- Tu vas m'expliquer pourquoi tu me regarde comme ça ou est-ce qu'on va tous les deux prétendre qu'il n'y a rien qui te tracasse en ce moment?

Je détournai rapidement les yeux sur mes feuilles d'exercices.

- Je ne te regarde pas.

Je sentis le regard de Nigel sur moi pendant quelques instants jusqu'à ce qu'il n'abandonne.

- D'accord, me répondit-il simplement dans un soupire, vas-tu au moins me laisser faire ce je suis venu faire ici alors?

Je ramassai ma calculatrice et additionnai quelques numéros au hasard.

- Je n'ai pas besoin d'aide pour le moment.

- Vraiment, questionna mon tuteur d'un ton peu convaincu, laisse-moi voir, ajouta-t-il en ramassant ma feuille sans même poser la question.

- Hé! M'emportais-je en tentant de la récupérer tandis qu'il me repoussait avec son coude.

Merde.

Nigel l'examina pendant pas plus d'une minute avant d'éclater de rire. À sa défense, il essayait vraiment de se contrôler. Il réussit même à cesser de rire pendant cinq secondes avant de repartir aux éclats. J'imagine que si j'avais mis ne serait-ce qu'un seul effort dans mon travail je serais sans doute quelque peu insultée, mais je m'étais tant appliquée à écrire n'importe quoi que j'aurais bien pu l'avoir laissé sans aucunes réponses.

- C'est juste un tourbillon de n'importe quoi, parvint-il à dire entre deux éclats, si tu mettais autant d'efforts dans tes calculs qu'à essayer de faire comme si tu travaillais nous ne serions probablement même pas ici.

- Ouais, c'est ce que j'aurais dû faire, je récupérai ma feuille sèchement, pourquoi es-tu ici si c'est pour te moquer de moi, je suis sûre que tu peux faire ça ailleurs.

Genre avec tes copines.

- Je suis ici, me répondit-il en s'étirant, pour te donner un coup de main, et nous savons tous les deux que tu n'as pas le choix.

Nous nous étions assis sur le tapis puisque les chaises de cuirs étaient trop larges pour que nous puissions travailler sur la table de bois juste devant en restant assis sur ces dernières, et je commençais vraiment à avoir mal au dos. Ça devait faire plus d'une demi-heure et je commençais à en avoir marre d'attendre que le temps passe à écrire n'importe quoi. Me forcer à faire des maths en ce moment était hors de question. Je n'avais absolument pas la tête à ça, pas après ce que Emily m'avait raconté hier. Ça, et aussi le fait que nous nous faisions, Nigel et moi, épier depuis le départ, par un groupe de fille qui pas plus d'une heure de cela m'avait menacés de ruiner ma vie sociale –hilarant, je sais- si je me rendais à ce fichus cours de soutiens qui, du à mon manque d'effort, ne servait à rien de toute façon.

Pour être franchement honnête, même après avoir assisté à des choses qui m'apporteraient immédiatement un allé simple dans un hôpital psychiatrique si jamais j'ouvrais la bouche, je n'arrivais toujours pas à croire ce qui m'était arrivé avant de mettre les pieds dans cette salle. J'étais totalement paisible, du moins, du mieux qu'il me le pouvait être après avoir réalisé que mon tuteur était bel et bien le garçon agaçant qui m'avait sauvé la vie il y a quelques jours de cela, quand, de nulle part, trois filles que je ne connaissais même pas me prirent à l'écart pour m'avertir que si je pointais mon nez devant Nigel dans les heures qui suivrons j'allais me retrouver seule pour le reste de l'année. Autant dire tout de suite que je leur ai ris au nez avant de tourner les talons.

Je reposai un énième regard sur Nigel qui avait abandonné toute tentative de me convaincre à travailler et qui textais désormais je ne sais qui en riant comme un idiot.

Je m'étais littéralement fait menacée par trois folles pour cet imbécile? Étais-je en train de rêver? Était-ce ma vie désormais?

Nigel leva les yeux de son cellulaire pour me reprendre une nouvelle fois sur le coup.

- Bon, me dit-il en déposant son cellulaire sur la table, dit moi ce qui se passe qu'on puisse se mettre au travail pour de bon.

