Quelques heures plus tard,à la nuit tombée.

Des ombres s'approchaient de la forêt. Elles se glissaient habilement entre les arbres, tentant d'être les plus discrètes possibles.

Cependant, leur prudence ne put tromper les guetteurs de la province, qui attendaient depuis longtemps déjà l'arrivée des éclaireurs ennemis.

Ils avançaient à pieds, ce qui était judicieux étant donné que les montures ne pouvait pas évoluer sans feu pour les éclairer et de manière discrète.

Cela n'empêcha pas que les guetteurs les attendaient et les tuèrent avec leurs arcs. Il n'y avait aucun survivant parmi le groupe.

À l'autre bout du territoire , un groupe de trois cavaliers passaient par les gorges. Haruya et Fuyahime les attendaient de pied ferme et la sœur aînée les abattit impitoyablement et sans une once d'hésitation. Haruya courut le long de l'escalier en pierre avec deux des gardes de l'escouade nocturne pour récupérer les corps et s'emparer des chevaux.

Les mêmes procédures furent exécutées sur les autre passages menant à la provinces.

Les plus rapides des messagers faisaient déjà leur rapport au château féodal.


Date Masamune, de son côté, patientait au côté de son conseiller principal Katakura Kojurô. Ce-dernier avait précisé à son seigneur qu'il n'aimait pas la forêt qui entourait le territoire des Kiyotaka.

24 h plus tard, l'armée d'Ôshu s'étonnait maintenant qu'aucun éclaireur ne soit revenu.

"Une embuscade ? demanda le Dragon Borgne sur son siège, songeur.

- C'est probable, fit Kojurô avec un froncement de sourcil, montrant sa préoccupation. Nous avons beau avoir l'avantage du nombre, ils ont l'avantage du terrain, et ils le maîtrisent à la perfection.

- Quelque chose me dit que ça ne fait que commencer. Pouvons-nous passer par d'autres chemins que les routes principales ?

- Le territoire est entouré par un torrent du Nord-Ouest au Sud, répondit son conseiller. Cela risque d'être problématique pour la traversée. En ce qui concerne le Sud-Ouest, la forêt et le roches font de la zone un territoire quasiment impraticable. Nous étions censés passer par les Gorges à l'Ouest mais les éclaireurs partis examiner le terrain ne sont toujours pas revenus, comme vous le savez.

- Cette maudite forêt nous perturbe trop, fit Date, les bras croisés sur son plastron. Et elle semble pourtant être le seul lieu où nous pouvons passer."

Il ajouta avec un sourire torve en se tournant vers son général :

"Ils veulent nous faire passer par là en nous paralysant avec notre peu de connaissance du terrain. Ils veulent que mon armée passe par la forêt..."

Il regarda en face de lui, son sourire devenant un brin sardonique, son unique œil brillant d'excitation :

"Pourquoi ne pas les exaucer ?!"


Quelques heures auparavant...

"Les archers ne seront placés dans la forêt que de nuit, poursuivit O-Sui devant les généraux et ses filles. De jour, les trajectoires des flèches seront trop visibles et ils sauront leurs emplacements. À l'aube par contre, il faut qu'ils rejoignent les postes de guets qui les environnent. Il est d'ailleurs important que les messagers restent en faction, quoiqu'il arrive.

- Et si ils décident de faire une attaque frontale ? demanda le vieux Kasatsu.

- Nous jouerons sur les pièges creusés dans les forêts, cela en déstabilisera une partie."

Yuki entra dans la pièce et s'inclina avant d'annoncer :

"Des messagers viennent de revenir, madame. Nous avons pu couper les ponts de cordes des Gorges et de la route Est mais les ponts en bois du Nord et du Sud risquent de nous prendre du temps...

- Ne les détruisez pas dans ce cas, commanda O-Sui. Rappelez les hommes qui y travaillent, qu'ils reviennent dans la ville.

- Bien, madame."

