Bonjour à tous, comme vous vous en doutez les personnages sont ceux de Stieg Larsson.

L'image est celle de l'affiche du troisième film, Millénium 3 : La Reine dans le palais des courants d'air, réalisé par Daniel Alfredson, avec Noomi Rapace, superbe dans le rôle de Lisbeth Salander.

C'est parti pour le dernier chapitre !


Au désespoir d'Agneta, les jumelles ne se parlaient quasiment plus. Les derniers événements avaient eu l'effet d'un séisme sur leur relation, transformant en un profond ravin la simple fissure qui avait autrefois séparé leurs deux chemins parallèles. Camilla n'était pas loin de voir en sa soeur une malade mentale ; Lisbeth ne pouvait se défendre d'une once de mépris à l'égard de Camilla. C'est pourquoi, en ce matin de juin 1993, son attention s'éveilla dès que sa jumelle se dirigea vers elle dans la cour de l'école, luttant contre les rafales de vent qui hurlaient depuis l'aube.

"J'ai oublié de te dire, hier soir," commença Camilla. "Il y a eu un coup de téléphone pour toi."

Pour la première fois depuis des mois, elle regardait directement sa soeur, aiguillée par la curiosité. Que l'on demande Lisbeth au téléphone était plus que rare.

Celle-ci sentit immédiatement sa tension artérielle s'intensifier, atteignant un pic difficilement supportable.

"Tu étais à la douche, et après j'ai oublié de te le dire, désolée. Mais..."

Elle dévisageait sa jumelle, plus intriguée par elle qu'elle ne l'avait jamais été auparavant.

"… qu'est-ce qu'ils peuvent bien te vouloir, dans cet hôtel ?"

Depuis qu'elle avait été exclue trois jours de l'école pour avoir, un matin, accueilli à la batte de base-ball le garçon qui l'avait rouée de coups la veille au soir, Lisbeth avait toujours été considérée avec une certaine méfiance par ses camarades. Mais rien de ce qu'ils avaient vu d'elle auparavant ne put atténuer le choc qu'ils ressentirent en voyant la métamorphose qui s'opéra en elle lorsque sa soeur prononça ces mots.

Instantanément, son teint et ses lèvres virèrent au blanc crayeux, comme si une fraction de seconde avait suffi à la vider de tout son sang ; ses yeux, assaillis de visions cauchemardesques, semblèrent ceux d'une morte vivante ; son corps se paralysa, comme raidi à jamais sous l'effet des cendres brûlantes d'une éruption volcanique ; aucun souffle ne paraissait plus passer entre ses lèvres entrouvertes.

Un surveillant, alerté par le silence soudain, se précipita, la saisit par les épaules, la secoua pour déclencher une réaction ; celle-ci fut telle qu'il déplora aussitôt son geste. Aucun des témoins ne comprit exactement ce qui s'était passé, mais tous parlèrent par la suite de la violence soudaine de la fillette, qui s'était mise à rugir, à se débattre comme une diablesse, à tenir des propos incohérents au sujet de quelqu'un qui allait arriver, et vite, vite, il fallait absolument qu'elle parte, tout de suite !... Désemparé, le surveillant voulut la contenir de force pour l'empêcher de se ruer vers la sortie de l'école ; elle le mordit furieusement au poignet ; il ne la laissa pas s'échapper, l'empoigna et la traîna, hurlante, jusque dans dans un bureau vide où il l'enferma à double tour.


Lisbeth ne criait plus car elle s'était cassé la voix, elle ne savait plus combien de fois elle s'était jetée contre le panneau inflexible de la porte avec une sauvagerie à s'en démettre l'épaule, elle était en proie à une panique débordante qui submergeait son esprit et annihilait ses sens, elle ne pouvait penser qu'au monstre qui arrivait en ricanant et à sa mère toute seule dans l'appartement, quand soudain, avant même qu'elle ne la percute à nouveau, la porte s'ouvrit, livrant passage au psychologue scolaire. Profitant de l'élan qu'elle était en train de prendre, Lisbeth s'élança, le bouscula vigoureusement et s'engouffra dans le couloir, et dans l'escalier, et dans la cour, et dans la rue... ! « Mais cette petite est devenue folle !... » cria quelqu'un sur son passage, mais naturellement, elle n'y prêta aucune attention et poursuivit son chemin, le sang lui battant aux tempes, sans se douter de la résonance funeste que prendrait à l'avenir pour elle le souvenir de cette phrase...

