Bataille aux colonnes

Toujours incapable de bouger, Raziel ne sut empêcher son alter-ego de s'enfuir. Il le vit s'éloigner vers la lisière de la forêt. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'il fut à nouveau capable de bouger. Il réalisa alors à quel point la situation était catastrophique : il avait laissé fuir un ennemi alors qu'il avait failli se tuer lui-même. Après cela, il pouvait être sûr que l'ordre Séraphéen au grand complet aller le pourchasser jusqu'à la mort. Il fallait qu'il s'empêche d'aller prévenir ses amis. Mais comment allait-il pouvoir le rattraper ? Dépité, il s'assit pour réfléchir en se regardant machinalement les mains avec ses griffes noircies de sang séché par le froid du grand Nord. C'est à ce moment-là que tout devint limpide. Son adversaire était blessé, il n'avait plus qu'à suivre le sang laissé derrière lui. Les petites tâches rouges noircissantes étaient très visibles sur le sol blanc de neige.

Les traces le menèrent à l'extérieur de la forêt puis bifurquèrent vers le Sud, dans le tunnel menant au Lac des Morts. Il regarda le ciel. Le vent se levait. Il devrait se dépêcher avant qu'une tempête de neige ne se déclenche. Il prit ses jambes à son cou et suivit les traces de sang et de pas jusqu'au tunnel. Un fois à l'intérieur, il ralentit le pas. Une question le tracassait. Si son adversaire était lui-même, il ne devait pas le tuer. Alors d'où pouvait bien venir son envie frénétique de se battre contre lui ?

Un bruit de plongeon le tira de ses pensées. Son pied venait de rencontrer un point d'eau. Sans s'en rendre compte, Raziel venait d'atteindre la moitié du tunnel, à l'endroit même où stagnait un petit lac. Une corde était tendue le long du mur d'un bout à l'autre de l'obstacle, ce qui permit à Raziel de comprendre comment un Séraphéen en armure privé d'un bras avait malgré tout réussi à traverser. Pour sa part, Raziel n'en avait nullement besoin. Il plongea jusqu'au fond, traversa à la nage, puis s'aida du fond pour se pousser jusqu'en surface et sortit de l'eau.

Sur le sol, les traces de sang se faisaient plus rares. A ce stade, la blessure devait commencer à cicatriser. Mais, après tout, c'était sans importance pour le moment. Le Séraphéen n'avait qu'une seule issue : la sortie du tunnel, le Lac des Morts. Raziel força le pas. Il devait tout de même arrêter ce Séraphéen avant qu'il ne donne l'alerte. Quelques minutes plus tard, il atteint la sortie du tunnel et se retrouva face au pont de bois qui menait à l'une des falaises surplombant le vortex désormais si familier à Raziel.

Mais ce lac-ci n'était pas le même qu'il avait connu. Il dégageait un flux d'énergie beaucoup plus puissant. Il n'avait cependant pas le temps de se poser des questions supplémentaires. Il détourna son regard du lac et fixa l'autre rive, mais son regard fut attiré par une construction toute aussi familière que le Lac des Morts. Neuf grands piliers noircis effondrés mais encore dressés haut vers le ciel. Les colonnes de Nosgoth. Le seuil de son équilibre. Ainsi, en cette époque, elles étaient déjà corrompues.

Il parut soudain clair à Raziel, que ces colonnes étaient le Q.G. dont le Séraphéen avait parlé. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ? Cela lui aurait fait gagner un temps précieux en évitant de réfléchir à la manière de le retrouver et à suivre les tâches de sang. Déterminé à rattraper son ennemi, Raziel laissa toute hésitation de côté et couru de toutes ses forces vers l'impressionnante construction. Seulement, l'aride canyon qu'il aurait dû traverser autrefois était remplacé par une autre forêt où il fallait inévitablement pénétrer pour atteindre les colonnes.

Raziel eut l'idée de passer cette fois encore par la cime des arbre afin de ne pas perdre sa destination de vue. Quand, une bonne demi-heure d'acrobaties plus tard, il atteint la lisière de la forêt donnant sur une clairière où étaient les colonnes, il vit avec effarement que son alter-ego était déjà arrivé auprès de ses frères. Selon les couleurs, il reconnut Rahab, Zephon, Melchiah, Dumah et Turel, en plus d'un illustre personnage : Moebius. Un autre Séraphéen lui était cependant inconnu, dans sa tenue aux couleurs marron. Mais il n'eut qu'à tendre l'oreille pour le connaître, en surprenant la conversation de son alter-ego :

Je me moque de ta blessure, mugit le Séraphéen inconnu, je veux savoir si ta mission a été menée à bien.

Ou…oui, haleta Raziel, Vorador est mort, maître Malek. Mais nous avons rencontré une difficulté imprévue. Il y avait une créature dans ces bois. Une créature bleue. Elle a massacré mon bataillon en un rien de temps et m'a blessé de la sorte (il lui montra son moignon), me forçant à fuir. C'est bizarre, mais cette créature me dit quelque chose.

Cette créature bleue, avait-elle l'air d'un Vampire ?

