Chapitre 6
Le professeur Chen avait décidé d'exposer son étude dans une revue spécialisée, Du psychisme des Pokémon , magasine pour professionnels, scientifiques et autres. La problématique ciblerait les relations entre les Roigada et les humains. La première étape était donc d'actualiser les données sur la localisation des Roigada dans le monde. A l'état sauvage, il existait deux type de Roigada; les solitaires, et les chefs de troupeaux.
Pour ceux qui décidaient de voyager seuls, difficile de savoir avec exactitude leur emplacement. Mais Chen était toujours bien renseigné, il avait des amis, des sources.
Et l'une de ces sources lui avait appris qu'un Roigada se trouvait vers le mont Argenté.
Le professeur posa son sac à dos, et entrepris d'allumer un feu tandis que Jacky entreposait les affaires dont ils allaient avoir besoin pendant la nuit. La caverne était glacée, et le chercheur se demandait si cela avait été très intelligent d'entreprendre des recherches sur le terrain au début du mois de novembre. Son jeune assistant n'avait fait aucune remarque à ce sujet, enthousiaste d'aider enfin son ainé dans une « vraie » recherche. Tout à sa fierté, il ne remettait jamais en cause ses décision, et Chen en était lâchement soulagé. Il était conscient de la difficulté de retrouver ce Roigada dans cette immense grotte, et de plus ignorait comment l'approcher. On peut difficilement interviewer un Pokémon sur son travail et ses motivations, alors il se disait qu'il improviserait au moment venu.
Il consulta sa montre: sept heures du soir. Pas simple de savoir l'heure, dans la pénombre constante. C'était déjà leur troisième nuit dans la montagne, marchant toute la journée, ne campant jamais au même endroit. Chen comptait sur le hasard pour trouver ce qu'il cherchait.
-Professeur, on s'arrête pour aujourd'hui ?
Jacky avait l'air fatigué, un peu pale même, mais était ce une illusion créé par le feu ?
-Oui, nous n'allons pas nous éloigner du campement. J'ai vraiment pas envie de me retrouver perdu dans le noir !
Après avoir mangé (plutôt bien, ils n'allaient pas se laisser mourir de faim non plus !), le professeur remplit son carnet de bord tandis que Jacky faisait quelques esquisses. Puis l'élève et le maitre se couchèrent, et s'endormirent rapidement.
Quelques heures plus tard, Jacky se réveilla brusquement. Avant qu'il ai pu déterminer l'heure, il compris la cause de cet éveil: des pas, plutôt indiscrets, à une centaine de mètres plus loin. Le feu n'était pas encore tout à fait éteint, il trouva donc rapidement une petite lanterne et contourna un gros rocher pour regarder de quel Pokémon il s'agissait.
En effet, le Roigada avançait dans la direction opposée, un peu plus bas.
Jacky retourna à toute vitesse près du professeur, toujours endormi, et lui chuchota furieusement à l'oreille : « Professeur, PROFESSEUR, je l'ai vu, par là… »
Autant vous dire que malgré son âge, le professeur se retrouva très vite sur pied. Un gilet, un sac à dos, et les deux observateurs s'élançaient le plus discrètement possible à la poursuite du grand Pokémon. Sans trop de peine, car ce dernier n'était pas des plus rapide.
Au bout d'un moment (estimé à une quinzaine de minutes par le professeur), le Roigada s'arrêta devant une cascade. La fixa. S'assit. Continua à ouvrir de grands yeux dans le vide pendant plus de deux heures. Jacky eut le temps d'aller chercher les affaires restantes aux camps, pendant que Chen continuait sa garde. Au bout des deux heures, le grand Pokémon se leva, et s'en fut comme il était venu. Quand Chen et Jacky le suivirent, ce fut pour le voir se rouler en boule, et s'endormir.
Et ainsi furent les jours suivants, le Pokémon impassible, les humains désorientés. Une fois ou deux, Chen avait bien essayé de lui parler, mais aussi grand et lent qu'il soit, le Roigada finissait toujours par s'évaporer dés qu'il s'approchait de trop. Au bout de quelques jours monotones, passés à regarder leur sujet boire-manger-admirer la cascade-dormir, les scientifiques décidèrent qu'ils n'en apprendraient pas plus, et retournèrent à Bourg Palette.
Ce ne fut pas la seule expérience de ce type du professeur, mais il semblait que les Roigada aient une manière de vivre similaire; il en conclut que pour comprendre leur motivation, il fallait certainement entretenir un lien étroit avec l'un d'entre eux.
C'est à ce moment qu'il parla avec Conway; leur altercation le contraria beaucoup, mais il décida de passer outre, et de d'interroger un autre maitre de Roigada.
« Professeur Chen, je suis vraiment désolée, mais je ne suis pas sure de pouvoir vraiment vous aider. J'ai moi-même de grosses difficultés à comprendre mon pokémon ».