Tandis que Yuki s'éclipsait, O-Sui se tourna vers son Conseil :

"Je pense qu'ils n'ont pas d'autre choix que de passer par la forêt, maintenant. Au moins nous saurons d'où ils arriveront.

- Nous ne pouvons pas nous permettre de compter uniquement sur les pièges, déclara O-Rei. Nous devons préparer la défense de la ville. D'ailleurs un autre détail. Si les routes sont impraticables maintenant, ils passeront tout de même par les champs. Ça aura beau les ralentir ils ne peuvent pas ne pas arriver à la ville, toutes les routes de la province y mènent, ils n'auront qu'à les longer. Nous ne pouvons pas compter uniquement sur ce qu'on a fait du terrain."

Un lourd silence tomba dans la salle.

"Il faut se rendre à l'évidence, laissa tomber Hinosuke. Nos chances de victoire sont nulles. Nous sommes peu nombreux. Pour Date, nous ne sommes qu'une étape vers les provinces plus grandes. Une broutille.

- Je ne permettrais pas à ce misérable borgne de penser que nous sommes une "broutille" ! gronda O-Sui, qui affichait pour la première fois la colère sur son visage. Ce misérable a tué nos hommes, les hommes de la province de Sakahari. Je compte bien lui faire regretter de nous avoir attaqué !"

Elle se leva dans un mouvement de colère et leur tourna le dos pour fixer la cour de la demeure, ses poings tremblants dans les manches larges de son yukata bleu pâle.

En temps de guerre, certaines femmes de la demeure, portaient un kimono d'homme, ou un pantalon de soldat, ou un simple yukata, sans manteau ni coiffure complexe. O-Sui arborait son yukata le plus simple mais aussi celui qu'elle avait porté à chacune de ses victoires.

O-Sui, depuis les premières batailles menées par les seigneurs de la guerre pour unifier de nouveau le Japon, déclenchant ainsi l'ère Sengoku, s'était préparée à la mort de son époux et de ses fils, car même avec la meilleure volonté de ne pas s'impliquer dans les conflits, une petite province comme Sakahiri avait peu de chance de survie. Mais la douleur de la perte de sa famille était là, elle était dévorée de rage et de haine, même si elle savait depuis le début de son mariage avec Toramaru, qu'il y avait une chance qu'il meure jeune.

"L'honneur est important, commença prudemment Haruya, appuyée sur son poing posé sur le parquet, mais même si nous cherchons à venger nos parents, la survie du peuple est importante. Plus importante que la nôtre. Nous devons garantir le futur de tous."

Fuyahime la fixa longuement avant de dire :

"Pour une fois, je suis d'accord avec elle. Si nous nous battons, il y aura des morts à la clé, tous le savent ici, même le peuple. Je propose que si ils viennent jusqu'à cette cour, elle désigna celle vers laquelle O-Sui était tournée, qui faisait face à la porte Est du château féodale, nous nous rendons. Il est dit de Date Masamune qu'il est audacieux, et a été victorieux de nombreuses fois. Mais aussi qu'il n'est pas aussi barbare qu'on le pense. Je pressens qu'il laissera le peuple en paix.

- Quel est donc l'intérêt de se battre si nous pouvons nous rendre maintenant et AINSI préserver le peuple ?! grommela Kasatsu.

- L'intérêt ?" fit O-Sui, toujours tournée vers la cour.

Elle fit volte-face pour toiser son général. Un sourire torve s'était dessiné sur son visage, la rendant proprement intimidante. Haruya déglutit malgré elle.

"Il n'y en a aucun ! La vengeance devrait être la seule raison valable. Mais je refuse de remettre la province sans avoir auparavant laissé des marques profondes dans la mémoire de ce damné, lui laisser le souvenir d'une douloureuse perte dans ses effectifs. Si la victoire est sienne..."

Une lueur de provocation passa dans son regard :

"... je veux qu'elle soit amère ! Si amère, qu'il se demandera d'abord pourquoi il n'a pas réfléchi à deux fois avant de venir à nos portes !"

