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Chapitre 7 : Un léopard ne peut changer ses tâches


Hôtel, Mardi 24 juin 2014

Je ne suis même pas certaine de la date du jour. À force de perdre conscience et de rester dans le noir, je commençais à perdre la notion du temps... peut-être ais-je décalé la date d'un jour, mais l'important est de ne pas laisser trop de temps passer. J'ai besoin d'écrire souvent, même si ça me prend énormément de temps à cause du trou béant sur ma main droite.

Cela faisait un moment que j'étais allongée sur ce même canapé. Je n'avais même pas vu les heures passer, mais la nuit semblait bien avancée. Les yeux entrouverts, je voyais Mio assise, de dos, occupée à démonter et nettoyer une arme à feu, les balles bien alignées sur la table. Depuis que j'étais réveillé, je n'avais pas bougé ni manifesté mon éveil. Je réfléchissais beaucoup, avec mon esprit plus posé et reposé, j'en profitais pour reprendre calmement ce qu'il m'était arrivée. Toujours impossible de retrouver des souvenirs précis sur la séance de torture, et de toute façon j'évitais absolument d'y penser, cela faisait à chaque fois naître en moi un fort sentiment d'angoisse et je préférais m'éviter une autre crise de panique. Je me repassais surtout un détail auquel je n'avais pas songé : avant qu'ils ne m'emportent avec eux, ils avaient mentionné un garçon qu'il cherchaient. Sur le coup, j'avais supposé que c'était Kalei, et mon idée se confirmait... après tout, ils avaient essayé de négocier quelque chose avec le sergent de la caserne. Je ne sais pas ce qu'ils voulaient obtenir de lui, mais c'est certain qu'ils auraient eut plus de chances en ayant son fils comme monnaie d'échange. Pas de bol, ils étaient tombés sur moi.

Mais décidément, tout ce qui tournait autour de cette caserne était étrange. Non seulement je loupais des choses, et j'avais aussi l'impression qu'on me cachait des choses... mais plus j'y réfléchissais, moins j'en avais quelque chose à faire. Je voulais partir de cette ville. Même si Yui avait dit qu'on devait attendre que je guérisse, je n'étais pas vraiment de cet avis. Après tout, mes blessures n'étaient pas si graves que ça, physiquement, je pourrais m'en sortir en mangeant et buvant comme il le fallait.

Plus je restais allongée, plus la douleur me dérangeais, alors je décidais de m'activer un peu. Mio se tourna vers moi lorsque je me remis debout. Comme mon genou ne me faisait pas mal, j'oubliai qu'il était faible, et même sous mon maigre poids, il se plia un peu trop. Ce fut donc mon amie qui se remit rapidement sur ses jambes pour m'attraper.

– Hé vas-y doucement, dit-elle avec un léger sourire.

Elle était bien là, je n'avais rien imaginé. Je me trouvais stupide, à avoir besoin de vérifier encore. Tout c'était donc bel et bien passé ! Nos retrouvailles n'avaient pas été des plus amicales, avec moi qui croyait que j'hallucinais. Alors j'en profitais pour passer mes bras autour de son cou – en même temps pour m'aider à me tenir debout – et j'appuyais ma tête dans le creux de son épaule.

– Tu n'aurais pas un peu grandi ? s'amusa Mio en serrant ses bras autour de ma taille.

Cela me fit bêtement sourire, parce que c'était le cas, maintenant je faisais quasiment la même taille qu'elle.

– Et toi alors... au fait, tu sais que j'ai toujours pas digéré que tu m'aie laissée en plan ? répondais-je avec une fausse contrariété dans la voix.

– Et comment puis-je me faire pardonner ? continua Mio en plaisantant.

Je réfléchis un moment, tout en m'écartant légèrement, faisant exprès de prendre une air exagérément concerné.

– Hmm... avec un strip-tease par exemple !

Je lui fit un grand sourire, et comme je m'y attendais, mon amie me frappa le crâne de son poing, pas assez fort pour faire vraiment mal cependant.

– T'as vraiment pas changé, toi alors...

Je me reculais en faisant attention à prendre appui majoritairement sur ma jambe entièrement valide. Il fallait que j'aille faire un tour dehors, même si je n'étais pas rétablie, me morfondre sur un canapé serait loin de me convenir. Avant, j'en profitais pour passer à la salle de bain, récupérer la méthamphétamine dans les poches de mon vieux sweat, que j'abandonnais ensuite sur le rebord du lavabo. Il y avait un bien un ascenseur pour descendre, mais je préférais prendre les escaliers, on ne savait jamais si une coupure d'électricité frappait au mauvais moment et je me voyais mal coincée dans dans cette boite elle-même coincée entre deux murs.

