Spéciale dédicace : Pour ceux qui comme moi, en ont peut-être rêvé après avoir regardé l'épisode 5x04...
Je remercie TaTchou, pour ses révisions... et l'assure de toute ma compassion pour ses petits yeux fatigués.
CHAPITRE VI
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Shaw tenait toujours Root par le poignet.
…
Elles avaient marché pendant plus d'une heure dans les rues d'Ottawa. Il faisait froid ce jour-là et quand Shaw l'avait pilotée pour aller s'attabler dans un café, Root n'avait pas protesté. Elles n'avaient échangé aucun mot. La commande avait été servie et Root s'était plongée dans la contemplation de sa tasse de thé. Elle n'avait pas souhaité accompagner Shaw. Les derniers événements s'étaient précipités, violemment, subitement. Elle n'avait rien vu venir, rien soupçonné. Elle avait besoin de réfléchir, d'analyser, de souffler un peu, pas de se retrouver dans le feu de l'action en compagnie d'une Shaw survoltée et imprévisible. Et puis, elle avait soudain senti un regard insistant peser sur elle. Shaw. Qu'allait-elle y lire ? De la colère ou ce regard si déstabilisant dans lequel elle retrouvait ce curieux sentiment indéchiffrable que Shaw lui dédiait depuis qu'elle était rentrée ? Ou... ? Root avait secoué la tête. Levé les yeux. C'était ce fameux regard, mais il n'y résidait plus que son aspect indéchiffrable. Elle s'était troublée, Shaw avait intensifié son regard, Root s'était sentie rougir. Que lui voulait Shaw ? Elle aurait voulu lui poser des tas de questions, mais la colère de Shaw un peu plus tôt, le refus de La Machine de lui donner des explications, ce regard, lui retirait tous ses moyens. Elle ne savait absolument pas par où commencer, comment entamer la discussion, même pas sûre que Shaw soit prête à vouloir s'y prêter. L'expression de Shaw avait brusquement changé. Elle venait de prendre une décision et Root s'était demandé légèrement inquiète de quelle décision il pouvait s'agir.
« Viens ! lui avait intimé Shaw d'une voix sourde. »
Root l'avait suivie, jusqu'à un hôtel, le premier qu'elle avait croisé, pas n'importe lequel, le Ritz-Carlton. Shaw à la réception s'était immobilisée l'air contrarié, attendant visiblement quelque chose. Root avait tourné la tête, cherchant ce que cela pouvait être. Ne trouvant pas de réponse, elle s'était retournée vers elle, mais Shaw s'était tout à coup adressée à la réceptionniste.
« J'ai une réservation au nom de Chapman.
- Bonjour Madame, veuillez patienter... Oui, Sophia Chapman, c'est bien ça ?
- Oui.
- Voici votre clef, c'est au premier étage, vous avez des bagages ?
- Non. »
C'était à ce moment que Shaw lui avait attrapé le poignet et à ce moment aussi, que Root avait compris ce qu'attendait Shaw un peu plus tôt. La Machine. Athéna. Elle avait attendu qu'Athéna fasse la réservation. C'était dingue ! Elle comprenait mieux le luxe du lieu... ou pas, incapable de déterminer si le choix était du fait du hasard, de Shaw ou d'Athéna. À quoi jouaient-elles toutes les deux ? Comment pouvaient-elles être aussi... intimes ? Elle n'eut pas trop le temps de pousser plus loin ses réflexions. Shaw l'avait traînée sans ménagement jusqu'à la chambre. Par les escaliers, nota-t-elle malgré elle.
…
Shaw passa la clef électronique devant le senseur, la serrure claqua, elle ouvrit la porte et tira Root à l'intérieur. La suite était luxueuse. Trop. Shaw exerça une pression sur le poignet de Root et la retourna face à elle, plongeant son regard dans le sien. Elle resta sans bouger, le regard intense, ses dents torturant sa lèvre inférieure. Les secondes s'égrenèrent lentement dans le silence. Root commença à transpirer. Qu'est-ce qu'elle faisait là dans cette chambre luxueuse face à Shaw ? Un an et demi auparavant elle aurait été aux anges, se serait lancée dans une vaste opération de séduction, entourant Shaw de sourires équivoques, de regards charmeurs, de plaisanteries, tissant un filet aux mailles de plus en plus serrées. Elle aurait même été jusqu'à oser l'effleurer du bout des doigts, sur l'avant- bras, la main, peut-être même la joue. Mais alors là ? Elle se retrouvait tétanisée, le corps et l'esprit figés. Shaw avait les cheveux courts, très courts, c'était étrange de la voir ainsi, elle faisait plus jeune, plus dure... Root se retrouvait incapable de penser à autre chose, c'était complètement idiot.
Shaw vit son malaise, se mordit la lèvre jusqu'au sang. Elle avait été prise d'une impulsion au café. Voir Root rougir sous son regard, lui avait retourné les sens, elle avait senti une vague de désir pressant, incontrôlable, prendre possession de son corps, de son esprit. Elle ne pouvait plus attendre. Le corps de Root nu ondulant sous le sien, son regard perdu de désir, de plaisir, ses mains courant sur son propre corps lui arrachant des cris, des soupirs. Ses souvenirs brûlants avaient déferlé vague après vague, l'avaient enivrée aussi sûrement qu'une bouteille d'alcool fort qu'elle aurait vidée à même le goulot.
Il n'y avait pas que cela, ce qu'elle recherchait aussi, c'était de se retrouver proche de Root, elle supportait mal l'éloignement, leur absence de communication, la distance qu'elle n'arrivait pas à franchir. Root ne plaisantait même plus. Faire l'amour avec Root ? C'était exaltant et à chaque fois des milliers de ponts se dressaient entre elles que Shaw pouvait franchir à son gré, dont elle libérait l'accès pour Root. Au moment où le désir la prenait, ou il prenait Root, le tissage commençait, s'étendait, les reliait l'une à l'autre. Shaw se défendait d'aimer cela, mais elle le vivait intensément et elle ne pouvait combattre son désir de renouveler l'expérience encore et encore.
Maintenant... Elle peinait à contrôler sa respiration, elle transpirait, son estomac était si noué qu'elle en souffrait et son désir grandissait, coulait. Abondamment. Ses yeux se portèrent sur les lèvres de Root. Première envie, premier désir, le reste suivrait irrépressiblement, comme toujours.
Toujours ?
« Je l'ai déjà embrassée ? demanda-t-elle abruptement. »
Shaw ne savait plus, ce qui était et avait été, le malaise de Root transpirait et euh... Root ne réagissait jamais comme ça. Pas quand elle prenait conscience du désir de Shaw. Elle devait être sûre. Seule La Machine pouvait lui répondre. Shaw attendit la réponse et négligea la réaction de Root. Elle s'apercevrait bientôt qu'elle avait eu tort.
« Oui, une fois, à la bourse de New-York.
- C'est tout ?
- Oui. »
Shaw releva les yeux et comprit qu'elle venait de commettre une erreur. Root l'observait furieuse.
« Root... murmura Shaw.
- Tu te fous de moi Sameen ? Qu'est-ce qu'on fait ici ?
- Je... euh... »
Shaw se retrouva incapable de parler. Elle lâcha le poignet de Root.
« Je... je suis désolée Root, balbutia Shaw confuse. Je... je ne sais pas... je croyais que... je... excuse-moi. »
Shaw tourna brusquement les talons, elle s'apprêtait à quitter la chambre quand Root la rappela.
« Sameen ! Reste ici.
- Non !
- Shaw ! »
Root fit trois pas, Shaw lui tournait le dos, prête à sortir et Root se félicita de ne jamais sortir au moins avec un ou deux de ses joujoux. Elle sortit un taser et l'appliqua à la base du cou de Shaw avant qu'elle n'ait rejoint le couloir. Shaw s'écroula en jurant. Simulation ou pas Root avait une fâcheuse tendance à la mettre hors circuit et elle, une encore plus fâcheuse tendance à se laisser surprendre.
Root lui attrapa les jambes et la traîna dans la chambre. Elle peina un peu à l'allonger sur le lit. Les entraînements et le régime alimentaire de Shaw lui avaient été bénéfiques, elle devait bien avoir récupéré quinze à dix-huit kilos. En un mois et demi ? Impressionnant. Shaw l'impressionnait, l'avait toujours impressionnée pensa Root. De mille et une manières. Elle l'installa confortablement sur le dos. Puis resta indécise, les bras ballants à côté du lit. Elle savait qu'elle n'aurait jamais dû partir seule avec elle, elle s'était avérée incapable de gérer la situation. Cette chambre ultra luxueuse la mettait mal à l'aise. Elle se doutait bien, maintenant que Shaw ne la tenait plus sous son influence, des intentions qu'elle avait eues en l'amenant ici. Cela ressemblait tellement à Shaw de prendre les choses en main, de céder à ses impulsions, d'emmener quelqu'un qu'elle désirait là où elle pourrait sans attendre, assouvir ses envies de sexe.
Mais Root ne comprenait pas que Shaw puisse se comporter avec elle de cette façon. Quand Shaw s'était adressée à Athéna, Root l'avait pris comme une insulte. Merde, Shaw brûlait visiblement de désir, hésitait, se retrouvait confrontée à un dilemme et la seule solution qu'elle trouvait était de poser une question à Athéna ? De lui demander si elle l'avait déjà embrassée ? Root serra les mâchoires, furieuse. Jalouse ? Oui peut-être aussi, mais de laquelle des deux entre Shaw et Athéna ? Elle ne savait même pas. Les deux lui semblaient maintenant plus proches qu'elle ne l'était avec aucune d'entre elles. Et cette abrutie de Shaw qui s'adressait à Athéna plutôt qu'à elle pour une question qui la concernait personnellement ? Alors oui, là elle était furieuse.
« Sameen, tu peux parler ? »
Shaw lui jeta un regard noir.
« Shaw qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Tu... ce que tu peux parfois être bornée ! Merde Sameen, je ne te comprends pas. Ce que tu as fait aujourd'hui... Sam, c'est... jamais... Comment peux-tu avoir fait ça ?
- Tu es fâchée ?
- Oui.
- Je...
- Non, pas pour ça Shaw, pour Athéna… ce... c'est... merci. »
Root ne réalisait pas encore complètement, mais donner un nom, une voix à La Machine ? C'était la réalisation d'un de ses rêves. La Machine grâce à Shaw venait d'accéder à un niveau supérieur. Root l'avait toujours considérée comme une personne à part entière, mais le refus de Finch de lui donner un nom, une voix lui déniait cette dimension. Aujourd'hui, La Machine avait franchi une étape vers son émancipation. Ce que Finch lui avait refusé, ce que Root s'était avérée incapable de lui donner, par lâcheté, par faiblesse, Shaw le lui avait offert. Dans le bruit, dans une tempête de violence, d'excès, de débordement. Pourtant, Shaw avait apparemment mûri cette décision et celle-ci ne devait rien à l'impulsivité. Son action avait été raisonnée, elle n'avait en rien tenu au hasard, à la folie. Root plongea son regard dans celui de Shaw. Shaw voyait les pensées de Root se succéder dans ses yeux, colère, apaisement, profonde reconnaissance, émotions. Beaucoup d'émotion, beaucoup trop. Shaw ferma les yeux.
« Shaw... raconte-moi, demanda doucement Root. Qu'est-ce qu'il t'a fait ?... Pour... pourquoi es-tu si proche d'Athéna ?... Qu'est-ce que tu... »
Root s'arrêta, Shaw venait de ré-ouvrir les yeux et une profonde détresse vint les habiter.
