Septième partie
-Je vous écoute! Lui annonce Jane une fois bien assise sur le fauteuil que William vient de lui montrer.
-Jane, bien peu de gens connaissent cette histoire. En fait, à part Charles et moi-même, personne d'autre n'est au courant.
-William, si vous préférez vous taire! Je comprendrai!
-Non! Vous devez savoir! C'est très important pour moi que vous sachiez cela. Alors voilà! L'homme qui m'a élevé ici en Amérique n'était pas mon père. Mon vrai père était aussi anglais que ma mère. Mon père était en fait le fils illégitime du Duc de Wellington. Vous n'êtes pas sans ignorer que le Duc en question était le meilleur ami de votre grand-père?
-Non en effet! Ils ont fait tellement de folies tous les deux. Enfin, selon mon père évidemment.
-Sa plus grande folie fut hors de tout doute de se marier avec une jeune fille dont il tomba amoureux au premier coup d'œil. Votre grand-père a bien essayé de le raisonner à l'époque, lui suggérant d'attendre un peu avant d'épouser la jeune fille, mais le duc était inflexible et n'en fit finalement qu'à sa tête. Deux mois plus tard, par contre, il dut se rendre à l'évidence, son épouse souffrait d'une maladie mentale qui la poussait à se mutiler. Incapable de la soigner, ni même de la soulager, il n'eut d'autre choix que de la garder enfermée dans la résidence familiale et toujours sous haute surveillance. Bien que je sois totalement contre l'adultère, une part de moi ne peut que comprendre qu'il était inévitable que Duc tombe amoureux à nouveau au point où il en vint à entretenir une relation avec une veuve qui n'avait jamais eu d'enfant. Peu de temps après le début de leur liaison, la veuve en question tomba enceinte. N'ayant pas d'héritier avec son épouse malade, le Duc finit par se décider à aller demander conseil à votre grand-père. La réponse que lui fit son ami l'attrista au plus haut point, mais il se résigna et alla retrouver sa maîtresse pour la convaincre de quitter le pays et de s'embarquer pour l'Amérique afin d'éviter le scandale qui ne manquerait pas d'arriver si sa triste situation s'ébruitait. Le Duc lui offrit une bonne somme d'argent et la regarda quitter la côte sachant qu'il perdait la femme de sa vie.
Dix ans plus tard, lorsque son épouse mourut, le Duc était malheureusement trop malade pour entreprendre la grande traversée. Il se contenta donc de rendre visite au nouveau roi – je parle de votre père, qui était dans la jeune trentaine à l'époque - pour il lui arracher la promesse qu'il remettrait son héritage à son enfant illégitime à sa mort. Votre père accepta de s'en charger sans hésiter une seule seconde.
-Je le reconnais bien là!
Voyant que la princesse se met à pleurer, William cesse de parler pour lui passer un mouchoir. Après quelques secondes, Jane se ressaisit et lui fait signe de continuer.
-Il y a de cela dix ans, quelques mois après la mort de ma mère, j'ai été contacté par notre notaire qui voulait me rencontrer. Je sortais de l'adolescence et notre famille n'avait aucune fortune. Je me suis rendu à son bureau à l'heure prescrite et je fus tout étonné de l'entendre me dire que j'étais recherché par le roi d'Angleterre. Un homme d'une grande distinction est alors entré dans le bureau. En le voyant, le notaire s'est incliné. Sans trop comprendre ce qui me prit alors, je fis pareil. Le nouveau venu me fit un sourire que je n'oublierai jamais. Le notaire est sorti de la pièce sur un signe de lui et c'est alors que j'ai appris toute cette histoire à mon tour. Votre père était un homme hors du commun. Il m'a remis des papiers et une grosse somme d'argent. Il m'a expliqué qu'il avait connu mon père et qu'il lui avait promis de me remettre cet héritage. Nous avons immédiatement sympathisés. Nous nous sommes revus à quelques reprises pendant son séjour dans le nouveau monde comme il se plaisait à le nommer. Finalement, il m'a fait promettre de correspondre avec lui et de le tenir au courant de mes activités. Ce que je fis régulièrement par la suite.
