Chapitre 19
La scène était pour le moins surréaliste. Rosa, sa robe beige en cuir tanné étendue sous elle en cercle, tenant un Nero sanglotant dans ses bras, passant lentement une main dans son dos, lui murmurant à l'oreille des petits riens réconfortants. Si elle ne semblait pas familière de l'exercice, notre amie y mettait tout de même beaucoup de cœur et de calme. Son visage était peint de beaucoup d'inquiétude pour notre benjamin mais aussi de beaucoup de compréhension et de tendresse.
Nero quant à lui avait au moins le mérite de pleurer dignement, sans cris. Des épaules agitées de faibles soubresauts, des larmes qui commençaient à se tarir, un chagrin qui passait. Étrangement, la scène m'atteignait beaucoup plus que je ne le pensais. Là où dans n'importe quelle autre circonstance je n'aurais éprouvé que du mépris pour ce jeune homme, à bien chercher en moi, je me sentais juste désolé pour lui. J'étais aussi au fond soulagé que ce soit Rosa qui se charge de désamorcer une partie du conflit, puisque dans une situation analogue, je n'aurais probablement fait qu'empirer la situation.
En observant encore une fois le comportement maternel de Rosa, je compris enfin de quoi il en retournait. Et cela ne faisait qu'empirer la situation. Il faudrait lui dire que Rosa n'était pas sa mère, que je n'avais rien voulu lui dire pour ne pas lui donner de faux espoirs, que nous n'étions sûrs de rien et qu'il faudrait continuer avec ce doute, jusqu'à ce que nous ayons les moyens de savoir pour sûr.
« -Père, si c'est à vous qu'il faut en appeler, faites qu'il ne se remette pas à pleurer lorsque nous lui dirons. Je ne supporterai pas une nouvelle fois ces émotions que je sentais tirer sur mon cœur à l'instant. »
Prière dite, je m'avançai mécaniquement en défaisant ma veste sur le chemin, avant de la lui poser sur les épaules et de m'agenouiller à côté de mes deux camarades. Il se saisit très vite des deux côtés du manteau et s'emmitoufla à l'intérieur, comme pour se protéger de ce qu'il était à venir. Je le comprenais aussi un peu, je n'avais pas toujours été facile avec lui. Rosa me regarda lui enlever le jeune adulte des bras pour le serrer faiblement contre moi. Je mis sa tête contre mon épaule droite et laissais le reste de son corps s'adapter au changement de position. Cette fois, je ne fus pas surpris de m'entendre à nouveau le consoler comme seuls les démons savent faire. Je n'avais appris nul part à faire vibrer mon aura ainsi et d'aussi loin que je me souvienne, ce n'était que la deuxième fois que cela se produisait, sans que je n'en prenne la décision. Par contre, je fus un peu étonné de l'entendre me répondre de la même façon. Le son n'avait rien de très différent de celui d'un chat qui ronronnait mais il semblait se réverbérer dans le corps même. Il amenait également une grande sensation de calme pour chacun de nous deux. Cela aurait pu sembler être un bien à n'importe qui, mais en réalité, ce comportement m'inquiétait un peu. Avec ce Devil Trigger impromptu pendant l'attaque de Beowulf, le « pacte » entre nous et ces ronronnements, la relation entre nos deux parties démoniaques s'acheminait peut-être dans une direction qui me conviendrait ni à moi, ni à lui, ni à la morale humaine.
Rosa contemplait quant à elle ce qui se passait avec un sourire ému, bien loin des tourments qui semaient peu à peu le chaos dans mon esprit. Elle n'avait probablement pas la faculté de nous entendre et ne pouvait donc pas s'interroger à ce sujet. Cependant, elle eut tout de même l'air de comprendre qu'il se passait des choses qui dépassaient son entendement et une fois que Nero eut regagné un peu de ses esprits, elle demanda d'une voix douce :
« -Nero, est ce que tu veux que je vous laisse seuls, Vergil et toi ?
-Non, reste, s'il te plaît. Je préfère que vous soyez là tous les deux.
-Alors, pourquoi tant d'agitation, jeune homme ?
-J'ai entendu votre conversation hier soir, expliqua Nero, un peu gêné. Je… Vous me le diriez si vous étiez mes parents, pas vrai ? »
Si la réponse semblait évidente de mon point de vue, je comprenais que Nero exprime quelques doutes après avoir partagé la route de Vergil. Cependant, tout me laissait à penser que Nero se méfiait de la réponse de Vergil pour la mauvaise raison. L'aîné de Sparda était certes quelqu'un de très secret, mais dans le choix de ses mots hier soir, je l'avais senti plus prudent que réellement déterminé à cacher des choses au benjamin. Le frère de Dante me consulta des yeux un bref instant, durant lequel je hochais la tête pour lui communiquer ma réponse à la question, mais aussi pour encourager Vergil à dire la vérité au jeune homme.