Oui, maître.

Alors, si je comprends bien, toi, un Saint Séraphéen, tu as perdu face à un Vampire ?

Raziel ne répondit rien. Il se contenta de regarder Malek d'un regard effrayé.

Tu sais ce que cela mérite ?

Cette fois-ci, Raziel se retourna et s'enfuit vers la forêt en criant. Malek se tourna vers Melchiah et lui dit :

Melchiah, ta lance s'il te plaît.

Tenez mon maître, répondit Melchiah en lui tendant sa lance.

Malek s'en empara et la jeta sur Raziel, l'empalant sans ménagement avant qu'il n'atteigne la protection des arbres.

L'échec vaut la mort, ajouta-t-il d'une voix vide de sentiment.

A la vue de cette scène, Raziel, toujours tapi dans les feuillages, fut traversé d'un sentiment d'horreur et de haine. Ainsi, dans son passé Humain, il avait été abattu froidement par son supérieur. C'est à ce moment-là que des mots lui revinrent en tête, des mots que Kain lui avait dit avant son départ :

« Oh, tu ne connais rien sur rien concernant les Séraphéens ! C'était des bouchers avant tout. Ils massacraient sans distinction quiconque les gênait. » Effectivement, Raziel commençait à comprendre et à changer totalement de point de vue sur les Séraphéens. Il éprouvait une envie de descendre de cet arbre et d'aller les massacrer, ces maudits Séraphéens. Ce qu'il penchait à faire, jusqu'à ce qu'un bruit d'une épée qu'on empoigne lui fasse tourner la tête sur sa gauche.

Pourtant il n'y avait personne dans les buissons. Mais Raziel se souvint que son ouïe avait été boostée et il regarda plus loin. Au fond de l'épaisse végétation qui le séparait de l'individu en question, il distinguait un être à la peau blanche, aux traits et aux habits de guerrier Vampire, et à la chevelure légère et blanche comme des fils d'argent. De toutes les rencontres qu'il venait de faire, de Vorador à son alter-ego, celle-ci était la plus inattendue. Raziel n'en revenait pas de le voir lui, Kain !

Kain, son père et maître, dans son jeune temps. Raziel savait qu'il ne devrait pas, mais il ne put s'empêcher d'aller à sa rencontre. Il descendit de l'arbre et se dirigea d'un pas vif et sûr vers son futur créateur. Trop concentré sur sa cible, Kain ne l'entendit pas arriver. Aussi fut-il surpris et sursauta lorsque Raziel l'appela :

Kain ?

Ce dernier se retourna brusquement, pointant son épée, l'antique Soul Reaver dans sa prison d'acier.

Ne crains rien, dit Raziel en levant les mains en signe amical, je ne cherche nullement à te nuire.

Qui es-tu ? demanda Kain d'une voix mélangeant la méfiance et l'agacement.

Je ne peux pas encore te le dire, mais ne crains rien ! Je te connais et je cherche seulement à t'aider. Tu voulais t'attaquer seul à ce groupe de Séraphéens, mais tout seul, tu ne pourrais pas gagner. Accepte seulement mon aide et nous y arriverons à deux.

J'admet que j'aurais du mal, seul. Alors j'accepte volontiers ton secours, mais sache que je me méfie toujours de toi.

Libre à toi de me faire confiance ou pas, mais en attendant, finissons ce que tu allais commencer : réglons leur compte à ces misérables Humains.

D'accord, je te laisse les sbires et je m'occupe des chefs.

Raziel ne prit pas la peine de répondre et fonça simplement, suivi par Kain. Ils arrivèrent au pied des colonnes le flanc de leurs ennemis. Quand ils arrivèrent au pied des colonnes, Rahab se retourna et dit d'une voix forte :

Maître, le voilà ! Il n'est pas seul !

Moebius, qui se tenait jusque là à l'écart du groupe, se rapprocha. Il balaya Kain du regard et lui dit :

Je t'attendais. Qui est cette personne avec toi ?

Malek aperçut Raziel et dit à son tour :

Je crois que c'est la « créature bleue » dont vient de parler Raziel. Mes saints frères, je vous charge de venger sa mort !

Le seul moyen de venger sa mort, intervint Raziel, c'est de te massacrer sur-le-champ !

Je t'ai dit que c'était à moi de m'occuper des chefs, lui rappela Kain. Toi tu te contentes des petits pions qui vont avec !

D'accord. Mais je compte sur toi pour le réduire en charpie !

Puis, Kain empoigna la Soul Reaver et se rua sur Malek, qui dégaina son épée et se lança dans l'affrontement avec Kain. Pour sa part, Raziel se retrouva face aux cinq autres Saints Séraphéens. Melchiah, qui était allé rechercher sa lance, se plaça face à Raziel et dit à ses frères :

Laissez-le moi, j'y arriverai seul !

Oh non, rétorqua Raziel. Si l'autre que vous venez d'assassiner n'a pas pu me battre, tu ne me battra pas non plus, Melchiah !

Co…comment connais-tu mon nom ?

