La Violette des Sables

L'alicorne baissa le regard. Assise dans la bibliothèque de son château, elle regardait trois poulains assis devant elle. Twilight eut un sourire.

"Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui, les enfants ?"

"C'est vrai qu'avant la lune était en un seul morceau ?" demanda le petit pégase.

"Oh, oui," répondit la princesse, attendrie par la question. "Avant, c'était une énorme sphère qui planait dans le ciel, et qui ne se montrait que la nuit, à la place du soleil."

"Qu'est-ce qu'il s'est passé ?" fit le petit licorne, curieux.

"C'est une longue histoire, vous savez. Vous êtes sûrs d'avoir le temps ?"

"Oui !" répondirent en cœur les petits poneys.

Twilight fit un sourire radieux, avançant des coussins pour les poulains et pour elle-même afin d'être mieux installée. Quand tout ce petit monde eut pris place, la princesse commença :

"Et bien, avant toute chose, laissez-moi vous parler des trois autres princesses d'Equestria."

"Les trois autres ?" firent les poulains en se regardant entre eux, n'ayant jamais entendu parler d'une princesse autre que Twilight Sparkle.

"C'était dans un temps très ancien," expliqua l'alicorne avec un sourire nostalgique. "J'étais encore jeune à cette époque. À vrai dire, je suis née sous le règne de ces trois princesses. Un peu plus âgée que moi, il y avait Cadance. Elle était la princesse de l'amour. Partout où elle passait, elle répandait l'amour dans le cœur des poneys, et leur permettait d'exprimer leur sentiments."

La petite licorne eut des étoiles dans les yeux en regardant Twilight.

"Elle devait être tellement belle !"

"Elle l'était," lui répondit gentiment l'alicorne. "Tellement qu'elle réussit à séduire mon frère, Shinign Armor, et à l'épouser."

"Il y avait un prince ?" demanda le pégase.

"Deux. Mon frère, qui est devenu prince après avoir épousé Cadance, et Blue Blood qui était le neveux des deux princesses dont je vais parler à présent."

Les trois poulains fixaient la princesse, l'écoutant attentivement et avec un grand intérêt, imaginant les personnages qu'elle leur décrivait.

"La plus jeune des deux s'appelait Luna. La princesse de la nuit, une grande alicorne au pelage d'un bleu sombre et à la crinière aux couleurs de la nuit. Elle avait le lourd devoir de faire bouger la lune durant la nuit, et de veiller sur les rêves des poneys, afin qu'ils ne fassent pas de cauchemar. Sa cutie mark représentait un ciel nocturne."

"Donc elle bougeait la lune, et vous le soleil, princesse ?" demanda le terrestre.

"Non, cette tâche revenait à la plus grande princesse. La plus ancienne, la princesse Celestia, grande sœur de Luna. Une grande alicorne, blanche comme un nuage et à la crinière parsemée de bleu et de lilas, possédant, naturellement, une cutie mark représentant le soleil. Elle était la dirigeante principale d'Equestria, et c'est elle, avec l'aide de Luna, qui a fondé Equestria."

"Luna et Celestia ont créée Equestria ?" fit la licorne, surprise.

"C'était Celestia qui bougeait le soleil ?" demanda le pégase.

"Oui, et oui," répondit Twilight avec le sourire. "Ces princesses dirigeaient Equestria avant que je ne devienne princesse moi-même. Cadance seulement quelques années avant moi, mais Celestia et Luna étaient déjà là depuis longtemps au moment de ma naissance, depuis plus de mille ans."

"Oooooh," dirent les poulains, impressionnés d'apprendre autant de choses.

"Et où sont-elles maintenant ?" demanda le terrestre avec le regard un peu triste. "Elles sont parties ?"

Twilight eut un petit pincement au cœur, grimaçant légèrement.

"Oui."


La jument ouvrit difficilement les yeux, non pas éblouie par le soleil qui régnait au dessus de sa tête, mais fatiguée. Avec des gestes lents et dépourvus de motivation, elle tenta de se remettre sur ses pattes, mais l'océan de sable qui lui servait de lit était, comme à son habitude, un calvaire pour se lever. Le sable glissait sous ses sabots, se coinçait dans son pelage, et une sensation désagréable parcourait tout son flanc gauche, sur lequel elle avait dormi.

Ignorant ses cernes, sa fatigue et sa faim, elle s'étira longuement, regardant l'étendu désertique devant elle, pourvue de quelques dunes qui brisaient la monotonie du paysage, surplombée par un soleil au zénith et un astre morcelé. Elle soupira. Encore, elle marcherait.

Pas un nuage à l'horizon. Et c'était pour le mieux. Dans ce lieu fait de sable, la moindre pluie enclenchait des torrents de sables épais, et la pauvre jument devait galoper dans tous les sens à la recherche d'un endroit où elle ne s'enfoncerait pas vers une mort certaine.

Cela dit, peut-être que la mort aurait été préférable. Peut-être était-ce plus délicat que ce grand rien qui l'animait, qui l'entourait, et dans lequel elle avançait, de ses pas lents.


"Que s'est-il passé ?" s'enquit la petite licorne.

"Une grande catastrophe," répondit Twilight, les yeux fermés et le ton grave. "Après plusieurs siècles de règne, une chose s'est produite. Un ennemi, plus ancien que la princesse Celestia elle-même, venu d'un temps oublié de tous, refit surface. Sa puissance dépassait de loin tout ce que j'avais affronté auparavant, et même les Éléments de l'Harmonie, nos artefacts les plus puissants, étaient sans effet sur ce maître de la magie. Nous pensions que la fin d'Equestria était arrivé."

Les trois poulains fixaient l'alicorne sans perdre un mot de ses paroles, leur petit cœur s'affolant à l'écoute d'une telle histoire.

