Disclaimer et rating : idem
Note : merci à tous pour vos reviews ! Joyeuse année 2007 !
Chapitre 7
Les cours du dimanche de Mr Cavendish
À l'heure dite, Will et Cavendish se retrouvèrent sur la plage connue sous le nom peu rassurant de Crique du Pendu. Will ignorait d'où provenait cette appellation, mais cela lui évoquait une sombre histoire de contrebande ou de naufrageurs. Mais à présent, la petite plage, en bordure de Port Royal, n'attirait que quelques promeneurs. Il y avait très peu de fond pour que les bateaux d'une taille un tant soit peu importante s'y mouillent, et les courants plus au large rendaient également la navigation hasardeuse.
Cavendish n'avait apporté avec lui aucun fleuret moucheté comme ceux que Norrington utilisait pour ses leçons. Il portait l'épée qu'il avait achetée à la forge le soir où Will l'avait rencontré. Quant à Will, il avait discrètement emprunté une des épées que Brown exposait sur un établi près de l'entrée de la forge. Le jeune garçon la sortit de son fourreau avec une légère appréhension. Norrington s'était toujours montré sévère et exigeant lors de leurs séances, mais Cavendish dégageait une impression de danger non négligeable. Et le fait de s'entraîner avec de vraies armes n'était pas pour ragaillardir l'apprenti forgeron. Cavendish sembla deviner ses pensées, car il afficha un petit sourire goguenard.
« Eh bien, voilà qui va vous changer des politesses que le capitaine Norrington a dû vous apprendre… »
Sans prévenir, Cavendish dégaina, jetant son fourreau au loin dans un même mouvement, et allongea un coup vers le visage de Will, qui para en catastrophe en reculant, manquant de peu perdre l'équilibre. Cavendish poussa l'avantage, et son adversaire se retrouva bien vite à enchaîner parades sur parades désespérées, sans jamais trouver l'occasion de les faire suivre d'une des ripostes que Norrington lui avait enseignées. L'homme n'avait pas du tout le même style que le jeune capitaine. Il était moins élégant, peut-être moins rapide, mais beaucoup plus puissant et Will se retrouva bientôt essoufflé et en nage, manquant sans cesse de tomber sur le terrain irrégulier qui le changeait bien du parquet ciré de la maison de James Norrington
Enfin, le jeune garçon s'écroula, les poumons brûlants.
« Bah, ce n'était pas si mal, commenta Cavendish… Je m'attendais à pire. Je ne sais pas quoi attendre de vos attaques, mais vous avez au moins les bases en ce qui concerne les parades. Mais ce n'est pas suffisant. Comme vous avez pu le constater. »
…
Depuis ce jour, Will se rendait tous les dimanches à la Crique du Pendu. Il savourait la régularité des cours, ce qui le changeait agréablement de la période où Norrington était son professeur. Cavendish se montrait tout aussi exigeant, mais en dehors de leurs assauts, se montrait beaucoup moins distant que le capitaine et racontait souvent à Will des anecdotes à propos des pays qu'il avait visité ou des duels auquel il avait assisté ou participer. Il avait eu une vie des plus aventureuses, même si le garçon sentait bien qu'il ne lui racontait que ce qu'il y avait de plus convenable.
Le moral de l'apprenti forgeron était donc au beau fixe quand un matin le capitaine Boyd passa à la forge faire referrer son cheval. Boyd était un officier de la petite unité de cavalerie cantonnée à Port Royal, au teint presque aussi rouge que sa tunique. Tandis que Will s'occupait de son cheval, Boyd s'adossa au mur de la forge, regardant les passants déambuler. Soudain, son visage s'éclaira et il fit un signe de la main :
« Théodore ! Par ici ! »
Will leva les yeux de son ouvrage et reconnu Groves, qui s'approchait du capitaine, un large sourire en travers de son visage bronzé. Groves avait récemment réussi ses examens, à la surprise générale, la sienne comprise, et il portait désormais un uniforme de lieutenant de première main.
« Gillette m'a appris la nouvelle. Si vous n'êtes pas ravissant ! » lança Boyd d'un ton moqueur.
Groves hocha la tête, toujours souriant, et les deux hommes commencèrent à deviser gaiement, tandis que Will les écoutait distraitement, peu concerné par leurs histoires de corps de garde.
« Tout vous sourit, à vous, décidément, poursuivait Boyd. Vous voici officier du roi, et, à ce qu'on m'a dit, vous avez ruiné Bellamont aux cartes, l'autre soir… »
Le sourire de Groves s'élargit encore.
« Oui, j'ai plutôt bien joué, je dois dire. Le plus surprenant dans cette histoire, c'est que je ne m'attendais pas à voir la couleur de mes gains avant un certain temps. Vous vous rappelez, le mal qu'avait eu Gillette pour qu'il lui paie son dû, il y a plus d'un an déjà ? Ce bellâtre est endetté jusqu'au cou. Eh bien croyez-le ou non, mais dès le lendemain, il me faisait porter l'argent…
- Que vous vous êtes empressés de dépenser, tel que je vous connais », fit Boyd en riant.
Groves haussa les épaules.
« Il faut bien qu'il serve à quelque chose ! Et cela venait à point nommé pour m'offrir un uniforme taillé sur mesure. Je dois être irréprochablement vêtu pour rendre à la Marine Royale l'honneur qu'elle mérite. Autant dire que cet argent-là a été dépensé dans l'intérêt de la Couronne.