Je vous connais tous, et bien plus que vous ne le croyez ! Alors, tu viens ou il faut que ce soit moi qui attaque le premier ?

Cédant à la provocation, Melchiah leva sa lance et chargea sur Raziel. Celui-ci esquiva en se déplaçant sur le côté, puis tourna sur lui même afin de se donner de l'élan, et frappa avec la pointe des griffes précisément sur le point vital de la nuque, et Melchiah s'effondra raide mort.

Zephon poussa alors un cri d'horreur et fonça tête baissée en dégainant son épée. Rahab le rappela :

Non, Zephon, attends !

Mais Zephon n'écouta pas. Rahab jura, dégaina lui aussi son épée et courut l'aider. Au moment où Zephon frappa, Raziel lui attrapa le poignet d'une main, puis le col de l'autre et le fit basculer par terre par dessus ses épaules. Alors il entendit les pas de Rahab se rapprocher et il leva les yeux sur la lame de l'épée qui s'abattait sur sa tête et eut juste le temps de se protéger avec son bras. La lame se planta dans les lanières de cuir qui l'entourait et une giclée de sang bleu se fit voir. Devant l'air incrédule de Rahab, Raziel dit :

Toujours aussi efficaces, ces protections !

Et il assena un coup de son autre poing sur le visage de Rahab, suivi d'un coup de coude du même bras sur celui de Zephon qui revenait à la charge. Puis il attrapa la lance de Melchiah et transperça le buste de Zephon, puis planta Rahab au sol.

Dumah et Turel se regardèrent et attaquèrent chacun d'un côté. Raziel, qui voulait en finir le plus vite possible, lança un glyphe de feu sur les deux Séraphéens. Turel s'étala à terre, mais Dumah râlait encore, alors Raziel l'acheva d'un coup de griffes sur la gorge. Puis il se dressa pour contempler le résultat de son combat, mais lorsqu'il se retourna, il reçut un coup de pommeau en plein visage. Il s'écroula à terre, la nuque déboîtée et tordue. Au dessus de lui se tenait Turel, gravement brûlé mais toujours vivant.

Surpris, créature infernale ? La ruse est ma stratégie préférée.

Alors il se baissa sur Raziel pour admirer sa proie, mais à ce moment là, une main griffue lui transperça le ventre. De son autre main, Raziel s'attrapa la tête et se remit bruyamment la nuque en place.

La ruse est effectivement très efficace, dit-il. Mais ce genre de blessure ne me fait plus rien ! Adieu !

Et Raziel empoigna le cœur de Turel dans son ventre et l'écrasa.

Il se dégagea ensuite du corps du Séraphéen et se tourna vers Kain pour voir où il en était. Kain se battait toujours avec Malek, mais celui-ci était largement en train de perdre. Après quelques échanges d'attaques et de parades, Kain réussit enfin à désarmer Malek et le décapita d'un coup net et précis. Puis il fit quelque chose que Raziel ne l'avait jamais vu faire à son époque : il étendit les bras, baissa la tête vers le corps de Malek et le spectre de ce dernier apparut et fut absorbé par le corps de Kain. Là, son corps fut parcouru d'un spasme puis il émit une onde de choc et redevint normal.

Kain se dirigea alors vers Moebius et pointa la Soul Reaver sur lui.

Maintenant que la force et le pouvoir de ton ami sont miens, je vais me venger et te battre !

Penses-tu, répondit Moebius alors que Raziel s'approchait. Tu veux une bonne nouvelle, Kain ? Cette créature se nomme Raziel, dit-il en désignant celui-ci du menton. C'est ton fils, venu du futur pour te tuer ! Maintenant, amusez-vous bien !

Moebius disparut dans un grand flash suivi d'une fumée jaune orangée.

Où est-il, hurla Kain.

Il est toujours ici, répondit Raziel. Mais à une autre époque. Cette fumée est le résidu d'un voyage temporel.

Ne t'approche pas de moi ! Tu veux me tuer, n'est-ce pas ?

Si c'était le cas, j'ai eu maintes occasions de le faire, or je n'aime pas perdre mon temps !

Kain le toisa d'un regard encore plus méfiant qu'auparavant, puis il se calma et rengaina la Soul Reaver. Il ouvrit la bouche pour prendre la parole, mais une voix venue d'au dessus d'eux le coupa :

Ohé en bas ! Qu'est-ce qui s'est passé ici ?

Raziel leva son regards vers le ciel et distingua une silhouette dans le soleil.

Qui va là ?

La silhouette descendit et se posa devant eux. C'était un être à la carrure d'un Humain, hormis sa paire d'ailes aux plume noires et sa peau bleue. Il était vêtu d'une cotte de mailles sur de simples vêtements de soie noire et un bustier et des gants en cuir renforcé ainsi que des bottes cloutées et deux poignards accrochés à la ceinture. Il tendit la main vers Raziel et lui dit :

Je suis Janos. Janos Audron. Erudit nécromancien et ça fait 40 ans que je parcoure Nosgoth dans le but d'en apprendre plus sur tout et n'importe quoi.