J'en profitais pour regarder un peu le bâtiment où nous étions. C'était bel et bien un hôtel, et sûrement un très bien noté vu la grande salle de réception au rez-de-chaussé. Tout était resté étrangement bien rangé, les clés des chambres étaient à leurs places, les fauteuils semblaient attendre des clients, même les présentoirs de prospectus étaient ridiculement bien arrangés. Comparé aux immeubles détruits et sales, ici, malgré la poussière, j'avais l'impression de revenir en arrière, comme si j'avais oublié comment le monde était avant tout ça... avant eux. En parlant des monstres... je trouvais qu'ils étaient bien absents. Peut-être que ces bêtes sauvages évitaient cet endroit pour une raison ou une autre.

Les portes vitrées étaient grandes ouvertes, maintenues par des cales, je sortis donc pour aller prendre l'air. La nuit était habituellement belle, et je fus surprise de la proximité de l'hôtel avec le bord de la côte. En face, de l'autre côté de la route, un petit muret, puis une grande plage de sable. Sans doute que cet endroit était prit d'assaut par les vacanciers pendant les saisons chaudes. Malgré la température tiède d'une nuit d'été, un vent marin froid et salé soufflait par intermittence, je fermais donc la fermeture éclair de mon sweat, ça me faisait presque frissonner. Tout était vraiment calme... j'avais presque oublié comment les nuits pouvaient être aussi sereines, après avoir vécu plus de deux semaines à la caserne où tout le monde s'agitait pour tout préparer dès le coucher du soleil.

Mio sortit juste après moi, et me fit un signe de tête pour m'inciter à la suivre. Sans me poser de questions, je m'exécutais, mon amie longea le bâtiment quelques secondes pour tourner vers ce que je supposais être un genre d'aire de livraison pour les camions. Et là, trônant en plein milieu, ce trouvait une chose me faisant comme une bouffée de nostalgie.

– Mais c'est... ?

– Hé oui, notre bon vieux bus..., me coupa Mio en allant ouvrir la porte abîmée.

Le bus noir, notre premier véhicule. Avec ça que j'avais appris à conduire, même... mais il avait vraiment une sale tête. Il était cabossé de partout, il manquait les rétroviseurs, et même quelques vitres, bouchées par de simple plaque de bois. Je ne passais pas à côté des impacts de balles, ceux sur la soute, je m'en souvenais comme si c'était hier. Mais il y en avait de nouveaux sur les côtés et le par-brise. Avec toute la saleté et les rayures dans la peinture, il était même impossible de reconnaître le logo rouge sur le côté.

Je ne résista pas à l'envie de grimper à l'intérieur, même la porte était fracturée. Comme je le pensais, c'était assez bordélique la-dedans, notamment à cause de tout les bricolages et les couvertures dans les coins. Je suppose qu'il avait bien fallut ça pour passer l'hiver la-dedans...

– Il en a vu de toutes les couleurs en tout cas, soupirais-je en allant m'asseoir sur les quelques marches de la porte.

– Oui, et malheureusement, il faudra le laisser ici, annonça Mio en fouillant dans la soute ouverte. Il a rendu l'âme il y a cinq jours. Avec tout les coups qu'il s'est pris, c'est déjà incroyable que ce tas de ferraille ait réussi à se traîner jusqu'ici.

– On ne peut pas le réparer ?

À peine assise que je me relevais pour aller voir l'avant du bus. Même les phares étaient brisés... dont l'un d'eux par moi, pensais-je avec une étrange fierté.

– Tu peux toujours essayer de regarder... des balles ont percé le moteur, ça fuitait de partout, on n'a bien essayé de rafistoler, mais ça n'a pas vraiment tenu le coup... et maintenant, impossible de le faire redémarrer.

Je n'y connaissais absolument rien en mécanique, alors faire démarrer un bus... le pire, c'est que je ne saurais même pas dire si le moteur se trouvait à l'avant ou à l'arrière. De toute façon, même si j'étais contente de revoir ce véhicule qui avaient été notre maison à toute les cinq pendant un temps, j'estimais qu'il était temps de s'en séparer, après tout, il avait mérité de mourir tranquillement... et puis, même si par miracle on trouvait de quoi le rafistoler, rouler avec un bus dans cet état, c'était prendre des risques, si jamais il tombait définitivement en panne en plein milieu d'une zone rurale sans rien, on l'aurait dans l'os.

