L'An 845
Port de Shigekatsu
Gaara réprima un long frisson.
L'atmosphère pesante l'oppressa légèrement, à bord de cet immense bateau de sauvetage qui devait a priori les mener dans les autres districts du Mur Maria. Depuis que sa conscience lui était brusquement revenue - quelques minutes plus tôt - une culpabilité profonde, brûlante et insupportable rongeait son âme en lambeaux et une douleur intense le submergeait. Sur cette embarcation aux dimensions imposantes, peuplée d'une foule tumultueuse le dérangeant amplement, il se sentit réellement désemparé. Jamais il ne se pardonnerait d'avoir ainsi perdu le contrôle, songea celui-ci la gorge nouée de tristesse et d'amertume.
Tout lui semblait irréel, comme un mauvais rêve.
Il ne cessait de se remémorer les images terribles de l'incident qui le hanteraient certainement tel un remords éternel qu'il ne pourrait aucunement chasser. Les visions d'horreur qui s'imposaient en masse à lui, furent d'une telle violence qu'il se tordit subitement en deux, sous le regard alarmé du blondinet qui se trouvait à ses côtés. En le voyant s'écrouler pratiquement à terre, celui-ci se précipita sans plus attendre à son secours et il se pencha aussitôt au dessus de lui, avant de lui énoncer d'une voix soucieuse :
- Qu'y a t-il !? Ne te sens-tu pas bien ?
Se torturant la lèvre inférieure avec ses dents, le roux tenta de reprendre contenance mais il perdit l'équilibre sous les yeux anxieux de son sauveur. Ce dernier réagit au quart de tour en lui agrippant fermement le bras afin de l'aider à se relever, mais il s'écarta vivement de lui. « Qu'il aille se faire voir ...» se souffla t-il de mauvaise foi. Il n'était pas quelqu'un de faible, sensible, voire timide. Sans oublier qu'il se méfiait totalement des autres qui ne lui inspiraient honnêtement qu'aversion, et dégoût.
Autrement, il ne comptait nullement se reposer sur les autres. Il s'était toujours débrouillé tout seul comme un adulte responsable. Et ce n'était pas prêt de changer, il n'avait guère besoin d'une aide extérieure pour s'en sortir. Même s'il restait profondément reconnaissant envers celui-ci pour l'avoir conduit sain et sauf jusqu'ici, cela ne signifiait pas pour autant qu'il lui accorderait sa confiance au point de lui dévoiler ses plus sombres secrets.
« Reprends-toi » s'ordonna t-il silencieusement.
Toutefois,une honte aussi soudaine et vive qui s'était vraisemblablement emparée de tout son être, l'empêcha de raisonner correctement. La souffrance indescriptible dans son cœur s'accentua en traçant les horribles scènes de la catastrophe s'insinuant partout et détruisant tout sur son passage. Celui-ci était clairement l'unique fautif de cet incident. Il ne cherchait même pas à le nier tant ses actes dont il était le seul responsable, demeuraient fort répréhensibles. D'ailleurs, sur son visage se manifestait parfaitement l'expression d'un profond désespoir, du regret et de la peur.
Si seulement il n'avait pas été assailli par ses émotions aussi vagues qu'incontrôlables, les récents évènements ne se seraient probablement pas déroulés comme ça. Si seulement il avait pu prévoir que les choses tourneraient ainsi. Il devait cesser de se tourmenter, le mal était déjà fait. Une simple erreur de sa part avait coûté la vie à un grand nombre de personnes innocentes. Certes il le regrettait amèrement, néanmoins il sut pertinemment qu'il ne pourrait plus revenir dans le passé pour réparer ses erreurs.
Il allait devoir vivre avec ce poids sur la conscience pour le restant de ses jours. Et cela même s'il n'était réellement pas en mesure d'ôter ses émotions négatives, insoutenables et envahissantes de son esprit. Il devait impérativement avancer peu importe qu'il ne se sente pas capable d'annihiler ce remords destructeur qui lui pourrirait fort probablement la vie. « Ainsi va le monde ... » il se marmonna aigrement.
