"... et cette cavité dans la paroi de la grotte, là-haut, est la seule preuve restante de la présence de l'ancienne cataracte qui abreuvait la source. En effet, du temps où cette cité n'était que plaines verdoyantes, on appelait cet endroit Eng-ba, "blessure de la terre", car le plus long et capricieux des grands fleuves de l'ancien temps prenait sa source ici. Et puis les démons sont venus et ont tari les flots." Duke se tut un instant, et en observant son visage peint d'émotions poignantes mal dissimulées j'eus malgré moi un pincement au coeur. Je ne vis pas l'expression de Mandor. Je ne voyais que son dos, et je me perdis dans la contemplation des méandres irisés qui y constituaient une sorte d'immense tatouage. A mes yeux ces lignes formaient un dessin hypnotique, un soleil aux rayons de ténèbres dont le coeur brûlait de reflets métalliques.
Ces marques sombres semblaient onduler à la surface de sa peau, comme des torrents d'encre noire incrustés dans sa chair. Elles s'étiraient en courbes sinueuses dans toutes les directions à partir de sa colonne vertébrale, entre les omoplates. Cette zone centrale semblait cicatricielle, et j'en vins à me demander quelle blessure pouvait donner un tel résultat. Je penchai pour une attaque magique. Avait-il été victime d'un sortilège? Et que ressentait-il, avec ces marques mouvantes sur toute la surface de son dos? Peut-être qu'il souffrait, en ce moment même. Comment savoir? J'étais persuadé qu'il était capable de dissimuler n'importe quel sentiment. Je soupirai, levant un instant les yeux vers le plafond de la grotte. Encore un endroit d'où on ne voyait jamais les étoiles. Tiens, ses cheveux étaient couleur nuit? Je n'avais pas vraiment détaillé son apparence physique, en fait... Pas du tout, même. Ses cheveux noirs et abondants, mi-longs, étaient mouillés par l'humidité ambiante. Ce qui fait qu'au lieu de retomber sereinement sur ses épaules ils collaient légèrement à sa peau. J'eus un frisson. La paroi contre laquelle je m'étais tapi était glacée. Bon, il était pas mal baraqué, mais ça on s'en doute, c'était quand même avant tout un guerrier. Ses yeux étaient... je ne connaissais pas encore leur couleur exacte, entre bleu-gris et nuit d'orage. Je reçus une goutte d'eau sur le nez. Je levai les yeux. Un stalactite avait eu la mauvaise idée de se trouver juste au-dessus de ma tête et me gouttait dessus depuis déjà un bon moment. Je m'essuyai l'appendice nasal en foudroyant son oppresseur du regard. Le stalactite ne cilla même pas. "...au cours du temps. L'eau un jour s'en ira toute entière et la raison d'être de Myzeh "Arc-de-pluie" s'évaporera avec elle. Et voilà, Maître paladin, vous savez tout, du moins tout ce que je sais, de Myzeh aux belles eaux." "ATT-T-T-...CHOUM!" fit mon nez. Quel ingrat.
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Le reste de l'armure avait été laissé en dépôt à Luula. Bien sûr que j'aurai dû m'en douter, mais m'y avait-elle aidé? Nooon, bien sûr, elle n'avait même pas prononcé un mot. J'avais remonté les escaliers quatre à quatre. Duke avait bien rigolé de ma tentative ratée de discrétion. Mais cette humiliation en valait la peine, car Mandor m'avait adressé, outre son regard (bleu nuit, au fait, le regard) un sourire tout ce qu'il y avait de plus sympathique. Les bancs étaient tous vides, cette fois. Que chantait-il déjà? Cet homme, dans la cabine. Je fermai les yeux, tentant de me remémorer les paroles de cette chanson dont je connaissais l'air. Mh, ça commençait par... Mon doux amour s'est enfui... Emporté par la brise du Sud... Lalala... Goutte d'écume sur la crête des vagues... Bon sang, mais que disait le couplet suivant? Je fronçai les sourcils sur mes yeux clos. Crête des vagues... crête des vagues... Ah! ...Sur mes joues une muette pluie... Long, le sanglot de mon coeur... Lalala... Pour l'ombre dansante de la nuit... Silencieux et froid, le souvenir se meurt... ... ...? Et voilà. Comme d'habitude, je ne pouvais me rappeler ensuite que de la dernière strophe : Voile obscur devant mes yeux, laisse-moi une dernière fois contempler son visage! Les yeux toujours fermés, je souris de ma mémoire infaillible... Alors que j'allais me décider à révéler mes iris, une main délicate se posa sur mes paupières. J'ouvris la bouche pour dire quelque chose (ou plutôt vraisemblablement pour grogner), quand je sentis des lèvres effleurer les miennes avec délicatesse. Le geste me semblait léger mais assuré. Le contact était chaud et humide, étrange... mais pas désagréable. Je sentais le parfum frais et fleuri de Luula qui m'entourait. Remballant mes protestations, je me laissai faire. Mes cils papillonnaient sous la paume de la jeune femme. Elle retira sa main et j'ouvris instinctivement les yeux. Je vis toute la majesté de son regard gris perle. Quel abîme, s'il n'était rieur. Elle passa brièvement sa main dans mes cheveux encore mouillés. C'était donc cela, un baiser? Plutôt intéressant... Elle mit ses mains sur mes épaules et me posa ses lèvres dans le cou. J'en ressentis comme des chatouilles et ne pus réprimer un éclat de rire... Elle me jeta un coup d'oeil malicieux et glissa sa tête sur mon torse. Je sentais la chaleur qui émanait d'elle à travers ma chemise. Elle agissait avec douceur, je baignais dans une aura de bien-être. Elle resta immobile plusieurs instants. "Hé bien, visiblement ce n'est pas moi que tu as envie d'embrasser..." murmura-t-elle ensuite dans mon oreille. Je restai interdit. Puis Luula posa sa main sur mon épaule et me repoussa en riant. Je n'ai compris qu'après qu'elle avait écouté le rythme des battements de mon coeur.
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Et voilà, de retour dans l'Atelier. J'étais revenu des bains en portant les jambières à bout de bras. Et cette fois l'armure était complète ! Me frottant les mains pour en retirer la crasse, je regardai les pièces de métal en évaluant l'ampleur de la tâche qui m'attendait. Je risquais d'en avoir pour un bon bout de temps, mais en travaillant avec ardeur j'étais certain d'en avoir fini en début d'après-midi. Je décidai de commencer à nettoyer avec un bête chiffon en tissu. Je m'agenouillai et mis avec peine le plastron de l'armure en travers de mes cuisses. C'est qu'il pesait son poids, le bougre ! Je maintins la pièce en place avec mon bras gauche et m'emparai du chiffon dans la main droite. J'entrepris alors de dépouiller chaque parcelle de cette cuirasse de la couche de sable qui la recouvrait. Au passage du morceau de tissu, le métal se révéla avec force et je vis que sa couleur originelle était un gris sombre aux reflets nacrés. L'armure n'était pas lisse : de nombreuses rainures qui n'étaient étrangement pas les proies du sable y couraient. Intrigué, je les observai attentivement, et je vis qu'une irisation arc-en-ciel serpentait sur toute la cuirasse au sein de ces sillons. C'était comme un fluide vital multicolore circulant par ces veines dans toute l'armure...