Comme si ses poumons s'étaient enflammés, sa gorge la brûlait lorsqu'elle atteignit sa rue ; mais aussitôt, tout son corps lui sembla se cribler de poinçons de glace, dont la morsure gela instantanément son coeur pris de panique.

La voiture.

Il était déjà là.

Il était dans l'appartement.

Mais peut-être... peut-être que sa mère lui avait échappé, elle était sortie faire une course, elle l'avait vu venir par la fenêtre et s'était enfuie, elle avait perdu la clef de l'entrée et ne pouvait pas lui ouvrir, n'importe quoi, oh n'importe quoi, pourvu que... Mais elle savait déjà.

Folle d'angoisse, oubliant toute prudence, elle s'élança, sa main vola sur la poignée de la porte...

Alors celle-ci se déroba, car on venait de l'ouvrir de l'intérieur.

Alexander Zalachenko se tenait dans l'encadrement.

Lisbeth eut un hoquet d'horreur. Déjà, il sortait... ! Alors...

Il n'avait pas prévu de la trouver là, l'expression de stupéfaction qui se dessina sur ses traits le prouva ; pour autant, il ne manqua pas de goûter tout ce que la situation pouvait avoir d'exquis, savourant le typhon d'émotions qui ravageaient sa fille. Lorsque Lisbeth le vit rejeter la tête en arrière et dévoiler des dents d'une blancheur impeccable, elle sut qu'une fois encore il riait, plus atrocement que jamais, mais elle n'entendait plus rien, ses facultés de perception l'avaient abandonnée.

Tandis qu'il redescendait les marches du perron, hautain et tranquille dans son costume d'excellente coupe, elle se précipitait à l'intérieur, dans un état second, l'esprit vrillé implacablement par sa propre voix, qui lui hurlait que c'était trop tard, trop tard, trop tard !...

Elle la trouva gisant sur le carrelage de la cuisine. Agneta respirait si faiblement que sa fille dut placer un verre devant ses lèvres boursouflées pour s'assurer, en le voyant s'embuer légèrement, qu'un souffle ténu arrivait encore à s'y frayer un passage. Les déchirures de ses vêtements révélaient des ecchymoses effrayantes qui s'aggravaient à vue d'oeil ; ses membres formaient des angles étranges avec son corps. Mais surtout, il y avait cette substance poisseuse qui collait à ses cheveux...

Lisbeth sentit quelque chose d'indicible et d'immense exploser en elle.

NON – SALAUD !...


Zalachenko referma sur lui la portière de sa voiture, le coin de ses lèvres sanguines relevé en un sourire appréciateur. Cette enfant était délicieuse, en fin de compte. Contre toutes probabilités, elle arrivait juste quand il fallait, trop tard pour lui gâcher son plaisir, mais à temps pour lui offrir gracieusement un aperçu de son désarroi. Il prit tout son temps pour tourner la clef de contact ; peut-être aurait-il la satisfaction d'entrevoir, par la fenêtre de la cuisine, la petite femelle courant en tous sens, comme une poule dont le renard a pénétré l'abri, en une agitation des plus futiles...

Mais quand le moteur se mit à vrombir, ce fut la porte d'entrée qu'il vit s'ouvrir à la volée, et Lisbeth en jaillir, le visage crispé en un masque inapaisable de douloureuse rage. Elle fusait vers lui comme si le sort du monde entier en dépendait.

Il haussa les sourcils, l'observant se rapprocher avec une curiosité non dissimulée. La garce était douée d'un certain courage, il fallait l'admettre ; mais elle n'arriverait jamais à rien, c'en était pathétique. Comptait-elle encore le poignarder - et à travers la carrosserie ?... Même pas : elle n'emportait pas de couteau. Mais il y avait pourtant quelque chose dans ses mains, quelque chose qu'elle maintenait fermement, un paquet ou une boîte... La seconde suivante, elle était toute proche et il put voir de quoi il s'agissait : un simple carton de lait.