Chen regarda la jeune fille assise devant lui. Environ seize ans, un air très timide et mal à son aise, il en conclu que la dresseuse avait du mal à se faire obéir ou respecter de ses compagnons, car elle manquait énormément de confiance en elle. Elle semblait presque effrayé de parler devant son Roigada. L'attitude de celui-ci accentuait l'impression du professeur: il ne la regardait pas, tournant son intérêt vers la baie vitrée et ce qui se passait au dehors.
-Qu'est-ce que tu veux dire par là, mon enfant ? Demanda-t-il doucement, pour la rassurer.
-Oh, ce n'est pas compliqué: il ne combat que quand il en a envie, quand il est vexé par un autre Pokémon, ou qu'il nous sent en danger… et sans tenir compte de ce que je lui demande ! Ce qui vaut mieux parfois, d'ailleurs, parce qu'il gagne la plupart du temps…Pour notre voyage, c'est la même chose: quand il n'est pas d'accord avec la direction, il sors de sa pokéball et fait son chemin ! Je n'ai plus qu'à le suivre… Des fois, j'ai l'impression que c'est lui mon dresseur; quand je fais des erreurs, il me gronde à sa manière… Et j'en fais beaucoup.
-C'est normal, pour une dresseuse peu expérimentée, ne t'en fais pas ! Et puis, si il ne t'aimait pas, il ne resterait pas avec toi, si j'en crois mon expérience...
-Il m'aime bien, je crois… Il est très protecteur. Mais il reste avec moi parce que ma mère lui a demandé avant de mourir. Il l'aimait énormément, ils étaient vraiment inséparables, mais avec moi je crois qu'il est frustré… Nous n'avons pas la même symbiose…
-Ce sont des choses qui arrive, tu vas trouver cette entente avec un autre pokémon, rassure toi ! Je suis désolé pour ta maman… Le sujet est sans doute un peu douloureux pour toi, mais pourrais-tu me parler de la relation entre elle et ton pokémon ?
-Oui, ca me fais du bien de parler d'elle… Elle était fleuriste, et dans sa jeunesse elle a voyagé dans le monde pour étudier les arbres, les fleurs les plus rares… C'est ce qui les unissaient tellement, ce contact avec la nature… Quand elle a fondé une famille, Roigada est resté avec elle, et ils ont embellis le jardin ensemble, ils travaillaient tout deux à la boutique… On aurait dit deux sages, ils parlaient peu, et contemplaient beaucoup. J'ai l'impression qu'ils étaient branchés sur la même longueur d'onde, tout le temps. Quand elle est partie, j'ai eu l'impression qu'il avait perdu une grande part de lui même…
Oui, entre les Roigada et les dresseurs, Chen en avait conclu que cela pouvait être des relations plus proches que la normale, comme contact âme à âme, ou bien une divergence totale, comme pour cette jeune fille et ce Pokémon qui n'était, en définitive, pas vraiment à elle.
-Et quand combattaient ils? demanda Chen, de plus en plus passionné.
-Je n'ai vu maman combattre qu'en de rares occasions, mais ca n'a pas vraiment changé: même si elle était un peu plus vive d'esprit que lui, c'est à peine si elle avait besoin de donner des ordres, on aurait dit qu'ils prenaient les décisions ensembles.
La jeune fille était visiblement très émue. Le Pokémon continuait de se tenir immobile.
En les regardant tout les deux, Chen se demanda de quelle nature était le mur qui séparait les Roigada des humains, par rapport aux autres Pokémons. Il s'interrogea également sur la manière de franchir la barrière.
« Marie, tu m'a fais énormément progresser. Merci beaucoup. Une dernière chose: quand se sont-ils connus ?
-Il me semble que c'était quand Roigada n'avait pas encore évolué. Je ne saurais vous parler de cette époque, je regrette.
Peut être que le lien se créait-il avant l'évolution ?
C'est-ce à quoi pensait Chen en relisant un article sur l'évolution des Roigada.
Roigada doit rentrer en contact avec une Roche Royale, qu'il pose sur sa tête. A ce moment là, un Kokyas le mord, et provoque son évolution.
Il existe plusieurs Roches Royales dans le monde; ce n'est pas un objet commun, mais on en trouve toujours. Pourquoi les Ramoloss ne tentaient-ils pas tous de s'en emparer, afin de devenir plus puissants ?
Il n'y avait plus qu'à se rendre sur place. Près d'Oliville, une petite plage, plus exactement.
Une vingtaine de Ramoloss; presque autant de Flagadoss. Ce n'était donc pas une crainte d'évoluer. Le professeur Chen et Jacky marchaient le long de la plage, se mettant carrément au milieu de la colonie de Ramoloss, ces derniers n'avaient pas l'air de les craindre. Dans un espèce de terrier, il y avait trois Roches Royales, protégées comme des joyaux. Le troupeau comptait un Roigada, et n'avait pas besoin d'autres.
Alors qu'ils étaient assis, prenant des notes depuis un bon quart d'heure, ils relevèrent la tête et virent un homme arriver vers eux. Comme eux, il traversa la plage, puis la colonie d'un pas de conquérant, se planta devant les Roches, et sortit une pokéball.
