Sur la route de Corinthe, Didyme n'avait pas dit un mot et sa mère non plus. Si Didyme trouvait l'ambiance pesante mais n'osait dire un mot, la Reine se réjouissait intérieurement de son plan machiavélique : elles iraient à Sparte, prétendant que puisque c'était une des trois grandes villes de Grèce avec Thèbes et Athènes, la future fiancée d'Aro se trouverait sûrement là. En réalité, la route qui menait à Sparte était truffée de danger et la Reine comptait bien en profiter pour se débarrasser de sa fille à la première occasion. Sparte était en permanence en guerre alors le cadavre d'une fillette ne choquerait personne ! Et si Aro essayait de s'approcher pour récupérer le corps de sa soeur, il devrait engager le combat contre des gens dont la pauvreté et la misère ont tant endurci le coeur que ce serait un véritable bain de sang. Elle saurait alors convaincre Aro d'oublier sa petite soeur et son fils lui reviendrait à elle seule.

Les chevaux galopaient à toute vitesse, la Reine ne voulait pas attendre. Plus vite Didyme disparaitrait et mieux ce serait. Or, pour que son plan soit efficace, il fallait qu'elles atteignent Sparte au plus vite. Elles changèrent donc de chevaux tous les vingt kilomètres, toute la nuit. C'était imprudent de voyager de nuit car les voleurs et les tueurs étaient aux aguets de nouvelles proies. Mais la Reine avait besoin de la nuit pour abandonner Didyme. En plein jour, la disparition de la fillette aurait été immédiatement remarquée par les gardes qui les accompagnaient. Arrivées près de Sparte, la chance sourit enfin à la Reine ! Il faisait encore nuit, l'aube ne devant se lever que dans une heure, quand Didyme crut apercevoir, à l'orée d'un bois, grâce aux reflets de la lune, la fiancée de son frère. Sa mère fit arrêter immédiatement le char qui les emmenait et demanda à sa fille d'aller vérifier.

Didyme se précipita mais la silhouette de sa future belle soeur avait disparu. Ne pensant qu'au bonheur de son frère, la fillette s'aventura dans le bois, en pleine nuit, en appelant d'une voix de plus en plus faible au fur et à mesure qu'elle avançait :

- Youhou, y a quelqu'un ?

La pauvre petite ne savait plus trop si elle voulait vraiment avoir une réponse. Son frère l'avait souvent mise en garde contre les voleurs et les tueurs qui se terraient dans les bois. Didyme se retourna : ni sa mère, ni les gardes ne l'avaient suivie. Elle eut soudain une forte envie de sangloter tant elle était effrayée d'être ici seule la nuit. C'est alors qu'une belle voix de femme lui dit doucement :

- Que viens-tu faire ici, seule, à cette heure de la nuit ?

Didyme se retourna et vit sa future belle-soeur.

- Enfin tu es là ! Tu n'as pas honte d'obliger les petites filles à venir te chercher dans des lieux aussi dangereux et à une heure aussi tardive ? la gronda Didyme

- Pardon ? répondit Sulpicia, interloquée par la réaction de la petite fille

- Ca va, je te pardonne ! Allez viens, allons vite retrouver mon frère pour que tu l'épouses, lui sourit Didyme

- Quoi ?

- Quoi ?

- Tu es ici parce que tu es venue me chercher pour que j'épouse ton frère ?

- Bah oui ! Je ne sais pas si tu es au courant mais les petites filles de mon âge sont censées être au lit à cette heure-ci !

- Mais... Pourquoi moi ?

- Il t'a choisie

- Je ne sais même pas qui est ton frère

- Mais si, tu le sais ! C'est l'homme le plus merveilleux du monde que tu as rencontré à Athènes

- Ah oui... Non merci !

- Quoi ?

- Je ne veux pas épouser ton frère

- Pourquoi ?

- Parce qu'il ne me plait pas

- Pourquoi ?

- Ce n'est pas mon style d'homme

- Pourquoi ?

- Vas-tu continuer longtemps avec tes "Pourquoi" ?

- Oui ! Pourquoi ? lui sourit Didyme qui aimait jouer

Sulpicia lui sourit en retour. Elle aimait beaucoup cette petite mais cela ne signifiait pas pour autant qu'elle accepterait d'épouser son frère. En revanche, elle ne pouvait pas laisser cette enfant ici toute seule. Mais si elle la raccompagnait à Athènes, la petite s'imaginerait qu'elle deviendrait sa belle-soeur. Et vu le comportement de la fillette, toute discussion ou explication semblait inutile. Sulpicia carressa la tête de la petite fille, puis, prise d'une pulsion maternelle, souleva Didyme et la prit tendrement dans ses bras. Le bonheur qui s'empara de Sulpicia et de Didyme les surprirent toutes les deux. Sulpicia pouvait enfin assouvir ses besoins de mère tandis que Didyme se sentait enfin aimée par une maman. Elles restèrent là, immobiles, au beau milieu de la nuit. Puis Sulpicia se mit à bercer Didyme en chantonnant. La petite fille, peu habituée par toute cette douceur maternelle et ereintée par l'heure tardive, se laissa sombrer rapidement dans le sommeil. Sulpicia, trop heureuse, continua à bercer doucement la petite et à chanter, tout en remerciant Ilithye, la déesse de la maternité, de lui avoir enfin offert un enfant.

Le jour avait dépassé le zénith depuis longtemps lorsque Didyme se réveilla. Sulpicia, qui l'avait bercée toute la nuit, lui déposa un petit baiser sur le front, puis sur chacune des joues, ce qui combla l'enfant de bonheur. Mais très vite, la petite se rappela que son frère l'attendait. Elle se souvint alors que sa mère l'attendait également et eut un frisson d'horreur. Elle avait disparu depuis des heures. Si elle revenait vers sa mère et qu'elle lui annonçait qu'elle s'était tout simplement endormie, la Reine risquait de ne pas apprécier. Voyant sa petite protégée très angoissée, Sulpicia lui demanda ce qui n'allait pas. Alors Didyme lui expliqua toute l'histoire, à commencer par l'amour fou d'Aro pour elle jusqu'au voyage qu'elle avait fait avec sa mère. Sulpicia rassura Didyme en lui expliquant qu'elle allait la raccompagner auprès de sa mère. C'est le coeur serré que les deux demoiselles se dirigèrent vers la route, là où devait se situer le char et la Reine. Sulpicia maudissait les dieux pour cette fausse joie et Didyme les implorait pour qu'ils aient pitié d'elle et la protège de son horrible mère. Arrivées près de la route, elles restèrent stupéfaites : le char et son équipage avaient disparu. Sulpicia regarda les traces et découvrit qu'ils avaient fait demi-tour. Avaient-ils vraiment abandonné cette enfant à son triste sort ?

Sulpicia se sentit très en colère mais, jetant un oeil sur Didyme qui commençait à comprendre, elle se calma et annonça à la fillette qu'elles allaient se rendre toutes les deux à Athènes. Didyme, comprenant qu'elle avait réussi sa mission, hurla de joie et se jeta au cou de celle qui était devenue sa mère de substitution. Sulpicia serra Didyme contre elle et courut à vitesse vampirique vers Athènes.