Curieusement...
Ce fut presque une bonne journée.
Après le repas -léger donc, une partie du contenu du frigo étant répandue par terre et irrémédiablement hors d'état d'être mangée- Aisling et Dwight avaient rangé. L'ancien nettoyeur avait l'habitude de ce genre de choses, et son calme faisait tache d'huile. La jeune femme faisait l'intermédiaire entre les deux hommes et, au bout d'un petit moment, tous trois plaisantèrent, même.
.
Légèrement. Sans vouloir tenter le diable.
.
Duke demanda comment allait Lizzie, et Dwight s'enthousiasma sur tous les progrès de l'enfant qui lui avait été rendue. Comment il reconstruisait leur avenir. Il tut les tests que Gloria avait pratiqués sur le petit miracle, et qui avaient démontré sans doute possible que l'enfant était humaine. Il tut aussi sa reconnaissance à l'égard du fantôme pour lui avoir donné la marche à suivre pour permettre à son enfant de rester. Mais elle existait bel et bien, et l'ancien membre de la Garde entendait bien payer la dette qu'il estimait avoir contractée.
Ils reparlèrent des phénomènes, sans vouloir s'étendre sur les plus malsains, revenant sur ceux qui étaient drôles ou légers.
Au milieu de l'après-midi, quand Dwight repartit, l'ambiance était au beau fixe, et l'appartement avait repris son apparence habituelle, modulo la trace des poings de Duke dans une des portes.
.
.
Aisling se laisse tomber sur une chaise.
- Pfiouh ! J'ai cru qu'on n'en verrait pas le bout. Heureusement que Dwight était là pour aider, pas vrai ?
- Oui. A différents points de vue.
.
Le ton de la voix, bien trop calme pour l'apparition, fait tiquer la jeune femme.
.
- Que veux-tu dire par là ?
- Il a aidé à ranger, certes... et s'il n'avait pas été là, en premier lieu, j'aurais... j'aurais sans doute tenté de te faire du mal. [il pousse un soupir] Même mort, je suis dangereux. Je suis vraiment...
.
Sans lui laisser le temps de commencer à ressasser, Aisling le coupe :
.
- Qu'est ce qui t'a mis dans cet état ? ... Tu es parti à peu près normal, et au retour, tu passes en berserker. Tu as vu quelque chose de... pas bon, au Grey Gull ?
Le fantôme se détourne, va regarder par la fenêtre et, pendant un instant, Aisling se dit qu'il ne va pas répondre. Puis :
- J'ai croisé Nathan.
.
.
Le fantôme du filou descend en courant les escaliers, la vision brouillée par les larmes, au point qu'il ne voit la personne devant lui qu'au dernier moment.
Il freine, ahuri.
.
- Nathan ?
.
Nathan ne répond pas. Son regard bleu cobalt passe au travers Duke et fixe ce qui reste du bar, son corps plus rigide que la pierre. Le fantôme commence à paniquer quand il s'aperçoit que son ami ne respire pas.
.
Putain, espèce de con, tu nous fais quoi ?
.
Il franchit rageusement les quelques pas les séparant l'un de l'autre, tente de prendre l'autre homme aux épaules... et le traverse.
.
Non, non, NON ! Nathan bordel ! Respire ! Res...
.
Une larme coule lentement sur la joue du policier, vite suivie d'une autre, et il reprend sa respiration dans un hoquet douloureux. Crocker écarquille les yeux et recule d'un pas, atrocement gêné.
.
- Allez, me fais pas ça... Je sais jamais quoi faire quand les gens pleurent. S'il te plait...
- Je ne sais pas comment continuer sans vous.
- ...
- J'essaie, tu sais. J'ai promis à Audrey d'être heureux, pour elle. Pour ce qu'elle a fait. Pour les sacrifices qu'elle a -que nous avons- faits. ... Pour toi aussi. Mais... [il ferme les yeux, serrant les mâchoires] Mais vous me manquez. Parfois, je voudrais... Je préfèrerais être mort, disparu avec vous.
- Arrête tes conneries.
.
Le ton glacial n'atteint pas Nathan, tout juste referme t-il son blouson sur lui, saisi par un brusque courant d'air frais. Il continue :
.
- Je revis le moment où... je t'ai tué. Toutes les nuits. Je sens ton corps contre le mien, ton pouls qui s'affole. Je sens que tu te retiens de te débattre, je sens que tu as peur... [la voix devient rauque] Je sens le moment où la vie quitte ton corps et où, putain, je ne dois PAS te ranimer alors que mon foutu boulot est de sauver les gens ! [après avoir presque crié les derniers mots, il se calme un peu] On n'a pas toujours... été amis tous les deux. Mais... je n'aurais jamais, jamais voulu être la cause de ta mort.
- Mais bordel, la cause de ma mort, ce n'est pas toi ! C'est le Croatoan ! C'est Mara ! C'est moi parce que je suis revenu ! C'est... [Duke lève les mains au ciel] J'en sais rien ! Mais même si tu es celui qui m'as tué... ce n'est pas à cause de toi que je suis mort.
.
Sans l'entendre, Nathan se dirige vers le Gull. Duke se déplace pour qu'il ne le traverse pas, et ne peut manquer l'éclat fiévreux des yeux de son ami alors qu'il murmure :
.
- Je ne tiendrai pas longtemps...
.
.
- ... Et donc ?
- Et donc, il ne va pas bien. Il se rend responsable de ma mort et... [l'illusion se met à faire les cent pas dans le salon] et il devrait pas aller voir un psy ? Il a quand même tué quelqu'un, il a sans doute besoin d'aide.
- Je ne sais pas s'il a un thérapeute. Ce n'est pas moi, en tous cas. Mais il y en a d'autres, en ville. ... [Aisling tapote sa lèvre de son index] En tous cas, on sait pourquoi il ne peut pas te voir, ni même te ressentir comme le fait Dwight.
- Oh ?
- Culpabilité. Je ne sais même pas si jeter SON appartement au sol pourrait le déciller.
.
Duke arrête brusquement ses déambulations... se tourne vers Aisling, ses yeux brusquement étrécis :
- ... Ce qui nous amène à une question pertinente : pourquoi est-ce que TOI, tu me vois, entre tous les habitants de Haven ?
.
.
Et meeeeeeeerde...