-C'est drôle que vous mentionniez cela! Je me souviens lorsque j'avais quinze ans, avoir provoqué la colère de mon père parce que j'avais joué avec une pile de lettre que j'avais trouvée dans le tiroir de son secrétaire. Je m'étais amusée à écrire mon nom sur plusieurs de ces feuilles. Mon père est entré, m'a pris les lettres des mains et m'a envoyée dans ma chambre. Sans doute s'agissait des vôtres?
-C'est fort probable!
-Il y avait une rose blanche au bas de chaque feuille!
-Oui! C'était la marque de ma mère que j'avais l'habitude de reproduire. Bref, il y a presqu'un an de cela, lorsque votre père a commencé à recevoir des menaces de mort et que les meneurs préparaient la révolution, il m'a écrit à nouveau pour me demander de veiller sur vous, un peu comme il avait veillé sur moi. Sachant que je lui devais toute ma fortune, j'ai accepté sans hésiter. Dans la dernière lettre que j'ai reçue de lui, il me demandait de venir vous chercher sans délais, m'ordonnant de vous épouser. Il devait se douter qu'il ne survivrait pas à ce qui se préparait. Il s'en faisait beaucoup pour vous deux, mais plus particulièrement pour vous Jane, son aînée. Il m'a écrit que vous étiez une rose rare pour qui il devait trouver un bon jardinier. Maintenant que je vous connais toutes les deux! Je saisis mieux ce qu'il a voulu dire.
-Il ne pouvait certainement pas prévoir que vous alliez tomber amoureux de son autre fille!
-Jane, j'ai promis à votre père de prendre soins de vous et je suis prêt à le faire! Lui dit William en s'agenouillant devant elle et en lui prenant la main d'une manière plus que respectueuse.
-Je sais William et c'est tout à votre honneur! Elle le serre affectueusement contre elle et ajoute, la tête dans son épaule : Mais croyez-moi, nous serions malheureux tous les deux!
Un long silence règne. William se relève et se met à marcher de long en large, très lentement, préoccupé par un nouveau souci dont il craignant de confier la nature à Jane.
-William? Qu'est-ce qui vous tracasse maintenant?
-C'est que! Lui dit William en s'arrêtant de marcher pour se tourner vers elle. Ce que je ne m'explique pas, mais alors pas du tout! Sa voix se brise révélant sa peine mieux que ses paroles : C'est pour quelle raison? Alors que vous saviez parfaitement qui j'étais et depuis longtemps, vous ne m'avez pas révélé votre identité?
-Très bien! Je comprends votre étonnement, mais avant de vous répondre, je veux que vous sachiez qu'Élisabeth et moi, avions pris la décision de vous en parler dès ce soir. À vous comme à Charles.
Sentant tout l'effet que ses paroles ont sur William en voyant sa mâchoire se décontracter et ses traits s'adoucir, Jane continue son explication : Élisabeth m'a raconté ce qui s'est passé entre vous dans la salle de musique! Vous avez su toucher son cœur comme Charles a su capturer le mien. Mais, nonobstant nos sentiments à tous les quatre, le danger rôde toujours. Alors, si nous vous avons caché notre identité jusqu'ici, c'est suite aux judicieux conseils de notre cousin!
-Votre cousin! Quel cousin?
-Ralf!
-Ralf est votre cousin?
-Oui! Ralf était le fils unique du frère cadet de notre mère. C'est lui d'ailleurs qui a entraîné ma sœur à l'escrime et à bien d'autre chose.
-Je le croyais amoureux de votre sœur! Voyant que Jane trouve l'idée ridicule : Ils se voyaient en cachette!
-Pour échanger des informations uniquement!
-Votre cousin n'était donc pas au courant des dispositions que le roi avait prises à votre sujet? À propos de notre mariage?
-Si, bien entendu, mais Ralf avait également entendu des rumeurs vous concernant et qui lui semblaient assez graves pour qu'il nous mette en garde contre vous!
-Lesquelles? Quelles rumeurs?
-Je ne suis pas au courant des détails! Ni même de la provenance de ces rumeurs, toutefois, c'est à cause de celles-ci que Ralf nous avait interdit de vous révéler notre identité.
-Il me faudra donc attendre de parler à votre cousin pour connaître ses raisons!