« Je... je ne peux pas...
- Sameen.
- S'il te plaît...
- Okay Shaw, laisse tomber. On va attendre que ça aille mieux et après on ira rejoindre John, ça te va ? »
Shaw acquiesça d'un mouvement de paupières. Root partit s'asseoir dans un fauteuil et laissa partir sa tête en arrière.
« Shaw ? Ne me fais pas un sale coup, je te fais confiance. »
Après ça, Root se tut. Shaw se laissa gagner par de noires pensées, elle avait résisté à demander à Root de rester près d'elle. C'était débile, elle souffrait maintenant de l'avoir si proche et si loin. Elle maudit son incapacité à parler. À partager ses émotions. Sa détention les avait exacerbées. Si on l'avait torturée physiquement, elle aurait pu en parler. Ils avaient essayé au début, ils avaient vite vu que ça ne servait à rien. Même si elle hurlait de douleur, si elle perdait le décompte des heures, si sa perception de l'espace la fuyait, si la faiblesse la maintenait dans l'incapacité de se lever, son esprit restait inattaquable. La véritable faiblesse de Shaw se trouvait ailleurs.
Sa faiblesse ? Elle résidait dans son inaptitude à ressentir normalement les émotions, à les comprendre, à les vivre, à les analyser et plus encore à les partager. Samaritain l'avait compris. Déclencher les émotions chez Shaw, lui ferait perdre pied. La déstabiliserait. Et le résultat avait été au-delà de toute mesure. Shaw s'était perdue, s'était laissée manipulée, incapable de se retrouver dans les méandres de ses sentiments, bombardées d'émotions qu'elle avait parfois gérées, mais qui la plupart du temps l'avait mise à genoux, brisée. Shaw avait fini brisée. Elle n'avait pas surmonté la perte de Root, ni su démêler le vrai du faux quand la fausse Machine avait pratiquement fusionné avec l'esprit de Root. Et maintenant ?
Elle ne s'en sortait pas non plus, elle avait retrouvé Root et elle avait noué une relation étroite et rassurante avec Athéna. Mais si avec cette dernière ses rapports se révélaient sereins, qu'elle arrivait à parler, à échanger, elle se retrouvait bloquée dès qu'elle faisait face à Root. Athéna savait, Root ne savait rien et Shaw se trouvait incapable de lui raconter ce qu'elle avait vécu. Elle avait déjà parcouru le chemin qui l'avait conduite à Root. Mais dans une autre réalité. À présent le gouffre qui s'étendait entre son expérience et celle de Root était si grand, si profond que Shaw ne voyait absolument pas comment le combler, comment expliquer à Root tout ce qu'elle ressentait, tout ce qu'elles avaient vécu, partagé... Sauf que seule Shaw avait vécu et partagé, Root quant à elle n'avait rien vécu, rien partagé. Shaw vivait un véritable cauchemar dans lequel la virtualité était sa réalité, une réalité que Root ne partageait pas, comme si elles vivaient chacune dans une dimension différente. Shaw aspirait à ce que leur réalité coïncide. Sa volonté se brisait sur le double mur d'une vie non partagée et de son incapacité à parler et à refaire le chemin qui l'avait menée à Root. C'était sans issue.
Quand elle redevint libre de ses mouvements, elle resta allongée sur le lit. Root s'absenta pour se rendre à la salle de bain et dix minutes après qu'elle en soit ressortie, le room-service frappa à la porte de la chambre. Shaw sursauta et bondit sur ses pieds prête à se battre.
« C'est le room-service Shaw, j'ai commandé de quoi manger, la tranquillisa Root en allant ouvrir la porte. »
Un garçon d'étage poussa un chariot dans la chambre et dressa la table dans le salon. Root lui tendit un pourboire et il se retira.
« Viens manger, tu n'as pas déjeuné et il est tard. »
Shaw s'approcha avec circonspection, Root s'assit et commença à se servir. Shaw hésita longtemps, puis finit par la rejoindre. Les cloches révélèrent un excellent repas. Shaw s'attabla et fit honneur aux plats, elle mourait de faim. Elles s'évitèrent du regard durant tout le repas. Root mangea peu.
« Merci, murmura Shaw quand elle eut fini.
- Tu veux bouger ou attendre ici ?
- Ici.
- D'accord. »
Chacune se retira dans son coin, Shaw repartit s'allonger dans la chambre et Root se plongea dans ses pensées enfoncée dans un fauteuil du salon. À 18 heures, elles quittèrent la suite et repartirent vers l'hôpital, sans échanger un mot ou un regard.
Reese les vit arriver à l'hôpital aussi sombres l'une que l'autre. Shaw alla s'adosser à un mur, croisa les bras et resta immobile, les yeux fixés sur la pointe de ses chaussures. Root lui jeta un coup d'œil désolé et s'assit à côté de Reese.
« Alors ? demanda-t-elle à Reese.
- L'opération s'est bien passée. Je crois qu'ils le laisseront sortir ce soir.
- Mmm, c'est bien. »
Reese fronça les sourcils.
« Root, qu'est-ce que vous avez fait ?
- Rien.
- Rien ? Vous êtes parties plus de cinq heures.
- On a marché. »
Ces deux filles allaient le rendre dingue.
« Ça ne s'est pas bien passé ?
- Je n'ai pas envie d'en parler John.
- Bon, comme tu veux, mais n'oublie pas Root. J'aime Shaw et euh... je t'aime bien aussi. Tu te souviens ce que je t'ai dit quand nous avons été à la chasse ensemble ?
- Oui, répondit Root faiblement.
- Ça tient toujours Root. Shaw n'est pas toujours très facile. Si tu as besoin de moi...
- Tu n'as pas voulu l'accompagner cet après-midi, lui reprocha Root en colère.
- Elle ne voulait pas de moi. Tu sais que c'est impossible d'imposer à Shaw quelque chose qu'elle ne veut pas. Que s'est-il passé ?
- Je l'ai tasée.
- Pourquoi ?
- Elle a voulu partir seule, répondit Root sombrement. »
Reese se leva et se dirigea vers Shaw.
« Shaw ? »
Elle leva les yeux sur lui, son regard s'assombrit dès qu'elle comprit qu'il voulait lui parler et son expression devint franchement hostile. Reese décida de ne pas pousser plus loin. S'ils se heurtaient, Shaw risquait de foutre le camp. Si Reese voulait l'affronter sérieusement, il faudrait qu'il le fasse au Lac de La Prune. Si les véhicules étaient sécurisés, elle partirait dans la forêt à pied, Shaw savait comment disparaître, mais lui savait comment traquer. La forêt était un terrain de chasse plus aisé à parcourir et à maîtriser qu'une ville. Il attendrait. Peut-être que d'ici là, Shaw se montrerait plus raisonnable, plus abordable.
Au Lac de La Prune, elle s'était montrée plutôt docile, taciturne, mais conciliante. Elle s'était pliée à son entraînement sans protester une fois qu'elle avait accepté le contrat qu'il lui avait proposé. Il s'était pourtant parfois senti gêné. Sans s'être concertés lui et Shaw s'étaient soumis à une discipline quasi-militaire. Et Reese avait parfois pris conscience de l'étrangeté de la situation. Shaw se pliait à ses instructions comme l'aurait fait une subordonnée. Sauf que dans les faits Shaw ne l'était pas. En tant que coéquipière, il la considérait comme son égale et en tant que militaire, comme sa supérieure. L'inversion des rôles l'avait mis mal à l'aise. Shaw s'en était aperçue et elle avait mis les choses au point entre eux un jour où ils se reposaient après une séance de close-combat, assis sur le tronc d'un arbre fauché par la foudre. Reese lui avait tendu un thermos de tisane chaude et préparait un déjeuner sur un petit réchaud qu'ils avaient emporté avec eux. Il était neuf heures, ils étaient partis de la maison à sept, avaient marché une heure, combattu une heure.
« T'es vraiment con Reese, avait soudain lâché Shaw.
- Quoi ?
- Je sais que tu n'es pas à l'aise. Arrête de penser comme un con de sous-off. Tu es mon instructeur, je t'ai accepté comme tel. Un instructeur quel que soit son grade ou celui de ses élèves est toujours le supérieur. J'avais déjà le grade de lieutenant quand j'ai fait mes classes. Les instructeurs étaient pour la plupart des sous-off. Ça ne les a pas empêché de m'en faire baver comme aux autres et je me suis écrasée comme les autres. De plus, le grade ne fait pas la valeur d'un soldat. J'aurais préféré être intégrée comme seconde classe...
- Ah ouais ? la coupa Reese dubitatif.
- Euh non, se rétracta-t-elle. Ça m'aurait fait chier, t'as raison, il y aurait eu trop de cons au-dessus de moi et je me serais ennuyée une fois sur le terrain.
- Tu te serais faite virer Shaw. Pour insubordination. Ce qu'on a dû accepter de toi comme officier ne serait certainement pas passé si tu avais été un homme de rang.
- Ouais bon... Le truc est que tu vas arrêter de complexer. J'ai accepté de suivre ton entraînement, jusqu'à ce que je sois capable de te mettre au tapis. Je ne reviendrai pas sur ma parole. Par contre après... »
Shaw lui avait dédié une grimace entendue, Reese lui avait renvoyé un sourire. Et ils n'avaient plus jamais eu à aborder le sujet.
...
Une infirmière se présenta à Reese et lui déclara qu'il ne serait pas possible de laisser sortir Finch avant le lendemain matin. L'opération avait été longue et le chirurgien pensait qu'il était préférable que Finch passe la nuit en observation. Il subirait un examen le matin et si celui-ci se montrait satisfaisant, il serait libéré avant le déjeuner. Root exigea de rencontrer le chirurgien, l'infirmière s'excusa en expliquant que ce n'était malheureusement pas possible, celui-ci avait eu une journée difficile et il était rentré chez lui.
« Qu'importe, déclara Root contrariée.
- Root, ce n'est pas une bonne idée. »
Reese prévoyait qu'elle allait demander les coordonnées du médecin à Athéna et se rendre chez lui. Elle n'avait pas envie de rester à Montréal et voulait rentrer le plus tôt possible.
« Nous repartirons demain.
- Je n'ai aucune envie de passer la nuit ici, déclara Root froidement. »
Et voilà ! Il se tourna vers l'infirmière, vérifia auprès d'elle que le service avait bien ses coordonnées et lui demanda de ne pas hésiter à l'appeler s'il y avait le moindre problème. L'infirmière lui apprit qu'elle était de garde et qu'elle ne manquerait pas de le prévenir si une complication survenait. Elle jetait des coups d'œil inquiets à Root. La jeune femme lui semblait furieuse. Ils avaient l'habitude à l'hôpital d'être confrontés à des visiteurs violents et elle avait appris à les repérer et à s'en méfier. Cette femme faisait partie de ces visiteurs à problèmes. Reese remarqua son regard.
« Merci Mademoiselle, ne vous inquiétez pas, nous ne vous causerons aucun trouble. Nous allons partir maintenant.
- Je… tenta d'intervenir Root.
- Root, c'est non. Tu viens. On reviendra demain à la première heure. »
Reese s'approcha d'elle, menaçant.
« Tu veux vraiment faire un esclandre ? Demande donc à Athéna ce qu'elle en pense de tes caprices de petite fille, siffla-t-il cinglant.
- John espèce de…
- Root, John a raison, intervint Athéna. Quelle importance de rester une nuit ou pas ? Il est déjà tard. Vous rentrerez demain.
- Pff ! souffla Root furieuse.