Se couchant à l'arrière du navire, le roux écopa difficilement de l'eau de mer pour laver entièrement sa tronche ensanglantée. Puis, il se tourna nonchalamment vers le blond qui se situait à sa gauche, et qui exprimait toujours une pointe d'inquiétude sur son maigre visage. Se sentant pleinement redevable envers ce garçon qu'il ne connaissait que de vue, et qui était venu sans hésiter à son secours, il lui déclara d'un ton neutre qui laissait entendre tout de même une certaine froideur :
- Écoute, je te remercie énormément de m'avoir transporté jusqu'ici, mais cela ne signifie pas que je te lécherai les bottes pour autant.
Son interlocuteur ne cilla pas comme s'il s'attendait à une réplique pareille. Il haussa simplement les épaules, puis il lui certifia d'une voix étonnamment grave :
- Tu ne me dois absolument rien. En revanche, si tu as besoin de partager tes soucis avec quelqu'un, n'hésite pas à te tourner vers moi.
Seul un silence glacial lui répondit. L'orphelin semblait abasourdi par cette déclaration aussi inattendue qu'incompréhensible. Que voulait-il dire par « partager ses soucis » !? Celui-ci n'estimait quand même pas qu'il pourrait nouer des liens d'amitié avec quelqu'un comme lui. C'était totalement surprenant, voire absurde. Il était littéralement bouche bée même s'il ne laissait rien transparaître sur son visage inexpressif. Celui-ci ne devait pas être quelqu'un de sensé pour lui proposer ouvertement son amitié. Avait-il toute sa tête !? Il en était pas certain. Honnêtement, le roux se décrirait comme une personne relativement repoussante, hostile et terrifiante, bien qu'il en était aucunement le cas. Alors pourquoi celui-ci s'entêtait-il à vouloir se rapprocher d'un gars comme lui.
Il n'en savait strictement rien. La seule chose qu'il put confirmer à cet instant précis c'était qu'il se considérait comme potentiellement dangereux, et qu'un lien relationnel supplémentaire - autre que celui qu'il possédait déjà avec Hannes - ne lui apportait assurément rien de bon. Encore déstabilisé par cette suggestion improbable, il lui grogna dessus :
- Si tu ne veux pas mourir, je te conseillerai sincèrement de ne pas trop traîner dans mes pattes.
Le blond hocha simplement la tête, et l'assura calmement :
- Ne t'inquiète pas je ne te forcerai pas à être mon ami.
Tss. Comme si une mauviette telle que lui pouvait le forcer à faire quoi que ce soit. Ce misérable moucheron devait se mettre dans le crâne qu'il était quelqu'un de peu fréquentable, et qu'il ne lui attirerait que des ennuis. Enfin, ce n'était clairement pas le moment idéal pour divaguer. La situation demeurait toujours inchangée, car les Titans affluaient de partout et semblaient s'être définitivement emparés du District de Shiganshina. Le bon côté des choses fut qu'en perdant connaissance, la tempête de sable s'était brusquement interrompue. Ainsi, il leur restait peut-être une chance de se tirer d'affaire car la porte intérieure, ou la porte principale qui se dressait dans toute sa splendeur devant eux, parut toujours intacte.
Visiblement, tout n'était pas encore perdu.
Pourtant, il avait ce mauvais pressentiment tapi au fond de lui, comme si quelque de chose de terrible allait survenir dans quelques instants.
Une voix familière qui surgit de nulle part, lui fit lentement redresser la tête :
- Pandaaaa,je savais qu'il était complètement inutile que je m'en fasse pour toi.
Une veine apparut sur le front du garçon interpellé, en entendant le surnom ridicule par lequel celui-ci l'avait encore désigné. Il grimaça encore plus en remarquant que celui-ci gesticulait dans tous les sens au milieu d'une foule intenable qui le fixait comme s'il s'agissait d'un attardé mental. Sur le moment, il ne sut que faire de cet imbécile qui se donnait constamment en spectacle. Mais en même temps il se détendit partiellement en le voyant en chair et en os, alors il pouvait faire une exception pour une fois et le pardonner pour son comportement hautement puéril.