-Tout ce que je peux vous dire de plus William, c'est que maintenant que je vous connais! Je suis certaine que ces rumeurs sont totalement fausses – quelles qu'elles soient!
Trois petits coups sont frappés à la porte.
-Entrez! S'écrie William aussitôt.
-William! Votre altesse!
-Oh, je vous en prie Charles! Épargnez moi, les votre altesse tous les deux! S'exclame Jane en se levant. La royauté n'a plus aucun sens maintenant, surtout dans les circonstances!
-William, Johanne? Oups! Jane! Je vous prie de m'excuser pour ma stupide réaction! Balbutie Caroline en avançant timidement derrière son frère. Charles nous a expliqué! Nous a sermonnées et nous avons compris! Toutes les deux! Louisa entre derrière elle à l'évocation de son nom et regarde le groupe d'un air gêné.
-Je m'excuse aussi. Mettez ma réaction sur le compte de la nervosité… Ajoute Louisa.
-Il n'y a rien à pardonner! Nous devons tous nous serrer les coudes! C'est à Élisabeth qu'il faut penser en ce moment! C'est elle qui a besoin de notre soutien et personne d'autre.
Voyant que William se rembrunit à l'évocation du danger que court sa sœur, Jane laisse Charles aller le réconforter tandis qu'elle se dirige vers la porte.
-Je vais aller faire du café… S'écrit-elle d'un ton déterminé.
-Vous n'y pensez pas? Une princesse faire du café! S'écrie Caroline paniquée, la suivant de près.
-J'en fais depuis toujours… et ce qui certain maintenant c'est que si je ne m'occupe pas… je vais devenir folle.
-Moi aussi je vais vous aider! Lance alors Louisa se sentant de trop avec les deux hommes.
-Comme vous voulez! S'écrie Jane en roulant des yeux.
Pendant ce temps en ville, Ralf et Élisabeth attendaient patiemment dans le cabriolet que les cavaliers se manifestent. Comme ils avaient cinq minutes d'avance, la princesse et son cousin passèrent en revue certaines leçons concernant les prises d'otage que Ralf avait déjà données à la jeune femme alors qu'ils se préparaient tous les deux pour le renversement de pouvoir. Des bruits de galops et des hennissements leur indiquent que ceux-ci les cavaliers arrivent à toute vitesse. Lorsqu'ils s'arrêtent enfin et qu'ils entendent leur chef s'adresser à eux, Ralf serre les deux mains d'Élisabeth entre les deux siennes et se redresse en soupirant. Il ouvre la porte et sort seul.
-Vous êtes seul?
-Non! Mais je veux d'abord m'assurer que mademoiselle Darcy vous accompagne réellement!
-Et nous, nous désirons voir la princesse immédiatement!
Passant sa tête par la porte sans sortir totalement, Élisabeth dévisage l'homme qui est à la tête du groupe de cavaliers.
-Je suis là! Amenez-moi l'homme qui dit me connaître afin qu'il confirme mon identité!
-Thomas?
Un jeune adolescent descend de cheval et vient rejoindre le chef. Sur un signe de lui, il s'avance vers Élisabeth et la regarde attentivement.
Reconnaissant un jeune garçon d'écurie que son père avait engagé pour lui éviter la prison, Élisabeth s'écrie avec hargne : Toi? C'est toi qui nous trahis! Tu étais le préféré de notre père!
-C'est bien elle! C'est la princesse Élisabeth! S'écrie le jeune homme.
-Suez! Amenez la jeune Darcy! Crie le cavalier aux hommes qui sont derrière lui.
Descendant de sa monture, un homme plutôt maigre fait descendre la jeune femme qui semble très faible. Voyant qu'elle n'arrive pas à marcher toute seule, un autre cavalier descend rapidement et la ramasse sur son épaule. La jeune femme ne proteste même pas tant elle semble faible. Élisabeth frémit lorsqu'elle voit la jeune fille arriver près de Ralf.
-Je peux lui parler? Tente Élisabeth en descendant de la carriole à son tour.
-Non! Vous venez avec nous immédiatement!