- Root, es-tu prête à te montrer raisonnable ? demanda Athéna. J'ai déjà effectué une réservation pour ce soir, tu les emmènes ou dois-je m'adresser à Sameen ?
- Mais c'est pas vrai !
- Alors ? insista Athéna. Que décides-tu ?
- D'accord, concéda Root. Mais j'espère que tu n'as pas réservé le même genre de suite que cet après-midi. »
Reese fronça les sourcils, qu'est-ce que c'était que cette histoire de suite ? Root lui avait dit qu'elle et Shaw avaient marché cet après-midi. Root s'éloignait déjà, non sans avoir méchamment bousculé l'infirmière puis, sûrement après une remarque d'Athéna, lui avoir grommelé une excuse entre les dents. Reese interpella Shaw qui lui renvoya une grimace sarcastique et lui emboîta le pas. Ils empruntèrent les escaliers pour descendre. Shaw avait évité les ascenseurs à l'hôtel, mais aussi quand elles avaient rejoint Reese, Root l'avait à chaque fois accompagnée sans protester, ni poser de questions. Cette fois-ci encore, Shaw se dirigea vers les escaliers. Root s'était arrêtée devant les portes de l'ascenseur, mais Shaw avait accéléré le pas en arrivant à proximité et les avait dépassées rapidement pour se rendre vers la porte qui donnait accès aux escaliers. Root encore une fois, l'avait suivie. Reese s'était rembruni, comprenant que Shaw souffrait apparemment d'une phobie quelconque. Sa réaction avait été trop évidente et il savait que Shaw dissimulait derrière son apparente indifférence, son air sûr d'elle-même, de profonds traumatismes. Il emprunta derrière elles les escaliers.
Athéna leur avait réservé une suite dans laquelle ils logeraient tous les trois. Il y avait un salon, une kitchenette et deux chambres. Shaw en découvrant la disposition des lieux s'agita. Les deux chambres possédaient un lit à deux places. Elle effectua le tour de la suite, inspecta les chambres et revint dans le salon.
« Merde, Athéna à quoi tu joues ? râla-t-elle. »
Il n'y avait aucun canapé, aucun fauteuil dans le salon, uniquement des chaises et des tabourets. Un piège.
« Je dors par-terre.
- Shaw, la morigéna Reese. Tu ne vas pas dormir par terre ?
- Ce ne sera pas la première fois.
- Ne sois pas débile.
- Okay, je dors avec toi.
- Pas de problème. »
La soirée fut sinistre. Root affichait un air maussade et se retira rapidement dans sa chambre. Plus tard, elle refusa de dîner. Shaw laissa alors Reese passer la commande au room-service après avoir décliné son invitation à descendre au restaurant de l'hôtel ou à sortir dîner en ville. Au début du repas, Reese tenta d'amorcer une ou deux fois la conversation et se heurta au mutisme de Shaw. Il renonça et se résigna à passer la soirée dans le silence. Shaw lui en fut reconnaissante et se détendit peu à peu. Il lui proposa alors à boire et elle refusa gentiment en secouant la tête. Il la taquina sur sa dernière cuite et elle se fendit d'un demi-sourire amical qui le rasséréna. Le repas terminé, Shaw partit dans la chambre qu'elle avait décidé qu'ils partageraient. Reese opta pour une douche. Il retrouva Shaw en train de regarder la télévision allongée sur leur lit. Elle se leva quand il arriva et lui lança un pyjama qu'elle avait dû commander à la réception. Elle s'éclipsa, le temps de prendre elle aussi une douche. Elle revint vêtue d'un boxer et d'un débardeur.
« Tu n'as pas trouvé de pyjama à ta taille ? »
Shaw portait clairement ses sous-vêtements, elle haussa les épaules et s'installa sur le lit à côté de Reese. Ils regardèrent un film. Reese choisit, Shaw s'en fichait, d'ailleurs le film n'était même pas fini qu'elle se glissa sous les draps, lui tourna le dos et s'endormit, ou fit semblant de l'être, Reese n'aurait su le dire. Il espérait que le lendemain trouverait les deux jeunes femmes moins sombres. Le retour au Lac de La Prune ne promettait pas d'être idyllique, si elles restaient dans cet état d'esprit. Sans compter Finch… Reese éprouva des difficultés à s'endormir. Il aurait aimé retrouver un équilibre et il se sentait très seul.
Il fut brusquement réveillé par un hurlement de terreur. Shaw. Il rechercha fébrilement l'interrupteur de la lampe de chevet, alluma et se retourna vers elle. Elle serrait les draps de toutes ses forces entre ses poings, les traits crispés, la bouche ouverte, le nez pincé. Elle haletait. Son corps se tendit, elle gémit.
« Non… non, je t'en supplie… S'il te plaît… Root… Root… s'il te plaît… NOOON ! »
Reese lui posa une main sur le bras et l'appela doucement. Elle se débattit.
« Shaw, réveille-toi. »
Elle transpirait, Reese vit soudain des larmes jaillir de ses yeux fermés, ses supplications décousues se transformèrent bientôt en paroles de haine. Elle se tut soudainement. Reese se crispa, attendant la suite avec appréhension. Un silence oppressant régna. Les poings de Shaw s'ouvrant et se refermant sur les draps, les torturant, les froissant, ses mains s'ouvrirent, ses doigts se tendirent, écartés autant qu'il était possible. Shaw se redressa brusquement en hurlant un « non » retentissant, elle ouvrit les yeux démesurément, resta figée dix longues secondes, puis retomba de tout son poids sur le matelas.
« Shaw ?… Ça va ?
- Non.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je … je. »
Shaw avait encore les larmes aux yeux, elle sembla complètement perdue à Reese. Elle le regarda les pupilles dilatées.
« John ? Tu es vivant ? demanda-t-elle la respiration erratique.
- Oui Shaw, je suis vivant. »
Reese vit quelque chose dont il n'aurait jamais cru être témoin, Shaw se mit à pleurer. Elle affichait une expression dure, un regard désespéré et les larmes coulaient sur ses joues. Abondamment. Il l'attrapa et fit aussi une chose qu'il n'aurait jamais cru faire avec elle non plus, il l'attira contre lui et referma ses bras sur elle. Shaw ne le repoussa pas, au contraire. Elle vint placer sa tête contre son épaule, continuant à pleurer sans bruit.
« Shaw... »
Elle eut un sanglot, Reese la sentit s'efforcer de reprendre le contrôle de sa respiration, sa tête pesa plus lourdement dans le creux de son épaule, elle chercha à parler, n'y arriva pas. Reese serrait les mâchoires, il aurait aimé l'aider, mais savait qu'il n'y avait rien à faire, juste attendre de savoir ce que voulait Shaw, ce dont elle avait besoin. La pousser à parler n'aurait servi à rien, sinon à la braquer. Enfin, il la sentit se détendre, mais elle ne fit aucun mouvement qui put l'inciter à relâcher son étreinte sur elle.
« John ?… Où est Root ?… Elle est morte ? balbutia Shaw en se tendant une nouvelle fois contre lui.
- Non Shaw, Root est à côté, dans une autre chambre.
- Tu… tu en es sûr ?
- Tu veux que j'aille la chercher ?
- Non, répondit précipitamment Shaw. Ne me… ne me laisse pas. Je… Où est-elle ?
- A côté Shaw, répéta Reese doucement.
- Il faut que je la voie, que je sois sûre.
- Viens, on va aller la voir tous les deux, tu veux bien ?
- Oui. »
Reese repoussa Shaw et se leva, l'invitant à le suivre. Elle était dans un état lamentable. Le visage ravagé par les larmes, les cheveux en bataille, trempés aux racines, de la sueur lui coulait dans le cou, ses vêtements dégageaient une forte odeur d'urée. Reese n'était pas sûr qu'elle soit bien réveillée, elle semblait plus proche d'un état second que d'un état de pleine conscience. Elle sortit du lit, il lui passa un bras autour des épaules et la conduisit lentement jusqu'à la chambre de Root. Il frappa à la porte en l'appelant. La porte s'ouvrit sur Root.
« Euh, désolé de te réveiller Root, c'est euh… Shaw, elle… euh…
- Je ne dormais pas John, répondit-elle, puis se tournant vers Shaw. Sameen ? »
Shaw leva les yeux sur elle et sembla tout à coup se perdre dans ses pensées. Reese la sentit s'accrocher à sa veste de pyjama dans son dos, puis elle leva lentement sa main libre vers le visage de Root et lui toucha la joue du bout des doigts, accentua la pression, la palpa comme pour vérifier qu'elle était bien vivante, qu'elle était réelle. Sa main, dans le dos de Reese, relâcha son emprise. Shaw se mordit la lèvre inférieure et elle baissa les yeux. Root l'observa, décontenancée par son geste, puis tourna ses yeux vers Reese, l'interrogeant du regard. Ni l'un ni l'autre ne savaient comment donner suite à la nuit. Shaw se dégagea d'un coup d'épaule du bras de Reese.
« Bon, et ben bonne nuit, déclara-t-elle abruptement. »
Elle les planta l'un en face de l'autre et disparut dans la salle de bain. Ils entendirent presque aussitôt la douche couler.
« Il faudrait peut-être que vous parliez toutes les deux, suggéra Reese à Root.
- Sans rire ? C'est à elle que tu devrais le suggérer John. C'est elle qui me fuit. Elle t'a raconté quelque chose ?
- Non.
- Elle a fait un cauchemar ?
- Oui.
- Elle a parlé durant celui-ci ?
- Elle t'a appelée, elle t'a suppliée, de quoi ? Je ne sais pas, puis elle a craché des paroles de haine, ce n'était pas très cohérent… Elle a pleuré Root, durant son cauchemar, mais après aussi. Je t'assure que… tenir Shaw en pleurs dans mes bras, c'était… euh, c'était horrible. Je ne supporte pas de la voir comme ça.
- Je sais John, mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Avant-hier, elle ne supportait pas d'entendre ma voix. Maintenant depuis qu'Aty a sa propre voix, je peux de nouveau parler en sa présence, mais ça n'a pas changé le fait qu'elle ne me parle pas. Je suis sûre qu'elle communique plus avec toi qu'avec moi.
- Elle ne m'a rien raconté Root.
- Qu'est-ce qu'on peut faire John ? demanda Root d'une voix lasse.
- Je ne sais pas, c'est toi qui étais une psychanalyste réputée, je n'ai aucune expérience dans ce domaine.
- Un psychanalyste aussi bon soit-il, ne peut pas aider un patient si celui-ci refuse de parler, expliqua sombrement Root.
- Je sais, ce n'est pas de ta faute.
- Alors ?
- Je ne sais pas.
- Moi non plus, murmura Root la tête baissée. »
Reese ressentit le désespoir, le découragement prendre possession de la jeune femme en face de lui. Il s'approcha d'elle et la prit précautionneusement dans ses bras. Comme Shaw, Root accepta son étreinte et elle posa sa tête sur son épaule.
« Et La Mach… euh … Athéna ? Elle ne t'a rien dit ?