« C'est enfin le grand jour. Ramoloss, sors ! »
Et effectivement, un Ramoloss sortit.
« Tu va enfin pouvoir évoluer, mon grand ! Le dresseur était absolument ravi. Vas y, prend en une ! »
Même de là où il se trouvait, Chen voyait l'air triste, ennuyé du Ramoloss. Les autres ne firent pas le moindre mouvement pour protéger leurs « trésors », se contentant de regarder l'échange.
« Ramoloss, dépêche toi ! Tu prends une Roche, et tu la mets sur ta tête ! » le dresseur parlait fort, distinctement, comme si son Pokémon était atteint de surdité.
Ce dernier ne bougea pas.
S'énervant soudain, le dresseur prit une des roches, et la pressa sur la tête de son compagnon. Dans le troupeau, il y eut une agitation nerveuse. Jacky eut une exclamation indignée, Chen se leva précipitamment, ne pouvant supporter d'assister à une évolution forcée.
Il n'eut pas à intervenir. Rien ne se passa, aucun Kokyas n'apparut, le Ramoloss n'évolua pas.
Quand Chen interrogea le dresseur (après l'avoir sermonné, bien sur), celui-ci lui confia qu'il n'en était pas à son premier essaie.
« J'ai tenté le coup avec d'autres Roches Royales. Mais je crois que mon pokémon ne peut pas évoluer… Je suis pourtant sur d'avoir fait exactement ce qu'il fallait pour ! »
Encore heureux, vu la façon dont il traitait son pokémon.
« Peut être qu'un Ramoloss ne peut évoluer contre son gré… Et vu le peu d'empressement des autres, cela demande une grande motivation… »
A présent qu'il était à son labo, Chen se demandait quelle serait la marche à suivre. Il y avait une possibilité pour qu'il change de sujet de thèse, après tout, il tournait en rond depuis plusieurs jours. C'était des choses qui arrivaient.
Il ne souhaitait pas capturer un Ramoloss juste pour faire une expérience: ce ne serait juste pour personne, et lui-même avait laissé tomber le dressage, en souhaitant que la jeune génération ne le fasse pour lui.
Dans le parc où il gardait les Pokémon des dresseurs, il y en avait bien deux. Mais ils n'étaient pas à lui.
On tournait en rond, pourtant Chen sentait qu'il y avait quelque chose en plus, chez les Roigada. Chaque pokémon avait son petit truc en plus, mais les Roigada avaient quelque chose… qui se rapprochait des humains.
Deux semaines sur un vélo. Je vous dis pas l'état des jambes, ni des fesses. Manquerait plus que je me muscle, avec ma touche ca serait comique.
Encore heureux que Maxou m'en ai filé un (en même temps il aurait pu me conduire, il a un gros camion), parce que j'ai pas trop les moyens de me payer un taxi. Les petits Caratroc m'ont couté une fortune en soins.
Ma première étape, ca a été de foncer vers Bourg Geon. Enfin foncer, j'ai vraiment eu du mal les premiers jours, je faisais une pause toute les heures. le soir j'étais tellement crevé que même Roigada arrivait plus à marcher, ressentant l'épuisement a travers moi.
J'ai eu beau faire le plus vite possible pour y arriver, je suis quand même resté un quart d'heure devant la porte de chez Orme, avant d'oser frapper. Et sa tête, quand il a ouvert. Il m'a reconnu tout de suite.
Il a été super gentil, même si j'ai rarement été aussi humilié de ma toute ma vie. J'appréhende vraiment le moment de me retrouver devant Chen. Orme a accepté mes excuses, et en plus il a bien voulu que je lui confie tout mes Caratroc. Le système de stockage, on dit ce qu'on veut mais ca va vraiment me simplifier la vie.
Il a quand même voulu que je lui file un coup de main pour reconstruire le mangeoire de son jardin.
Maintenant, direction Bourg Palette. J'ai dépassé Jadielle, et c'est vraiment joli. J'espère que Chen va pas me foutre à la porte, il avait pas l'air commode quand il est énervé.
Putain, j'ai vraiment la trouille. Même Maxime a dit que j'avais vraiment dépassé les limites. Mais j'ai ma curiosité qui me pousse vers sa direction, maintenant que j'ai fait 150 kilomètres en vélo, il a intérêt a avoir quelque chose d'intéressant a me demander.
Il faisait très frais en cette fin de mâtinée; mais comme le temps était sec, les premières neiges ne devraient pas arriver avant quelques semaines, au grand soulagement des dresseurs. Roulant sur la route de campagne, Conway aperçut une pancarte : « Bourg Palette, 2 km ». Il s'arrêta, souffla un long moment sur sa bicyclette, envisagea de retirer le col roulé qu'il s'était contraint d'enfiler, mais décida que ce n'était pas le moment de tomber malade. Il remonta sur selle, remis ses cheveux en arrière, et continua son chemin.