Pointant son arme vers elle, il lui indique le chemin à suivre. Dès qu'elle arrive à côté du cheval duquel le chef était descendu, celui-ci lui noue les mains à l'aide d'une longue corde et attache le bout à sa ceinture. Ceci fait, l'homme costaud qui avait ramassé Georgie sur son épaule auparavant, la soulève à son tour comme si elle ne pesait rien et la dépose sans ménagement sur le dos de la bête. Georgie, soutenue par Ralf, monte péniblement à bord du cabriolet. Une fois la jeune fille allongée sur la banquette, Ralf s'approche de la fenêtre et regarde le groupe de cavaliers s'éloigner en suivant la silhouette d'Élisabeth le plus longtemps possible.
Assise devant le chef, Élisabeth sentait la main ferme de l'homme qui la retenait contre lui. Elle sait que sauter en bas de la monture alors qu'ils avancent aussi vite pourrait la tuer sur le champ. Regardant devant elle, elle enregistre tout ce qu'elle peut sur les lieux et sur les visages des hommes qui galopent autour d'elle. Suite à sa longue discussion avec Ralf avant d'arriver au lieu du rendez-vous, elle savait que ce qui pourrait jouer en sa faveur c'est le fait que personne ne s'attendrait à ce qu'un membre de la royauté et de surcroit une femme sache se battre. Tout ce qui lui restait à faire donc, c'était de correspondre en tout point aux préjugés qu'ils avaient d'elle en jouant la princesse fragile et prétentieuse. Le moment venu ou lorsqu'une occasion se présenterait, il serait temps de prendre la bonne décision, de poser le bon geste et de prendre la fuite. Au bout de quinze minutes de galop, le chef ordonne à ses hommes de réduire la cadence. Au bout de deux autres minutes, il est le premier à s'arrêter.
Sans descendre de cheval, il lance un cri correspondant probablement à un signal codé et attend sagement une réponse qui ne tarde pas à se manifester puisque six hommes arrivent vers eux en sortant d'une ruelle. Ceux-ci saluent le chef et lui font signe de les suivre. Le colosse de tout à l'heure, la fait descendre et la pousse vers l'avant. Le chef dépasse Élisabeth et tire sur la corde qu'il tient toujours, la faisant presque basculer vers l'avant. Jouant à la perfection la jeune femme apeurée, elle provoque le rire de tous les membres de son escorte. Frappant sur la porte arrière de la dernière maison de la ruelle, le chef la pousse dans une pièce sombre et poussiéreuse à l'intérieur de laquelle un groupe d'hommes est rassemblé. Comme l'odeur de la poudre à canon lui pique les narines, Élisabeth devine qu'ils étaient occupés à fabriquer des balles et peut-être même des bombes artisanales. Un homme plus distingué que les autres lève la tête et la dévisage avec intérêt.
-Votre altesse! Comme c'est gentil à vous de venir nous rendre visite! Approchez que je vous vois mieux!
Obéissant aux ordres, le chef du groupe de cavaliers tire sur sa corde pour l'approcher de l'autre homme.
-Qui êtes-vous? Et que me voulez-vous? Ose demander Élisabeth jouant parfaitement une petite snob.
-Si vous l'ignorez, c'est que vous êtes sotte! Répond l'homme en éclatant de rire.
-Alors qu'attendez-vous pour le faire! Le provoque Élisabeth.
S'approchant doucement, l'homme pose ses mains sur sa poitrine et les laissent descendre jusqu'à son entre jambe, très lentement. Maintenant que je vois de quoi tu as l'air, je crois que je pourrais bien décider de m'amuser un peu avec toi avant de t'éliminer!
Élisabeth tente de le rouer de coups avec ses jambes, mais le chef qui se tient toujours à ses côtés la reprend contre lui.
-Je vois que je ne suis pas le seul à avoir envie de te rendre hommage avant ta mort. S'écrie l'homme au chef des cavaliers.
Tirant sur la corde qui lui lie les mains, le chef lui fait faire un demi-tour et prend sauvagement possession de sa bouche. Pendant qu'elle subit cet assaut, tous les hommes présents se mettent à rire et à l'encourager.
-Laisse-la maintenant, Hunter! Va plutôt la reconduire dans ma chambre! Attache-la solidement au montant du lit. J'irai la voir plus tard. Quand nous en aurons terminé ici.