- Elle sait, mais elle m'a dit qu'elle ne trahirait pas Shaw, qu'il lui appartenait de me parler si elle en avait envie. Elle ne veut rien me dire, acheva Root dans un sanglot. »
Root referma ses bras sur Reese et laissa sa peine couler. Reese déploya toute sa volonté pour ne pas succomber à la détresse que les deux jeunes femmes, l'une après l'autre, Shaw d'abord, puis Root ensuite, avaient exprimé contre lui. Root, sur son épaule, mêlait ses larmes à celles qu'avaient versées Shaw quelques minutes auparavant. Si on lui avait prédit quand il les avait connues, qu'elles pleureraient un jour sur son épaule, cherchant un réconfort à leurs angoisses, il aurait ricané incrédule. Il se demanda de la part de qui ce comportement était le plus improbable. De la part de l'impassible Shaw ? Celle qui gardait en toute circonstance un étroit contrôle sur toutes ses émotions, qui exerçait sur elle-même un incroyable self-control qui l'avait toujours bluffé. Ou bien de la part de Root ? Celle qui affichait en toute circonstance un sourire suffisant et insolent, une attitude désinvolte frisant la folie. La fêlure qu'elle avait laissé apercevoir après la disparition de Shaw, avait vite laissé place à une colère froide et à une détermination inébranlable fixée sur deux objectifs : récupérer Shaw, exterminer Samaritain.
Shaw les surprit encore enlacés en regagnant sa chambre. Son humeur sombra plus profondément encore. Reese la rejoignit cinq minutes plus tard. Elle lui tournait le dos, mais Reese savait qu'elle ne dormait pas. Il se coucha à côté d'elle. Il l'attrapa par l'épaule et la retourna sur le dos. Le regard de Shaw n'exprimait rien.
« Shaw, lui dit-il doucement, mais fermement. Tu ne peux pas continuer comme ça. Il faut que tu trouves une solution, pour toi, pour elle… pour moi aussi. Tu n'es opérationnelle qu'à 50 % Shaw. Si on doit partir en mission, je ne pars pas avec toi. Je sais que physiquement tu es au top, mais pas mentalement. Je ne veux pas d'une équipière instable mentalement. Et si Root accepte de partir avec toi, je m'y opposerais. Je ne veux pas qu'elle risque sa vie alors que je sais que tu peux déconner à n'importe quel moment et la laisser tomber. »
Shaw se renfrogna et ouvrit la bouche pour protester.
« Tais-toi Shaw ! Tu vas d'abord écouter jusqu'au bout ce que j'ai à te dire avant de te l'ouvrir. Tu nous as fait confiance pour te retaper physiquement. Tu étais partante. Sans toi, nous ne serions arrivés à rien Root et moi. Tu ne récupéreras pas un mental aussi vite que tu as récupéré ta condition physique, je le sais. Ce sera dur, tu t'en prendras plein la gueule. Mais ce que tu dois comprendre, c'est que tu n'es pas seule, nous aussi on s'en prend plein la gueule avec toi. Tu refuses de coopérer. On ne peut pas t'y obliger, mais si tu ne fais rien pour, tu restes en arrière. Tu n'es pas apte pour le service Shaw. Tu fais cavalier seul. On ne peut pas te faire confiance. Je n'ai pas confiance en toi. Et tu dois parler à Root.
- Je ne peux pas, déclara misérablement Shaw.
- Pourquoi ? lui demanda doucement Reese.
- Je n'y arrive pas, ce… c'est trop dur. »
Les larmes recommencèrent à perler aux coins de ses yeux. Reese renonça à la pousser plus loin. Il l'attrapa et la tira doucement vers lui. Shaw vint s'installer contre lui, la tête sur son épaule.
« T'es sûre que tu n'as pas descendu une bouteille après ta douche ? plaisanta Reese pour détendre l'atmosphère.
- T'es qu'un connard Reese.
- C'est maintenant que tu t'en aperçois partenaire ?
- Pff… souffla Shaw pour la forme. »
Elle se glissa plus confortablement contre lui et se détendit.
« Reese ? fit Shaw d'une voix voilée par le sommeil.
- Shaw ?
- Si tu racontes que j'ai dormi dans tes bras à quelqu'un, je te descends.
- Même si je le raconte à Root ?
- Root c'est pas pareil. Je parlais pour les autres, je ne plaisante pas.
- Je sais, t'inquiète, bouche cousue.
- Mmm, y a intérêt. »
Shaw s'endormit rapidement. Reese l'écoutait respirer calmement contre lui, son souffle caressant doucement son cou. Cette journée se terminait d'une bien curieuse façon. Ce n'était pas la première fois qu'il partageait un lit avec Shaw, mais à chaque fois ils s'étaient tous les deux cantonnés de leur côté. Habitués, depuis l'armée, à dormir dans des lieux exigus partagés avec d'autres, ils n'avaient pas bougé d'un centimètre et ne s'étaient jamais touchés. Shaw avait trouvé un short et un nouveau débardeur et dormait ainsi à moitié nue contre lui. Elle ne portait pas de brassière, pas de sous-vêtements. Il se troubla. Pas parce qu'il éprouvait du désir pour elle, ce qui aurait pu être le cas, Shaw malgré son sale caractère était plutôt bien foutue, les gars à l'armée avaient dû la qualifier de « bandante ». Elle l'était qu'elle le veuille ou pas. Mais pas pour lui.
Ses yeux le piquèrent dans le noir. Son père était mort quand il était jeune, il avait mal grandi, été un enfant difficile. Sa mère s'était tuée alors qu'il entrait dans l'adolescence, il était fils unique, il n'avait pas de famille, il s'était enfoncé dans la petite délinquance, avait flirté avec la plus grande avant qu'un juge ne lui mette le marché en main. Prison ou armée. Il avait choisi l'armée, pour le meilleur et pour le pire. Reese était un solitaire. Sans famille. Par lâcheté, il avait perdu la chance de pouvoir s'en construire une. Jessica, la femme qu'il avait aimée était morte. Assassinée. Par sa faute.
Shaw bougea contre lui, son front frotta contre la peau nue de son cou. Putain, il avait quarante-trois ans, Shaw allait fêter ses trente-quatre ans, il avait l'impression, là dans ce lit, d'avoir seize ans. Reese réalisa qu'il aimait profondément Shaw, qu'elle s'était installée, il ne savait comment, dans son histoire, dans son cœur. Reese aurait fait n'importe quoi pour elle, il ferait n'importe quoi pour elle. Il raffermit son étreinte autour de ses épaules. Il aimait son caractère taciturne, son sourire, son humour, la loyauté dont elle savait faire preuve, il admirait sa force de caractère, son intelligence, tout. Il l'aimait. Comme elle était.
Elle était la petite sœur qu'il avait rêvé d'avoir quand il était petit. La petite sœur qu'il enviait à ses camarades. La petite sœur surtout qu'il avait enviée à Gustavo, l'un des mauvais gars avec qui il traînait quand il avait seize ans. Gustavo le ténébreux était flanqué d'une sœur blonde comme les blés, qu'il emmenait partout avec lui. Une vraie sauvageonne, insolente et tête brûlée. Mais le soir, dans leur repaire, une veille baraque abandonnée qu'ils squattaient avec leur bande, Reese les regardait avec envie plaisanter l'un avec l'autre. L'affection qu'ils manifestaient l'un pour l'autre lui avait serré le cœur de jalousie. Elle s'appelait Alma et elle seule pouvait arrêter Gustavo quand elle jugeait qu'il déconnait, qu'il allait trop loin. Elle lui avait évité la prison bien des fois, l'avait retenu au bord du gouffre qui guette toujours le petit délinquant. Celui qui mène de l'autre côté. Définitivement. Alma et Gustavo faisaient équipe et avant qu'il ne soit trop tard, ils étaient partis. Ensemble. Ils s'étaient sauvés. Lui, Reese, personne n'avait été là pour le sauver et il avait fini devant le juge. Reese avait appris plus tard que Gustavo travaillait comme mécano spécialisé dans les engins agricoles. Qu'il était très apprécié et gagnait bien sa vie. Alma était devenue Rangers. Quand elle redescendait de sa montagne, elle rejoignait Gustavo, sa femme et ses trois enfants béats d'admiration devant cette tante qui fréquentait les ours et les écureuils et qui pouvait en imposer aux vilains braconniers venus violer la loi sur son territoire.
Reese n'oserait jamais avouer à Shaw ce qu'il ressentait pour elle, mais il se consola en se disant que ce n'était pas peut-être pas la peine, la seule présence de celle-ci dormant paisiblement dans ses bras le dispensait de le lui apprendre.
Finch s'enferma dans le sous-sol dès son retour. Pas pour coder, sa main était immobilisée dans une attelle et il n'était même pas assuré de retrouver le plein usage de ses doigts. La balle tirée par Shaw avait occasionné beaucoup de dégâts. Mais pour garder La Machine sous son contrôle. Il n'adressa la parole ni à Shaw, ni à Root. Elles ne s'en formalisèrent ni l'une, ni l'autre, Finch et ses états d'âme étaient bien loin de leurs préoccupations. Root sitôt rentrée fila dans sa chambre et se plongea dans l'élaboration d'un programme compliqué qu'Athéna lui avait demandé de créer. Le lendemain matin, Shaw se remit à débiter du bois. Elle n'avait pas pu s'empêcher comme chaque nuit de venir s'asseoir dans la chambre de Root. Elle avait craint un instant que celle-ci ait fermé sa porte à clef, mais elle l'avait trouvée ouverte comme elle l'avait toujours été auparavant. Reese voyant ses trois compagnons occupés chacun de leur côté prit l'initiative de partir au ravitaillement. Il passa voir Root pour lui demander de l'aider à dresser une liste de ce dont ils avaient besoin. Root se plia gentiment à sa demande et il la quitta avec une liste complète. Il proposa à Shaw de l'accompagner, mais elle déclina l'invitation, prétextant que la réserve de bois à brûler devait être réapprovisionnée. Reese s'abstint de lui faire remarquer qu'avec ce qu'elle s'apprêtait à couper, ils pourraient tenir deux ou trois mois sans problème. Shaw avait besoin de se défouler. Mais il ne résista pas à la tentation de la relancer sur son problème de communication.
« Shaw ?
- Quoi ?
- Tu ne veux pas arrêter deux secondes de jouer au bûcheron, s'il te plaît ? »
Shaw arrêta son mouvement et se retourna sa hache à la main, pas franchement d'humeur à discuter, d'autant plus qu'elle se doutait bien de ce que Reese allait lui dire.
« Tu as pensé à ce que je t'ai dit ?
- …
- Sameen.
- Je… Ouais.
- Et… ?
- J'ai peut-être une idée mais…
- Mais ?
- Je ne sais pas si c'est possible… et si c'est vraiment une bonne idée.
- Je peux t'aider ? proposa-t-il gentiment.
- Je ne sais pas, répondit Shaw en se mâchouillant les lèvres.
- Dis toujours. »
Shaw détourna le regard et se plongea dans la contemplation du lac.
« Viens avec moi, fit Reese. »
Shaw posa sa hache, attrapa sa chemise et le suivit. Reese emmena Shaw au bord du lac, il s'installa par terre et lui fit signe de s'asseoir à côté de lui. Il porta son regard devant lui.
« On devrait aller pêcher à Kessington un jour. On pourrait prendre les canoës.
- C'est chiant de pêcher.
- Tu préfères la chasse ?
- Je ne sais pas, je n'ai jamais chassé.
- Vraiment ?
- Pas des animaux en tout cas.
- Root est une bonne chasseuse, si on est encore là quand la saison recommencera on pourrait y aller tous les trois ensemble... Remarque, je me suis aperçu qu'on avait braconné la première fois, mais bon cette fois, on pourrait rester dans les limites de la loi, cela n'enlèverait rien au plaisir. Ça te dirait ?
- Mouais, fit Shaw sans manifester d'enthousiasme débordant.
- Quoi ? Tu as peur de ne pas être la hauteur ? la taquina Reese.
0
- Pff ! souffla Shaw en haussant les épaules. »
Ils se turent un moment.
