Il parvint à la regarder, juste avant de la rejoindre à l'apogée du plaisir. Il parvint, juste avant de sombrer, à garder les yeux ouverts un instant de plus, le temps de voir son cou se tendre vers l'arrière, ses lèvres exhaler un gémissement délicieux, ses petites mains se crisper sur la soie des draps.
Leurs deux corps se détendirent au même moment, libérés, repus, et dans un dernier effort il réussit à se détacher d'elle et à rouler sur le côté pour ne pas écraser la jeune fille sous son poids à présent inerte.
Non, pas la jeune fille. La jeune femme. La femme.
Sa femme.
Depuis cet après-midi, sous la tonnelle au bord de la piscine, elle était sa femme.
Cette pensée, à nouveau, lui coupa le peu de souffle qui lui restait. Il tourna la tête sur le côté pour vérifier. Vérifier que c'était elle, que c'était bien son corps qui reposait près du sien sur le matelas, que c'était bien une alliance qui brillait à son doigt dans la pâleur de l'aube française. Que c'était bien son sourire, son regard ensommeillé et pourtant toujours si clair et si magnifique.
Il respira profondément, essaya de calmer l'émotion qu'il sentait monter inexorablement, encore, toujours. Il savait que cela l'agaçait, il ne voulait pas l'agacer, mais cet instant, cette nuit, cette journée, tout était tellement... tout était si...
Elle soupira, se cala sur le côté, et demanda dans un bâillement :
- Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu comptes vraiment te mettre à pleurer à chaque fois qu'on fait l'amour ?
- Haruhi ! Tu es méchante et insensible ! Et puis tu n'as même pas mis ta main devant la bouche en baillant !
Elle écarquilla les yeux avant de secouer la tête d'un air désabusé et de répondre :
- Si tu voulais épouser une professionnelle des bonnes manières, tu aurais du demander Shima en mariage.
Tamaki glapit quand s'imposa à son esprit l'image d'une Shima en petite robe de mariée.
- Haruhiiiiiiii ! s'écria-t-il.
Elle lui tira la langue avant de se laisser aller sur le matelas et de fermer les yeux. Tamaki se rapprocha doucement, entourant de ses bras le corps de sa femme, souriant encore un peu plus de la sentir se blottir contre lui. Il remonta sur eux le drap et, avant de fermer les yeux à son tour, murmura :
- Je... Je ne pourrais jamais être plus heureux que je le suis en cet instant. Je t'aime Haruhi.
Il n'attendait pas de réponse. Il pensait qu'elle dormait peut-être déjà, lovée contre lui, et n'espérait pas plus qu'un grognement, surtout à plus de six heures du matin.
Il ne s'attendait certainement pas à ce qu'elle rouvre les yeux, à ce sourire malicieux et presque inquiétant. Il cligna des paupières :
- Quoi ?
- Tu paries ?
- Je parie quoi ?
Elle sembla réfléchir un instant, se mordit la lèvre, et répéta :
- Tu paries que tu pourrais être encore plus heureux que tu ne l'es maintenant ?
- Quoi ? Tu veux recommencer ?
Instinctivement la main de Tamaki avait glissé sur la hanche d'Haruhi mais celle-ci lui donna une pichenette sur le nez et fronça les sourcils.
- Aïe !
- Ne dis pas de bêtise, je suis épuisée, nous nous sommes couchés il y a une heure à peine et l'aube se lève déjà !
- Mais alors... ? Haruhi, regarde-nous ! Comment veux-tu que je sois plus heureux qu'en cet instant ?
L'idée était tout simplement absurde. Ils se trouvaient dans le Sud de la France, avec tous leurs amis, leurs pères, les êtres qui leur étaient le plus chers. Il venait d'épouser la femme qu'il aimait depuis le lycée et qui reposait entre ses bras, éblouissante dans les premières lueurs du soleil. Sa vie lui semblait en cet instant avoir une perfection irréelle dont il remerciait avec ferveur tous les dieux de l'univers. Alors comment pourrait-il...
- Je suis enceinte, Tamaki.
Il souriait toujours, étendu sur le côté, ses bras autour d'elle.
Il souriait.
Il cligna des paupières.
Elle ne le quitta pas des yeux, le cœur battant, désireuse de se rappeler de cet instant pour l'éternité, de l'emporter avec elle dans les joies et les peines, de pouvoir s'en souvenir dans très longtemps et se réchauffer de cette image dans ses vieux jours.