Le dénommé Hunter la tire de force hors de la pièce. Lui faisant traverser un long corridor, il la fait entrer dans la troisième porte située sur la gauche. La pièce est aussi sombre que la précédente et la même odeur de poudre flotte dans les airs. La poussant dans le lit, Hunter commence à lui délier les mains. Profitant de l'instant où l'une de ses mains est libre, Élisabeth agrippe l'homme par les cheveux et lui frappe violemment la tête contre le bord du lit. Gagnant quelques précieuses secondes, Élisabeth saute en bas du lit et atteint la porte avant même que l'homme à demi assommé ne se soit relevé totalement. Ouvrant la porte et la refermant immédiatement, Élisabeth s'élance dans le corridor dans la direction opposée à celle qu'ils avaient pris tout à l'heure.
Plus vite elle pourrait se cacher des révolutionnaires, plus grandes seraient ses chances de s'en sortir. Ouvrant une porte au hasard, Élisabeth se retrouve dans le noir complet. Tâtant autour d'elle en espérant trouver un meuble derrière lequel elle pourrait se camoufler, Élisabeth prie pour que ses poursuivants réagissent exactement comme prévu croyant à tors qu'elle chercherait à mettre le plus de distance possible entre elle et eux. Touchant finalement un meuble massif ressemblant à un lit, Élisabeth s'allonge par terre et se glisse en-dessous de celui-ci. Lui laissant croire que sa prière a été exaucée, de nombreux pas traversent le corridor, suivi par le bruit répétitif des portes qui s'ouvrent et se referment les unes après les autres. Lorsque la porte de la pièce où elle se trouve s'ouvre à son tour, Élisabeth retient son souffle et prie pour qu'ils n'entrent pas plus loin.
-Elle est partie dehors George, ça ne fait pas de doute!
-Si on ne la retrouve pas Hunter, je t'en tiendrai personnellement responsable!
-Je la retrouverai ou je mourrai!
La porte se refermant sur ces dernières paroles, Élisabeth ne peut s'empêcher de frissonner. Dix minutes plus tard, un vacarme se fait entendre, laissant croire à la jeune femme qu'un grand nombre de cavaliers vient de quitter l'édifice. Attendant encore quelques minutes, Élisabeth se relève et avance vers la porte sur la pointe des pieds. Une fois dans le corridor, elle avance doucement vers ce qu'elle espère être une autre sortie. Comme aucun bruit ne provient de l'extérieur, Élisabeth tourne la poignée et entrouvre la porte.
Exactement comme de l'autre côté, cette issue mène dans une ruelle assez longue au bout de laquelle une rue passante commence. Des cabriolets circulent lentement, de même que des hommes et des femmes portant des paniers. Presque rassurée, Élisabeth remarque alors la présence de deux hommes armés placés juste à l'endroit où la rue commence. Ceux-ci discutent entre eux à voix basse et regardent régulièrement à droite puis à gauche. Sa stratégie, rapidement développée, Élisabeth se prépare à passer à l'action. Elle ferme la porte doucement, relève sa jupe et dénude son épaule. Arrivée près des deux hommes qui ne l'avaient pas entendue arriver, Élisabeth jette sur eux un œil intéressé: Vos amis ont été bien généreux avec moi!
Le premier des deux la regarde avec appétit puis tâte ses poches à la recherche de monnaie. Le second lui montre qu'il possède assez d'argent pour qu'elle retourne à l'intérieur avec lui.
-Tu oublies les ordres John, on ne peut pas quitter notre poste!
-Ouais, tu as raison! Passe ta route putain, mais reviens plus tard surtout! Ajoute-t-il en lui donnant une tape sur les fesses.
-Vous êtes certain de ne pas avoir le temps? Réplique Élisabeth en dénudant sa seconde épaule.
-Fous le camp! Lui crie le dénommé John en faisant semblant de la poursuivre.