"Mais une chose fut remarquée," continua Twilight. "Malgré toute sa force, cet ennemi restait facile à leurrer. La magie avait évolué en son absence, et certaines subtilité de sorts, parfois jugés mineurs, lui échappaient. Nous pouvions le piéger avec cela, mais pas le vaincre. Pour le vaincre, il fallait se résoudre à utiliser une magie qui aurait endommagé l'essence même d'Equestria, et causé des dégâts si important que l'on n'aurait put appeler cela une victoire. Cependant, la princesse Celestia avait un plan."

La princesse se rappela de ce jour. Cet instant, dans un recoin isolé d'Equestria, où les quatre princesses d'Equestria avaient discutée leur plan. Du moment même où Celestia l'avait énoncé. Cette mine grave sur son visage, résolue et ferme, partagée par Luna, même si cette dernière avait semblé un peu plus attristée. Ce frisson de terreur qui avait secoué Twilight, alors même qu'elle ignorait toute la terrible portée de ce plan.

"Un piège fut mis en place. Les trois princesses attirèrent l'ennemi dans ce piège, et le forcèrent à les combattre sur un terrain où elles pourraient laisser libre cours à leur magie, sans risque de dommage collatéral."

"Où ça ?"

Pour seule réponse, Twilight leva lentement un sabot vers le ciel, pointé en direction de l'astre morcelé. Il était d'ailleurs étrange qu'elle puisse voir le ciel en étant pourtant dans son château, mais l'alicorne n'y fit pas attention.

"Le piège emmena l'ennemi sur la lune. Mais il aurait vite trouvé un moyen de revenir, si les princesses n'y étaient pas allés avec lui. Une fois là-haut, seules avec lui, elles utilisèrent leur magie. Personne ne sait quel sort elles ont utilisé, mais quelques minutes après que le piège fut un succès, un énorme explosion magique, plus grande que tout ce que j'avais vu jusqu'à présent, détonna à la surface de la lune. La lumière fut si intense qu'on aurait dit qu'un deuxième soleil avait fleurit dans le ciel, l'onde magique si puissante que toute la mana Equestrienne se retrouva perturbée pendant plusieurs jours. Les cornes crépitèrent, les enchantements tombèrent momentanément, et même les terrestre et les pégases affirmèrent avoir ressenti une étrange et puissante perturbation en eux."

Twilight marqua une pause, essayant de ne pas avoir l'air trop sombre en racontant cette histoire. En vain.

"Lorsque la lumière fut enfin dissipée, la lune était dans le même état qu'actuellement : morcelée, éclatée et défigurée. Il n'y avait aucune trace de l'ennemi, ni des trois princesses. Tous les télescopes d'Equestria furent mobiliser pour chercher une quelconque trace des princesse à la surface de la lune, et même sur sa face cachée, mais rien n'y fit. Tous les quatre avaient disparu, et la lune resta à jamais immobile dans le ciel."

"Et il n'y eut plus qu'une seule princesse à Equestria," conclut Twilight dans son esprit.

Elle avait endossé ce rôle. Elle s'y était préparé, lorsque Celestia avait émit la possibilité qu'elles ne reviennent pas de cette bataille. Twilight avait dû rester derrière, non pas parce qu'elles pensaient pouvoir vaincre facilement l'ennemi sans elle. Si elles avaient pu l'emmener, elles l'auraient fait, pour s'assurer de la victoire. Non, si Twilight avait été laissée à Equestria, c'était parce que cette nation demandait une dirigeante. Après une telle crise, les poneys ne pouvaient pas être laissés à eux-même, courant le risque de semer une nouvelle fois la zizanie entre les races.

Du moins c'est ce que Twilight avait pensé, pendant un certains temps. Mais à mesure que les années avaient passées, qu'elle ressassait sans cesse cet instant, une autre conclusion lui était venue en tête. Une explication, issue du remord et des regrets qu'elle-même éprouvait quand à ce plan, et ce qu'elle avait fait avant. Elle avait été laissée derrière en guise de punition.

"De punition pour quoi ?" demanda alors le petit terrestre sans même qu'elle n'ait dit tout ça.

La princesse eut un léger hoquet en entendant cette question si terrible. Ce qu'elle avait fait. Ou plutôt, ce qu'elle n'avait pas réussi à faire.

"Avant que ce plan ne soit mis en œuvre... il y a eu une tentative d'utiliser les Éléments de l'Harmonie. En tant que représentante de la magie, il avait été de mon devoir de toujours trouver une nouvelle génération pour représenter les autres éléments. Et c'est ce que j'avais fais. Quand l'ennemi est apparu, j'ai amené face à lui les cinq poneys qui en étaient responsable. Nous avons entamé notre attaque et..."

La voix de l'alicorne se brisa, n'osant continuer. Le petit pégase s'approcha d'elle, le regard perçant et presque sadique, ne la lâchant pas des yeux.

"Et ?" demanda t-il sans aucune once de curiosité dans la voix.

Les sabots de Twilight tremblèrent.

"J'ai échoué... L'ennemi s'est infiltré dans leur cœur et a réussi à semer la peur dans celui de la Loyauté. L'équilibre a été perturbé, et notre attaque fut sans effet. L'ennemi répliqua alors, tuant la Gentillesse et l'Honnêteté, provoquant la fuite de la Générosité et du Rire... C'est de ma faute si tout ceci a échoué. Je n'ai pas été assez prudente lors de mes recherches pour les nouveaux représentants, et cette erreur a coûté leur vie, et de nombreuses autres..."


La jument leva son regard du sol, sentant quelque chose couler sur sa joue. De l'eau ? Pourtant il ne pleuvait pas. Elle avait déjà remarqué ce phénomène, parfois, quand elle marchait, sans jamais avoir trouvé une explication. De temps en temps, c'était accompagné d'un étrange goût dans sa bouche, et d'un sensation de serrement dans son torse.

