Kuchiki-sensei. Il m'a convaincu de l'intérêt de cet art et après avoir passé quelques épreuves, j'ai été accepté d'abord comme élève ''normal'' en gros, puis comme élève attitré de Kuchiki Byakuya.

_Eh bien, sacré parcours. Je suis désolé pour ton père, si j'avais su, j'aurais peut-être pu t'aider … Désolé.

_ Pas de soucis, nous nous étions déjà perdu de vue de toute façon et puis dans ces moment-là, je ne sais pas si qui que ce soit peut faire quoi que ce soit … Enfin bref, te fais pas de bile, tout va très bien maintenant.

_ D'accord.

Au fait, en voulant tout à fait être indiscret, c'est quoi cette relation que t'entretiens avec Kuchiki exactement ?

_ … »

Curieux de son absence de réponse, je tourne la tête vers lui et le vois, rouge comme une pivoine, ne sachant plus trop où regarder. Qu'il est mignon comme ça, un grand gaillard d'1,85m, tout en muscle qui réagit comme une pucelle effarouchée à qui on viendrait de montrer le loup …

« _ Tu l'aimes. N'est-ce pas ?

_ Eh bien … tu vois … c'est compliqué. Je … je ne sais pas vraiment si je l'aime. Je suis très attiré par lui mais quant à être clair sur les sentiments que je ressens …

_ Et lui ?

_ Eh bien … Il m'aime. Du moins c'est ce qu'il ne cesse de me montrer ces derniers temps. Nous avons commencé à nous rapprocher il y a quelques mois. Je l'admire tellement que je ne peux qu'être attiré. Et puis sérieux, t'as vu son corps ?! Ce type est à se damner !

_ Mais ?

_ Mais … je ne sais pas. Un soir, après un entrainement éreintant, on s'est retrouvé que tous les deux dans le dojo et alors que je l'observais du coin de l'œil, comme d'habitude, j'ai surpris un regard … tendre … C'était hyper bizarre, c'est comme si pour moi ''tendre'' et ''Kuchiki'' était deux mots incompatibles. Du coup je n'ai pas fait attention plus que ça mais les jours suivant j'ai vu la même chose plusieurs fois. Je ne comprends pas trop ces choses-là, mais … j'avais l'impression qu'il ne me regardait plus avec les yeux d'un maître, mais plutôt avec un regard … différent. Et le pire dans tout ça, c'est que j'ai aimé. J'ai aimé tous ces regards qu'il m'a lancés et je me suis même surpris à les attendre.

… Et puis sans que je m'y attende, on a franchi le cap, on est allé jusqu'au bout. … C'était génial, incroyable. Mais j'avais l'impression que les choses s'étaient passées trop vite et quand il a vu ma réticence le lendemain, on a parlé. Il m'a confié ses sentiments, apparemment présents depuis pas mal de temps et même s'il n'était clairement pas à l'aise avec ce genre de situation, il est allé jusqu'au bout, finissant par m'expliquer que si je le rejetais, ce qui m'étais bien évidemment autorisé, il souffrirait trop de continuer à m'enseigner et me confierait donc à un autre maître.

Je n'ai pas su quoi dire … je ne veux pas le perdre mais je ne suis pas encore à 100% sûr de mes sentiments, et je ne prendrais pas le risque de lui dire oui pour finalement casser tous ses espoirs.

Ça fait deux semaines déjà que la situation est en suspens et il m'a demandé une réponse pour le jour de ton combat.

… Grimm', qu'est-ce que je dois faire ?

_ Tu me demandes ça à moi qui stagne dans un amour à sens unique depuis presque 5 ans ? Tu t'adresses à la mauvaise personne mon gars !

Mais de ce que j'ai compris, tu tiens à lui, t'as juste peur du point de non-retour. T'as déjà eu des aventures avant lui ?

_ Une fille, pendant deux mois, avec qui ça s'est très mal passé. Mais je ne pensais pas pouvoir être un jour attiré vers un homme, encore moins plus âgé que moi …

_ Mouais, donc ce genre de situation est relativement nouveau pour toi. Ecoute, si j'étais toi, je foncerais. Réfléchis encore pendant une semaine mais ne laisse pas passer une chance comme ça. Il vaut mieux que tu te lances avec un doute plutôt que ne rien faire et le regretter. »

Il me sourit, reconnaissant.

Après avoir échangé quelques banalités en plus, nous nous levons et Renji rassemble ses affaires, prêts à partir.

« _Donc je ne te raccompagne pas ?

_ Non non, c'est bon, je connais le chemin, … et puis j'ai besoin de réfléchir, seul.

_ D'acc'. Prends soin de toi alors et à la semaine prochaine, au combat.

_ Ouais, à la semaine prochaine … »

Je le vois s'avancer vers la fenêtre, clairement mal à la pensée de la semaine prochaine, date butoir pour sa réponse. Je veux l'aider à prendre sa décision, ce mec est clairement fou de son maître.

Lentement, je m'approche vers lui, espérant qu'il comprendra sans pour autant m'envoyer son poing dans la gueule.

Rapidement, je lui attrape le menton, tourne son visage vers le mien et l'embrasse, n'hésitant pas à approfondir l'échange. Contre toute attente, il m'enlace et contribue activement au baiser, faisant glisser sa langue contre la mienne. L'échange dure une bonne minute, et c'est haletant que nous nous séparons. Je ne lui cache pas ma surprise mais vois dans son regard qu'il a compris, ce qu'il me confirme par un sourire. Se dirigeant vers la porte, il me lance un dernier « Merci Grimm', mais tu ne joues pas dans la même cour que lui ! » et s'en va, sans plus de cérémonie.

Le geste était irréfléchi mais il a eu l'effet escompté (et ma mâchoire est toujours entière), c'est le principal.

Soupirant de soulagement, je m'essuie les lèvres et me redirige vers mon lit, prêt à m'affaler, quand j'entends un truc se briser contre le mur, juste à côté de moi. Instinctivement, je regarde dans la direction opposée pour trouver l'origine des débris de boule à neige gisant dans ma chambre et voit Ichigo, le regard meurtrier, fulminant de rage.

Merde !