Après avoir songé à ça, le plus important me frappa soudainement.

– Donc si je comprend bien... vous n'avez plus de véhicule ? soupirais-je une nouvelle fois.

J'avais bien espéré qu'elles auraient un moyen de transport rapide. J'étais assez déçue, mais je n'en fis évidemment aucun commentaire, ça serait cracher dans une soupe cinq étoiles. Mais le plus important, ça m'inquiétait, vu la difficulté à trouver non seulement un véhicule en état de marche, en plus du carburant pour le faire fonctionner, et la remarque de Mio ne fit que confirmer mes craintes.

– On est bloquées ici en somme, et pour tout dire, c'est ça le plus stressant... il n'y a plus grand chose par ici. On n'a tenu grâce à nos réserves et ce qu'on a trouvé à l'hôtel, mais...

Mio ne fit pas sa phrase, qui se perdit d'elle-même dans un soupir.

– La seule chose que j'avais, c'était mon cheval, et il est toujours à la caserne..., maronnais-je. Enfin s'ils ne l'ont pas mangé.

Je me tu quelques secondes, le temps d'échanger un rapide regard avec mon amie. Puis soudainement, illumination : évidemment que cet animal n'était pas la seule chose que j'avais ! Toute les affaires que j'avais minutieusement caché en ville avant de me rendre à la caserne...

– Mes affaires ! Celles que j'ai planqué... j'espère qu'elles y sont toujours ! m'exclamais-je tout de suite après. Il faut aller les chercher, j'ai des conserves en plus !

Je fis rapidement et mentalement le chemin pour aller à mes cachettes, d'après ce que j'avais retenu de la ville, mais Mio m'attrapa par l'épaule pour m'empêcher de m'élancer... et heureusement, car de toute façon, avec ce foutu genou, je n'aurais pas fait un mètre en courant.

– Attends, tu ne devrais pas trop forcer... dis moi où c'est, et je vais y aller, proposa-t-elle.

C'était vrai que dans mon état, je ne ferais que la ralentir. Après quelques secondes de réflexion, je fini par accepter, sans doute serait-elle bien plus rapide et discrète que moi. Je fis donc de mon mieux pour lui expliquer ce dont je me souvenais.

– Fais gaffe, hein ? rajoutais-je alors qu'elle commençait à partir.

Pour toute réponse, elle attrapa un chargeur dans la poche de sa veste, et le clipsa sur le flingue qu'elle tenait, tout en m'adressant un sourire rassurant.

– T'inquiète pas pour moi.

Impossible pour moi de ne pas être inquiète, mais après tout, je lui faisais confiance... et puis, depuis que je l'avais retrouvée, même avant, elle semblait beaucoup plus assurée. Elle avait gardé le sérieux qui l'a caractérisait, et en plus de ça, elle n'hésitait même pas à aller toute seule dans une ville vide, en plein milieu de la nuit tout en sachant que des gens pas nets traînaient dans le coin. J'avais presque peur d'oublier comment elle était, avant...

Lorsqu'elle disparu derrière un coin de rue, je soupirais longuement, ça me détendait un peu les épaules et j'avais l'impression que ça diminuait un petit peu la douleur. Étrangement, je m'ennuyais... j'étais habituée à avoir mal, mais je préférais avoir quelque chose à faire pour l'oublier un peu. Au lieu de rester bêtement près de ce tas de ferraille qu'on appelait encore bus, je décidais d'aller chercher Yui pour voir ce qu'elle faisait... et aussi, par la même occasion, j'espérais lui poser quelques questions. Je revins à l'entrée de l'hôtel, mais ne vit pas grand chose... négligemment, j'allais faire quelques pas sur le sable, et sursauta en voyant une forme noire trottiner vers moi. Ce n'était que cet imbécile de Stone. Il vint tranquillement vers moi pour me saluer en agitant la queue et en tirant la langue... peut-être que je devrais le considérer un peu plus, il m'avait en quelque sorte sauvée la vie en conduisant mes amies sur ma trace. Bien que j'avais du mal à apprécier les chiens. Je lui fis cependant une caresse sur la tête... il avait le poils gras et humide, en bord de mer ce n'était pas bien surprenant. Je continuais à marcher sur le sable.