Certaines fois, elle profitait de cette sensation pour s'arrêter et réfléchir. Elle se posait des tas de questions. Elle s'en était toujours posée, depuis qu'elle s'était rendu compte qu'elle pensait en fait.

Ça avait été quelque chose d'étrange. D'un seul coup, il lui avait sembler découvrir que, dans sa tête, elle pouvait qualifier les objets, leur mettre des appellations, des "mots". Elle avait mis un moment à trouver le mot "mot", et à en comprendre la signification. Bien sûr, ce n'était pas le premier terme qu'elle avait utilisé. Non, la première chose qu'elle avait réussi à nommer, c'était le sable. Ce mot lui était venu en tête de lui-même, en errant dans le désert. Ce mot était bien, "sable", il ressemblait au bruit que cela faisait au loin.

Ensuite, étaient venus les mots "dune", "rocher", "ciel", "soleil", "lune", "bruit" et enfin "vent", après avoir vu du sable tomber sans raison d'une dune. C'est à ce moment là qu'elle s'était vraiment rendu compte qu'elle pouvait donner un nom aux choses. Et que ces noms associaient des idées dans sa tête. C'était une telle découverte, et la suite avait été encore plus fabuleuse.

Après le mot "mot", elle s'était souvenue de "penser" et "réfléchir", même si elle avait mis une éternité à comprendre la différence entre les deux. Parce qu'en effet, elle ne comprenait pas, si le but de ces mots étaient de désigner des choses, pourquoi y en aurait-il plusieurs pour la même chose ? Et à l'inverse, pourquoi est-ce qu'elle pouvait qualifier chaque dune qu'elle croisait de "dune", alors qu'elles étaient toutes différentes les unes des autres ? Toutes ces questions demandaient parfois une longue réflexion, qui aurait pu se compter en semaine si le soleil se couchait encore. Et d'aussi loin qu'elle s'en souvienne, c'était la seule chose qu'elle avait fait, à part marcher.

Et une question, plus que toute autre, était restée sans réponse : Pourquoi pensait-elle, et pourquoi ces mots ? Qu'étaient-ils ? Pour elle, qui n'avait connu que la solitude, qui ne pouvait même pas essayer de comprendre qu'il y ait d'autres être vivants sur ce monde, qui ne savait même pas ce que voulait dire vivant, le fait que tout ceci ait été inventé pour communiquer relevait littéralement de l'impensable. Elle ne pouvait pas imaginer quelque chose qu'elle ne connaissait pas.

Mais à chaque fois qu'elle découvrait un nouveau mot, ou répondait à une question, elle en tirait une étrange sensation, qu'elle appréciait car cela brisait la monotonie de son voyage, mais qui lui faisait également peur. Avec cette sensation s'accompagnait parfois des réactions de son corps. Des espèces de convulsions, avec des petits bruits émis par sa bouche. Elle ne savait même pas quels étaient ces bruits, ni comment les faire volontairement ! Elle avait essayé de remuer ses lèvres, mais aucun son n'en sortait.

Seule, la jument apprenait, lentement, ce qu'était le langage. Elle avait réussi à nommer les parties de son corps, et s'était même attribuée le mot "poney" pour se désigner entièrement. Elle avait acquis une conscience d'elle-même, sans pour autant vraiment savoir ce que cela signifiait. Ses pensées erraient sans destination, tout comme son corps dans le désert. Même si elle retrouvait la pensée, elle n'en voyait aucune utilité. En fait, elle ne savait même pas le principe d'"utilité". Une coquille pensante, sans but, sans passé, sans avenir, sans rien. Perdue.


"Et ensuite ?"

La princesse rouvrit les yeux, regardant les trois poulains face à elle, qui semblaient en train de se décomposer rapidement. Pourtant, malgré leur état, ils continuaient de la fixer sans cligner des yeux, sondant son être de leur regard vide.

"Ensuite..." continua l'alicorne, qui ressassait d'autres mauvais souvenirs, plus récent et pourtant infiniment loin. "Il y eu une période de grande paix, où Equestria se développa, ainsi que le reste du monde. Beaucoup de choses se passèrent, mais peu de grandes catastrophes..."

"Et ?" insistèrent alors les poulains, comme s'ils ne voulaient entendre que la suite.

"Jusqu'au jour... de la première grande extinction."

La gorge de Twilight se serra de nouveau. Oh non, elle n'aimait pas cette histoire. Encore moins que la précédente.

"L'Arbre de l'Hamonie. Depuis toujours, il maintenait emprisonné les racines d'un mal. Le mal de la forêt d'Everfree, qui ne pouvait être détruit, seulement contenu. Un mal qui cherchait à éradiquer tout ordre, tout le bon de ce monde.

Il est venu un jour, après des centaines de millénaires, où l'arbre a... fané. Épuisé par toutes ces années, par l'utilisation de ses fruits, les Éléments de l'Harmonie, il rendit l'âme. C'était une possibilité à laquelle j'avais été préparée, depuis longtemps. Du moins je le pensais... Les ronces de la forêt se répandirent plus rapidement que les poneys ne pouvaient galoper. Les arbres se déracinèrent pour chasser les survivants. Des créatures infâmes, oubliées, sortirent d'entre les bosquets en quête de nourriture fraîche. J'étais prête à tout sauf à cela.

Tout le vieux pays d'Equestria fut recouvert en quelques jours, et tous nos efforts pour arrêter la forêt ne firent que retarder quelque chose qui semblait à présent inévitable. Le problème commença à se répandre aux pays voisins, et allait bientôt s'étendre au monde."

L'alicorne marqua une petite pause, sa voix s'éclairant un peu en reprenant :

"Mais c'est alors que quelque chose d'inespéré se produisit. Aujourd'hui encore, je ne sais pas si c'était une ultime tentative de l'Arbre pour nous sauver, si c'était prévu depuis le début, ou si ce fut simplement le fruit la détermination de ceux qui combattaient la forêt, mais une graine germa dans ce chaos. Un nouvel Arbre poussa, et des poneys se dévoilèrent alors pour porter les nouveaux éléments, différents des anciens, et pourtant similaires. Bravoure, Rêve, Espoir, Altruisme, Félicité et Sagesse.

