Douze passa une très mauvaise nuit dans sa nouvelle demeure. Après les mauvaises journées, venaient les mauvaises nuits. Il eut une pensée pour les humains qui vivaient souvent ça. Il fut pris d'une sympathie grandissante pour cette étrange espèce.

Il ne pouvait s'empêcher de penser à ce progénien qui s'obstinait à voir en lui quelque chose d'extraordinaire alors que Douze savait bien qu'il n'avait rien de spécial. Cependant, les progéniens n'étaient pas stupides, au contraire. S'il n'y avait pas erreur sur la personne, si c'était vraiment lui qu'il cherchait, il fallait que ce soit pour une autre raison, peut-être en lien avec le fait qu'il était un officier de Starfleet.

Son hypothèse avait une faille, si c'était le cas, pourquoi auraient-ils arrêté une centaine d'autres Trentiens en même temps que lui? Avec son uniforme de cérémonie, il était facilement reconnaissable, même dans une foule.

Quand le matin se leva, il vit une petite lueur au travers la fenêtre de sa cellule. Il entendit le bruit de pas descendant les escaliers et se demanda si le progénien n'allait pas encore lui remplir la tête d'énigmes.

Un garde surgit alors portant un plateau. Il lui ordonna de reculer, Douze obéit. Il désactiva le champ de force, mit le plateau sur un socle près de la porte et réactiva le champ de force. Douze approcha : c'était le déjeuner. Il y avait une éternité qu'il n'avait pas mangé de nourriture trentienne, mais il n'en avait tout simplement pas envie.

Il se détourna du plateau et alla vers la lucarne, espérant assister au lever de l'étoile jaune, mais son regard se buta à un obstacle devant la lucarne, le mur d'une aile de la propriété. Il soupira et s'assit sur son lit.

- Il faut manger, dit alors le garde.

- Qu'est-ce que ça peut vous faire, maugréa Douze?

- Je dois m'assurer que vous avez pris votre déjeuner, quitte à vous le faire manger de force.

Cette remarque le mit en colère. Ça le lui arrivait jamais, mais une mauvaise journée suivie d'une mauvais nuit était venue à bout de son tempérament. Il fixa le garde et y canalisa toute sa colère.

- Alors, allez-y, lui cria-t-il en jetant le plateau par terre et y répandant la nourriture!

Le garde se leva d'un bond et abaissa le champ de force. Douze pouvait voir la colère du garde, presque aussi grande que la sienne.

Le garde allait empoigner Douze pour le jeter par terre, mais celui-ci, se rappelant de ses cours d'auto-défense de l'académie et d'un rafraîchissement donné par le lieutenant Jamar dans l'hollodeck, bougea en même temps que le garde et le poussa par terre. Le garde se leva d'un bond, recouvert de nourriture.

La colère de Douze tomba d'un bond, il se mit à rire. Le garde toujours en colère fonça vers lui. Se rappelant la réaction rapide du garde quand il était tombé en colère, Douze-cent-trois concentra son rire vers le garde qui, tout à coup, se mis à rire.

Douze-cent-trois commençait à trouver cette situation bizarre, le garde semblait répondre à ses moindres émotions quand il les canalisaient vers lui. Il se concentra alors sur ses plus grandes peurs et les projeta mentalement sur le garde, ce dernier recula, effrayé et se recroquevilla sur le lit, les jambes repliées vers lui, la terreur dans le regard.

L'enseigne en profita pour fuir. Il monta les escaliers en courant pour se retrouver face à une quinzaine de gardes armés qui semblaient l'attendre. Ils semblaient aussi très effrayés. L'un d'eux tira et tout devint noir.

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Mille-deux les conduisirent à une jeune femme de type albinos, du moins, si elle avait été humaine. Pour une trentienne, elle était une autre différence, parmi tant d'autres.

- Je vous présente Six-cent-trente-sept, dit le frère de Douze.

- Je suis le commandeur Myriam White, je suis une collègue... une amie de Douze-cent-trois. Il a été emprisonné avec vous hier.

- Je me souviens l'avoir vu. Il était facile de le remarquer, il portait un uniforme de Star Fleet blanc et il était à deux cellules de la mienne.

- Pourquoi avez-vous été arrêtées?

- Pour avoir troublé la paix, dit-elle.

- Est-ce ce que vous avez fait?

- Absolument pas!

- Lors de votre interrogatoire, quelles questions vous ont-ils posées?

- Je ne m'en rappelle pas.

Le ton catégorique surprit Myriam

- Pouvez-vous essayer de vous en rappeler?

- Non, vous ne comprenez pas. Les gardes sont venus me chercher pour m'amener à l'interrogatoire et je me suis tout à coup retrouvée dehors sans savoir comment j'étais arrivée là. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé entre ces deux moments. C'est comme une coupure dans le temps.

Myriam se tourna vers le médecin vulcain qui sortit son tricordeur.

- Puis-je scanner votre cerveau?

- D'accord, répondit-elle.

Il sonda son cerveau et regarda les résultats sur son tricordeur.

- On lui a effacé la mémoire, dit-il, mais de façon chimique, je détecte une grande quantité d'un médicament de suppression mnémonique. Je pourrais en reverser renverser les effets avec un agent inhibiteur.

- Je n'y vois pas d'inconvénient, dit la jeune femme.

- Allez-y, docteur, ordonna le commandeur.