« Alors ? la relança Reese.
- Tu crois que tu peux donner accès à ton esprit ?
- Comment ça ? fit Reese ne comprenant pas sa question.
- Si tu étais incapable de parler, de faire comprendre des trucs qui comptent vraiment pour toi à quelqu'un, et que ça te bouffe la vie… et que tu avais la possibilité de faire rentrer cette personne dans ton esprit, de lui donner un accès total à tout ce que tu penses, tout ce que tu ressens, tu le ferais ?
- Pourquoi ? Toi, tu ne le ferais-tu pas ?
- Je n'ai jamais rien partagé avec personne. Et… j'ai fait des trucs… et si l'autre ne sait rien de moi ? Si l'autre découvre que… je suis …
- Shaw, personne n'est jamais entré dans ton esprit ? Personne ne te connaît plus qu'il ne le devrait ? »
Reese la provoquait, il ne savait pas vraiment ce que Shaw projetait de faire, mais le peu qu'il savait sur son séjour aux mains de Samaritain lui donnait à penser que celui-ci avait violé l'esprit de Shaw, qu'il s'était introduit dans ses pensées, qu'il les avait modifiées. Il vit Shaw contracter les mâchoires et elle commença à s'arracher la peau des doigts avec les dents.
« Si.
- Qui ?
- Samaritain… et Athéna, avoua sombrement Shaw.
- Parce que c'est toi qui l'avait décidé ?
- Quoi ? s'énerva Shaw démarrant au quart de tour. Non, Samaritain ne m'a rien demandé, ce pervers m'a manipulée, il s'est servi de moi, il… il…
- C'est okay, Shaw ne t'énerve pas.
- Pour Athéna, ce n'est pas pareil, elle… elle sait, mais elle ne m'a jamais manipulée, elle ne s'est pas servie de ce qu'elle savait pour me torturer, pour le retourner contre moi. Elle m'a aidée... elle m'aide encore.
- Je ne comprends pas trop ce que tu veux faire Shaw, ça concerne Root, n'est-ce pas ?
- Ouais, murmura doucement Shaw.
- Bon écoute. D'abord Root n'est pas Samaritain, elle ne se retournera jamais contre toi. Ensuite, si Athéna t'as aidée tout en sachant ce que tu dissimules toujours à tout le monde, je ne vois pas pourquoi Root ne ferait pas la même chose. Elle tient à toi, elle s'inquiète pour toi et surtout, elle ne sait pas comment se comporter avec toi. Elle ne te comprend pas depuis que tu es rentrée. Elle souffre Shaw. Je ne sais pas ce que tu penses d'elle. Qu'est-ce que tu éprouves pour elle ?
- Euh… hésita Shaw indécise.
- Ce n'est pas grave, fit Reese balayant sa question d'un geste de la main. Mais il y a un truc que je sais concernant Root. Tu peux lui faire confiance. Pas seulement pour te sauver la vie quand tu en as besoin. Je crois que tu peux lui confiance d'un point de vue personnel. »
Shaw resta plongée dans ses pensées. Reese lui posa une main sur l'épaule.
« Tu as toujours su prendre les bonnes décisions Shaw, je t'ai toujours admirée pour cela. Ne commence pas à douter de toi. Suis ton instinct, je suis sûr qu'il ne te trompera pas. »
Il lui donna une tape d'encouragement et se releva. Il voulait aller faire ses courses à Montréal et il était déjà près de dix heures. De toute façon, il savait que Shaw avait déjà pris sa décision, elle avait juste besoin d'un petit coup de pouce, ce qu'il venait de lui donner.
Shaw resta une demi-heure sans bouger les yeux fixés sur les eaux sombres du petit lac. Elle réfléchissait, reculant l'exécution de son idée. Reese lui avait apporté les encouragements auxquels elle aspirait, mais il lui fallait une dernière confirmation, savoir aussi si son idée pouvait réellement être mise à exécution.
« Athéna, t'es là ?
- Je suis là Sameen.
- Tu as accès à mes simulations ?
- Oui.
- Toutes ?
- Oui. Je les ai toutes récupérées et Root a téléchargé les programmes quand nous sommes allés te chercher.
- On peut les faire revivre à quelqu'un ?
- Oui.
- Il faut un matériel spécial ?
- Oui, mais nous l'avons à notre disposition.
- Où ?
- Dans la chambre de Root. Il faut un ordinateur, activer le programme et brancher les lunettes de réalité virtuelle que Root a récupérées sur toi.
- Est-ce que tu peux faire en sorte qu'une seule partie des simulations soit accessible ?
- Je peux tout faire Sameen si tu m'expliques ce que tu projettes de faire.
- Je veux que Root vive la simulation qui va de mon retour après mon évasion du centre de détention en Afrique du Sud jusqu'au jour où… J'ai tué Gabriel Hayward.
- Tu es sûre ?
- Pourquoi me demandes-tu ça ?
- Root sera plongée dans ton esprit Sameen. Elle vivra les événements comme toi tu les as vécus.
- Et… ?
- Elle sera toi. Éprouvera ce que tu as vécu, ressenti. Tous tes sentiments : joie, douleur, souffrance, peur, haine, colère, dégoût, indifférence, hésitation, désir, plaisir. Es-tu prête à ça ?
- Tu ne les as pas vécus toi non plus ?
- Si… mais je ne suis pas humaine Sameen. L'expérience que tu t'apprêtes à proposer à Root peut être très déconcertante pour un être humain.
- Je ne peux pas lui parler, je ne supporte pas être loin d'elle et je ne sais pas comment me rapprocher d'elle. Je veux qu'elle comprenne, qu'elle sache, comme toi tu le sais. Mais pas tout, pas tout ce qui s'est passé après ou avant. Athéna, je ne suis pas capable de refaire tout le chemin vers elle. Je…
- Je ferai ce que tu veux Sameen, mais tu dois prévenir Root, elle doit savoir à quoi elle s'expose. C'est à toi de lui expliquer ce que tu veux, je ne jouerai pas à ta messagère. D'accord ?
- Oui.
- Bon.
- Euh juste…
- Oui ?
- Tu crois que c'est une bonne idée ?
- C'est une idée dangereuse. Mais te connaissant et connaissant Root, j'évalue la probabilité d'un résultat positif à 84,19 %.
- Yeap, ça me va.
- Mais la probabilité d'une réaction incontrôlable de la part de Root à 91,03 %.
- Tu entends quoi par réaction incontrôlable ? demanda Shaw perdant soudain de son assurance.
- Violence, mutisme, crise d'hystérie, fuite… Réaction de courte durée dans le temps, mais excessive.
- Bah c'est pas grave si ça ne dure pas longtemps, fit-elle en haussant les épaules. Tu m'accompagnes alors ?
- Bien sûr Sameen.
- Cool. Où es Root ?
- Dans sa chambre, elle travaille pour moi.
- Okay, allons-y. C'est le moment de lui accorder une pause. »
Shaw jouait la bravache, mais elle se sentait à l'étroit dans ses chaussures. Si Athéna n'avait pas été là, elle aurait renoncé. Elle monta à l'étage et frappa à la porte de Root. Elle n'attendit pas la réponse et entra. Root tourna la tête surprise par son intrusion. Elle n'avait pas revu Shaw depuis leur retour le soir précédent. Si on exceptait sa visite nocturne évidemment.
« Shaw ?
- Root… euh… hésita soudain Shaw.
- Sameen, la morigéna Athéna dans son oreillette. Tu ne vas reculer maintenant ?
- Euh... non, okay, okay. »
Root fronça les sourcils et ses traits se durcirent. Shaw n'était apparemment pas venue seule, Athéna l'accompagnait.
« Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda-t-elle d'un ton mordant.
- Euh, je… balbutia Shaw déstabilisée par l'agressivité dont faisait preuve Root à son égard.
- Root, intervint Athéna via son implant. Sameen est venue te proposer quelque chose, laisse-la te parler. Ne l'agresse pas, c'est déjà bien assez difficile comme ça.
- C'est pas vrai... souffla Root excédée.
- Quoi ? demanda Shaw prête à tourner les talons.
- Sameen ! la rappela Root avant que Shaw ne mette sa fuite à exécution. Excuse-moi. Ne pars pas, je t'écoute. »
Shaw la regarda attentivement, elle se rongea le pouce droit jusqu'au sang. La colère s'effaça sur le visage de Root laissant place à une extrême attention. Shaw comprit que Root était prête à l'écouter, son esprit prêt à se mettre en route dès qu'elle commencerait à parler, pour analyser, démêler le vrai du faux, peser le pour et le contre, envisager une réponse rationnelle exempte de toute dimension émotionnelle.
« Root, se lança-t-elle. J'ai un problème avec toi, je n'arrive pas partager ce que je ressens. Les simulations m'ont changée Root, je ne saurai pas te dire comment, mais elles m'ont forcée à vivre des expériences que… Ce que j'ai vécu pendant les simulations, c'était peut-être virtuel, mais pour moi c'était vrai, ça l'est toujours. Les simulations font partie de ma vie, vraie ou fausse, c'est pareil. Mais il n'y a que moi qui les ai vécues, même si elles impliquaient d'autres gens. Eux, ils n'ont pas partagé avec moi ce que j'ai partagé avec eux. Tu comprends ce que je veux dire ?
- Oui.
- Root… euh… Shaw hésita de nouveau.
- J'ai fait partie de tes simulations, c'est ça ?
- Oui. Pas de toutes, mais de certaines… et…
- Et ? l'encouragea Root, qui ne voyait pas trop où Shaw voulait en venir, pourquoi elle se montrait si prudente, pourquoi Athéna l'avait accompagnée pour lui parler.
- Je… je voudrais que tu saches, lâcha Shaw dans un souffle. »
Shaw détourna le regard, respira un grand coup, prit son courage à deux mains et finit ce qu'elle avait commencé.
« Je veux que tu saches ce que nous avons partagé, ce que j'ai partagé avec toi durant les simulations. Tout ce qui s'est passé entre nous. Pour moi, ce n'est pas une simulation Root, ce sont des souvenirs, de vrais souvenirs aussi réels que ceux que j'ai gardés de mes années de fac, de mes missions, que tous ceux qui me restent depuis je suis née. Je suis incapable de t'expliquer, de te raconter ce que j'ai vécu et je ne supporte pas que tu sois si distante. Tu peux revivre mes simulations, celles qui te concernent, que j'ai choisi de partager avec toi. Le seul truc, c'est que tu seras moi, si tu acceptes. Tu vivras l'histoire pas en tant que toi, mais en tant que moi.
- Tu me proposes de vivre une de tes simulations ? De plonger dans ton esprit ?
- Euh, oui.
- Comment ?
- Athéna m'a dit que tu avais rapporté tout le matériel nécessaire et que tu avais téléchargé tous les programmes.
- Et on peut faire ça maintenant ?
- Euh, oui je crois... Je ne sais pas. Athéna ?
- Oui, c'est possible maintenant, répondit Athéna aux deux jeunes femmes en même temps.
- Tout de suite ? demanda Root incrédule.
- Oui, confirma Athéna.
- C'est d'accord, accepta Root d'une voix ferme. Qu'est-ce que je dois faire ?
- Euh, Root, tu as bien réfléchi ? Tu vas te retrouver projetée dans mon esprit, ce sera peut-être… euh…
- Sameen, si tu t'attendais à ce que je refuse, pourquoi es-tu venue alors ? Si j'ai une chance de te comprendre, une chance même minime de me rapprocher de toi, tu crois vraiment que je vais la laisser passer ?