Stone changea de direction, et alla se diriger un peu plus loin, vers une sorte de ponton surélevé. En regardant bien, j'aperçus une forme sombre se détacher sous les rayons de la lune, et vu que le clebs se dirigeait sans crainte vers cette chose, je supposais qu'il s'agissait de sa maîtresse. Et j'avais tous juste, Yui était assise au bout du ponton... et était tout simplement en train de pêcher.

– Alors, ça mord ? demandais-je en m'approchant.

Yui se retourna, et haussa les épaules avec un sourire, agitant légèrement sa canne à pêche.

– J'crois que les poissons dorment la nuit, eux.

Je vins m'asseoir à côté d'elle, les jambes pendantes dans le vide juste au-dessus de l'eau noire. Ici j'avais même l'impression qu'il faisait plus froid. Je la regardais un instant remonter la ligne, sans aucun poisson au bout, puis la relancer entre les vagues sombres. Je doutais qu'elle arrive à attraper quoi que ce soit, mais au moins, ça faisait toujours une occupation.

– Dis... comment est-ce que vous m'avez retrouvée ? questionnais-je soudainement sans introduction.

Yui ne sembla même pas surprise de ma question, elle fit une mimique faussement réflexive avant de répondre.

– En fait... on savait que t'étais dans l'coin. Ça faisait un moment qu'on essayait de te trouver... puis, t'sais, les gens ont tendance à se souvenir d'une fille balafrée qui se balade à cheval ! raconta-t-elle avec une pointe d'amusement sur la fin.

Ça je l'avais bien remarqué, et cela m'avait inquiétée, d'ailleurs, j'avais pensé que des gens mal intentionnés pourrait me suivre facilement... mais je n'aurais pas imaginé que cela puisse servir aussi à mes amies. Je repensais à mon parcours à cheval, ça me faisait bizarre de penser que tout ce temps, elles étaient dans la même zone que moi, à essayer de me suivre.

– Comme tu bougeais tout le temps, on n'arrivait jamais à t'avoir... on est restées quelques jours ici, en espérant avoir une piste, continua Yui. C'est là qu'on a retrouvé Stone... enfin, c'est lui qui nous a trouvées, plutôt. Avec tout ce bazar de militaires et leurs hélicos, et ton talent naturel à t'attirer des ennuis, on s'est dit qu'il allait forcément arriver un truc dans cette ville.

Et elles n'avaient même pas tord. Cela me fit pourtant sourire, c'était vrai que j'avais toujours tendance à me fourrer dans des situations pas possibles. Ça me faisait plaisir, qu'elles m'aient cherchée, en plus.

– 'Fin bref... maintenant t'es là, c'est le principal, conclu-t-elle.

– Mais... comment est-ce que vous vous êtes retrouvées, toutes les deux ? continuais-je sur ma lancée.

– Mmh... faudra demander à Mio..., répondit Yui d'un air pensif. En tout cas, je suis contente de t'avoir retrouvée, je serais plus seule contre les monstres maintenant !

– Toute seule ?

– Ben oui, Mio n'est jamais là pendant le jour.

Le sujet que je voulais aborder venait tout seul sur le tapis, j'espérais que Yui en sache un peu plus sur toute cette histoire. Mio partait donc pendant la journée ? Vu que ces monstres évoluait durant ce laps de temps, ça me paraissait presque logique... mais je me demandais bien ce qu'elle pouvait fabriquer. En tout cas, avoir quelqu'un qui pouvait se mouvoir de jour serait plutôt un atout... supposais-je. Je me disais cela car la dernière fois, le Trancheur ne l'avait pas attaquée alors qu'elle était juste à côté de lui, mais en réalité, je ne pouvais faire que des spéculations. Mais sinon, quelles raisons auraient-elle de partir pendant le jour ?

Alors que je réfléchissais posément à tout ça, énumérant les questions qui trottaient encore, un coup de feu retentit dans le lointain, me faisant sursauter en même temps que Yui. Je n'eus même pas le temps de penser que cette dernière venait déjà de réagir au quart de tour, se lever d'un bond, et partit en courant sur le ponton, le tout en ayant lâché sa canne à pêche. Je la vis galoper à toute vitesse sur le sable pour rejoindre l'origine du coup, alors que moi, je venais à peine de commencer à partir... j'étais vraiment à la ramasse, et pour ne rien arranger, j'avais toutes les peines du monde à courir.

