Grandeur et Déchéance III - Quitte ou double - Chapitre 7


La même scène se renouvela à plusieurs reprises les jours suivants.

En raison de la chaleur, Kanon s'installait le soir sur la terrasse afin de profiter du peu d'air frais venant de la mer, et dévorait la suite des aventures des quatre inséparables mousquetaires. Rien de tel que la lueur vacillante d'un photophore pour mettre dans l'ambiance, pour un peu il se serait attendu à les voir surgir de la nuit qui l'enveloppait pour lui demander s'il n'avait pas vu passer la vénéneuse Milady de Winter ou son complice Rochefort.

Pourtant ce soir-là, il ne parvint pas à s'immerger aussi facilement que d'habitude dans son livre. Il avait beau lire et relire le même paragraphe depuis déjà un bon moment, rien n'y faisait.

Il n'avait pas l'esprit tranquille.

Et il ne savait pas pourquoi, et tout le problème était là.

Il avait subi un entraînement de chevalier, même s'il avait été destiné à rester dans l'ombre de Saga, et par conséquent sentait d'instinct une présence, fût-elle hostile ou pas. C'était comme le poids d'un regard sur les épaules, la sensation d'être épié ; plus ou moins nette, presque fugace, mais réelle.

Les premières fois, il crut avoir rêvé. Son imagination devait lui jouer des tours, si maintenant il se croyait filé par les sbires de Richelieu, le rusé cardinal, heureusement qu'il ne lisait plus Agatha Christie !

Et puis, peu à peu, au fil des jours, il acquit la quasi-certitude qu'il était effectivement épié.

Kanon ressassa ces impressions pendant plusieurs semaines, autant qu'il les rejeta. D'une part parce qu'il était pragmatique. Qui viendrait l'espionner ici,alors qu'il était simplement occupé à bouquiner ? Ca n'avait aucun sens, et surtout ça n'était d'aucun intérêt pour personne, Athéna incluse, qu'il préfère Dumas à Sartre ou Descartes à Racine. Penser que quelqu'un puisse se donner la peine de monter jusqu'ici, par ce chemin dangereux et en pleine nuit pour se renseigner sur ses goûts littéraires était tout bonnement loufoque.

Et d'autre part, cette sensation de présence ne durait jamais longtemps, quelques secondes tout au plus. Bref, pas suffisamment de temps pour apprendre quoi que ce soit sur qui que ce soit.

Il finit par croire qu'il ne s'agissait que d'un animal – un papillon de nuit, peut-être ? - folâtrant dans les buissons et qui le " parasitait ". Ca ne pouvait être que ça d'ailleurs, une bestiole quelconque en vadrouille nocturne.

L'oreille ouverte sur la nuit, mais les yeux obtinément braqués sur son livre, il ne parvint pas à en comprendre une ligne ce soir-là. Mais rien ne se fit entendre. Pour une bonne raison : il n'y avait rien à entendre, il se faisait des idées. Enervé, il le prit et le referma brusquement, faisant claquer les pages. Inutile d'insister, peut-être que demain il serait moins bête à s'imaginer de telles choses. Si maintenant il devenait comme ces enfants qui sont persuadés qu'un monstre les guette, caché sous leur lit ... ! C'était bien la peine d'avoir failli être maître du monde pour avoir peur de son ombre !

Soufflant la chandelle, il se releva et rentra dans la maison. Lysandre dormait sur le flanc, en travers du lit. Il la poussa doucement, et elle gémit dans son sommeil, mais ne se réveilla pas. Le souffle calme de la jeune femme l'apaisait, et Kanon ne tarda pas à sombrer dans un rêve où se croisaient chevaux jaune canari, de robes rouges, d'hommes en noir et ferrets de diamants.

Il avait presque chassé toutes ces idées saugrenues de son esprit, quand peu de jours plus tard, il eut la preuve qu'il n'avait pas rêvé. Alors que Porthos et son valet tenaient, dans la joie et la bonne humeur et surtout à grand renfort de jambons et de vin, le siège d"une cave d'aubergiste que le gourmand Aldébaran aurait sûrement adoréee, un bruit lui fit dresser l'oreille. Pas celui de l'assaut des gardes du cardinal de Richelieu contre l'imprenable bastion ménager, mais un autre, plus ténu. Un simple caillou qui roula, quelque part dans l'obscurité. Mais ce minuscule caillou, justement, allait faire beaucoup plus de bruit qu'un orage qui éclate dans la vie de Kanon.

Car lorsqu'il leva les yeux, il entr'aperçut, le temps d'un éclair, la forme mouvante d'une figure encapuchonnée.

Il dormit mal la nuit suivante. Il n'avait rien entendu de plus, mais n'en avait pas besoin pour être sûr, cette fois, qu'on l'espionnait. Allongé dans le noir, les questions fusaient à son cerveau. Et la première : pourquoi ? Il n'en avait pas la moindre idée. Il n'avait rien à cacher – et quand bien même, qu'eût-il bien pu cacher ? Des projets, il n'en avait pas, hormis celui de vendre ses oranges à Ulysse, le beau-frère de Yorgios- il faudrait d'ailleurs qu'il aille le voir prochainement à ce sujet. Mais ce n'était sûrement pas pour une information aussi anodine qu'un inconnu se donnait la peine de faire tant de chemin, et de nuit par-dessus le marché. Aucun de ses papiers, ou de ses livres de comptes, ou de ses affaires ne lui paraissait avoir été touché, et pourtant c'était facile, puisque lui et Lysandre étaient au milieu des arbres toute la journée, porte et fenêtres ouvertes en grand. Quiconque eût voulu apprendre quoi que ce soit n'avait qu'à se servir.