- Euh… Okay. Athéna, je fais quoi ? »
Athéna expliqua à Shaw et à Root comment procéder. Root se chargea de la partie informatique, puis elle s'allongea sur son lit. Shaw lui précisa qu'elle ne vivrait qu'une infime partie des simulations qu'elle avait subies, qu'il était impossible qu'elle les vive toutes, que c'était bien trop traumatisant, mais que la partie qu'elle vivrait, Shaw voulait qu'elle la connaisse.
« Root, la prévint-elle au dernier moment. J'ai souvent été très mal pendant cette simulation, je t'ai fait du mal aussi et j'ai été violente, parfois envers toi. »
Shaw s'apprêtait à lui déposer les lunettes sur les yeux, Root plongea son regard dans le sien. En d'autres temps, elle se serait damnée pour lire ce qu'elle y lisait à présent. De l'inquiétude, de l'affection. Elle lui passa une main derrière le cou et la tira vers elle. Elle releva la tête et lui déposa un baiser léger sur les lèvres.
« Je t'ai toujours aimée comme tu étais Sameen, je ne crois pas que je vais changer maintenant. »
Elle retira sa main et se laissa retomber sur l'oreiller en souriant, confiante, fébrile, prête à plonger. Shaw se pinça les lèvres et mit les lunettes en place. Elle se retourna vers l'ordinateur et lança le programme, dévorée d'incertitude.
« Combien de temps ça va durer ?
- Quarante-cinq heures et trente-huit minutes.
- Presque un mois en quarante-cinq heures ?
- Tu as vécu des milliers et des milliers de simulations Sameen, exactement…
- Je ne veux pas le savoir, la coupa Shaw brusquement.
- Comme tu veux. Quoi qu'il en soit, celles-ci se sont enchevêtrées les unes dans les autres, comme elles se sont enchevêtrées dans ton esprit et dans ta mémoire. Ta perception du temps en a été altérée.
- Mmm. Euh... mais on n'y a pas pensé, réalisa soudain Shaw affolée. Elle ne peut pas rester sans boire ni manger pendant 45 heures.
- Tu peux la faire boire toutes les deux heures, elle ouvrira la bouche et elle avalera sans difficulté. Pour manger, un petit jeûne ne portera pas à conséquence, elle mangera une fois la simulation terminée. Tu peux néanmoins rajouter du sucre ou du sodium dans son eau et même lui faire boire des jus de fruit.
- Mais euh, si elle boit…
- Déshabille-la et place-lui un bassin sous les reins.
- Tu te fous de moi !
- Tu préfères qu'elle mouille son lit ? Sinon, va lui chercher des couches pour adultes.
- Reese est parti avec la Wrangler.
- Je peux lui envoyer un message.
- Tu fais vraiment chier ! Tu aurais pu me prévenir.
- C'est toi le médecin.
- Ah, très drôle. Merde ! jura Shaw. Okay, envoie un message à Reese, je veux aussi du matériel de perfusion avec cinq poches de glucose. T'as intérêt à ce qu'elle ne pisse pas avant qu'il rentre.
- Sinon tu vas faire quoi ?
- Te foutre mon poing sur la gueule.
- Sameen ! rit Athéna dans son oreillette.
- Je trouverai bien quelque chose, maugréa Shaw contrariée.
- Je te fais confiance pour ça. »
…
Shaw attendit avec impatience le retour de Reese, guettant le moteur de la Wrangler. Elle surveillait étroitement Root plongée dans la simulation. Elle vérifiait sa fréquence respiratoire, son pouls, toutes les cinq minutes, guettant le moindre mouvement, le moindre frémissement. Athéna lui conseilla de se détendre. Elle lui assura que la simulation ne mettrait pas la santé de Root en danger et qu'il était très rare que les sujets bougent durant les simulations. Shaw grommela qu'elle n'en avait rien à foutre, qu'elle était médecin, qu'elle ne lâcherait pas Root des yeux et lui demanda sèchement de se la fermer, que si elle avait besoin d'elle, elle la sonnerait. Athéna se tut, Shaw était anxieuse, s'occuper de Root lui permettait de garder un certain contrôle sur ses émotions, ce qui lui sembla somme toute, être préférable.
Le soir tombait déjà quand Shaw entendit la Wrangler cahoter sur le chemin et se garer devant le garage. Shaw ordonna à Athéna de surveiller Root et se précipita dehors.
« Salut, Shaw, l'accueillit Reese avec un sourire. Tu viens m'aider ? Il y a plein de trucs à décharger.
- Tu as reçu le message d'Athéna ?
- Oui, d'ailleurs, qu'est-ce que c'est que cette histoire de couches et de matériel de perfusion ? Tu as des fuites ?
- T'es vraiment con. Où les as-tu foutues ? »
Shaw agacée sauta dans la Wrangler et commença à tout retourner.
« Reese, c'est où ?
- Hey Shaw ? Tu en as besoin tout de suite ?
- Évidemment crétin, sinon pourquoi je te les aurais demandées ! »
Reese en recevant le message d'Athéna avait été un peu décontenancé. Il avait craint pour la santé d'Harold et lui avait téléphoné, mais celui-ci lui avait assuré qu'il allait bien et qu'il n'avait pas vu les deux jeunes femmes de la journée. Shaw s'excitait toujours dans le 4x4.
« Bon Shaw, tu ne veux pas m'expliquer ce que tu fabriques ? C'est pour qui ?
- Pour Root, répliqua-t-elle comme si c'était une évidence.
- Pour Root ?! Mais qu'est-ce que tu lui as fait ? »
Reese monta à son tour dans la Wrangler et retourna brutalement Shaw vers lui. L'impatience qu'elle manifestait fit soudain place à la colère, plus inquiétant Reese vit qu'elle semblait angoissée.
« Shaw qu'est-ce qui se passe ?
- Rien, c'est Root, je ne veux pas qu'elle se pisse dessus et je préfère la perfuser, je ne veux pas qu'elle risque une déshydratation, ni qu'elle s'affaiblisse trop.
- Mais qu'est-ce que vous avez foutu encore ? Elle est blessée ? Vous vous êtes battues ? Shaw ! »
Reese referma ses deux mains sur les bras de Shaw, elle grimaça et comprit tout à coup qu'il se méprenait sur la situation.
« Reese, lâche-moi. Y a rien, j'ai juste proposé à Root de partager une de mes simulations et elle va être plongée dedans jusqu'à demain soir.
- Comment ça une de tes simulations ? Tu ne vas pas me dire que tu lui as proposé d'être toi ? De vivre ce que tu as vécu comme tu l'as vécu ?
- Si.
- Et elle a accepté ?
- Oui.
- Sans discuter ?
- Oui.
- Je pressens que Root a même dû être enthousiaste… Vous êtes tarées toutes les deux.
- Tu m'as pourtant dit que c'était une bonne idée, fit Shaw prenant soudain un improbable air penaud.
- Euh, oui c'est vrai, la rassura Reese. Mais je ne croyais pas que… Tu es vraiment incroyable Shaw. Je ne croyais pas que…
- Quoi ? demanda Shaw quand elle s'aperçut que Reese ne continuerait pas sa phrase.
- Rien… Tu es dingue Sameen, mais j'avoue que j'admire ton courage. »
Shaw fronça les sourcils le temps d'analyser sa déclaration, puis elle regarda Reese et se dit que si elle était dotée d'une nature moins introvertie, plus démonstrative, elle lui aurait certainement sauté au cou et l'aurait gratifié d'un baiser sonore sur la joue. Reese était vraiment un mec d'enfer, pensa-t-elle. Il lui renvoya une grimace, à peu près certain de savoir ce qu'elle pensait.
« C'est sur le siège avant… et Shaw, n'hésite pas à m'appeler si tu as besoin d'aide ou que tu veux que j'assure un tour de garde.
- Fais-moi à bouffer, j'ai faim, le reste je m'en charge.
- Tu voudras une bière ? J'en ai acheté.
- Non.
- Okay, je t'apporte un plateau tout à l'heure, le temps de décharger et de préparer à manger. »
Shaw hocha la tête reconnaissante et fila à toute allure avec sa commande.
Elle déshabilla Root avec précaution, ne lui laissant que le tee-shirt heureusement à manches courtes qu'elle portait, cela lui avait permis de lui retirer son soutien-gorge sans devoir lui enlever son tee-shirt. Elle plia soigneusement son pantalon, le posa sur un fauteuil et glissa dedans ses sous-vêtements. Elle trouva son short de nuit, et après lui avoir passé la couche, le lui enfila. Elle prépara ensuite la perfusion, vérifia que tout était en ordre et que la simulation n'affectait aucune de ses fonctions vitales, puis elle reprit sa garde angoissée. Reese lui apporta comme promis un plateau, il avait préparé un excellent chili con carne. Un plat simple, facile à manger. Shaw s'empara de son assiette, Reese lui tendit une cuillère et elle engouffra son plat en cinq minutes, sans une seule fois quitter Root des yeux. Il renonça à lui proposer son aide une nouvelle fois. Il lui porterait une cafetière avant d'aller se coucher. Il se doutait que Shaw ne dormirait pas, le café lui ferait du bien.
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Les recherches n'avaient rien donné. Ils avaient perdu du temps à leur arrivée à New-York. Ils leur avaient fallu trouver un logement, s'équiper puis commencer à prospecter. Matveïtch bénéficiait de nombreux contacts, non seulement auprès du personnel de l'ambassade de la Confédération de Russie, mais aussi auprès d'anciens collègues qui travaillaient aujourd'hui pour diverses compagnies de sécurité. Il était apprécié, tout comme l'étaient ceux qui l'accompagnaient, particulièrement Anna Borissnova et Alexeï Borkoff. Et puis, même s'ils n'étaient pas vraiment du même bord, Matveïtch connaissait des membres de la Mafia Russe.
Un de ses anciens compagnons d'arme, un « fils de… » que son père avait envoyé à l'armée pour s'y forger un caractère, en était même l'un des principaux dirigeants. Il devait à Matveïtch de ne pas être mort. Au cours d'une opération mal montée en Tchétchènie, il s'était retrouvé aux mains des rebelles, sans Matveïtch il y serait resté.
Ses contacts à ambassade ne savaient rien, ceux qui officiaient comme agents de sécurité non plus. Seul son ancien compagnon d'arme se révéla utile. Il connaissait très bien Sameen Shaw. Quand Matveïtch avait prononcé son nom, il lui avait répondu qu'il ne la connaissait pas, mais quand il s'était retrouvé avec sa photo entre les mains...
« Je la connais. C'est une tarée. Dangereuse. Qu'est-ce que tu lui veux ?
- Je veux sa peau, elle a massacré deux de mes gars, Chouvalov entre autre.
- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elle leur voulait ?
- Je ne sais pas, en tout cas je veux la retrouver.
- Je ne sais pas où elle est.
- Comment la connais-tu ? »
Yogorov lui raconta comment lui et Shaw s'était rencontrés. C'était à l'époque où il avait monté une affaire avec un groupe clandestin dont les membres appartenaient à la police New-Yorkaise, des pourris encore plus dangereux que la Mafia sicilienne, les Cartels mexicains ou la Triade chinoise. Ces crétins avaient kidnappé une gamine qui avait mis son immeuble entier sur écoute et intercepté des conversations compromettantes entre lui et un des flics pourris. Shaw pensait qu'il était responsable de l'enlèvement. Elle était arrivée comme une dingue, s'était débarrassée de son service de sécurité et avait déboulé dans sa suite. Il se souvenait qu'elle était blessée à l'épaule, qu'elle était vêtue une chemise noire dont les manches avaient été arrachées et portait en guise de pansement du ruban collant-alu, celui dont on se sert pour réparer les pots d'échappement. Elle avait perdu beaucoup de sang. Elle l'avait cogné, attaché à un fauteuil, menacé pour ensuite lui poser des tas de questions sur sa santé et ses pratiques sexuelles. Matveïtch haussa les sourcils. Yogorov s'esclaffa.