Lorsque j'arrivais non loin de l'origine du coup de feu, Mio était penché au sol, et Yui, accroupie en train de regarder dans la même direction. Je reconnu aussi l'un des sacs que j'avais planqué, apparemment, Mio l'avait trouvé. Elle était de dos, alors je ne vit pas tout de suite ce qu'il y avait à voir, je dû m'approcher un peu plus

– Et tu viens d'où, hein ? T'es avec les militaires je parie ?

Une personne était allongée sur le bitume, ventre à terre... et Mio gardait le canon de son flingue appuyé contre l'arrière de son crâne. Il n'y eut aucune réponse claire à la question, juste un genre de marmonnement mal articulé et apeuré, on aurait dit une supplication gémissante.

– Qu'est-ce que..., commençais-je en l'approchant.

– Il était en train de fouiner dans le coin, expliqua Mio sans quitter la personne des yeux.

– J'ai rien volé..., se défendit cette dernière avec une voix hésitante... et familière.

– Kalei ?

Je venais de prononcer son prénom par réflexe en le reconnaissant, mais les trois têtes se tournèrent vers moi d'un même mouvement. Oh bon sang, mais qu'est-ce qu'il fichait encore ici celui-là ? Dans toute la ville, il fallait qu'il tombe sur nous ? Était-ce une coïncidence ou il savait où nous étions ? En tout cas, il avait l'air assez effrayé... sans doute une réaction légitime quand on avait un pistolet pointé vers son crâne.

– Ah Ritsu ! Dis à cette folle de me lâcher ! s'exclama-t-il en essayant de s'agiter.

– Tu le connais ? me demanda Yui d'un ton intrigué.

– Oui, euh... c'est bon Mio, il est pas dangereux.

La concernée me fit un léger signe de tête, et obtempéra sans poser de question. Elle relâcha le garçon, qui se releva presque immédiatement pour s'éloigner de mon amie, avant de se tourner vers moi... non sans garder Mio dans son champ de vision.

– Je croyais que t'étais morte ! Les hommes qui étaient avec toi, ils t'ont relâchée ?

Blabla, il commençait déjà à me poser des questions avec sa voix de gamin qui n'a pas encore mué. Comme unique réaction, je levais les yeux au ciel. Sans savoir pourquoi, j'étais complètement exaspérée rien que par sa présence... sans doute parce que je le trouvais tellement stupide, à traîner encore dehors alors qu'il y a des types à sa recherche ! Bien que cela, il ne pouvait pas le savoir en réalité, mais je ne pouvais m'empêcher de penser que c'était de sa faute si j'avais été capturée à sa place. C'était évidemment injuste, peut-être avais-je besoin d'en vouloir à quelqu'un que je pouvais insulter en face. Mais je me tu. Il y eut un moment de flottement dans le groupe, un blanc durant lequel chacun avait décidé d'attendre la suite sans broncher, Mio restait debout les bras croisés, tandis que Yui, assise en tailleur sur le béton, passait distraitement ses doigts dans les poils de son chien. Moi je toisais Kalei, d'une façon qui n'avait pas l'air de le mettre à l'aise, en me demandant longuement quoi faire, délibérant avec moi-même, faisant le point sur la situation.

Nous n'avions plus de moyen de transport, et nous ne pourrions tenir que quelques jours avec les maigres vivres que nous avions, sans compter que cette ville semblait pillée jusqu'à la moelle. Et je savais que la caserne avait tout, alors objectivement, notre meilleure solution serait de s'y rendre. Je savais que si je lui demandais, Kalei pourrait nous faire entrer à la caserne, même si mes amies leur étaient inconnues, si le fils du sergent ramenait de la main d'œuvre en plus, ils n'allaient pas cracher dessus. C'était vrai qu'ils étaient bien installés, là-bas, tout était allé comme sur des roulettes... bizarrement, pour moi, ça avait mal tourné quand j'étais sortie de cet endroit, justement. Mais tout de même... si cela m'avait servi un temps, maintenant rien que l'idée d'y remettre les pieds m'inspirait une certaine répulsion.

Je tournais légèrement la tête vers Mio. Cette dernière me rendit mon regard, en penchant la tête et se déhanchant, l'air de me demander ce qu'on faisait maintenant. Réflexe ou réel intérêt ? En tout cas, d'un seul regard, je compris que j'étais une fois celle qui devait prendre une décision. Mais pas question de s'en plaindre. J'étais déjà allé contre mes idées pour plaire au plus grand groupe, alors cette fois, pas question de faire d'erreurs, je suivrais ce que je voulais faire, ou plutôt dans l'immédiat, ne pas faire. Pas question de retourner là-bas !