Deuxième question, et s'il y trouvait la réponse, il en aurait aussi une à la première : qui ?

Et alors là, à moins d'imaginer qu'il existât au sein même du Sanctuaire une fille assez dérangée pour s'être entichée de lui au point de courir les chemins la nuit dans le seul but de l'admirer en train de lire vautré sur la terrasse, ce qui était assez peu probable, il avait beau se creuser la cervelle, il n'en avait aucune idée. Pas Milo, en tout cas. Le Scorpion avait certes pas mal de défauts, mais il était franc, et attaquait de face, à visage découvert.

Il résolut de ne pas en parler à Lysandre, inutile en effet de l'effrayer. Quoiqu'à la réflexion elle n'avait pas un caractère à être effrayée par grand-chose. Elle était même tout-à-fait capable de sauter la tête la première dans les buissons et de courir après l'intrus, c'était nettement plus en accord avec son tempérament. Mais ne sachant pas qui était derrière cette petite plaisanterie, mieux valait attendre et voir ce qui adviendrait. L'ombre n'était pas menaçante. Et peut-être se manifesterait-elle, après tout ...

Il comprit rapidement qu'il risquait d'attendre jusqu'au Jugement Dernier. L'intrus ne se manifestait pas tous les soirs, uniquement de temps à autre, et toujours si furtivement qu'il était impossible à Kanon de savoir d'où il venait. Qu' à cela ne tienne. Avec son expérience du terrain, et notamment pour déjouer la méfiance de Sorrento, il avait appris depuis longtemps à jouer avec un tour d'avance, comme aux échecs. Il lui aurait été relativement facile de foncer sur l'individu et de s'en rendre maître, d'autant plus qu'il ne sentait aucun cosmos émaner de lui. Mais il n'en aurait peut-être pas appris davantage, car que faire s'il refusait de parler, de dire pourquoi il était là ? Non, il existait une autre solution, qui consistait à filer celui qui le filait, précisément, et à en apprendre le plus possible avant de le confondre. Il ne s'attendrait probablement pas à s'être fait doubler, et lâcherait le morceau d'autant plus facilement.

La configuration des lieux était à son avantage. D'où que vienne l'individu, ce ne pouvait être que de Rodorio, et il n'y avait qu'un seul chemin pour y aller. Kanon décida donc de se poster sur son passage. Pas quand le mystérieux visiteur venait, cela aurait éveillé ses soupçons de ne pas le voir sur sa terrasse à savourer son livre, mais au retour, quand il redescendait et que sa vigilance était logiquement amoindrie. Et pour cela il avait un bon moyen : son plus grand atout dans le cas présent était qu'il avait grandi ici. Il connaissait chaque caillou, chaque chemin détourné, souvent abandonné depuis longtemps, et savait qu'en contournant la crête, il gagnerait un temps précieux, suffisant pour se poster avant sa proie en bas du chemin et en apprendre davantage.

Cela marcha comme sur des roulettes : l'inconnu ne montra pas le moindre signe de méfiance, et Kanon, au fil de ses " visites ", étendit son rayon d'action. A chaque fois, il se postait un peu plus loin que la fois précédente. Il fit chou-blanc quelquefois, car lorsque le chemin marquait une bifurcation, il ne choisissait pas toujours la bonne voie. C'est ainsi qu'il comprit, au fur et à mesure, que l'individu venait de Rodorio, comme il s'y attendait. Mais il n'y entrait jamais, sans doute pour éviter de croiser qui que ce soit. Il le contournait, mais pour aller où ?

Il eut une partie des réponses aux questions qu'il se posait quelques jours plus tard, et sur un coup de chance. Il filait l'inconnu quand soudain celui-ci s'arrêta net. Il paraissait chercher quelque chose dans l'obscurité. Kanon comprit que ce n'était pas quelque chose, mais quelqu'un, quand il vit une autre ombre s'approcher en silence.

Ainsi, l'individu n'agissait pas seul. Il y avait une autre personne dans la partie. Qui pouvait-ce bien être ? Un homme probablement, car la silhouette était plus grande, et sans être massive, avait une carrure plus masculine que féminine. Il n'avait pas pu juger de la taille de l'ombre, ne pouvant l'approcher sans se faire repérer, mais il en déduisit qu'elle devait être légèrement plus petite que lui-même, l'espion devait lui arriver au menton, guère plus.

Kanon était trop loin d'eux pour entendre ce qu'ils se disaient, mais il était évident, à leurs gestes, qu'ils n'étaient pas d'accord. La plus grande des deux silhouettes eut un mouvement du bras pour apaiser son interlocuteur, et cela sembla faire l'effet escompté. Après une brève interruption, la plus petite des deux ombres s'inclina, et l'autre lui répondit par un hochement de tête presque imperceptible. C'est alors que celui-ci commit une faute. Il tourna les yeux vers le ciel, sans doute pour évaluer dans combien de temps le jour se lèverait, dévoilant par là-même ses traits.

Et dans la lueur pâle de la lune, Kanon reconnut le visage inquiet du chevalier du Bélier.

A suivre ...

Eh ben, deux chapitres en huit jours, je vous gâte, non ? Allez, courage, on est bientôt à la fin de cette fic ! Et vous aurez les réponses à toutes vos questions, meuh si ! Ah oui, au fait, merci à ceux/celles qui m'envoient des reviews, ça me fait très plaisir ! A bientôt !