« Elle avait son idée derrière la tête, elle s'est servie de moi pour se faire une transfusion. Non, mais tu imagines ça Anton ? Cette tarée à moitié exsangue m'a piqué mon sang. Quand elle a compris que je n'y étais pour rien et obtenu les renseignements qu'elle voulait, elle s'est barrée. J'ai appris plus tard qu'elle avait récupéré la gamine et descendu tous les types qui se trouvaient sur son chemin. En plus, les pourris ont perdu un de leur gagne-pain, elle a fait sauter leur usine.
- Elle était seule ?
- Non, mes gars m'ont dit qu'il y avait un type avec elle, mais on n'a jamais su son identité.
- Et la gamine ?
- Dans le Massachusetts. Elle est interne à la Middlesex School.
- Tu sais si elle a des contacts avec Shaw ?
- Non, mais ça m'étonnerait. Tu peux toujours vérifier si tu veux. Je sais que sa scolarité est prise charge par une fondation.
- Une fondation ?
- Ouais, une espèce d'œuvre de charité. Elle balance de l'argent pour aider les jeunes à être scolarisés, à poursuivre des études. Rien de louche. La fille n'a jamais fait reparler d'elle.
- Et elle passe où ses vacances ?
- Elle participe à des camps organisés par l'école ou par des organismes privés, c'est une orpheline.
- Elle ne va jamais chez personne ?
- Un gars de la fondation passe deux ou trois fois par an pour la rencontrer. Il reste une heure ou deux, l'emmène déjeuner au restaurant ou assiste à un match de Hockey auquel elle participe et c'est tout.
- Tu es sûr Peter ?
- Oui, je l'ai tenue à l'œil un moment. D'abord parce qu'elle savait un peu de trop de choses, ensuite parce qu'elle avait l'air très futé et enfin, parce que je voulais voir si la folle qui l'avait délivrée n'allait pas se repointer, mais non.
- Okay, merci Peter.
- De rien, tu sais où me trouver si tu as besoin de moi, pour n'importe quoi. »
Matveïtch avait mené une petite enquête qui avait corroboré les assertions de Yogorov. La gamine n'avait d'ailleurs plus eu de contact avec personne depuis de plus huit mois. La directrice de la Middlesex School s'était montrée charmante au téléphone, Matveïtch avait chargé Anna Borissnova de la contacter. Elle s'était faite passer pour une cousine de la jeune fille et la directrice, si elle n'avait voulu lui donner aucun renseignement personnel sur la jeune fille, l'avait encouragée à prendre contact avec Genrika Zhirova. Celle-ci était une excellente élève, brillante même, mais la directrice pensait qu'elle souffrait d'être toujours seule, de n'avoir aucun contact en dehors de l'école. Il abandonna cette piste.
Il reporta son attention sur la famille.
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Sameen Shaw était orpheline de père depuis ses onze ans, pas de frères et sœurs, pas de cousins, oncles, tantes ou grands-parents connus. Restait sa mère. Khatereh Deghati. Née à Chiraz en 1957. Docteur es mathématiques, diplômée de l'université de Téhéran. Arrivée aux États-Unis en 1980, mariée l'année suivante à un officier de l'USMC, Matthew Shaw.
Matveïtch n'avait pas eu trop de mal à retrouver sa trace. Elle habitait Montréal depuis 2008, titulaire d'un poste de professeur auprès du département de mathématiques fondamentales et appliquées de l'université Concordia. Toute l'équipe embarqua pour Montréal. Matveïtch lui téléphona. Il invoqua une enquête du FBI et sollicita un rendez-vous. Elle posa quelques questions, il répondit évasivement, se défendant de pouvoir s'exprimer au téléphone, son enquête concernait la sécurité du territoire des États-Unis. Il la sentit méfiante et pour la rassurer, lui proposa de venir la rencontrer à l'université. Elle accepta immédiatement, elle l'attendrait le lendemain après ses cours à midi. Elle lui indiqua la salle où il pourrait la retrouver. Elle le conduirait ensuite dans son bureau s'il voulait discuter.
Elle se montrait prudente, la prise de contact aurait lieu dans un lieu public en présence de ses étudiants et Matveïtch soupçonnait que s'il ne lui inspirait pas confiance, elle refuserait de le rencontrer en privé. Il demanda à Anna Borissnova de l'accompagner. Ils prirent l'aspect de parfaits agents du FBI, habillés sobrement, bien propre sur-eux. Tous leurs papiers étaient en règle, ils devaient cette petite faveur à Peter Yogorov.
Ils arrivèrent peu avant la fin des cours. La porte s'ouvrit et des étudiants sortirent empressés, la mine réjouie. Ils durent attendre un quart d'heure que Khatereh Deghati finissent de discuter avec trois de ses étudiants. Matveïcht en profita pour l'évaluer. Petite, fine, elle portait les cheveux longs noués en un chignon sévère sur la nuque. Sa mâchoire était marquée, le profil acéré, les yeux noirs durs, mais sans trace d'agressivité. Elle écoutait attentivement ses étudiants et leur répondait patiemment, avec concision. Elle finit par les presser de partir, fermement, mais courtoisement. Les étudiants la remercièrent chaleureusement, s'excusèrent et prirent congé. Elle rangea ses affaires dans une sacoche en cuir et tourna enfin vers les Russes un regard scrutateur. Elle avait repéré leur présence dès que la porte s'était ouverte. Elle ne serait pas facile à manœuvrer. Elle s'avança vers eux la main tendue.
« Agent Gordon, je suppose ?
- Oui, et voici ma collègue l'agent Field. »
Ils sortirent leur carte officielle, mais elle ne jeta qu'un coup d'œil rapide, leur signifiant qu'une carte aussi authentique qu'elle en avait l'air ne suffirait pas à ce qu'elle leur fasse confiance.
« Mmm, enchantée. En quoi puis-je vous être utile Monsieur Gordon ?
- Je préférerais vous parler en privé.
- Je préférerais que vous me disiez d'abord ce que vous voulez.
- C'est à propos de votre fille, Sameen Shaw. »
Matveïtch vit le professeur se raidir, une ombre passa dans son regard. Colère, tristesse, surprise ? Il aurait été incapable de le dire.
« Ma fille ? Je ne vois pas en quoi je peux vous aider. Elle est décédée. Il y a cinq ans.
- Nous le savons, mais elle est liée à une importante affaire qui a mis en danger la sécurité nationale et il est très important que nous parlions avec ceux qui l'ont connue.
- Qui peut se targuer d'avoir jamais connu Sameen ? répliqua-t-elle amèrement.
- Vous êtes sa mère, Madame. Euh... Vous ne voudriez pas continuer cette conversation ailleurs ?
- Je n'ai rien à vous dire sur elle.
- S'il vous plaît, je suis sûr que vous nous serez très utile »
Khatareh Deghati hésita, dévisagea Matveïtch, puis Anna Borissnova. Elle les trouvait étranges, elle ne savait trop pourquoi. Parler de Sameen ne l'enchantait vraiment pas, mais sa curiosité fut plus forte, déformation universitaire certainement. Elle les pilota jusqu'à son bureau, mais prit soin de garder la porte ouverte.
« Que voulez-vous savoir ? demanda-t-elle adoptant un style direct.
- Tout ce qui nous permettrait d'établir un profil très précis.
- Vous êtes du FBI, vous avez certainement accès à ses dossiers scolaires et universitaires, ensuite elle s'est engagée dans les Marines, je ne pense pas que son dossier militaire soit classé secret-défense et puis même, vous y auriez accès.
- Quel genre d'enfant était-elle ?
- Un génie. Elle se comportait en conséquence.
- C'est à dire ?
- Elle était invivable.
- Elle a souffert de troubles psychologiques ?
- Non.
- Pourtant...
- Pff ! Cette histoire de troubles de la personnalité pour lesquels elle s'est faite renvoyer de son cycle de résidence ? C'est n'importe quoi ! Croyez-vous qu'elle serait devenue officier si elle en avait vraiment souffert ? Ça arrangeait peut-être Sameen qu'on le croie, mais elle n'a jamais souffert d'aucun trouble mental.
- Elle n'était pas très socialisée.
- Les enfants précoces ne sont jamais très doués pour les interactions sociales. Après, en devenant adultes, ils s'améliorent et ne se différencient plus des autres... du moins s'ils en ont envie.
- Votre fille en avait-elle envie ?
- Non. Elle était renfermée, introvertie. Elle se complaisait dans cette attitude et en grandissant cette tendance s'est encore accentuée.
- Qu'a-t-elle fait après avoir quitté l'armée ? »
Khetareh Daghati se laissa aller contre le dossier de sa chaise et croisa les jambes, son regard devient perçant, moqueur.
« Vous me demandez ça à moi Monsieur Gordon ? Je n'ai pas parlé à ma fille depuis qu'elle a pris la décision stupide de s'engager dans l'armée en 2006, je ne lui parlais déjà presque pas avant. Je ne l'ai jamais revue depuis qu'elle est partie en claquant la porte derrière elle. Elle ne m'a jamais téléphoné et je n'ai moi non plus, jamais cherché à la joindre. Elle serait morte d'une rupture d'anévrisme ? Pff ! Je n'y crois même pas. Vous savez certainement mieux que moi ce qu'elle a fait de sa foutue vie depuis qu'elle est partie jouer au petit soldat en Orient, conclue-t-elle d'un ton méprisant. »
Elle fixait Anna Borissnova depuis un petit bout de temps, et celle-ci mal à l'aise se demandait pourquoi.
« Vous n'êtes pas du FBI... Проясню сразу : я знаю, что вы лжете. »
Anna Borissnova resta stoïque, Matveïtch sans voix. Khetareh Daghati continua en russe.
« Vous me prenez pour une imbécile ? J'ai vécu la révolution iranienne, j'ai été traquée, incarcérée, subi des dizaines d'interrogatoires avant de m'enfuir à travers la montagne, j'en ai subi de nouveaux quand j'ai été récupérée par des soldats américains, d'autres encore quand je suis arrivée ici. Et... j'ai passé deux ans à l'université en Union soviétique. Vous encore Gordon, vous pouvez donner le change, mais pas votre collègue. Vous appartenez au SRV ?
- …
- Qu'importe, je ne sais rien sur Sameen. Et je ne lui ai jamais connu d'amis, même pas de camarades de classe, ni de relation amoureuse. C'était le genre à coucher avec des inconnus rencontrés dans des bars. »
Elle se leva, empoigna sa sacoche et se dirigea vers la sortie.
« Vous voudrez bien m'excuser. J'ai cours cet après-midi et j'aimerai déjeuner avant. Je vous laisse mon bureau, vous pouvez le fouiller si ça vous amuse. Vous voulez les clefs de chez moi ? Je vous les laisse, dit-elle en jetant un trousseau sur la table. Laissez-les dans le vide-poche sur le meuble dans l'entrée et claquez la porte en partant, j'ai un double ici. Amusez-vous bien.
- Madame Deghaty ? la rappela Matveïtch.
- Que voulez-vous encore ?
- Votre fille n'est pas morte.
- Elle l'est pour moi, depuis longtemps. »
Matveïcht la regarda partir songeur. Il l'avait sous-estimée. Il ramassa le trousseau qu'elle avait laissé.