Une fois dans la rue, Élisabeth sens les femmes la regarder avec mépris et les hommes faire comme s'ils ne la voyaient pas. Elle avance rapidement sursautant à chaque fois qu'un groupe de cavaliers passe près d'elle. L'air de rien, elle replace ses vêtements et accélère le pas. Se demandant quoi faire et vers qui se tourner, Élisabeth continue à avancer, cachée par une foule de plus en plus dense. Apercevant le clocher de l'église à côté de laquelle elle était i peine deux minutes, Élisabeth comprend qu'elle a tourné en rond sans s'en rendre compte. Tentant de trouver un endroit où se réfugier temporairement, le temps de prendre une décision, elle commence à arpenter les rues secondaires. Un hôtel bon marché et mal entretenu se dresse devant à elle alors qu'elle s'était presque résignée à se rendre au magasin des Darcy (ce qui, elle le sait, aurait été une très mauvaise idée). Dans l'entrée de l'établissement, il n'y a personne. S'approchant du comptoir, elle se déguise à nouveau en prostituée et siffle afin attirer l'attention du propriétaire ou d'un employé. Une dame rondelette, vêtue de manière très colorée, arrive d'un pas pressé.
-Pardonnez-moi mademoiselle! Vous désirez?
-Oui, j'aimerais savoir si vous avez une chambre de disponible?
-J'en ai plusieurs! C'est trois dollars la nuit!
-Ça me convient, je vais en prendre une. J'ai l'intention de passer beaucoup de temps au lit. Répond Élisabeth en lui faisant un clin d'œil.
-Allez-vous manger avec nous? Et si oui, dans la cantine ou dans votre chambre?
-Dans la chambre…
-Dans ce cas, je dois ajouter 50 sous à votre facture, pour le service!
-J'aurai une lettre à faire livrer tout à l'heure, mais je serai trop occupée pour sortir! N'y aurait-il pas une personne qui pourrait s'en charger?
-J'ai un fils qui s'en occupera pour vous! Descendez-moi votre lettre lorsqu'elle sera prête, je la lui remettrai. Il vous la livrera pour pas moins de 20 sous.
-Et combien dois-je vous donner de plus pour m'assurer que vous ferez monter chez moi tous ceux qui se présenteront chez vous et qui demanderont à me voir?
-Oh, ça! C'est inclus dans le service. Allez-vous payer maintenant ou plus tard?
-Je peux attendre d'avoir reçu mon premier client?
-Vous pourrez me payer demain matin. Toutes les filles qui viennent ici font cela. D'ailleurs, si jamais, vous ne recevez pas assez de visiteurs, redescendez dans la soirée et je vous enverrai certains de mes plus fidèles clients. Ils aiment bien essayer de nouvelles filles.
-Très bien! J'ai compris! Oh, j'oubliais, mes clients m'appellent tous Rose.
-Très bien, prenez la clé de la chambre 32. Les clés sont toutes accrochées sur le tableau de liège qui est devant vous! À plus tard mademoiselle Rose.
-Merci! Répond Élisabeth.
S'approchant du tableau sur lequel toutes les clés de chambre sont accrochées, Élisabeth arrête son mouvement lorsque sa main est au-dessus du crochet 32 comme prévu, mais une intuition très forte la pousse à prendre la clé qui est sur le crochet suivant, c'est-à-dire celle de la chambre 33. Elle décroche la clé numéro 32 et la suspend à la place de l'autre sur le crochet de la 33e clé. Elle regarde derrière elle et constate que la propriétaire est déjà repartie dans son bureau. Fière de son coup, elle se dirige vers les escaliers.
Sa chambre étant au troisième étage d'un édifice plutôt médiocre et petit, Élisabeth ne compte même plus les odeurs nauséabondes qui montent à ses narines pendant qu'elle se rend à sa chambre. La pièce où elle vient d'entrer est tout de même assez agréable si l'on considère le type d'établissement où elle se trouve.
S'asseyant sur le lit, Élisabeth soupire de soulagement à l'idée d'être encore en vie et de savoir Georgie rentrée chez elle. Se levant prestement, elle s'avance prudemment vers la fenêtre afin de jeter un œil sur la vue qu'elle obtient de celle-ci. Comme elle l'avait supposé, la fenêtre donne directement sur la grande rue. Cachée derrière l'épais rideau, elle sera bien placée pour voir venir Ralf ou ses ennemis et prendre les dispositions qui s'imposent. Vérifiant sur le petit bureau s'il y a du papier et de l'encre elle s'installe pour rédiger le mot qu'elle veut remettre à son cousin. Malheureusement Ralf avait oublié de lui donner l'adresse de la taverne où leurs sympathisants se réunissaient tous les jours. Sachant que leurs ennemis feraient automatiquement surveiller l'hôtel où il est installé, elle ne pouvait pas non plus lui écrire à cet endroit. Prenant finalement une décision, Élisabeth s'installe confortablement et commence à rédiger son message, réfléchissant longuement à ce qu'elle allait y mettre pour s'assurer que le lecteur comprenne qui elle était, sans le révéler directement et surtout que celui-ci sache exactement quoi faire.