Impayable, vraiment... ! Un carton de lait !... Il ne put résister à l'impulsion d'abaisser sa vitre pour lui lancer un dernier sarcasme. C'était tellement drôle de voir une fillette, aussi aigrie et hargneuse soit-elle, s'essayer à traquer Alexander Zalachenko, le redoutable transfuge sur les débordements duquel même les plus hautes instances du gouvernement fermaient les yeux ! Tellement drôle de la voir s'arrêter devant lui et brandir son carton comme un bâton de dynamite – quoi de plus éloquent que le lait, justement, pour symboliser l'innocente enfance, ou plutôt l'inoffensive enfance ? Tellement drôle de...

Alors, à travers la vitre ouverte, il reçut le liquide en plein visage, et il sut aussitôt. Qu'à l'intérieur de l'inoffensif emballage, ce n'était pas du lait.

C'était... - mais non, inconcevable ! Et pourtant, avec l'impression tout droit sortie d'un mauvais rêve que ses réflexes étaient d'un coup paralysés, il la vit sortir de sa poche une boîte rectangulaire... il perçut, fulgurante, sa petite main blanche qui maniait une allumette, le craquement qui retentissait, la flamme qui jaillissait...

Le rictus qui défigurait le visage de Zalachenko fut balayé instantanément lorsque la compréhension, l'incrédulité, l'épouvante s'y succédèrent en quelques fractions de seconde.

Et puis il s'embrasa.


Ceux qui y assistèrent ne devaient jamais oublier cette scène. Par touches flamboyantes, elle se grava dans les esprits fascinés, tant était saisissant le spectacle de cette fillette au visage de pierre et aux yeux de glace, qui d'un geste, au milieu d'une rue ordinaire, devant une dizaine de personnes, à la lumière du soleil de midi, venait de créer un brasier infernal au coeur duquel se tordait un homme. Immobile, dardant implacablement son regard d'ange noir sur le prédateur abattu à ses pieds, elle se croyait seule à jamais.

Car elle n'avait fixé son attention que sur un seul homme ; elle ne soupçonnait pas qu'en cet instant même, d'autres se construisaient tout autrement. Que dans les tribunaux, un avocat intraitable du nom d'Holger Palmgren mettait toute son énergie à défendre la cause des enfants difficiles. Que chez Milton Security, on prédisait une brillante carrière à ce cadre rigoureux mais tolérant, Dragan Armanskij. Que sur les forums de Hacker Republic, le curieux pseudonyme de Plague venait de faire son apparition. Que son ancien voisin, le petit Anders Jonasson, auquel elle n'avait jamais eu l'idée de parler, était déjà fermement décidé à devenir médecin. Qu'une étudiante brillante terminait son cursus à l'université en signant de son nouveau nom, Annika Giannini, une thèse consacrée aux droits des femmes. Que quelque part en ville, des mains pleines d'enthousiasme rehaussaient une banale porte de cave en y fixant une pancarte portant la mention Millénium. Qu'il existait un certain Mikael Blomkvist.

Elle se croyait seule à jamais, et pourtant... Les courroies impitoyables qui pendant trois-cent-quatre-vingt-une nuits lui scieraient les poignets, l'ombre perverse du rôdeur de l'institut de pédopsychiatrie où l'on allait tenter de l'emmurer, les injustices révoltantes perpétrées par les autorités à son encontre, et jusqu'aux hurlements de détresse qui résonneraient dans sa tête à n'en plus finir – les cohortes de coups qui allaient encore profondément la meurtrir, elle les considérerait comme des raisons supplémentaires d'avancer dans le chemin qu'elle avait d'ores et déjà choisi de se tailler, pavé de ripostes à la mesure des agressions ; la peur elle-même disparaîtrait, dévorée vive par la rage.

Car, aussi impressionnant que soit le brasier jetant ses ombres fantasmagoriques à la face de la rue, jamais il ne serait plus ardent que celui qui hantait désormais les yeux de Lisbeth Salander.