« -Si nous en avions des preuves solides, nous te le dirions, oui, répondit Vergil.
-Je me suis laissé emporté, c'est ça ? conclut Nero, triste.
-Ce que nous allons te dire ne sera pas facile à entendre mais…
-J'ai besoin de savoir, Rosa, déclara Nero avec conviction.
-C'est ce qu'elle voulait te dire, je pense, ajouta Vergil en voyant le maigre sourire sur le visage de sa camarade. Ne rends pas ça plus pénible que ça ne l'est pour chacun d'entre nous et écoutes-la.
-Je ne suis jamais tombée enceinte. Et je n'ai jamais adopté d'enfant. Tu peux me croire, si j'étais ta mère, je serais la première à le savoir.
-Pourtant Cordelia et les autres créatures de l'Eau disent que tu es ma mère. Ils doivent savoir puisqu'ils t'ont sentis dans le ventre de ta mère. »
Je crois que je n'avais jamais vu Rosa sourire autant. C'était un sourire serein, qui se voulait rassurant. C'était également un sourire étrangement empathique. Au fur et à mesure de la conversation, je le sentais devenir plus triste, perdre un peu de son éclat. Il accomplissait néanmoins son œuvre à la perfection : Nero avait retrouvé toute sa confiance et sa vigueur et se tenait à présent en tailleur devant nous.
« -Nero, ces créatures sentent la vie, pas la parenté. Leur imagination a fait le reste. Regarde cette chambre. De toute évidence, ils pensent que nous voyageons en famille, comme d'autres élémentalistes, ma mère comprise, ont pu le faire. Dans cette communauté, les familles sont très soudées et ne se séparent jamais vraiment. C'était tout simplement naturel pour eux de penser que puisque nous avions l'âge d'être tes parents, nous devions l'être.
-Je… comprends.
-Ne leur en veut pas trop, d'accord ? Ils ne connaissent pas la volonté de faire du mal à autrui.
-D'accord.
-Je vais vous laisser discuter entre vous, je vais aller voir quel était le sujet de la convocation que nous avons reçue ce matin. Nous n'avons pas voulu y aller sans que tu sois dans les environs. J'en profiterai pour leur parler de cet imbroglio. A moins que vous ne vouliez venir ? »
Devant notre « non » collégial, elle partit rapidement. L'atmosphère s'appesantit un peu ensuite. Vergil devait se douter qu'à présent je voulais savoir ce qu'il en était de l'autre partie de mon ascendance. De toute évidence, il n'était pas pressé d'aborder le sujet. Mais depuis mon entrée dans la pièce, quelque chose avait changé : j'étais à présent prêt à me battre pour obtenir ces réponses. Nos regards se croisèrent un instant, et je crois qu'il comprit qu'il n'y couperai pas cette fois. D'un souffle traînant et en détournant à peine les yeux de mon visage, il commença :
« -Comprends bien que si je n'ai rien voulu te dire, c'est que je n'ai aucune certitude. En te faisant part de mes hypothèses, je craignais de te donner de faux espoirs. L'incident d'aujourd'hui me prouve bien qu'il était fondé de craindre tes réactions.
-Je vois. Mais à présent que le mal est fait, il n'y a plus à avoir peur de me donner ton avis sur la question.
-Je peux me tromper puisque tu n'es pas adulte, autant humainement que démoniquement, mais je doute que tu aies plus de sang de démon que moi, répondit l'aîné après un moment de silence. Donc tu ne peux pas être mon petit frère, ou même le fils de Mira. »
Mon côté démoniaque semblât soudainement perdre le fil de la conversation lorsque l'hypothèse que Nero puisse être le fils de Mira se présenta. Je n'y croyais pas sérieusement moi-même, mais ce possible état de fait semblait perturber ma partie démoniaque au plus haut point. Il était aussi pour le moins rare qu'il garde ces émotions déferlantes pour lui, habilement isolé dans un coin de mon esprit. Cependant, je croyais sentir des envies de sang, de la confusion, et un sentiment quelque peu protecteur. Nero ne sentait probablement pas ces émotions dans le détail, mais le trouble le fit réagir d'une façon un peu inattendue. Il me fit complètement face et posa avec un peu d'hésitation et pour quelques instants seulement sa main sur mon genou, puis reprit tranquillement la conversation :
« -Mira ? À cause de mon bras ?
-Précisément. Je m'étonne même que tu n'aies pas soulevé cet argument face à Rosa.
-Je t'ai déjà expliqué que je n'étais pas né avec mon Devil Bringer, non ? Donc je ne peux pas le tenir d'un de mes parents.
-Il ne reste donc plus que Dante. Ou moi.