Il sortit une seringue de sa trousse médicale qu'il programma et injecta à la jeune trentienne.

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Quand Douze se réveilla, il était attaché à une table d'examen, dans un laboratoire. On l'avait solidement sanglé et on avait installé un casque autour de sa tête, comme celui qu'on lui avait mis lorsqu'il avait passé le test. Le progénien qui l'avait fait prisonnier se trouvait dans le labo, il était en train de compléter des connexions à une machine.

- Tiens! Vous êtes réveillés, dit-il d'un ton affable. Je tiens à vous féliciter pour ce matin, votre performance était à couper le souffle.

Douze choisit de ne pas répondre. Il comprenait que le progénien l'avait manipulé et que tout avait été mis en scène, ce matin-là, pour le forcer à utiliser ce pouvoir dont il ignorait tout. Dorénavant, il ferait tout pour éviter de collaborer avec son ravisseur.

- Tiens donc, toujours aussi impoli à ce que je vois. Pourtant, vous devez sûrement commencer à comprendre votre importance. Cent-dix vous a offert quelque chose de précieux et ce n'était pas prévu pour vous. Je veux seulement reprendre mon dû.

Je n'ai rien demandé, pensa Douze.

- Il est amusant de constater que vos collègues humains vous surnomment Douze : le Très grand. Ce qui est ironique puisque ce nom vous correspond beaucoup mieux que Douze-cent-trois : Désigné pour voyager.

Douze continuait de se retenir, mais il était aussi curieux de savoir ce que ce progénien croyait avoir trouvé en lui. Il continua de garder le silence, se contentant d'écouter.

- Cent-dix n'avait pas le droit de faire ça. Ça lui a été prêté et ça ne lui appartenait pas. Nous avions des plans, mais si nous pouvons vous réformer, qui sait…

Douze frémit d'horreur en entendant le mot « réformer ». Ce que le progénien appelait la réforme était une méthode barbare pour contrecarrer le conditionnement génétique d'un individu. C'était, ni plus, ni moins, un lavage de cerveau. La personne pourrait ainsi être affectée à un domaine différent de celui à la quelle elle avait été destinée. Tous ceux qui l'avaient subi en avait gardé des séquelles psychologiques graves. Après ce traitement, ils n'étaient plus la même personne et ils perdaient toute joie de vivre. Cette méthode avait été abolie depuis des siècles et avec raison.

S'il était réformé, sa carrière dans Starfleet se terminerait et sa vie deviendrait un long purgatoire.

- Non, s'écria-t-il! Non! Pas ça!

- Tiens donc, il a retrouvé l'usage de la parole.

Le progénien alla vers la machine.

- Êtes-vous prêts pour la réforme, Douze?

Douze se débattait de toutes ses forces.

- Non! Par pitié! Non!

- Dommage, dit-il en abaissant un levier!

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Le capitaine Roberge rappela tout le monde pour une rencontre. Beaucoup d'informations leur étaient parvenues sans toutefois leur permettre de retrouver le disparu. Il fallait faire le point.

Le conseiller avait résumé l'histoire de l'être élu et du risque que Douze soit le résultat d'une expérience visant à créer cet élu.

Le lieutenant Jamar avait par la suite fait un rapport sur l'enquête en cours sur la mort de Cent-dix. Il était maintenant persuadé que Cent-dix avait été tué par un progénien. L'histoire de Riyax, bien que difficile à croire, constituait un mobile. Cent-dix avait été assassiné pour réunir toutes ses créations et trouver l'élu qui se cachait parmi eux.

C'était au tour de l'équipe de Myriam.

- La petite amie du frère de Douze nous a donnée quelques informations utiles. Les Trentiens qui ont été arrêtés en même temps que Douze ont subi un test psychique.

- Quel genre de test, demanda Léa?

C'est le médecin vulcain qui répondit.

- Il s'agit d'une stimulation neurale visant à exacerber les émotions du sujet au-delà de la limite du supportable. Ils lui ont également fait une prise de sang et lui ont effacée la mémoire avant de la libérer.

- Ils ont sans doute fait subir la même chose à Douze.

- Sauf que d'une façon ou d'une autre, il a passé le test.

- Ça renforce la théorie de l'élu, mais ça ne nous dit pas où le chercher.

- Capitaine, dit Jamar, je devrai poursuivre mon enquête sur la planète. J'en suis à établir la liste des suspects. Il faudra chercher parmi les progéniens faisant partie du cercle d'amis ou de connaissances de la victime.

- C'est d'accord. Faites-vous accompagner du conseiller Riyax.

- Capitaine, ajouta le Vulcain. J'ai, dans mon tricordeur, les résultats de scans de plusieurs autres Trentiens, je pourrais les comparer au scan cérébral que j'ai pris de l'enseigne Douze après notre expérience avec le multi-esprit pour voir s'il y a des différences.

- C'est très bien, approuva le capitaine Roberge. La rencontre est terminée.

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« À ce moment-là, ma fascination pour le monde d'origine de notre pilote s'était effritée. Je croyais avoir découvert un monde idéal où la nature avait trouvé le parfait compromis pour créer des êtres comme Douze-cent-trois, bien dans leur peau et heureux de leur vie. Je voyais que ce n'était encore qu'une mauvaise utopie, mise à mal par ces êtres froids et manipulateurs qu'étaient leurs dirigeants. L'humanité redevenait mon sujet de prédilection avec toutes ses étonnantes contradictions. »