Je glissai un regard subtil en direction de la porte ouverte qui me donnait une vue directe sur les trois brunettes en cercle dans le couloir à me lancer des regards méchants, déchirée entre l'envie de les faire venir ici ou ne pas leur donner la satisfaction de réagir à leurs enfantillages. En ce moment précis, j'avais autre choses à m'inquiéter que trois adolescentes qui se partagent un seul cerveau.

Pourquoi étaient-elles venues à moi? Nigel était un tuteur et devait surement avoir aidé d'autres élèves avec les mêmes problèmes que moi, et de toute façon, qu'y avait-il en moi de relativement menaçant? J'étais monstrueusement banale, mon manque de sommeil récent m'avait offert de délicieuses cernes sous les yeux et j'envoyais promener Nigel à chaque moment où il ouvrait la bouche. En fait, je faisais plus ou moins la même chose avec presque tout le monde, alors pourquoi? Et pourquoi fallait-il que ma colocataire en fasse parti? Allais-je avoir à faire affaire à cette histoire ridicule à tous les jours parce que j'étais forcée de partager une chambre avec l'une d'entre elles?

Et je n'en voulais même pas, moi, de ces fichus cours!

- C'est rien je te dis, me repris-je en reposant le nez sur ma feuille.

Nigel me la repiqua.

- On t'a déjà dit que t'es un tuteur minable? Comment est-ce que je suis censée travailler si tu me vole mon travail à tous les cinq minutes.

Il me lança un regard remplit d'évidences.

- Tu veux dire ta feuille remplie de n'importe quoi?

Et moi qui m'étais appliquée pour rendre ça quelque peu crédible.

- Tu vas me la rendre, ou pas?

- Pas avant que tu m'explique ce qui se passe.

Sans vraiment le vouloir, mon regard croisa celui des trois filles qui nous observaient toujours et encore du couloir, fumantes. Je ne sais vraiment pas pourquoi, parce qu'à mon avis la scène ressemblait beaucoup plus à un intimidateur qui se moquait de moi en me faisait pression avec sa taille qu'un couple d'amoureux taquin.

J'abandonnai brusquement toute tentative de récupérer mon travail et croisai les bras sur ma poitrine. Tout cela était franchement frustrant. Je n'étais pas du tout du genre à fléchir à ce genre de gamineries, mais ma colocataire était l'une d'entre-elles, et je préférais retourner me coucher dans un environnement sain plutôt qu'à un champ de bataille tous les soirs.

Nigel, surprit que j'abandonne aussi rapidement, reposa ma feuille sur la table.

- Avery, me dit-il un peu plus sérieusement, je ne peux pas t'aider si tu ne veux pas faire d'effort.

- Je t'ai déjà dit cent fois que je n'ai pas besoin d'aide.

Heureusement pour nous deux, Nigel décida qu'il avait mieux à faire que de perdre son temps avec moi.

- Très bien, me dit-il d'un ton résigné sans même une pointe d'exaspération, quand tu décideras que tu souhaites vraiment travailler tu sauras ou me trouver.

Un peu surprise, je ne pus m'empêcher de me retourner en sa direction rien que pour le retrouver dos à moi en sortant de la pièce, suivit très peu subtilement par ses épieuses.

Je restai assise la tête tournée vers le couloir et appuyé sur mon coude pendant un bon moment. Tout était devenu silencieux. Peu d'élèves venaient dans ce coins-ci du château, sans doute parce que, étant en majorité réservé aux études avec ses multiples petits salon, nous n'étions pas autorisés à faire trop de bruit.

À l'exception d'une ou deux personnes qui passaient de temps à autres, j'avais l'impression d'être entièrement seule dans tout le château.

Je me levai en m'étirant les jambes pour enfin courber mon dos endoloris du à ma position inconfortable. Il me fallut quelques minutes pour tout empiler les feuilles éparpillées sur la table, et me mise finalement en route jusqu'à mon dortoir. Ma colocataire devait surement, et je l'espérais profondément, toujours être en train de suivre Nigel avec ses copines. Avec de la chance je parviendrais à m'y rendre sans croiser personne de dérangeant, déposer mes feuilles dans mon sac et me diriger aussitôt jusqu'à la bibliothèque afin de pouvoir lire en paix jusqu'au repas. Un léger sourire se posa sur mes lèvres alors que j'explorai mentalement mes choix de lectures dans l'énorme bibliothèque d'Ashford.