-Et tu as bien sûr déjà ta petite idée sur le sujet… affirma Nero avec un peu de défaitisme dans la voix, pensant qu'il n'aurait pas plus d'informations.
-Le fait que je sois revenu sur ces terres par ton Devil Bringer, l'entente entre nos parties démoniaques, la forme que prends la tienne lorsqu'elle se manifeste, sa dépendance et plus généralement ton affinité avec Yamato… Tout cela me porte à croire que je puisse être ton père. »
C'était un jeune homme intelligent. Mais son intelligence n'allait pas le sauver de ce que je voyais se créer dans ces yeux. L'éclat dans ces yeux si semblables aux miens, quand l'avais-t-on vu pour la dernière fois dans les yeux de mon frère ou les miens ? Et à quoi devait ressembler les miens, maintenant que je venais de m'admettre que j'avais un fils ? Je rejoignais un peu ma moitié démoniaque dans sa confusion. Je ne ressentais pas de panique, mais il fallait que je trouve quelque chose pour me débarrasser de cet éclat. Tout en espérant que ce conflit n'ait pas été vu de l'extérieur, je repris :
« -Nero. Nous n'avons aucune preuve. Je te demanderais donc de ne pas changer ton attitude vis-à-vis de qui que ce soit. Et d'autant que possible faire comme si cette discussion n'avait jamais eu lieu. »
Son expression ne changea pas beaucoup, mais je crois qu'il comprit. Nous nous levâmes l'un après l'autre mais restâmes dans la pièce, sachant que Rosa n'allait pas tarder à revenir. Je partis du côté du balcon tandis que Nero s'assit sur le lit, comme si nous avions besoin de digérer les récents événements chacun de notre côté. A vrai dire, je pense que ce n'était pas si loin de la vérité. Heureusement, Rosa revint avant que Nero ne commence à poser des questions sur sa mère ou sa petite enfance. Notre camarade nous rassembla donc dans le petit salon de la chambre, prenant un siège.
« -Ils ont une faveur à nous demander. Un pilier noir gravé est apparu dans la région Nord-Est du sanctuaire. Un manticore s'est porté volontaire pour le surveiller mais son état de santé se dégrade.
-C'est probablement une construction démoniaque.
-C'est également leur intuition, et c'est bien pour ça qu'ils font appel à nous. Apprenant notre présence, le manticore a aussi émis le souhait de rencontrer le plus jeune d'entre nous.
-Y a-t-il un risque que cette rencontre dégénère ?
-Il faudrait te tenir prêt pour un combat dans le pire des cas, oui. Mais je n'ai pas de certitude tant que je ne sais pas à quel point la Corruption l'a atteint. Nous serons de toute façon à proximité, alors n'hésite pas à revenir vers nous si la situation échappe à ton contrôle. »
Une fois les consignes distribuées, nous sortîmes de la chambre puis de l'arbre où elle se trouvait. Au pied du tronc nous attendait un aigle titanesque. Ces ailes étant repliées, je ne parvenais pas à estimer son envergure, mais il était plus petit que le Griffon qui nous avait amenés jusqu'ici. Il se baissa à l'approche de Rosa et se laissa caresser le bec avant de nous laisser monter sur son dos. Je ne rencontrai cette fois pas les difficultés qui s'étaient présentées lors de ma montée sur le Monarque en dépit d'un handicap similaire car cet oiseau était plus bas au garrot. C'est Rosa qu'il fallut aider cette fois, sa nouvelle tenue l'empêchant de monter toute seule sur le dos de la Bête. Je n'y avais pas prêté grande attention jusqu'à présent, probablement car la couleur n'avait pas vraiment changé entre les deux tenues, mais Rosa portait à présent une robe. Cette robe était ample, mais suffisamment bien cousue pour que ce soit un vêtement et pas une sorte de grand sac. Elle était en peau juste tannée, d'un beige clair uni sur toute sa longueur. Cousues sur une partie du vêtement qui couvrait les épaules, que l'on avait probablement rajoutée après la confection de la robe, se trouvaient des petites franges de cuir plus foncé qui se balançaient doucement avec le vent alentour. Au niveau des manches, là où les épaulières s'arrêtaient, je voyais deux épais lacets tenir ensemble les deux parties de la robe. Au niveau du poignet cependant, il y avait quatre de ces lacets d'un cuir presque rouge, et c'est avec un peu plus d'observation que je compris que l'autre paire laçait toute la partie de la robe qui descendait jusqu'aux pieds de Rosa. Je remarquai les mêmes franges au bas de la robe qu'au niveau des épaules. Cette tenue était certes très joliment réalisée pour ce que j'en voyais, mais voir Rosa dans une tenue peu fonctionnelle et sans armes me faisait redouter le pire. Si la situation venait à se dégrader, nous aurons besoin de tous les combattants disponibles. Il ne restait plus qu'à espérer que Mira garderait les armes à portée de main et saurait les envoyer rapidement à leur propriétaire.