Ensemble, après plusieurs semaines de combats acharnées, ils repoussèrent la forêt et la firent même reculer encore plus loin qu'elle ne l'était à l'origine, réduisant la forêt à un simple carré d'à peine quelques kilomètres de large. Le nouvel Arbre de l'Harmonie fut planté en son centre, pour la contenir comme son prédécesseur, et les pierres furent remises à leur place. Après cette catastrophe, le monde préféra s'unir pour éviter de répéter ce genre de désastre. Les anciennes frontières s'effacèrent grâce aux liens qui avaient été formés dans l'adversité. Les cultures se mélangèrent, et une paix durable s'installa enfin partout dans le monde."

"Mais ce fut de courte durée."

Twilight eut un haut le cœur en voyant le visage du poulain qui venait de répondre. Ou plutôt, son absence de visage. Il n'était plus qu'un squelette, tout comme les deux autres poulains à ses côtés. Même si leurs orbites étaient vides, Twilight pouvait paradoxalement sentir leur petit regard malsain braqué sur elle.

"Le monde a sombré," continua l'apparition, semblant grandir alors que Twilight se sentait soudainement écrasée par sa présence. "La vie s'est éteinte. Par votre faute."

"Non !"


La jument eut un sursaut de frayeur. Ses oreilles se dressèrent, sollicitées par cette soudaine et brutale utilisation. Le son se répercutait encore sur les dunes, faible, et fini par s'évanouir totalement. C'était la première fois qu'elle entendait un tel son, hormis les éclairs qu'elle avait parfois vu, et plus étrange encore, il avait émané d'elle. Si fort, bien plus que tous les autres bruits que son corps avait émis jusque là.

Elle essaya de le reproduire. Mais comme à chaque fois, le mécanisme pour produire des sons restait un mystère pour elle. Des petits grincements s'échappaient parfois de sa bouche, mais rien de comparable à ce qu'elle venait d'entendre. Et tout comme les bruits faits par son ventre occasionnellement, elle ignorait la signification de tout ceci.

Alors, la tête basse, la jument continua son périple, s'accordant quelques heures pour penser à ce qu'il venait de se produire. Après un moment, quelque chose attira son regard. Une forme familière se dessinait à l'horizon, provoquant l'arrêt de la voyageuse qui constata, une fois de plus, qu'elle en était revenu à cet endroit. Lotte.

Lotte était grande. Plus grande que tout ce que la jument connaissait en ce monde. Un grand rocher, qui se dressait à plusieurs centaines de mètres, formé d'un plateau dentelé à son sommet, comme s'il avait été brisé par une force astronomique.

Mais le détail qui faisait penser la jument que c'était bien Lotte, et pas juste un grand rocher, c'était cette étrange formation. Sur le flanc gauche de Lotte, il y avait des gros rochers qui dépassaient. Ils prenaient une forme que la jument n'avait jamais vues ailleurs. Plats, suspendus dans le vide, des pics s'en élevaient, et l'un d'entre eux, le plus grand, se terminait en une demi-sphère brisée.

Lotte était unique à cause de ça. À chaque fois que la jument avait vu une grande formation rocheuse, elle s'était rendue compte qu'il s'agissait de Lotte, il n'y avait pas d'autres grande formation rocheuse dans ce monde. C'était la cinquième fois qu'elle croisait Lotte, et à chaque fois elle essayait d'en repartir d'une direction différente. Mais ses sabots la ramenaient toujours ici. Dans ce lieu qu'elle appelait "La montagne qu'enterre-Lotte," ou Lotte, pour faire plus simple. Elle n'avait aucune idée de la signification du mot "montagne" ou "enterre" bien sûr, mais ce nom lui était venu en voyant l'édifice, sans raison.

Une fois, elle était grimpée au sommet de Lotte, pour voir l'étrange formation à son sommet. De près, elle ressemblait à ce que la jument avait parfois croisée sur sa route : Des rochers presque lisses, tantôt dressés en un seul bloc, larges, et d'autres fois plus fin, élancé, souvent liés à d'autre rochers du même genre, formant des formes géométriques, des carrés, des dômes, tous bien évidemment brisés, largement incomplets. Et d'autres pierres gisaient par terre, de façons anarchique. Elle savait différencier les pierres avec un paterne, et celles qui n'en avait pas.

Cela avait été l'occasion pour la jument d'apprendre énormément de mots. Elle appelait parfois ces rochers "murs", "maisons" ou "ruines".

Cela dit, Lotte était bien différentes des autres ruines. Il y avait cette grande pierre creuse, qui s'élevait vers le ciel. La jument avait un jour pénétré dans cette pierre, et trouvé un moyen de monter à son sommet depuis l'intérieur.

Là, elle avait eu une vue imprenable sur la région alentour. Jamais elle ne s'était trouvée aussi haut, du moins de ce qu'elle s'en souvenait. L'immensité de sable, de dunes et de désert qui s'était retrouvé sous ses yeux, et le vent qui avait soufflé dans sa crinière à ce moment, la jument s'en souvenait encore. Un pincement avait saisit son torse, et encore maintenant, quand elle y repensait, la sensation l'envahissait.

Une fois de plus donc, elle se retrouvait aux abords de Lotte. Cela faisait un moment qu'elle ne l'avait pas vu. Même s'il était difficile d'avoir une certaine notion du temps, au sens littéral puisque la jument n'avait jamais pensé à ce concept, elle savait qu'elle avait marché énormément avant de revenir à Lotte. Elle avait rencontré deux océans, quelques formations rocheuses, et même un peu de sable blanc, de "neige".