Rêveuse, je plantai droit dans une courbe et mon petit paquet de feuilles s'éparpilla sur le sol. Je murmurai quelques complaintes en me baissant pour tout ramasser lorsque, alors qu'il ne m'en restait plus qu'une, on me la tendit gentiment sous le nez.

- C'est bien à vous, me demanda-t-on alors que je me relevai au ralentit en examinant l'homme, le bec clos.

Devant moi se trouvait l'un des plus bel homme que j'avais jamais vu de ma vie.

Il m'avait vouvoyée? Il paraissait pourtant bien plus âgé que moi, dans le milieu de la vingtaine probablement. Drôlement, pourtant, le fait qu'il se soit adressé à moi si poliment ne me paraissait pas aussi étrange qu'il l'aurait été si un autre homme que lui s'était tenu devant moi. C'est qu'il avait un certain quelque chose, une essence quelque peu victorienne dans ses traits, dans la carrure de son visage et son nez droit et parfait, le sombre de ses yeux… Gris foncés, et une chevelure noire d'ébène.

Je ramassai ma feuille au ralenti, le regard hypnotisé.

Il y avait quelque chose chez lui qui me faisait croire qu'il connaissait tous les secrets du monde. La façon dont il me regardait, c'était comme s'il me connaissait avant même de m'avoir rencontré.

- Merci…, le remerciais-je d'une petite voix hébété et confuse à la fois.

Il était grand. Même en me relevant, il me fallait lever le menton pour arriver à le regarder dans les yeux.

- C'est un vrai plaisir de faire votre connaissance, savez-vous, j'ai tant entendu parler de vous.

Euh, quoi?

J'allais juste lui demander s'il ne s'était pas cogné la tête grand comme il est que ça me frappa.

Bien sûr, qu'il était… n'était pas humain. Personne avec une aura pareille ne pouvait l'être, je commençais à le croire.

Je reculai d'un pas, sans pour autant me sauver. J'aurais dû… Je le devrais, mais… il y avait quelque chose chez lui, la façon dont il parlait, son regard…

Je ne pouvais pas partir. Je devais au moins savoir qui il était. Ce qu'il me voulait. Je devais savoir quelque chose.

C'était effrayant, de savoir ce qu'il pouvait me faire, mais en même temps si captivant. J'avais l'impression que je marchais sur une corde fine du haut d'un grand ravin. Je ne le connaissais même pas. Je ne pouvais pas savoir quel type de personne il était, s'il risquait de faire quoi que ce soit ou non, jusqu'où je pouvais le pousser.

- Qu'est-ce que vous me voulez?

Son sourire s'élargit.

- Je voulais seulement vous rencontrer. De vous voir en chair et en os, une chose si rare.

Je fronçai des sourcils. Je n'aimais pas la façon dont il parlait de moi. J'avais l'impression d'être un objet de musée dans une vitrine et ce n'était pas plaisant. Je le gardai en moi, par contre. Peut-être que lui serait au moins en mesure de me dire ce qu'étaient leur problème avec moi.

Parce que, sérieusement, qu'est-ce que des créatures mythiques et centenaires pouvaient-elle avoir à faire avec moi?

- Pourquoi? Pourquoi me rencontrer moi? Qu'est-ce qu'il y a de si spécial chez moi?

J'allais devenir folle à me poser toutes ces questions. Ils me regardaient tous comme si je noyais des petits chiots pour le plaisirs et je ne comprenais pas. C'était déjà difficile d'accepter leur existence, c'était encore plus difficile alors qu'il semblait y avoir quelque chose que je ne savais pas. Ou peut-être que ce n'était pas moi? Et qu'ils n'aimaient tout simplement pas les humains?

Mais Emily, dans tout cela?

Ah, je ne savais pas! Je ne savais rien du tout.

L'homme haussa un sourcil en se reculant tranquillement.

- Vous ne savez pas?

J'ai l'air de savoir?

- Je ne sais pas.