Nous nous posâmes après un court vol, dans un paysage qui semblait le plus désertique de tout le sanctuaire. Notre camarade retint pour lui demander les dernières directions et d'avertir les populations alentours que la Corruption allait peut-être soudainement se développer. Il décolla immédiatement après, suivi d'une horde de créatures variées, aussi bien dans les cieux que dans les bois que l'on voyait s'étendre non loin. Rosa prit les devants et partit dans la direction opposée des rescapés. Au bout de quelques mètres se dévoilèrent une large grotte et sur notre gauche un petit obélisque gravé. Les yeux de la chasseuse passèrent de l'un à l'autre rapidement, comme si elle essayait d'évaluer les distances. Je posais mon Devil Bringer sur son épaule :
« -Allez examiner ce pilier, je suppose que le manticore vit dans cette grotte ?
-Oui, mais n'oublie pas…
-« Si la situation échappe à ton contrôle, reviens vers nous », je sais, cita Nero avec un petit sourire en coin avant de partir vers la grotte.
-Tu as bien conscience, j'espère, qu'il ne considérera jamais la situation comme hors de son contrôle ?
-Aller, cesse donc de t'inquiéter. Il est suffisamment adulte pour savoir quand venir nous chercher. Ou du moins, je l'espère, songea sincèrement Rosa. »
La grotte n'avait vraiment rien de remarquable. Les stalagmites étaient rares, le sol peu accidenté. Cependant, je risquais peut-être de manquer un peu d'espace si un adversaire venait à se présenter dans le couloir. Mais je tendais à penser qu'un adversaire à l'aise dans ce genre d'espace étroit serait également facile à abattre. Alors l'esprit tranquille, je continuais d'avancer. A mesure que je m'avançais, l'endroit devenait plus sombre et j'hésitais à utiliser mon Devil Bringer pour éclairer la voie. Si le manticore qui se trouvait ici souffrait de la Corruption, commencer par présenter une source d'énergie démoniaque serait probablement le meilleur moyen de le rendre méfiant. Après quelques autres mètres, l'obscurité s'était comme un peu affinée et j'abandonnais donc définitivement l'idée d'utiliser mon Devil Bringer, ma vision démoniaque suffisante pour m'orienter dans les environs. Arrivé aux abords d'une vaste salle, une grosse voix m'interpella :
« -Hé, toi, servant de l'Eau ! T'ont-ils envoyés ici car la Corruption te ronge ? Sinon je te conseille de partir avant qu'elle ne te gagne ! »
C'était une voix grondante, âgée, usée mais aussi prévenante et sage. Je continuai d'avancer, n'envisageant même pas que la créature à qui appartenait cette voix puisse être malveillante. C'était une voix de vieux mentor, de personne de confiance. Bien sûr, je sentais d'ici la très faible aura démoniaque qui se dégageait de la pièce, mais je sentais au fond de moi que je n'avais rien à en craindre. Alors j'avançais tranquillement jusqu'à l'entrée de la salle au fond de laquelle je voyais se dessiner la silhouette d'un lion couché.
« -Allons, ne t'ai-je pas dit de reculer, servant de l'Eau ? Si c'est pour m'apporter de quoi manger, ne reste pas planté là et va-t-en avant que la Corruption ne te gagne !
-Vous faites erreur. Je suis le benjamin du groupe de voyageur que vous avez demandé à voir. Je suis Nero, un descendant de Sparda, né de parents inconnus.
-Oh, pardonne-moi, jeune homme. C'est donc pour cela que tu ne crains pas la Corruption. Allons, approche, je voulais te parler. »
J'entrai donc avec précaution dans la salle, ne quittant pas des yeux la silhouette qui se levai puis s'étirai. Arrivé au milieu de la salle, je m'assis en tailleur, tout en m'assurant d'avoir Blue Rose à portée de main. Le manticore marcha un peu puis s'assit en face de moi, ses pattes de devant au milieu de ses pattes antérieures. A la faible lueur de mon Devil Bringer, je pus voir un peu mieux mon interlocuteur. Son gabarit n'avait rien de très différent de celui lion normal, mais son pelage tenait plus du mauve que du jaune doré, ses yeux et sa crinière entièrement noirs, les plaques solides un peu étrange qui enserraient ses côtes et qui servaient de support à de grandes ailes de chauve-souris et enfin la queue de scorpion dont je voyais le dard un peu plus loin dans la pénombre. Il était imposant, et pour la plupart des gens, il aurait semblé effrayant, mais après avoir entendu sa voix, je lui trouvai simplement une stature appropriée.
« -Mon garçon, si je t'ai fait venir, c'est pour te raconter mon histoire. »