Alors que la jument cherchait à se repérer pour trouver une nouvelle direction dans laquelle partir, quelque chose attira son regard. Une grosse formation de nuage noirs était apparue de nulle part, sur la gauche de Lotte. Étrange, d'ordinaire les nuages de pluie mettaient plus de temps à se regrouper.

Les nuages noircirent de plus en plus rapidement, se condensant presque en un seul point, alors que des petits éclairs violets étaient visible à leur surface, malgré leur distance par rapport à la jument.

Cette dernière, intriguée par le phénomène, releva le tête pour essayer de mieux voir ce qu'il se passait.

Le vent cessa pendant une fraction de seconde. Puis il y eut une violente mais brève aspiration, que la jument ressenti de là où elle se trouvait. Une grande couche de sable se souleva, attirée vers les nuages, avant de retomber lentement sur les dunes à peine quelques instants plus tard. Le silence se fit à nouveau, et la jument aperçu un grand éclair violet crever le ciel et s'abattre violemment sous le nuage, à plusieurs kilomètres de là. Le choc fut si violent qu'il souleva des mètres cubes de sables dans les airs, avant que tout ne retombe, tandis que la vague sonore se propageait dans l'air. La jument vit l'onde arriver, faisant vibrer les dunes sur son passage, avant que celle-ci ne l'atteigne, ébouriffant son pelage et rejetant sa crinière en arrière, sans qu'elle n'ait aucune idée de ce dont il s'agissait.

En revanche, elle voyait bien que les nuages s'étaient dissipés. Et cet événement était quelque chose de nouveau. Sa curiosité, son seul moteur, lui dit d'aller voir ce dont il retournait. Et elle y alla.


Twilight était entourée par des grandes ombres. Les trois squelettes d'alicornes, gigantesques, la jugeaient de leurs yeux vides. Bien que fait d'os, leur silhouette, et leur voix, était horriblement familière pour la princesse.

"Et bien, Twilight ?" demanda la plus grande. "Où est Equestria ?"

Les quatre se trouvaient au milieu d'un champ de terre désolée et retournée, couvert de débris et de corps, comme si un ouragan était passé par là un peu plus tôt. Le ciel était sombre, gris, tout comme le paysage alentour.

Twilight n'osa pas lever les yeux. Assise, elle gardait la tête basse, les sabots tremblants.

"Devant vous, princesse Celestia," répondit-elle, la gorgé nouée.

Les squelettes étaient dépourvus d'yeux, mais Twilight sentait que leur regard s'était fait bien plus agressifs. Elle savait qu'elle allait se faire réprimander, et elle le méritait. Elle méritait la colère de son mentor, mais ce ne fut pas ce qu'elle reçu.

"Tu me déçois, Twilight..." souffla Celestia avec un ton horriblement froid, bien pire que si elle s'était mise à hurler.

"Nous t'avions confié ce pays," continua le squelette de la princesse Luna.

"Je sais," balbutia Twilight en tremblant, toujours la tête basse.

"Nous avions confiance en toi," fit à son tour Cadance.

"Je sais," répondit une nouvelle fois l'alicorne, au bord de larmes.

"Je pensais que tu saurais mieux trouver de nouveaux représentants pour les Éléments de l'Harmonie," conclut Celestia, les trois squelettes se levant et se détournant de la ponette de chaire.

Twilight releva la tête. Elle pleurait silencieusement, regardant les trois silhouettes s'éloigner, sans oser bouger pour les suivre. Dans un élan de désespoir, elle éclata en sanglot, hurlant :

"Qu'ai-je mal fais !? Où est-ce que je me suis trompée !?"

Elle s'effondra sur elle-même, réfugiant son visage sous ses sabots, pleurant. Les trois squelettes s'étaient arrêtés, mais ne disaient rien.

Après de longues secondes, peut-être même plusieurs minutes, Twilight finit par relever lentement la tête, s'essuyant vainement les larmes qui coulaient sur ses joues.

"Le monde était en paix depuis la première grande extinction... Tous les peuples étaient unis... Cela faisait des siècles qu'il n'y avait eu aucun danger... Et pourtant, je continuais à trouver des représentants pour les Éléments de l'Harmonie. Oui, j'ai été moins regardante, je me fiais juste à la réaction des pierres pour les désigner. Mais je pensais que le monde n'aurait plus jamais à se servir de cette arme ultime... Je pensais que la simple force des peuples unis suffirait à repousser n'importe quel danger..."

Celestia tourna légèrement la tête vers son ancienne élève, la regardant du coin de son orbite vide.

"Tu as perdu tout ce que nous t'avions confié... Voilà où tu t'es trompée."

Sans dire un mot de plus, les trois squelettes s'en allèrent, lentement, avant de s'évanouir dans les ténèbres, laissant l'alicorne seule, en plein désespoir, ne pouvant que se lamenter.

"C'est injuste... Vous m'avez abandonnée..."

La lumière se refit lentement autour de l'alicorne alors que celle-ci s'effondrait totalement en sanglot. Un bruit lent de sabot approcha, et une grande jument au pelage blanc nacré et à la longue crinière éthérée entra dans la lumière.

Avec une infinie douceur, elle passa le creux de son aile sous le menton de son élève et lui releva lentement la tête, la regardant avec des yeux compatissants.

"Ne te laisse pas avoir, Twilight," fit Celestia avec tendresse et compassion. "Jamais je ne dirais de telles choses. Ces idées noires ont été implantées dans ton esprit par l'Ennemi et les années, ne les écoutes pas."

Twilight regarda son mentor, les yeux larmoyants et les mâchoires tremblantes.

"M-Mais elles ont raison..." sanglota t-elle. "J'ai échouée... Si vous aviez été à ma place, vous n'auriez pas échouée... J'ai été idiote, j'ai choisie de mauvais éléments."