« Vous voulez aller chez elle ?
- On ne peut rien laisser au hasard. Qu'est-ce que tu as pensé d'elle ?
- Intelligente, très. Sûre d'elle et courageuse. Par contre les rapports avec sa fille me semblent avoir été compliqués.
- Mouais, je ne crois pas qu'elle nous ait menti. Ferme la porte, on va fouiller son bureau puis on ira chez elle.
- Et après ?
- Je ne sais pas, cette fille n'a pas laissé beaucoup de traces, ça ne va pas être facile. »
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Samaritain enregistra les recherches des Russes, leurs échecs. Ils étaient méthodiques et bien organisés, mais ils n'avançaient pas. Ils ne possédaient pas l'ombre d'une piste qui puisse mener à Sameen Shaw. Il devait la pousser à se montrer et lancer à ses trousses d'autres équipes. Il lança des simulations, cherchant la meilleure stratégie. Des têtes devaient recommencer à tomber, mais les cibles choisies avec soin.
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Le 8 avril, John Suran tomba à genoux en hurlant et vomit tout ce qu'il avait pu ingurgiter durant son dîner d'affaire. Sa fille dormait chez une amie de classe, son fils était parti disputer un match de baseball avec son équipe à Saint Louis. Sa femme n'avait pas voulu l'accompagner à son dîner. Elle avait eu envie de profiter d'une soirée tranquille à la maison. Il lui avait téléphoné à 18 heures pour lui dire qu'il ne rentrerait pas en sortant de son bureau. Elle lui avait souhaité une bonne soirée et avait raccroché. Il était rentré à 23 heures, le dîner s'était prolongé dans un bar. La porte était fermée à son arrivée, à clef. Rien d'anormal. Il avait appelé sa femme.
« Janet ! Je suis rentré. »
Elle n'avait pas répondu, il s'était débarrassé de sa veste et avait retiré ses chaussures sans défaire ses lacets. Janet le lui reprocherait, mais il ne changerait pas d'habitude pour autant.
« Ouh, ouh ! Chérie, lança-t-il joyeux en se dirigeant vers le salon. »
Et là, il était tombé à genoux, il avait souillé le tapis, sa chemise et son pantalon.
« Janet... »
Il avait rampé, lui avait touché le genou et la tête avait glissé, l'horrible tête avec ce sourire dessiné au scalpel. Il s'était relevé et s'était précipité chez son voisin, tambourinant à sa porte comme un dément. La voisine était venue, il avait été incapable de parler, le mari était arrivé, avait essayé de le calmer, il n'avait su que prononcer encore une fois le nom de sa femme et puis, il avait perdu connaissance.
Comme à Moscou, comme à Ieroslavl, la police de Baltimore découvrit un corps martyrisé, des instruments de torture abandonnés, soigneusement rangés à proximité du corps de la victime, des cheveux longs, des empreintes et un poème cette fois rédigé en anglais :
...
« 97 têtes posées sur des épaules
97 têtes,
Si une de ces têtes,
Venait à tomber,
96 têtes posées sur des épaules... »
...
L'enquête révéla l'identité du meurtrier, de la meurtrière. Le meurtre était l'œuvre d'une sadique, la sadique était décédée depuis plus de cinq ans. Le FBI fut chargé du dossier. Il enquêtèrents sur les liens qui pouvaient unir Janet Suran à Sameen Shaw. Ils découvrirent qu'elles avaient partagé la même chambre à l'université entre l'année 1996 et l'année 1998.
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Le 20 avril, James Furlong, médecin à la retraite, ancien professeur au Centre hospitalier de l'université de Columbia à New-York, fut retrouvé par sa femme de ménage dans le même état que l'avait été Janet Suran par son mari. Il avait 68 ans, sa tortionnaire s'était efforcée de le maintenir en vie le plus longtemps possible, des poches de sang et de glucose vides furent retrouvées à côté des instruments de torture qu'elle avait utilisés, des ongles, des dents qu'elle avait arrachés.
Le meurtre fut rattaché à celui de Baltimore, la victime portait un poème épinglé sur sa chemise. La suite de celui retrouvé sur le corps de Janet Suran.
...
« 96 têtes posées sur des épaules
96 têtes,
Si une de ces têtes,
Venait à tomber,
95 têtes posées sur des épaules... »
...
Un avis de recherche fut lancé sur Interpol, Doljikov en prit connaissance et il prévint Matveïtch.
Athéna enregistra les données. James Furlong avait pris Shaw sous sa tutelle lorsqu'elle avait suivi son cycle de formation pratique, tout comme Janet avait été sa tutrice en première année de fac et avait partagé bien malgré elle, sa chambre avec elle durant deux ans. Quatre meurtres venaient d'être imputés à Shaw. Il lui sembla nécessaire de contacter Root.
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Le 16 avril 2016, enregistra Athéna dans ses mémoires, la simulation prit fin comme un film prend fin dans une salle de cinéma, tout devint noir. Root resta immobile.
« Root ? murmura doucement Athéna. Tu peux enlever les lunettes si tu veux, c'est fini. »
Root prit quelques instants avant de mettre son conseil à exécution. Il faisait nuit, la lampe de chevet brillait à côté d'elle. Elle était allongée sous ses couvertures. Elle découvrit Shaw endormie inconfortablement sur un fauteuil. La fatigue avait eu raison d'elle après plus de 40 heures de veille. Root retira sa perfusion et se leva silencieusement. Elle prit les affaires qu'avait pliées Shaw sur le fauteuil et s'habilla, elle retira avec une moue de dégoût sa couche, mais ne put s'empêcher d'éprouver un élan de tendresse envers Shaw. Elle récupéra ses Glock et deux chargeurs dans un placard de la salle de bain et les passa à sa ceinture.
Elle allait sortir quand Athéna lui souffla de ne pas abandonner Shaw sans au moins lui laisser un mot. Root se mordit les lèvres, revint en arrière. Aty avait raison. Elle arracha une feuille à un de ses carnets de notes, griffonna un mot et plaça la feuille pliée en deux sur les genoux de Shaw endormie. Elle se pencha et lui posa un baiser léger sur la tempe, veillant à ne pas la réveiller. Elle aurait été incapable de l'affronter maintenant. Elle fronça les sourcils, reprit la feuille, retourna à son bureau, rajouta une ligne à son message et revint le reposer sur les genoux de Shaw. Elle descendit sans bruit et ouvrit la porte du sas d'entrée. Elle s'habilla chaudement, récupéra une grosse lampe projecteur, glissa son ordi dans un sac à dos, enfouit ses Glock dans les poches de sa parka, prit une lampe torche de secours et s'enfonça dans la nuit. La marche lui ferait du bien. Elle ne savait pas trop où elle irait après avoir rejoint Notre-Dame-de-Pontmain, mais elle avait besoin d'être seule.
Shaw se réveilla en sursaut au milieu de la nuit, furieuse de s'être laissée gagner par le sommeil. Elle ramassa machinalement le papier posé sur ses genoux, mais avant de l'avoir déplié, elle prit conscience qu'elle était seule dans la chambre. Root avait disparu. Serrant le papier dans son poing, elle se précipita dans la salle de bain, revint, vit en un clin d'œil que les vêtements de Root et son ordinateur manquaient. Elle dévala les marches quatre à quatre, arriva dans le salon plongé dans le noir, fila dans le sas, nota les porte-manteaux vides, courut au garage, sauta dans la Wrangler. Les clefs ? Elle baissa le pare-soleil, rien. Reese ! Ce crétin avait dû les ranger dans la cuisine ou dans le salon. Elle repartit en courant, fouilla partout, s'énerva, remonta à l'étage, fonça dans la chambre de Reese en criant et le secoua comme un prunier.
« Shaw ? Mais qu'est-ce que tu fous encore ?
- Les clefs de la Jeep Reese, tu les as mises où ?
- Dans mon pantalon peut-être, marmonna-t-il pas encore bien réveillé. »
Shaw grommela des injures, trouva les clefs et repartit.
« Shaw ! »
Elle l'ignora. Athéna avait elle aussi, essayé plusieurs fois de lui parler, mais Shaw n'y avait pas prêté attention.
« Sameen ! tenta-t-elle une nouvelle fois. »
Shaw resta aussi indifférente qu'auparavant à sa tentative. Elle décida alors d'employer des moyens plus radicaux. Elle émit un son à haute fréquence. Shaw porta la main à son oreille en hurlant et se recroquevilla par terre. Ses doigts s'introduisirent fébrilement dans son oreille.
« Non, Sameen, n'enlève pas ton oreillette, je veux juste que tu m'écoutes. Si tu continues j'augmente la fréquence, je peux te plonger dans l'inconscience si tu insistes.
- Okay, okay arrête, répondit précipitamment Shaw en grimaçant de douleur. Je t'écoute.
- Tu peux m'expliquer où tu vas ?
- Je vais la chercher, elle s'est barrée toute seule dans la forêt en pleine nuit. Tu ne m'as même pas prévenue ! lui reprocha-t-elle en colère.
- Je t'avais prévenue qu'elle risquait d'avoir une réaction...
- Je sais, mais...
- Laisse-là respirer. Elle a besoin d'être seule, s'il y a bien quelqu'un pour comprendre cela, c'est toi. Elle ne risque rien, elle est armée et bien équipée. Je veillerais à ce que rien ne lui arrive et je te promets de te prévenir si elle a besoin de toi.
- …
- Sameen ?
- Comment ça s'est passé ? demanda anxieusement Shaw en se relevant.
- Ça s'est bien passé.
- Oui ?
- Oui. »
Shaw resta plantée debout les yeux sur la forêt. La porte d'entrée battit.
« Shaw t'es où ?
- Je suis là Reese.
- Qu'est-ce qui se passe ? fit-il en la rejoignant.
- Root est partie.
- Ah ! Euh... laissa échapper Reese ne sachant trop ce que cela pouvait signifier, ni quelle attitude adopter.
- Viens, on rentre, fit Shaw. »
Une fois dans le salon, Shaw alla se vautrer sur un des canapés.
« Tu veux boire quelque chose ?
- Euh...
- Je te fais un café. »
Il sentait que Shaw ne refuserait pas sa présence. Il prépara deux mugs, lui en tendit un et posa l'autre sur la table basse. Il alluma le feu dans la cheminée, il ne faisait pas très chaud dans la pièce et si passer le reste de la nuit sur le canapé ne le dérangeait pas, il n'avait aucune envie de se réveiller le matin complètement frigorifié. Shaw le regarda faire en silence. Reese récupéra sa tasse et refermant ses mains dessus, il s'installa sur le deuxième canapé. Shaw baissa les yeux, elle tenait toujours le papier qu'elle avait trouvé sur ses genoux serré dans son poing. Elle tendit la main vers l'interrupteur de la lampe qui se trouvait à sa portée et l'alluma. Elle déplia le papier, le lut, puis le replia soigneusement avant de le glisser dans sa poche de pantalon. Elle éteignit la lampe et s'allongea. Elle était crevée, le mieux était encore de dormir, Reese et Athéna veillaient sur elle, elle ne risquait rien.
Elle se remémora juste, pour se rassurer avant de dormir, le message qu'avait griffonné Root à son attention.
...
« Sameen,
Merci.
Je reviens.
Root.
nb : Tu es la personne que j'ai toujours rêvé de rencontrer. Un code parfait. »
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Traduction de la phrase écrite en Russe :
« Проясню сразу : я знаю, что вы лжете.» : « Que ce soit clair, je sais que vous mentez. »
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