-Pff, espèce de demeuré, bourdonna t-il faiblement.
Le plus âgé qui entendit son chuchotement presque inaudible, rétorqua d'un ton amusé :
- Toujours aussi désagréable, mon adorable Panda.
Le garçon de dix ans n'eut pas le temps de lui renvoyer une réplique cinglante, qu'Armin qui se tenait en retrait et qui venait enfin de noter la présence du vieux décervelé, interjeta d'un air inquiet :
- Hannes, où sont Eren et Mikasa !?
Le soldat de l'unité de Garnison attarda aussitôt son regard sur l'autre garçon et un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Puis, il inclina légèrement sa tête et lui présenta ses remerciements les plus sincères :
- Armin, mon petit je ne t'avais pas vu, je te suis entièrement reconnaissant pour avoir pris soin de Gaara en mon absence.
La bouche du roux se crispa en l'entendant s'exprimer d'une manière si irritante. Ce dernier présuma qu'il était suffisamment fort pour se protéger soi-même, surtout avec l'acquisition de ses nouveaux pouvoirs... Son regard s'agrandit en songeant subitement à la catastrophe qu'il avait engendré en faisant usage de cette source d'énergie inédite. Après avoir commis un tel acte, il ne pouvait assurément pas être fier de disposer d'un pouvoir similaire, il devait d'abord apprendre à le contrôler. Il se promit intérieurement de plus l'exploiter avant d'en avoir une maîtrise totale.
Profondément immergé dans ses pensées encombrantes, il perçut vaguement la voix de Hannes prononcer la phrase suivante : « Eren et Mikasa se trouvent tous les deux à l'aile gauche du bateau ». En entendant cette nouvelle, Armin sentit la tension qui lui nouait les épaules s'alléger d'un coup, et il prit congé sans plus attendre pour partir rejoindre rapidement ses amis. Inutile de mentionner que le roux ne s'aperçut même pas de son départ précipité.
Relevant son moment de distraction, le plus âgé fronça les sourcils et le questionna sur sa conduite inhabituelle :
- Qu'y a t-il Gaara, quelque chose te contrarie !?
Celui-ci plongea son regard vide d'émotion dans le sien, et trancha sèchement :
- Absolument rien.
Face au ton employé - catégorique, ferme et sec - Hannes se tortura les méninges pour lui faire cracher le morceau. Passant une main dans ses cheveux humides, le blond sauta d'un geste vif sur le pont du bateau sous le regard ahuri des personnes à bord. Ensuite, il s'abaissa à son niveau, et lui mit une main ferme sur sa tignasse rousse qu'il ébouriffa affectueusement avant de lui souffler à l'oreille d'un ton sérieux :
- J'insiste, si quelque te tracasse parle moi-en, on pourrait régler le problème ensemble tu le sais très bien.
L'orphelin se mura dans un silence distant, incapable d'affronter la dure réalité. Le blond saisit d'emblée que quoi qu'il fasse, il ne parviendrait pas à lui extirper des informations. En notant son obstination, c'était perdu d'avance. Patienter. Il n'avait plus qu'à patienter que celui-ci vienne vers lui de sa propre initiative pour lui expliquer de quoi il en découlait véritablement.
Ainsi, il n'eut d'autre choix que d'obtempérer :
- On en reparlera plus tard.
Alors que le blond s'apprêtait à lui tourner le dos pour se diriger inexorablement en direction des soldats amassés en groupe devant la porte intérieure, il distingua nettement le bruit d'un long fracas qui lui fit hâtivement relever la tête. À la stupéfaction générale, une créature impressionnante dotée d'une armure d'os venait de défoncer brutalement le dernier rempart qui dispensait jadis les Titans de s'introduire dans l'enceinte fortifiée.
Ce jour-là fut un véritable tournant pour l'histoire de l'humanité qui prit notamment conscience de la force incommensurable de l'ennemi, et qui connut une première défaite cuisante par la destruction imminente d'une de leurs trois fortifications urbaines : le Mur Maria.