"Tu étais seule, Twilight," répondit sagement Celestia. "Par notre faute. Au cours de mon règne, je n'ai eu qu'une seule épreuve où j'ai été seule, où j'ai été le dernier espoir d'Equestria. Durant ton règne à toi, tu as été dans cette situation des dizaines de fois. Tu as toujours été dans des moments où tu étais le premier et le dernier rempart d'Equestria. Et tu as réussi, à chaque fois, sauf une. Si quelqu'un devait te faire des reproches sur cet unique échec, ce ne serait sûrement pas une vieille alicorne qui a toujours eu sa sœur et son élève pour réussir là où elle échouait."

La grande jument fit un doux sourire à son élève pour la tenter de la rassurer, et cette dernière sécha ses larmes et lui rendit un faible sourire, reniflant encore.

"Vous le pensez vraiment...?" demanda quand même l'alicorne au teint violet.

"Je suis le fruit de ton esprit, Twilight. Un souvenir. L'important, ce n'est pas que je le pense,mais que toi tu le penses, et que tu sois sincère avec toi-même."

Twilight baissa un peu la tête, avant que Celestia n'ajoute, un peu plus légèrement :

"Je suis d'ailleurs flattée que je reste la personne que ton esprit appel pour te réconforter, malgré tout ce temps."

"Je comprends..." fit l'élève en reprenant lentement contenance. "J'ai échouée, mais j'ai fais ce que j'avais pu, et pendant longtemps."

"Et il est temps pour toi de prendre un repos bien mérité..." continua son mentor.

Twilight releva la tête vers elle, un peu perplexe.

"Vous voulez dire... mourir..?"

"Le monde est mort, Twilight," fit l'alicorne, encore une fois emplie de sagesse. "Le mal a consommé chaque parcelle de vie dans ce monde, et est mort de faim après avoir tout détruit. C'est ce que désirais l'Ennemi lorsqu'il a planté la graine de l'Everfree. Un monde libre du bien et du mal, à jamais dépourvu de vie. Ma sœur et moi avons sacrifiée ta vie en la rendant éternelle, pour que des milliards d'autres puissent connaître un passage heureux en ce monde. Tu as merveilleusement remplie ton rôle, grâce à toi tous ces poneys, et même d'innombrables autres créatures, ont pu vivre heureux. Equestria n'est plus désormais, tout comme ton rôle de la protéger. Je ne t'oblige à rien, pas cette fois du moins, mais je pense que tu pourrais profiter d'un peu de repos désormais."

Twilight s'en souvenait, de la deuxième et dernière grande extinction. À peine quelques siècles après la première, alors que le monde s'en remettait encore. Le dernier représentant de la Bravoure avait entendu les contes des héros de la première grande extinction, et voulait en devenir un aussi. Il voulait abattre l'arbre pour libérer à nouveau l'Everfree, et sauver le monde à son tour. Twilight lui avait répondu que c'était idiot et de ne surtout pas faire ça, mais elle n'y avait pas plus accordé d'attention que ça. Pourtant, la Bravoure réussit à convaincre le Rêve de l'aider, et ensemble, un jour, ils abattirent l'arbre de l'Harmonie.

L'Everfree fut relâchée, et ils moururent à peine quelques secondes après. Twilight se rendit compte trop tard de ce qu'il se passait et le monde replongea dans le chaos, submergé par la force de la forêt enhardie par son premier échec. Twilight voulu lutter, mais elle fut impuissante, et cette fois-ci, aucune nouvelle graine ne vint germer. La princesse parvint quand même à se sauver en volant plus haut que les ronces, plus haut que là où les pégases pouvaient voler, plus haut que là où les poneys pouvaient encore respirer, mais en se retournant, elle ne vit qu'un monde dévasté, recouvert de ronce, où résonnèrent pendant quelques jours les hurlements de créatures désespérés.

Elle tenta d'en sauver bon nombres, en les emmenant avec elle dans une construction magique. Mais il n'y avait ni nourriture, ni eau au dessus des nuages, et la magie de Twilight s'estompait à mesure que l'Everfree consommait les sources de mana du monde. Seule l'alicorne put survivre, son corps n'avait besoin que de très peu de mana naturelle pour continuer à exister. Elle vit, les uns après les autres, les derniers êtres de ce monde mourir de faim, de soif, ou bien se suicider et s'entre tuer. Elle assista à cet ultime carnage, impuissante.

Ce n'est qu'après des mois qu'elle put enfin redescendre sur terre. Le mal était mort, avec le reste du monde, et il ne restait rien, à part du sable fin, de la poussière, et une alicorne, seule.

"Je comprends votre avis," finit par dire Twilight après avoir repensé à cela. "Mais... Je refuse de croire que la vie va s'arrêter là... Je veux continuer d'espérer, que la vie reviendra. Et je veux être là pour l'accueillir, et la guider si elle m'accepte..."

"Twilight..." fit une Celestia un peu attristée. "Regarde le monde autour de toi. Cela pourrait prendre des dizaines de milliers d'années, voir davantage. Tu comptes vraiment passer tout ce temps, seule, sans rien ? Tu en deviendras folle Twilight..."

"J'ai déjà vécu quelques millénaires, je peux me permettre d'en vivre encore si ça me permet de sauver un nouveau monde."

"Mais t-"

"Je suis seule, princesse," interrompit l'alicorne un peu brusquement en la regardant droit dans les yeux. "Vous l'avez dis vous-même. Vous n'êtes qu'une image. Il n'y a plus que moi, et quelques ruines. Pas un squelette, pas une tombe, ne peut encore témoigner du fait qu'il y a eu un monde avant l'océan de sable. Qu'il y a eu de la vie. Je suis le dernier témoin de ce monde. Si je meurs, tout le monde mourra avec moi. Si de la vie surgit après, et que je ne suis pas là pour leur apprendre pourquoi le monde est de sable, ou pourquoi la Lune est ainsi, jamais ils ne sauront que vous avez existé avant eux. J'ai veiller sur le monde, et même si je ne me souviens déjà plus de la plupart des visages que j'ai connu, je me souviens de nos traditions, des grands événements, de nos erreurs. Si je meurs, le monde mourra une deuxième fois, l'Ennemi aura gagné, et je n'aurais servie à rien. J'ai permis à beaucoup de gens de vivre une vie heureuse, oui. Mais, pour moi, ma mission n'est pas finie. Je suis la mémoire de ce monde aujourd'hui disparu."

