Note : Coucou ! Cela fait pas mal de temps que je n'ai pas posté de one-shot, et je m'en excuse. C'est toujours en période de révisions et de stress que je bosse sur ce recueil. -_-' Merci à tous et à toutes pour vos reviews ! Elles me font chaud au cœur, surtout que ce n'est pas facile de se renouveler à chaque fois sur ce thème. Je suis très touchée aussi de voir que vous avez aimé BB et Linda. ^^

Le titre a changé entre temps, il est passé de « Abécédaire » à « Sensitive ». Je n'avais pas du tout prévu de l'écrire de ce point de vue, mais au final, c'est mieux ainsi.

Dédicace : A lolie, qui avait deviné un des pairings, et à Greengrin, parce que nous avons exactement la même vision du personnage ci-dessous décrit, à un point carrément inquiétant (tu te souviens de ta réaction hébétée XD ?)

Enjoy !


Septième fleur :

Sensitive

« Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,

Comme s'ils regardaient au loin, restent levés

Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés

Pencher rêveusement leur tête appesantie. »

Charles Baudelaire

Les Aveugles


Elle l'entendit arriver bien avant qu'il n'entre dans la pièce.

Elle gomma immédiatement toute expression de son visage. Elle interrompit également le mouvement qu'elle allait exécuter, à savoir, déplier ses jambes. Celles-ci commençaient à fourmiller désagréablement, à force d'être maintenues croisées. Si personne n'avait troublé sa solitude, elle aurait pu de changer de posture, s'affalant sur le ventre sans aucune dignité. Mais ce geste pouvait trahir une faiblesse aux yeux des autres. Elle devait être irréprochable et imperturbable, une statue de marbre qui jamais ne bougeait.

Elle resta donc comme elle était, parfaitement immobile, assise en tailleur sur le parquet, le dos courbé et tête légèrement penchée en avant, comme si elle s'inclinait. Ses cheveux s'échappèrent de derrière ses oreilles et glissèrent sur son visage, avec la douce froideur d'un rideau de soie. Elle serra un peu plus son paquet de cartes entre ses doigts, menaçant de le froisser. Elle fronça les sourcils, triturant de l'index le coin d'un rectangle de papier. La démarche de la personne dans le couloir était étrangement souple et fluide, ses pieds foulant le sol comme les pattes d'un fauve qui se font molles sur la terre brute.

Ce bruit de pas lui était inconnu.

La porte s'ouvrit sans un grincement. Elle était parfaitement huilée. Les surveillants savaient bien que les geignements de gonds la rendaient à moitié folle. Au passage du battant, un appel d'air happa son visage en même temps que retentissait un sifflement aspiré. Les bruits du dehors lui furent plus perceptibles, chahut des enfants et piaillements d'oiseaux. Elle sentit les lambris s'abaisser légèrement sous ses cuisses, avec un petit crissement. L'inconnu s'était arrêté juste sur le palier.

Elle se concentra et parvint à percevoir la respiration du nouveau-venu. Une respiration masculine, rauque, lente et calme. Une respiration d'animal tapi dans les fourrés. En localisant son visage, grâce au souffle léger qui sortait de sa bouche et de son nez, elle calcula qu'il était très grand, et se tenait voûté. Cela se sentait à la manière sourde dont l'oxygène raclait sa gorge. Elle étudia le frottement quasi-imperceptible de ses vêtements sur sa peau. Les fibres étaient rêches, synthétiques, et créaient des vibrations amples. Un jean trop grand. Un tee-shirt, aussi, sans doute, et qui collait à sa peau : il n'ondoyait pas au rythme de ses battements de cœur.

Ses battements de cœur étaient curieux, d'ailleurs, vraiment curieux. Tantôt erratiques, tantôt suspendus, ils s'affolaient et redevenaient sereins sans suivre aucune logique. Strictement incompréhensibles. Elle n'avait entendu ce genre de battements de cœur qu'une seule fois. Chez L. Cette première expérience était toutefois très différente, parce que les pulsations cardiaques du détective poursuivaient un chemin implacable, toujours identique, qui ne changeait jamais de rythme. Ils restaient à la limite de l'emballement, mais sans s'affoler. L avançait sans se préoccuper du reste du monde, selon la voie qu'il s'était fixé. Indépendant de toute surprise, de tout choc. Un battement de cœur radicalement opposé à celui qu'elle entendait maintenant, mais pourtant, semblable. Inaccessible.