Il resta silencieux pendant un temps, me fixant de toute sa hauteur en se passant une main sur le menton. Après un temps à m'observer taper du pied en perdant de plus en plus patience, il éclata de rire.

Contente de voir que l'un de nous deux à du plaisir.

- Vous n'êtes pas ce à quoi je m'attendais.

- Ça ne répond vraiment pas à ma question.

Je rêve ou c'est un prérequis du vampirisme de ne pas être capable de répondre à une question simple?

- Je ne sais pas si je devais, il s'inclina un peu vers l'avant et ajouta un « qu'en dites-vous? » taquin.

Lorsque je lui demandai, profondément irritée, pourquoi diable ce devait être le cas, il osa répondre que ce ne serait pas aussi amusant autrement.

Que dieu m'aide, je crois que je vais devenir violente.

- Je devrais y aller, on m'attend. Mais ne vous inquiétez pas, nous nous reverrons très bientôt, je le sais.

Sur ce, sans même que je n'aie la chance de le retenir, il m'offrit un sourire en tant que au revoir avant de tourner de côté. Déjà passa-t-il le tournant du couloir que j'accélérai le pas rien que pour ne plus rien voir du tout. Juste comme ça, il n'était plus.

Je me laissai tomber sur le mur, mes jambes molles après toutes ces émotions.

- Qu'est-ce que c'était que ça, soufflais-je.

.:.

- Je ne le crois pas, tu m'as entièrement induis en erreur!

- J'en doute sérieusement. Tu as le don de t'exciter à la moindre petite chose, elle n'est pas si intéressante que cela.

- Certainement, Walter, tu ne peux pas vraiment penser cela.

Lloyd s'installa sur l'un des sièges de la table d'échec, une main reposant sur le dos de la chaise alors que l'autre s'agitait devant lui tandis ce qu'il tenta d'expliquer son point.

Tu ne peux pas nier que la façon dont elle s'exprime est assez extraordinaire. Cette langue! Si peu de femmes en ont une pareille. Je croyais qu'elle allait se mettre à jurer contre moi juste là.

Il redéposa sa main sur l'échiquier alors que Walter vint prendre place devant lui, remettant le jeu à nouveau.

- Et, ajouta-t-il en riant, et ces yeux.

- Ces yeux, en effet, acquiesça Walter.

Il regarda son ami.

- Elle te plait, n'est-ce pas?

Lloyd attrapa une pièce d'échec délicatement pour la faire balancer d'entre ses doigts.

- C'est trop tôt pour le dire. J'aime bien la façon dont elle se croit, par contre. Intrépide et tout cela.

Le jeu commença. Walter joua le premier.

- J'imagine que ça n'a pas d'importance. Elle est une épine qui ne devrait pas être, tout comme Sofya. Tu es d'accord avec moi, je le sais, même si tu ne veux pas l'admettre. Quelque chose doit être fait.

- Comme tu es froid, Walter.

- Ai-je tort? Sofya était une enfant démente. Compte tenu de son héritage, sa folie ne pouvait aller que dans deux sens. Ne me crois plus cruel que je ne suis, un acte brutal peu parfois cacher de la gentillesse. Rien n'est peint qu'en blanc ou en noir, tu le saurais mieux que moi, vieil ami.

Le visage de Lloyd se ferma. Pendant un temps, rien ne se dit. Brisant le silence, il dit :

- Elle ne l'était pas, tu sais, démente, mais elle était une enfant, cela reste vrai. Et naïve, aussi.

Walter ne répondit pas.

Les yeux de Lloyd étaient concentrés sur l'échiquier, l'ombre du passé s'évapora complètement de son regard. Il ne fallait qu'un mot, parfois, pour réveiller le fantôme du temps qui reposait en lui, et à chaque fois, il disparaissait aussi rapidement qu'il apparaissait. Lloyd n'était pas une créature émotive.

Le passé était le passé, rien ne pouvait en être fait.

Très franchement je ne sais même pas ce que je pense de ce chapitre. Est-ce que je l'aime? Je ne sais pas! Mais je le publie quand même parce que j'ai vraiment des centaines de nouvelles idées et j'ai vraiment hâte de m'y mettre. J'espère quand même qu'il vous plait ! (14/12/14)