Je relevais la tête vers Kalei, toute mes réflexions ne m'avait prit que quelques secondes, mais il semblait très nerveux. Puisqu'il était là, je décidais de lui poser des questions, on ne savait jamais.

– Kal, les types qu'on m'ont chopée, je pense que c'était toi qu'ils cherchaient, pour t'utiliser comme monnaie d'échange et négocier avec ton père... t'as une idée de ce qu'ils veulent ?

– Quoi ? souffla-t-il d'un air surprit. Non ! J'en sais rien !

C'était bien ce que je pensais... il n'avait aucune information, mais après tout, avoir un contact à la caserne pourrait servir, je me demandais s'il accepterait de nous apporter quelques vivres. Il n'avait pas l'air d'être difficile à convaincre. Mais pour l'instant, je préférais passait sur ce sujet, d'un côté, ça me ferait mal de mendier devant lui.

– Tu devrais arrêter de te balader tout seul, en tout cas, marmonnais-je pensivement.

Je pensais lui dire de retourner à la caserne, mais ce fut lui qui commença en premier.

– C'est la dernière fois que tu me vois dans le coin de toute façon... on part de la ville.

Je restais silencieuse quelques secondes, le toisant pour vérifier s'il me mentait ou non.

– Vous quittez la caserne ? voulais-je confirmer.

– Oui, mon père a décidé de partir, alors tout le monde fais ses préparatifs, affirma t-il avec un signe de tête.

– Pourquoi ? Il s'est passé quelque chose ?

Kalei eut l'air d'hésiter quelques instants.

– Pendant la journée... quelqu'un a détruit plusieurs portes... dans un bâtiment qu'on utilisait même pas ! Le pire c'est qu'il n'a rien volé ! Et personne n'a été blessé ni tué.

"Quelqu'un" avait attaqué la caserne ? Alors qu'il y avait ces hauts-murs et toute la surveillance ? Je ne voyais pas l'intérêt de prendre ce risque si c'était pour partir les mains vides ensuite... quelque chose m'échappait, ou plutôt, nous échappait.

– Je comprend pas plus que toi..., grommela-t-il

Je resta silencieuse, je préférais garder mes réflexions pour moi, de toute façon. D'une certaine manière, je me sentirais mieux s'ils partaient, ça ferait moins de personnes et donc moins de dangers potentiels. Durant le temps de silence, Yui lâcha un très long soupir, semblant s'ennuyer à mourir... ce qui présageait sûrement une blague ou une remarque légère. Ce qui ne manqua pas.

– Il m'a l'air un peu stupide, si on l'faisait cuire ? Ça nous ferait d'la viande pour un bout de temps ! rigola-t-elle.

Cela eut au moins le mérite de nous faire glousser quelques secondes... et vu la tête que tira Kalei, il devait avoir des doutes sur le sérieux de cette plaisanterie.

– En tout cas, tu ferais mieux de retourner à la caserne, soupirais-je.

Le garçon ne se fit pas prier longtemps, il prit tout de même la peine de me dire au-revoir, et fila, l'air un peu stressé. Je le serais aussi si j'avais appris que des hommes louches me cherchaient pour une raison obscure... peut-être qu'il n'était pas fan de la compagnie de mes amies, aussi. De toute façon, ça m'arrangeais, je commençais à avoir de la peine à rester debout, et l'impression que des fourmis me parcourait les membres. Je détestais cette sensation d'avoir le corps en mousse. Pour être sûre que je finisse pas le nez par terre, Mio passa son bras autour de ma taille pour me soutenir lorsque j'avançais.

L'air marin me faisait frissonner. La nuit était particulièrement noire, des nuages avaient investi le ciel, masquant une grande majorité des éventuels rayons de la lune. Les bâtiments imposants n'étaient que des blocs obscurs, des énormes masses sans aucun contraste, comme des pochoirs sombres plaqués sur le décor. Les seules lumières étaient celles crées par nos lampes torche, faisant des jeux d'ombres lézardant sur les murs de manière menaçante. Le silence aussi était pesant... chaque bruit semblait décuplé, un souffle de vent sur la façade assombrie d'un immeuble, le son de nos pas sur le béton sec, les quelques râlements de Stone occupé à vadrouiller aux alentours. Tout me semblait pénible, même l'air pourtant frais du bord de mer. Je commençais à avoir l'esprit lourd, et sans doute à m'appuyer un peu trop sur Mio.