C'était le battement d'un cœur libre.

Un sourire apparut sur les lèvres de la jeune fille. Rompant sa posture immobile, elle piocha une carte dans son paquet. Elle la posa à l'envers devant elle, s'aidant de la texture rugueuse du verso pour deviner quelle face elle devait coucher contre le sol. Le battement de cœur de l'inconnu se stoppa quasiment, puis repartit à toute allure. Elle plaça une autre carte près de la première, prenant bien garde de l'aligner parallèlement à l'autre. Elle aimait la symétrie. La symétrie, c'était la beauté. La symétrie, c'était l'ordre, le rangement, sans lequel elle ne trouvait pas de marques dans ce monde obscur.

La symétrie, c'était la perfection.

« -- C'est un jeu de tarot ? »

Sa voix la surprit au même titre que son pas et son battement de cœur. Elle s'était attendue à une voix d'homme, c'était une voix suave et aigue, qui savourait chaque syllabe et susurrait les « s » avec délectation, tel un serpent. Curieusement, cela lui plût. Un frisson parcourut sa peau, amenant la chair de poule sous ses vêtements d'enfant modèle, comme une goutte d'eau qui tracerait des cercles concentriques sur une eau lisse. L'haleine du garçon parvint lentement à elle à travers l'air immobile, portée par ses paroles. Ses narines frémirent alors qu'elle tâchait d'en capter toutes les fragrances et de les analyser.

Il y avait un reste d'odeur pâteuse et amère, blotti sous sa langue et libéré par ses mots. Le garçon devait être sorti du lit depuis peu. Ensuite, un soupçon de menthe poivrée, sucrée et piquante, niché entre deux dents. Il avait dû croquer un bonbon. Puis un zeste de saveur acide, très pure et vivace, dont elle ne parvint pas à déduire quelque chose. Avait-il mangé de l'écorce de citron ? Etrange… Elle trouva également un arôme très fort, très sucré, capiteux. De la fraise… Non, de la confiture de fraise. Un peu en-dessous, se cachant sous cette première nappe fruitée et enfantine, elle perçut l'ambre ferreux du sang. Et enfin, encore plus bas dans la gamme innombrable de notes olfactives, elle trouva son odeur propre, cette carte d'identité plus personnelle et plus intime encore que ses pas. L'indéfinissable odeur de la peau d'un être humain.

Cette odeur, c'était celle de quelqu'un d'intense et de sauvage. Cette odeur la prit aux tripes et souleva en elle une énergie qu'elle croyait perdue depuis longtemps. Cette odeur, elle l'aima dès la première seconde. Elle s'en empara avec gourmandise, tel un trésor, gravant ses nuances dans sa mémoire comme des lettres en braille. Son nez la reconnaîtrait toujours, à présent, même dans une foule entassée et puant la transpiration et le déodorant. Son propre cœur s'emballa derrière le chemisier parfaitement repassé. Elle se sentait tellement vivante qu'elle en eut le tournis.

Elle aligna une troisième carte.

« -- Oui, dit-elle, contrôlant à grand-peine le tremblement de sa voix. C'est un jeu de tarot. »

D'un seul coup, sans prévenir, elle libéra son énergie accumulée, comme on fait sauter le bouchon d'une bouteille de champagne. Les cartes volèrent à toute allure dans ses mains, bruissant et cliquetant à mesure qu'elle les mélangeait, sans jamais en laisser tomber une seule. Elle les jeta ensuite une par une au sol, avec un bruit quasiment métallique, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus une seule.

Elle savait sans avoir besoin de le vérifier que, devant elle, le jeu formait un rectangle parfait.

« -- Viens t'asseoir. » Réclama-t-elle.

Son timbre autoritaire dissimulait mal une intonation enjôleuse, câline. Elle aimait cette voix. Elle aimait cette odeur. Elle voulait tracer les contours de son visage avec son index, pour deviner à quoi il ressemblait. Elle voulait tout ça pour elle. Là, maintenant, tout de suite.