- Mais bien entendu. Je suis d'ailleurs tout à fait certain que le capitaine Norrington partage votre point de vue sur la façon de servir la Couronne.
- Aussi étrangement que cela puisse paraître… Non. Je crois qu'il ne m'a épargné un sermon sur le vice que représentent les jeux de hasard uniquement parce que c'est ce cher Eustace Bellamont qui en a fait les frais. »
Will annonça peu après à Boyd qu'il en avait fini, et les deux hommes s'éloignèrent ensemble. Le garçon rentra, les paroles qu'il venait d'entendre tournant machinalement dans sa tête. Il se demanda si Norrington et Bellamont s'étaient croisés ses derniers temps, et si sa personne avait été évoquée. Will en doutait. Il n'était sans doute qu'un épisode déjà oublié d'une longue série dans la petite guerre que les deux hommes se livraient depuis l'arrivée de Norrington à Port Royal. C'était étonnant qu'un duel sérieux n'en ait pas encore résulté. En tout cas, Will était plutôt heureux d'apprendre que Bellamont avait perdu une somme importante au jeu, d'autant que Groves lui avait toujours paru beaucoup plus sympathique que son ami Gillette. Le jeune homme se demanda alors si, dans le cas où Gillette et Bellamont auraient joué ensemble, lequel il aurait aimé voir sortir vainqueur. Cette éventualité occupa la majeure de ses pensées, et le soir avant de se coucher, il en était arrivé au résultat suivant : Gillette battait Bellamont aux cartes pour lui apprendre à être un riche bellâtre prétentieux. Puis Norrington (qui dans l'esprit de Will avait, pour l'occasion, abandonné ses convictions sur le vice et la vertu) ruinait Gillette pour lui apprendre à être un crétin à tête de cochon prétentieux. Puis Will, entré dans la partie sans prévenir, ruinait Norrington pour lui apprendre à être un officier prometteur et prétentieux. Grâce à son argent, Will achetait des terres, devenait le citoyen le plus en vue de la colonie et obtenait du gouverneur la main d'Elizabeth, tandis que Bellamont, Gillette et Norrington rentraient tous en Angleterre.
Will se laissa tomber sur son lit avec un soupir satisfait. Ce serait trop beau. Eh bien, il ne voulait absolument pas que Norrington soit ruiné, en fait. Mais Will ne pouvait s'empêcher de jouer avec l'idée que d'ici qu'Elizabeth soit en âge de se marier, le capitaine soit très loin des yeux et de l'esprit du Gouverneur. Le jeune garçon poussa un soupir. C'était ridicule. Même avec un Norrington hors course, en quoi sa situation changerait-elle ? Swann poserait les yeux sur un autre prétendant d'un rang convenable, et Elizabeth pourrait tomber sur bien pire. Un homme de l'âge de son père, ou un crétin comme Eustace Bellamont. Will essaya de chasser cette pensée de son esprit, se concentrant plutôt sur ce que Brown lui avait appris ces derniers temps à la forge (pas grand-chose) et ce que Cavendish lui avait appris lors de leur dernière rencontre à la Crique du Pendu (énormément). Mais son esprit revenait sans cesse sur la conversation de Boyd et Groves. Sans qu'il arrive à mettre le doigt dessus, Will avait l'impression que l'un d'eux avait dit quelque chose d'étrange, qui ne semblait pas logique. Il secoua la tête. Leur conversation avait été des plus banales, et il n'aurait même pas dû s'en souvenir. Mieux valait prendre du repos en avant le lendemain, et le prochain cours d'escrime de Cavendish.
…
Will se leva de bonne heure le lendemain, se débarbouilla rapidement, s'habilla et sortit dans la rue. Il avait encore un peu de temps avant d'aller à la messe, et il s'appuya contre le mur, savourant l'air encore relativement frais de la matinée, quand un petit attroupement attira son attention. Un peu plus bas, quatre ou cinq des garçons qui composaient le noyau de la bande de Pat Belsey entouraient le garçon boucher, en parlant à voix basse. Will s'apprêtait à rentrer dans la forge avant qu'ils ne le remarquent, mais il fut intrigué par l'expression plutôt morose de Belsey et de ses camarades. La curiosité l'emportant sur la peur, Will s'approcha alors du groupe.
La situation devait être vraiment grave, car Belsey se contenta de lui lancer un regard maussade en le voyant.
« Que se passe-t-il ? » demanda Will.
Les garçons lui jetèrent un coup d'œil ennuyé, avant qu'un gros rouquin se décide à répondre :
« Tu n'es pas au courant ? Les naufrageurs ont encore frappés, ça doit faire environ une semaine de ça. Un petit vaisseau marchand, Le Triton, s'est fait avoir. L'oncle de Pat y était aide charpentier, et il n'y a pas le moindre survivant, encore une fois.
- Oh, toutes mes condoléances », déclara maladroitement Will en se tournant vers Belsey, qui accueillit ces dernières avec indifférence.
L'apprenti forgeron s'éloigna rapidement. Il se doutait déjà que le commodore Gates et Norrington n'avaient pas beaucoup progressé dans leurs recherches, mais combien de victimes feraient ces forbans avant d'être conduits à la potence ?
À suivre…