– … que les types qu'on embêté la caserne, c'est les même que ceux qui ont... ?

La question de Yui ne s'adressait pas à moi, de toute façon je ne l'avais pas entièrement entendue.

– Il y a des chances, chuchota Mio en guise de réponse.

Même si nous n'étions pas loin, les deux minutes de marche me parurent durer trop longtemps.

De retour à l'hôtel, je m'affalais lourdement sur l'un des canapé de la réception, un peu déçu qu'il ne fasse pas plus chaud à l'intérieur. Nous n'avions allumée aucune lumière, et le chauffage non plus. Yui posa les lampe torche sur la table basse, et s'affala sur le fauteuil en face.

– Tu devrais dormir un peu, Ritsu..., me proposa Mio en posant le sac sur le sol.

Je n'avais pas spécialement sommeil, je sentais surtout que j'étais en hypoglycémie... j'avais souvent eut cette sensation. Je me tournais à moitié sur le dos, et désignais le sac. C'était l'un de ceux que j'avais planqué avant d'aller à la caserne pour la première fois.

– Dans la poche avant, là... il doit y avoir un sac plastique avec du sucre...

Mon amie ouvrit le sac et me tendit plusieurs morceaux de sucre de blanc, que je croquais sans attendre. Un petit booste d'énergie rapide. Je bu beaucoup, aussi, histoire d'avoir l'illusion de réduire ma faim. Comme j'en avais une sacré réserve, Yui mangea aussi quelques morceaux de sucre, et en offrit même un à son chien. Dans la réception luxueuse de l'hôtel, la seule lumière venait de la lampe torche posée sur la table, je trouvais ça reposant. Ou peut-être que je commençais à laisser mon esprit flancher.

– Bon... et maintenant ? lâcha finalement Yui.

Allongée sur le dos, je fixais le plafond noir, et pliais mes genoux pour laisser Mio s'asseoir sur le canapé. En deux mots, Yui venait de résumer le point ou l'on en était. Et maintenant, donc ? On était bloquées sur place... la seule chose que j'en pensais, c'était que je préférais être coincée avec mes amies que toute seule... c'était triste à dire. Après quelques instants de silence, je relevais légèrement la tête, jetant un coup d'œil vers Mio en pensant aux informations pratiques dont j'avais besoin. Mais avant même que je demande quoi que ce soit, elle répondit directement à mes interrogations silencieuses.

– On n'a cherché, mais pour l'instant, on n'a trouvé aucun véhicule en état de marche. Avec ce qu'il nous reste niveau nourriture, j'estime qu'on peut tenir maximum quatre jours. L'eau n'est pas un problème. D'après ce qu'on a vu durant nos explorations, la ville semble assez sécurisée, les militaires ont au moins le mérite de savoir nettoyer les rues des animaux errants... et mis à part la caserne et les autres types, on n'a vu personne.

Clair et concis, j'avais presque l'impression qu'elle venait de me faire son rapport. Pour la nourriture, j'essayais de ne pas trop m'inquiéter. Cette ville avait peut-être l'air d'avoir été pillée jusqu'à l'os, mais j'étais certaine qu'il restait encore des appartements à fouiller. Après tout, ce n'était pas qu'un petit village, c'était une ville avec des immeubles et tout. En silence, je réfléchissais à nos priorités. Comme je m'étais levée très tard, la nuit allait déjà bientôt se terminer. A l'extérieur de l'hôtel un léger brouillard se levait lentement sur le sable humide, voilant les embruns de la mer, seul le bruit régulier des vagues témoignait de la marrée haute. Les nuits étaient toujours plus courtes, en été, le soleil ne nous laissait que peu de répit, bientôt le ciel allait s'éclaircir et les rayons meurtriers tomber sur la ville fantôme. Ils allaient rapidement reprendre leur territoire.

Comme aucune d'entre nous ne prit la peine d'ajouter ou de proposer quelque chose, le silence s'installa pour quelques minutes. Affalée sur le canapé, je commençais sérieusement à végéter, au lieu de réfléchir.

– Si on allait se mater un film ?

La voix fatiguée de Yui résonnant dans la grande réception de l'hôtel me fit rouvrir les yeux. Si je restais comme cela, j'allais sûrement finir par m'endormir. Ou perdre connaissance.

– On peut faire ça ? demandais-je en me redressant lentement.