« -- D'accord. »

Il se détacha du chambranle, auquel il s'était appuyé le temps de la conversation. Le bois geignit de ce mouvement d'épaule. Comme s'il protestait d'être abandonné. Elle s'en réjouit intérieurement. Parce que c'était vers elle qu'il venait. Lorsqu'il s'avança, ses pas étaient encore plus élastiques et animaux qu'avant. Elle perçut la différence et sourit, passant imperceptiblement sa langue sur ses lèvres.

Le parfum puissant de son corps lui monta aux narines alors qu'il s'installait devant elle, de l'autre côté du rectangle de cartes. C'était un parfum de sueur et de chair crue qui lui fit tourner la tête, et devint plus entêtant encore lorsque le garçon tendit la main dans sa direction, faisant légèrement craquer les os de son épaule et de son bras. Elle sentit ses doigts froids et poudreux sur sa joue. Les coins de ses ongles rongés lui picotèrent la peau et s'accrochèrent au bandage qui cachait ses yeux. Celui-ci faisait tout le tour de sa tête et était noué sur sa nuque. On lui avait dit qu'il était blanc, blanc immaculé de la pureté, mais elle n'en avait cure. Comment une chose comme la couleur du tissu pourrait-elle lui apporter une information intéressante ?

« -- Tu es aveugle ? » Demanda le garçon, d'une voix paisible et presque nonchalante, sans pitié et sans dégoût, comme si la chose était très commune.

Elle sût aussitôt que sous ces mots d'apparence simple se cachait autre chose. Une seconde signification, grave, lourde, le genre de double-sens qui émaille les cauchemars et détruit toute une vie. Elle réfléchit quelques instants et donna une réponse prudente, la plus neutre possible.

« -- Oui. »

La main du garçon tressaillit légèrement. Il la passa dans son cou, frôlant ses cheveux. La jeune fille sentit la douceur des cicatrices trancher sur les cals de sa paume. Il devait se blesser souvent. Puis le nœud qui retenait son bandeau coulissa, et par réflexe, elle ferma les paupières alors que l'étoffe tombait sur ses genoux. Un doigt taquin frôla ses cils.

« -- Tu ne veux pas ouvrir tes yeux pour moi, Alyssa ? »

Son cœur manqua d'exploser dans sa poitrine.

Hébétée, elle obéit sans même y penser.

Bien sûr, avoir les yeux ouverts ne changeait strictement rien. Le noir était toujours aussi absolu. Tout au plus était-ce un peu étrange, de sentir l'air passer contre les globes sans vie de ses prunelles. Généralement, ceux-ci faisaient peur aux enfants. On lui avait expliqué avec gêne que ce n'était pas très beau à voir, qu'ils étaient d'un blanc crémeux peu ragoûtant, sans pupille et sans iris. Elle s'en fichait. Et aujourd'hui plus encore. Son cœur battait très fort, le sang tambourinait à ses oreilles, et elle avait chaud, et un peu peur aussi.

Alyssa.

On ne l'avait pas appelée ainsi depuis une éternité.

« -- Que vous avez de beaux yeux … Murmura le garçon, qui semblait sincèrement émerveillé.

-- C'est pour mieux voir la vérité, mon enfant ! Rétorqua-t-elle, l'angoisse accélérant le débit de ses paroles.

-- La vérité ? »

Il était devenu moqueur. Alyssa serra les mâchoires, si bien que les phrases qui suivirent furent presque inaudibles et qu'il dût se pencher pour les entendre.

« -- Je sens vos émotions, à vous tous. Je sens votre peur. Je sens vos envies. Je sens tout ce que vous masquez. Je sens vos secrets. Tout ce qui est invisible pour vos yeux si facilement dupés. Je suis objective, parce que je ne vous juge pas sur votre apparence. Je vous juge sur le tremblement de votre voix lorsque vous me mentez. Je vous juge sur ce frisson de terreur qui vous traverse lorsque j'approche d'une vérité compromettante. Je suis totalement impartiale. Je suis la Justice. »

Sa tirade le laissa silencieux. Il reprit au bout de plusieurs minutes, d'un ton plus grave :

« -- La Justice ?