Celestia resta silencieuse un instant, avant de fermer les yeux et d'incliner légèrement la tête en avant en signe d'approbation.

"Je comprends ton choix Twilight. Cependant, tu viens de le dire : tu as déjà commencée à oublier les visages que tu as connu. Combien de temps tiendras-tu avant d'oublier Equestria ?"

"J'ai jeté un sort sur ma mémoire, il y a longtemps, pour ne pas oublier certains détails importants et... certaines personnes que j'ai connu il y a longtemps. Si mon cerveau veut sombrer dans l'oubli ou la folie, je le laisserais faire. Mais si la magie de mon sort tient, et si un jour je croise une autre forme de vie, le sort fera revenir ces souvenirs. Et ma raison avec, j'espère. Le sort a quelques effets secondaires, comme des réminiscence incontrôlée pendant les rêves, mais elles sont oubliées au réveil... Et ça en vaut la peine."

L'alicorne tenta un sourire qui se voulait rassurant, mais il en ressortait une certaine tristesse. Cependant, son mentor approuva une nouvelle fois en silence, reconnaissant les motivations de son élèves. Après tout, qui était-elle pour la juger, à part un simple souvenir ? Au terme d'une brève réflexion, elle eut un léger sourire, à la fois fière d'elle et émue. C'est alors qu'elle reprit :

"Dans ce cas, princesse des sables, je resterais à vos côtés dans ce voyage, aussi longtemps que vous me le permettrez."

"Aussi longtemps que ma mémoire le voudra, vous serez avec moi," répondit Twilight avec un léger rire, amusée par ce ton soudainement sérieux.

Elle fut rejointe dans son rire par Celestia, toutes deux continuant un petit moment alors que la lumière autour d'elles s'estompait.


Il fallut du temps à la jument pour trouver l'endroit où l'éclair s'était abattu. Mais finalement, elle parvint, à force de revenir sur ses pas, à mettre le sabot dessus. Et à vrai dire, c'était plutôt évident, il n'y avait pas beaucoup de cratères dans la région. Un cercle parfait, autour de la zone d'impact, d'une vingtaine de mètre de rayon.

À peine l'épicentre aperçu, elle sentit que quelque chose était différent. Ou plutôt, elle vit. Quelque chose qu'elle n'avait jamais imaginé. Elle avait déjà constaté que les choses, en plus d'être différentes en forme et au touché les unes des autres, avaient une caractéristique supplémentaire, visuelle. Une couleur. Et là où elle avait trouvé le sable jaune, le ciel et la mer bleu, et elle-même s'était retrouvée violette, ici c'était tout autre chose. Comme du bleu, mais en plus... jaune ? La jument n'était pas sûre. C'était différent. Définitivement pas du bleu, ni rien de ce qu'elle connaissait.

En s'approchant de ce petit parterre de couleur inconnue, elle remarqua également que plusieurs pierres, grises, se trouvaient disposées en demi-cercle dessus. Chose étonnante, elles avaient toutes la même forme, rectangulaire à la base, et le sommet arrondi.

Des pierres, elle en avait vu, ça oui, mais un tel paterne répété et si bien arrangée, non, à part dans les ruines. Étaient-ce des ruines alors ?

La jument s'arrêta au bord du petit cercle, baissant les yeux. Devant ses sabots, il y avait des petits choses, longues, fines, pointées en l'air, et c'étaient elles qui donnaient au parterre cette couleur. Elles 'entremêlaient, se superposaient, mais toutes partaient de ce qu'il y avait en dessous. La bête se pencha en avant pour examiner de plus près. Il y avait un autre couleur, plus proche du sable celle-là, mais en plus profonde, moins brillante. Mais ce ne fut pas ce qui assailli la jument et lui causa de reculer légèrement sous la surprise. Non, ce fut autre chose.

Son museau. Il s'était mis à frémir, et ses naseaux s'étaient soudainement retrouvés empli d'un air frais, et d'une saveur qui l'était tout autant. Jamais ils n'avaient connu pareil stimuli. C'était doux, loin de la senteur et de la chaleur du sable, frais, à l'inverse des ruines poussiéreuse, et bien différent du tumulte de l'océan. Agréable, c'était le mot.

La jument allait de surprise en surprise, mais elle n'en n'avait pas assez. Il lui fallait en apprendre, en sentir davantage. Se rapprochant, elle huma volontaire l'air cette fois, juste au dessus de ces petits brins-de-choses-de-couleur-étrange, et savoura la nouvelle senteur. C'était la meilleure qu'elle avait connue jusqu'ici, ce qui était étonnant puisqu'elle n'avait jamais pensée à en faire un classement avant. Mais celle-ci battait toutes les autres, sans hésitations.

Après avoir profité de ce parfum, il fallut se résoudre à la prochaine étape. Levant fébrilement son sabot, elle approcha doucement ce derniers des petites choses. Elle s'attendait à ses faire couper et transpercer tant les brins avaient l'air aiguisés, mais à son grand soulagement, il n'en fut rien. La tige était souple, et ces étrangetés se tassèrent lentement sous son sabot. C'est moelleux, pas comme la roche, et elle ne s'enfonçait pas dedans, pas comme le sable. C'était frais sans être froid, et ça glissait sur les poils de ses sabots sans s'y accrocher. Quelle sensation.