– Ben ouais. On n'a de l'électricité, et c'est pas les lecteurs dvd qui manquent dans les chambres... puis comme on était coincées ici, j'en ai profité pour chopper des films dans les piaules des gens.

C'était sans doute stupide d'user la précieuse électricité pour ça, mais sur le moment, je n'y réfléchissais même pas. J'avais oublié les films, les séries, la télévision qu'on regardait, avant. Toute la société et les médias qui passaient sur dans une boite animée. Maintenant, ce n'était plus que de la neige sur un écran.

– Allez-y, moi je sors, soupira Mio en se levant.

– D'ac, à d'main, répondit Yui d'un ton complètement normal.

J'allais faire remarquer que le jour n'allait pas tarder à se lever, avant de me rappeler que c'était effectivement pour cela que Mio partait. Sans rien lui demander, je suivis lentement Yui qui grimpait vers les chambres, éclairée par la lampe torche. Elle semblait bien vouloir se regarder un film, et s'assit sur le sol devant la télévision posée sur un meuble devant le lit. Moi je ne savais même pas si j'allais arriver à rester éveillée assez longtemps pour comprendre quoi que ce soit, alors je m'avachis lourdement sur le lit. Il faisait plutôt chaud, et en plus, ça sentais le renfermé, mais hors de question d'ouvrir les volets.

Demain il allait falloir repartir en expédition, à pieds... ou peut-être, si j'en avait le courage et l'énergie, j'irais à la caserne pour récupérer mon cheval, et si j'avais l'appui de Kalei, leur demander des vivres. Je me préparais mentalement à ça, car je n'allais pas nous laisser mourir de faim juste parce que j'étais fatiguée ou parce que j'avais une fierté mal placée... de toute façon, la douleur avait fini par entamer ce qui en restait, et j'allais sans doute mettre du temps à en retrouver, si jamais j'en avais un jour la motivation. Pour le moment, j'avais un mauvais coup de blues... la douleur aux mains était habituelle, mais en plus, j'avais l'impression que mes quatre membres pesaient chacun une tonne. Malgré tout, je me sentais en sécurité, à l'abri entre les épais murs de l'hôtel... rien que penser que les hommes qui m'avaient capturée étaient encore dehors... je me recroquevillais sur le lit. J'avais peur, peur de les revoir. Je stressais en pensant au lendemain, car je savais qu'il allait encore falloir que je m'agite. Qu'est-ce que je donnerais pas pour avoir le droit de dormir, de me cacher dans un lit et ne plus bouger... mais ce genre de luxe n'était plus permis depuis longtemps.

Plus que quatre jours de nourriture... et encore, je savais que Mio avait été généreuse en disant quatre, parce qu'il ne nous restait vraiment plus grand chose. Même en ne faisant qu'un seul repas par nuit, je doutais qu'on tienne autant, et ce n'était pas en essayant de pêcher dans la mer que ça allait s'arranger. Aller mendier devant cette foutue caserne était vraiment notre dernière chance ? Il allait falloir y aller rapidement, en plus, avant qu'ils quittent la ville.

Malgré ma fatigue, je regardais le film que Yui avait mit. C'était un blockbuster américain classique, rien de très original ni de très intéressant, mais c'était amusant de voir comment on imaginait la fin du monde lorsque ce dernier tenait encore debout. Des explosions, des catastrophes écologiques, l'effondrement de l'économie... dans celui que nous regardions, c'était une histoire d'aliens, mais évidemment, les héros américains arrivaient à sauver la terre à coup de gros flingues. Et où ils étaient, ces héros armés qui faisaient leur fête aux monstres ? Sûrement en train de se terrer quelque part, exactement comme nous. Ce qui me faisait aussi bien rire, c'était le côté "increvable" du héros, qui continuait à courir alors qu'il était couvert de blessures. Je doutais fortement que les réalisateurs sachent véritablement ce que c'était de se prendre une balle dans la chair. Au moins, pendant ses deux heures, le film eut le mérite de me faire un peu oublier dans quelle situation nous étions. Je me répétais plusieurs fois ce que je dirais demain, aux militaires, et retournais plusieurs scénarios dans ma tête. Même si j'appréhendais, j'étais sûre d'une chose : c'était la dernière fois que j'allais me mêler de leurs affaires.


Merci d'avoir lu !

Encore désolée de l'attente... derniers mois un poil compliqués!Mais le prochain chapitres est déjà avancé donc il arrivera plus rapidement. Au prochain.