-- Oui. L m'a remarquée. Je suis étrangère à tous ces enfants qui jouent et qui crient. Je suis spéciale. Et il est évident que tu es différent des autres aussi. Je vois la vérité nue, que vois-tu, toi ? »

Elle entendit ses dents grincer. La poigne du garçon se resserra imperceptiblement sur son cou, et elle crut qu'il avait amorcé un mouvement pour l'étrangler, mais il relâcha son emprise et replaça simplement une mèche des cheveux d'Alyssa derrière son oreille. Mèche qui retomba aussitôt. Il la remit à sa place une, deux, trois fois, sans qu'elle n'y reste plus de trois secondes, mais ce geste machinal semblait le calmer.

« -- Moi, je vois aussi la vérité nue. Moi, je vois vos noms, que vous me les disiez ou pas, qu'ils soient inscrits dans les registres ou non, et cela même si vous portez un pseudonyme. Moi, je vois combien de temps vous vivrez, et les milliers de chiffres au-dessus de vos têtes me donnent la migraine vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, sans possibilité de grève. J'aimerai être aveugle, Alyssa. »

Elle sentit la peur la quitter. Au-delà de la bestialité furieuse et bourdonnante d'injustice avec laquelle ils avaient été prononcés, les propos du jeune homme étaient empreints d'une intonation désespérée. Elle attrapa la main qui s'affairait dans ses cheveux et la pressa fort dans la sienne. Il ne bougea plus. Son épiderme glacé absorbait peu à peu la chaleur d'Alyssa. Ils restèrent silencieux, sans d'autre contact que leurs doigts entremêlés. Au bout d'un moment, elle demanda :

« -- Comment t'appelles-tu ? »

Et c'était comme si elle le savait déjà, lorsqu'il répondit :

« -- Beyond Birthday. »

C'était son vrai nom.

Elle en était sûre.

Elle sourit, un large sourire qu'elle n'avait adressé qu'à deux personnes depuis son arrivée ici. Une fois à L, lorsqu'il l'avait félicitée sur un exercice particulièrement compliqué. Et une fois à un tout petit garçon qui venait d'arriver et pleurait sans cesse, donnant des coups de pieds à tout le monde. Elle avait finalement trouvé le moyen de le calmer, lui offrant un morceau de sa tablette de chocolat. En entendant son petit cœur fragile se gonfler de joie, ce jour-là, elle s'était sentie heureuse. Comme aujourd'hui. Elle souffla :

« -- Choisis une carte et donne-la moi, Beyond. »

Pour la première fois, elle discerna dans les battements de son cœur un mouvement de surprise cohérent. Il hésita, avant de faire comme elle le disait. Il piocha au hasard une carte dans le jeu et la lui remit. Elle effleura le papier rigide pour lire son dessin en relief. Il n'y avait pas de légende pour en expliciter le sens. Ce n'était pas nécessaire. Alyssa connaissait par cœur tous les symboles du répertoire, à force de demander à chaque nouvel orphelin qu'elle rencontrait de tirer une carte. Le tarot tombait toujours juste : haine, compétition, amitié, il montrait infailliblement les sentiments qu'il y aurait entre les deux orphelins. Elle sourit de plus belle.

« -- C'est quelle carte ? » L'interrogea Beyond, curieux.

Elle ne lui répondit pas. Elle tira sur son bras et le fit se pencher vers elle, jusqu'à poser sa bouche sur son visage pour y lire une expression de tendresse incrédule. Pressant ses lèvres contre les siennes, elle goûta les saveurs les plus ténues de sa langue. Un frôlement de cils sur sa joue lui indiqua que Beyond fermait les yeux. Ils s'embrassèrent longtemps, elle, ses yeux aveugles grand ouverts, lui, son regard surchargé fermé au reste du monde. Lorsqu'ils se séparèrent, A glissa la carte dans la poche intérieure de son chemisier, juste contre son cœur. Cette carte-là, personne ne l'avait jamais piochée avant BB. Et plus personne ne la piocherait jamais.

Sur le dessin, deux fleurs entrelaçaient amoureusement leurs tiges épineuses.


Note : Dans ma tête, A a toujours été aveugle, et toujours été une fille également. Esthétiquement, je trouvais assez séduisant cette association d'un personnage qui voit trop bien les choses, et d'un autre qui au contraire ne voit rien du tout. Yeux blancs, yeux rouges, virginité stérile, sang qui bouillonne. Et puis bien sûr, il y a la thématique de la Justice aux yeux bandés.

La prochaine suivra sans doute bientôt. J'espère que vous avez aimé !

Bisous !