Les sourcils de Tamaki s'étaient légèrement froncés, sous l'effort de comprendre une notion qui semblait très compliquée. Il souriait toujours, mais cela lui donnait soudain l'air assez stupide de celui qui veut faire semblant de saisir quelque chose qui le dépasse totalement. En désespoir de cause, il bredouilla :
- Hein ?
- On ne dit pas « hein », on dit « comment ».
Il ne releva pas l'ironie mordante de celle qui lui souriait de toutes ses dents, bien trop occupé à tenter de lier entre elles les implications possibles de la phrase qu'elle avait prononcée. Qu'elle avait du prononcer. Qu'elle avait peut-être prononcée... Ou alors...
- Tu... Tu peux répéter ? Tu as bien dit quelque chose ?
- J'ai dit que je suis enceinte. Et qu'on ne dit pas « hein », mais « comment ».
Il ne bougea toujours pas, ses yeux rivés à ceux d'Haruhi, les sourcils froncés. Elle soutint son regard, radieuse et amusée, avant de froncer les sourcils à son tour.
Tamaki ne bougeait vraiment pas. Son regard vitreux semblait perdu au loin et ses lèvres entrouvertes exhalaient un léger souffle, seule preuve qu'il était davantage qu'une statue de cire allongée sur le lit. Haruhi passa la main devant les yeux de son mari, sans la moindre réaction, et soupira.
- Tamaki, je vais avoir un bébé. Lorsque tu seras... à nouveau opérationnel, fais-moi signe. D'ici là, bonne nuit. Ou bonjour. Enfin bref, moi, je dors.
Et, en désespoir de cause, elle se détourna et s'allongea sur le matelas, dos à l'homme immobile qu'elle avait épousé dans l'après-midi.
Elle aurait espéré... Qu'aurait-elle pu espérer, d'ailleurs ? Une nouvelle pareille, il était évident qu'il allait bloquer des heures. Au moins, cela lui épargnait des hurlements à n'en plus finir et lui permettrait peut-être de dormir un peu. Après tout, ils auraient tout le loisir de...
Une main tremblante se posa sur l'épaule nue d'Haruhi :
- Un... Un bébé ?
Le cœur de la jeune mariée se serra violemment tant l'émotion était perceptible dans le murmure de Tamaki. Lentement, elle se tourna à nouveau vers lui et avala difficilement sa salive sous l'intensité des prunelles brillantes de larmes qui la fixaient avec adoration. Haruhi ne put qu'acquiescer, bouleversée.
Elle se mordit la lèvre lorsque, lentement, les yeux de Tamaki glissèrent sur elle, sur son corps étendu sous les draps de soie, avec la même passion que lors de leur première étreinte, trois ans plus tôt, dans son petit appartement de Tokyo.
- Un bébé... Nous allons... Tu es... Enceinte...
Sa voix était brisée par l'émotion, à peine un murmure, et Haruhi sentit les larmes lui monter aux yeux. L'instant était magique, parfait. Jamais elle n'oublierait ce moment, jamais ne s'effacerait de sa mémoire le visage angélique de Tamaki, encore magnifié par le bonheur total qu'elle lisait sur ses traits. Ce sourire à la fois doux et radieux, cette...
- ON VA AVOIR UN BEBE !
L'instant était brisé.
Tamaki venait de bondir et sautait à présent dans la pièce dans une danse frénétique que sa totale nudité rendait grotesque.
- Un bébé ! Le plus beau bébé de la Terre ! Un être supérieur dont le monde entier acclamera la venue ! Il aura la beauté de son père et l'intelligence de sa mère !
- Faut vraiment espérer que ce ne soit pas l'inverse, grommela Haruhi en se passant une main fatiguée sur le visage.
- … Oh mon dieu ! Il faudra lui préparer une chambre ! Je vais lui faire faire un hochet en or gravé au nom des Suoh ! Et je vais lui acheter un chien ! Non, un poney ! Non, cinq poneys ! Et des dauphins ! J'ai toujours adoré les dauphins ! Il faut faire creuser un bassin, il faut... Oh mon dieu il faut que je le dise à Kyoya !
Haruhi leva une paupière, suivant d'un regard blasé les gestes désordonnés de son époux qui cherchait son portable dans le capharnaüm de leur chambre. Brandissant l'objet, il appela immédiatement son meilleur ami tout en faisant les cent pas dans la chambre, hystérique.