Sans hésiter un seul instant de plus, désormais convaincu que rien de mal ne pouvait ressortir de ces choses, elle y posa ses autres sabots et apprécia, pour la première fois, de n'être ni sur du sable, ni sur de la pierre. Délicatement, elle souleva ses sabots les uns après les autres, et les reposa lentement sur ce sol. C'était vraiment incroyable.

Il lui vint alors l'idée de fermer les yeux. Elle resta immobile, inspira lentement l'air alors qu'une légère brise ondulait dans le cratère et sa crinière. Un frisson parcouru tout son corps, remontant depuis son échine. À sa surprise, d'autres sensations virent s'ajouter à cet instant. Un vent plus fort secoua son pelage et pendant un bref instant lui apparu un paysage différent. Un paysage coloré, sans fin, fait de petites collines, d'étranges choses sortaient du sol et grandissaient parfois sur plusieurs mètres, d'autres restaient plus modestes et se contentaient d'éclater à ras du sol en une myriade de couleur différentes et inédites pour la jument.

En elle, quelque chose se calmait. Ce n'était pas la lassitude qu'elle avait devant l'océan sans fin, ni la satisfaction d'avoir évitée une coulée de sable lors d'une averse, ou le pincement au cœur qu'elle avait dans les ruines, et encore moins ce vide typique du désert. Non. Pour la première fois, elle était sereine. Calme. Pas de pensées tumultueuses, pas de questions, alors que son esprit essayait en vains d'en poser devant cette vision.


"Pourquoi les avoir envoyées dans le futur ?"

La jument prit un moment de réflexion, pour retrouver ce dont cette personne lui parlait.

"Parce que je ne voulais pas les laisser se faire dévorer par la grande extinction... Elles étaient importantes, et comme je ne peux qu'envoyer des objets inanimés et des formes de vies simples dans le futur, j'ai sauvé ce que j'avais de plus précieux. C'était égoïste, surtout alors que le monde était en crise mais... je me devais de le faire. Il me semble qu'elles devraient réapparaître d'ici une centaine de milliers d'années, si je ne les invoque pas avant."

"Je comprends, tes amies étaient importantes à tes yeux."

"Elles étaient mes amis...?" fit lentement la jument, réalisant quelque chose.

Lentement, elle tourna la tête vers l'étrange forme blanche, ondulant comme du brouillard, et qui parlait d'une voix dénaturée.

"Qui étaient-elles...?" demanda la jument en semblant soudainement désespérée.

L'amas blanc soupira, tristement.

"Princesse... Princesse..."

Elle essayait de dire son nom, mais rien ne sortait.

"J-J'ai oublié !" continua la jument alors que la panique la saisissait.

"Je sais," répondis cette silhouette qui la suivait partout. "Tu l'as déjà dis, il y a plusieurs heures."

"J-Je suis désolée..."

Pour une raison qu'elle ignorait, cette silhouette était importante pour elle. Et elle venait d'en oublier le nom. Mais il y avait plus grave, et les larmes lui montèrent aux yeux lentement.

"J-J'ai oublié leur nom... J'ai oublié pourquoi je les avais sauvées... Qui elles étaient... Votre nom et..."

La jument marqua un temps d'arrêt, soudainement horrifiée.

"Qui suis-je...?"

Le nuage soupira une nouvelle fois, répondant tristement :

"Je l'ignore."


La jument rouvrit lentement les yeux, retournant à son paysage de désert et de désolation. Mais heureusement pour son regard, il y avait aussi ces six pierres. Cinq étaient déposées en arc de cercle, et la sixième se trouvait en leur centre.

D'un pas lent, savourant toujours chaque pression de ses sabots sur la surface verte, sans même se rendre compte qu'elle venait de se souvenir du nom de cette couleur, elle s'avança vers les pierres, venant se placer devant celle au centre.

Autant la chose verte semblait commune, autant elle sentait que ces pierres étaient spéciales. Et en les regardant bien, elle vit d'étranges particularités. Il y avait des trous dans les pierres. Peu profonds, mais la jument n'avait rien vu de tel. Les trous, contrairement à ceux qu'elle avait vu dans les ruines, étaient réguliers. Elle ne comprenait pas bien ce qu'elle voyait, mais il y avait une certaine satisfaction dans les courbes de ces creux. Et ils avaient tous la même profondeur, étaient disposés de la même façon sur les pierres, et des motifs se répétaient. Quelque part, on aurait pu penser qu'il y avait une sorte d'organisation dans ces trous, mais la jument ignorait la signification de ce mot, "organisation".

Pendant qu'elle observait les pierres et réfléchissait, quelque chose se passait en elle. Quelque chose qu'elle ne remarqua pas avant plusieurs secondes, quand elle sentit un peu d'eau tomber sur ses sabots. Baissant le regard, elle remarqua qu'elle tremblait. Sa respiration s'était accélérée, et de l'eau continuait à couler de ses yeux.

Avec une totale incompréhension et un sentiment de mal-être qui l'envahissait lentement, elle leva à nouveau les yeux vers les pierres. C'étaient elles qui provoquaient cette sensation, mais pourquoi ? Elle n'en savait rien. Elle avait...

Oublié. Ne plus se souvenir de quelque chose. Elle l'avait su. Mais elle ne le savait plus. La raison de ces pleurs. Simplement, oubliée. Ce savoir était perdu à jamais, elle ne s'en souviendrait pas, malgré toutes les larmes que son corps versait actuellement. Des sanglots la secouaient, en vain, et il semblait même que son oubli renforçaient ces derniers.

"Je vous ai oubliés..."

L'incompréhension de la jument tourna à une perte totale de toutes les notions qu'elle avait jusqu'ici. Cette chose qui venait de penser dans sa tête, ce n'était pas elle, c'était comme un écho, un bruit lointain, désespéré.

La jument s'effondra en pleurs devant les pierres.

Désespérée.

Perdue.

Seule.