Les regards perplexes de ses vassaux et de sa famille devinrent progressivement plus assurés.

"Ma sœur, je pense que tu as bien raison, fit O-Rei avec un sourire en coin, si nous nous retirons, autant le faire avec panache ! Je suis sûre que Toramaru en a fait autant. Allons. Il faut nous reconcentrer. Ils sont de toute évidence trop nombreux pour tous tomber dans les pièges, nous le savons. Comme je le disais toute à l'heure, il faut préparer la défense de la ville. Les derniers paysans vont sans doute arriver en fin d'après-midi. Nous pourrons alors nous fermer complètement."

O-Sui acquiesça, ayant retrouvé son calme glacial.

"Faites rappeler les archers. Qu'ils viennent pour assurer la défense de la ville. Leurs éclaireurs morts, ils n'ont pas un bon avantage du terrain. Mais si il avance tout de même son armée, il sera pris par les pièges et au moins, cela provoquera le chaos dans ses rangs. Quant à nous, nous devons préparer le siège. Assurer au moins la sécurité des habitants reste prioritaire.

- Oui mais imaginons qu'ils lancent une attaque de flèches enflammées ? supposa Fuyahime. Enfermés dans les maisons, les familles seront obligés de sortir et elles provoqueront la panique dans la ville. Nous devons éviter ça à tout prix.

- Il reste toujours les caves sous le château. Nous pouvons les utiliser pour protéger les familles, suggéra O-Rei.

- Mais c'est là que nous conservons les réserves ! protesta Kasatsu. Pendant le siège, elles ne seront pas protégées et elles seront sans doute entamés par des villageois...

- Alors assurons-nous qu'ils soient bien nourris, conclut O-Sui. Qu'on commence à distribuer riz et saké à la population. Une ration par personne et en fonction de l'âge et de l'apparence de l'individu. Les femmes se chargeront de la distribution. Et je veux que tout le monde aille puiser de l'eau à la rivière pour parer aux incendies. Faites les faire une chaîne au besoin."

O-Sui se tourna vers l'estrade qui surélevait la place du seigneur et appela Yuki :

"Faites dire aux messagers de rester dans les derniers postes relais et qu'ils courent venir nous prévenir si jamais ils les voient venir vers nous. Ils n'utiliseront pas le cor puisqu'il faut qu'ils aient l'impression que nous ne savons rien, le son d'un cor les alerteraient trop. Procurez-leur donc les chevaux les plus rapides et gardez les portes ouvertes jusqu'au dernier moment. Et précisez bien aux gens dans la rue de bien dégager le passage menant vers le château.

- Ce sera fait.

- Oh. Et une dernière chose."

La servante se tourna attendant les nouvelles instructions.

"Si jamais l'ennemi vient pour faire des négociations, que les messagers restent calme et qu'ils les conduisent à nous. Si cela arrive, je veux qu'il sonne le cor et que tous les gens dans la rue sans exception rentrent dans la maison la plus proche d'eux."

Elle ajouta avec un sourire en coin :

"Je veux que cette ville ait l'air déserte à leur arrivée."


Les dernières stratégies furent ensuite discutées dans la demeure pendant que dans la ville, les familles les plus faibles allaient se terrer dans les caves de la demeure féodale, vaste construction conçues par le premier seigneur de leur clan. La chaîne jusqu'à la rivière avançait activement et on plaçait tout type de récipients pouvant contenir assez d'eau afin d'éteindre un début d'incendie, n'importe où dans la ville. Les enfants les plus costauds étaient en charge de l'irrigation.

Ce fut pendant que la ville bouillonnait d'activité que Fuyahime et Haruya partirent pour les Gorges avec les cavaliers nocturnes et pour mission d'abattre tout intrus à proximité.

Elles y passèrent la nuit et lorsqu'un messager vint les chercher, elles revinrent le plus vite possible dans l'après-midi du jour suivant. L'armée de Date Masamune avait passé la forêt avançait vers la ville.