« Kyoya Ootori. Si vous êtes Tamaki, je suis déjà informé, et veuillez ne pas chercher à me recontacter avant treize heures. Si vous n'êtes pas Tamaki, merci de laisser un message ».
- COMMENT ? KYOYA EST AU COURANT ?
Haruhi poussa un gémissement et répondit dans un grognement :
- Il a deviné ce soir, parce que je n'ai pas bu de champagne. Ah, et Éclair est enceinte, elle aussi.
Tamaki bondit sur le lit, arrachant le drap dont Haruhi tentait de se couvrir le visage :
- Il a deviné ? Avant moi ? Et Éclair est enceinte ? Mais c'est merveilleux ! Comme cela ils auront une fille, et nous un garçon, et ils se marieront !
Le regard glacial d'Haruhi ne sembla nullement atteindre Tamaki qui continua, extatique :
- Ce sera fabuleux ! Ou alors nous aurons une fille, qui épousera Kenji... Enfin il faudra qu'il soit plus gentil que son père, hein... Ou d'ailleurs non, elle n'épousera personne, et restera avec moi pour toute la vie, elle me jouera de la harpe, je lui apprendrai le piano, elle fera ses études à Ouran !
- Pathétique... soupira Haruhi qui essayait, tant bien que mal, de récupérer un bout du drap que Tamaki tenait toujours.
Semblant réaliser qu'il avait privé sa femme du peu de tissu qui la couvrait, Tamaki baissa machinalement les yeux vers le corps offert de son épouse et, soudain, ses traits se figèrent d'horreur. Haruhi allait lui demander ce qui se passait lorsque son mari se jeta sur elle, ou plutôt sur son ventre parfaitement plat, et y posa la deux mains avec un gémissement à fendre l'âme :
- Oh mon dieu je suis désolé... Papa s'en veut... Papa est navré...
- Hein ? bredouilla Haruhi tout en tentant de repousser Tamaki.
Tamaki, rouge de honte, balbutia :
- Mais enfin... Haruhi... Toi et moi...Nous venons de... Enfin...
- De baiser ?
- HARUHIIIIIIIIIIII ! Il ne faut pas employer un tel vocabulaire ! Surtout devant les enfants ! Nous venons déjà de les traumatiser en faisant... ça !
Totalement inconscient de la mine consternée de sa femme, il posa son front sur le ventre de celle-ci, à genoux, dans l'attitude du suppliant, et déclara d'un ton solennel :
- Je vous prie d'excuser ce moment d'égarement de vos parents. Je vous promets le meilleur pédopsychiatre du Japon, tonton Kyoya pourra vous obtenir un rendez-vous dans les vingt-quatre heures. Et je m'engage solennellement à ne plus jamais vous causer un pareil traumatisme.
- Pardon ? demanda Haruhi qui, soudain s'était redressée en repoussant violemment son mari.
- Haruhi, voyons, nous ne pouvons nous permettre ce type de... pratique... alors que tu portes en ton sein le fruit de notre amour !
La jeune femme croisa les bras sur sa poitrine dénudée, chose que Tamaki ne put, hélas, s'empêcher de remarquer.
- Tu es en train de me dire qu'on ne fera plus l'amour pendant ma grossesse ? Pendant plus de huit mois ? Tu te fous de moi ?
- Mais, Haruhi... gémit Tamaki.
- Je te préviens, je suis prête à demander à Hikaru de te remplacer. Ou à Kaoru. Ou les deux.
Tamaki se recula, horrifié :
- Les deux ?
Haruhi ne put retenir un léger rire et, glissant ses doigts dans les cheveux dorés de son mari; l'attira à elle. Trop bouleversé, il se laissa allonger sans réagir et elle se coula contre lui, joignant à nouveau leurs corps nus et murmurant :
- Alors, tu es certain que tu ne veux pas continuer toi-même ? A vrai dire, je préfèrerais.
A la fois électrisé et apaisé par le contact de la peau de celle qu'il aimait, Tamaki gémit de bien-être et enroula ses bras autour de sa femme. Haruhi se blottit contre lui et, fermant les yeux, dit :
- Je le savais, j'avais encore raison.
- Hein ? De quoi tu parles ?
- Je savais que je pouvais te rendre encore plus heureux. Et on ne dit pas « hein ».