Redescendant au rez-de-chaussée, Élisabeth remet l'enveloppe à un garçon de 13 ans en lui donnant des consignes très claires. Il devait se rendre à la résidence de Darcy et remettre la lettre propriétaire de maison en main propre. Lorsque celui-ci ouvrirait l'enveloppe, il verrait immédiatement le nom de Ralf et ferait certainement le nécessaire pour que le billet se rendre jusqu'à son cousin dans les meilleurs délais.
Remontant dans sa chambre, Élisabeth passe de longues minutes à surveiller ce qui se passe par la fenêtre. Chaque fois qu'elle croit voir un ennemi, elle se recule et rabaisse le rideau. Lorsqu'un groupe de six hommes se dirige vers l'entrée de l'hôtel, Élisabeth commence à s'énerver. Elle espère que la propriétaire sera incapable de faire le lien entre la fille qu'ils recherchent et Rose la prostituée à qui elle a loué une chambre. Écoutant ce qui se passe dans le corridor, prête à appliquer la seconde partie de son plan, elle attend sagement la suite des événements. Finalement, comme elle revoit les cavaliers remonter à cheval et se rendre dans un autre établissement, Élisabeth recommence à respirer normalement.
Une heure plus tard, dans la résidence des Darcy, un jeune adolescent attend dans le hall que l'intendante revienne avec l'homme à qui il doit remettre sa lettre. Comme il n'était jamais entré dans une aussi belle maison, l'enfant regarde autour de lui avec curiosité. Il avance vers une table basse sur laquelle trône deux statues miniatures représentant le corps d'un homme et d'une femme enlacés. Un bruit de pas se fait entendre obligeant le jeune à renoncer à son idée de dissimuler les statues en les cachant dans son sac de toile qu'il traîne toujours avec lui. Deux hommes entrent. Le premier porte une imposante moustache et se dirige tout droit vers le garçon.
-On m'a dit que vous aviez une lettre pour moi? Lui demande William.
-C'est pour William Darcy.
-C'est moi, en effet.
-Très bien! Voilà la lettre.
-Voilà pour ta peine. Lui dit Ralf en lui tendant un billet de un dollar.
L'enfant ramasse le billet que vient de lui tendre l'homme à la moustache et se dirige vers la sortie.
Attendant que le petit soit hors de la pièce, William déchire l'enveloppe et commence à lire le début de la lettre. S'arrêtant dès qu'il voit le nom du Duc, William lui tend la feuille d'un geste impatient.
Cher ami,
Je vous attends à l'hôtel du cerf affamé chambre 32 le plus tôt possible. Veuillez venir seul afin que nous ayons l'occasion de discuter sans être dérangés.
Ayant quitté les amis chez qui je séjournais, je souhaite vous voir avant de reprendre la route.
Bien à vous!
Rose.
p.s.: Vous serait-il possible de me fournir de l'argent pour mes futurs déplacements?
Après avoir parcouru la lettre, Ralf la passe à William attendant que celui-ci ait eu le temps de la parcourir.
-C'est risqué, mais je dois aller la voir! Annonce Ralf lorsqu'il voit que William en a terminé la lecture.
-Et si c'était un piège?
-Je connais bien Élisabeth! Je me doutais même qu'elle réussirait à leur échapper! Ce qui m'inquiète par contre, c'est que nous ne savons pas si elle a été suivie!
-Je connais l'hôtel dont elle parle de même que le quartier. Ce n'est vraiment pas un endroit pour une femme respectable.
-Ce qui me tracasse aussi, c'est que nos ennemis savent qui je suis. Ils m'ont tous vu!
-Et si j'y allais à votre place?
-Ça pourrait fonctionner! Oui, c'est vrai! À condition qu'on change un peu votre apparence!
À suivre. Miriamme
