Auteur : Nat, qui revient d'entre les morts telle un Nazgûl (bleu de préférence, et avec les cheveux en pétard s'il vous plaît) pour achever ses fics avec des années de retard…
Disclaimer : Le monde et les personnages appartiennent comme toujours au génial professeur Tolkien. Quand au concept de l'histoire, il vient du film The Fall, sorti en 2006. L'adaptation des personnages et le récit qui en est fait sont de moi.
Warning : Bah écoutez, c'est la musique habituelle. Personnages OOC, spoilers concernant l'histoire d'Elrond (comme d'hab') et l'enfance et le destin d'Aragorn. Ah, et c'est le chapitre de la joie. Enfin, de l'absence de joie en l'occurrence.
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L'ombre des Etoiles
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Lentement, avec mille précautions, Estel glisse ses jambes sous ses couvertures jusqu'au bord de son lit. Une fois assis là, il tend la main. Les béquilles de Glorfindel sont posées contre le mur, juste à portée de main. Il attrape sans peine la première, la cale sous son bras et se lève doucement. Sa jambe blessée lui fait un peu mal lorsqu'il la pose sur le sol, mais il grimace à peine en tanguant sur ses pieds, mal assuré. Vite, avant de tomber, le garçonnet saisit la seconde béquille et s'assure un meilleur équilibre. Sautillant sur sa jambe valide, il atteint sans mal la porte de sa chambre. L'ouvrir sans lâcher les béquilles ni tomber en arrière nécessite une gymnastique un peu plus ardue, mais il se retrouve rapidement dans le couloir.
Le silence qui y règne est impressionnant, songe Estel qui n'a pas l'habitude de se promener seul la nuit dans les Maisons de Guérison. Il peine à reconnaître le long couloir, éclairé seulement par la lumière des étoiles qui filtre à travers les hautes fenêtres de la bâtisse. Quelque part, dans les jardins, une chouette hulule et l'enfant serre un peu plus fort les poignées de ses béquilles. Mais il ne fait pas demi-tour. Il sait que le bureau d'Elrond se trouve à l'étage supérieur et il a deviné, dans la pénombre du couloir, la forme sombre de l'escalier en colimaçon qui y mène directement. L'escalier ne doit pas être trop loin, estime-t-il, puisqu'il a pu le voir. Il devrait pouvoir le rejoindre sans problème.
Estel se déplace le plus vite possible, chuchotant une petite comptine pour se donner du courage. Il évite de regarder les portes sur son passage, de peur qu'elles ne s'ouvrent sur un infirmier qui ne manquerait pas de le gronder pour son escapade. Mais la chance semble être de son côté : toutes restent closes. Une seule est entrouverte, une lumière diffuse s'en échappant. Parvenu à son niveau, Estel s'arrête pour jeter un coup d'œil dans l'entrebâillement de la porte, curieux. C'est la chambre des jumeaux, constate-t-il, et ils dorment tous les deux. Une bougie presque consumée jette des ombres mouvantes sur les murs, mais le petit garçon s'est accoutumé au peu de lumière et il distingue sans difficulté Elladan allongé dans son lit. Il a le teint blafard, les traits tirés et les joues creuses, sa poitrine bandée se soulève difficilement à chacune de ses inspirations. Elrohir est assis sur le matelas près de lui, appuyé contre un oreiller. Sa main libre tient fermement celle de son double. Une seconde, Estel hésite à aller leur demander de l'aide. Il pousse la porte de son pied blessé pour l'ouvrir un peu plus, mais se ravise aussitôt. Ses grands frères ont l'air si fatigués qu'il renonce à les réveiller. De plus, se dit-il en reprenant sa marche sautillante vers l'escalier, Dan et Roh sont tous les deux des adultes. Et chacun sait que les adultes ont parfois des priorités étranges dans la vie : ils auraient très bien été capables de le disputer et de le renvoyer au lit.
Tout à ses pensées, Estel atteint l'escalier presque sans remarquer le vent qui siffle au-dehors. Cela fait un son inquiétant, mais il l'entend à peine. Arrivé près de la première marche, le petit humain s'accorde une pause bien méritée. Il est un peu essoufflé par les efforts qu'il a dû fournir, sa jambe blessée le lance de plus en plus et sa jambe valide commence à se raidir. Il aurait bien envie de retrouver le confort de son lit douillet, loin de l'obscurité et du sifflement du vent qui se fait entendre de plus en plus. Mais Estel n'est rien sinon têtu et il ne renonce pas. Le regard décidé, il attaque la montée de l'escalier en colimaçon, se hissant de marche en marche vers l'étage plongé dans l'ombre. Il lui faut d'abord poser les béquilles sur la marche suivante, puis monter sa jambe blessée sans appuyer trop dessus pour ne pas se faire mal, puis monter sa jambe valide qui est vraiment raide à présent –et tout cela sans perdre l'équilibre. Et recommencer sur la marche d'après. Puis celle d'après. D'abord les béquilles, sans tomber. Et encore celle d'après. Ensuite les deux jambes, l'une après l'autre. Et toujours celle d'après.
C'est un exercice long et laborieux, et le petit humain se fatigue vite. Encore une marche. Il perd la notion du temps. Une marche de plus. Une seule chose compte à présent : parvenir à la dernière marche. Estel monte, monte, il a mal aux jambes et aux mains et ses petites forces s'épuisent, mais il monte toujours. La luminosité, déjà faible, baisse de plus en plus : bientôt, il n'y voit plus qu'à quelques marches devant lui. Et le vent souffle plus fort que jamais à l'extérieur. Mais, enfin, le garçonnet arrive au bout de ses peines : il aperçoit la dernière marche !
Il ne lui en reste plus que deux ou trois à grimper lorsque le premier éclair déchire la nuit, dans un fracas de tonnerre ahurissant, éclaboussant de lumière blanche le palier désert. Surpris, Estel sursaute, recule par réflexe…
…Et chute dans l'escalier.
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Estel se réveille dans une chambre qui n'est pas la sienne, dans un lit qui n'est pas le sien. Sa tête est tournée vers une fenêtre dont les volets ne sont pas fermés : il peut voir à l'extérieur, perçant les ténèbres d'une nuit chargée de nuages, les éclairs qui zèbrent le ciel. De grosses et lourdes gouttes de pluie frappent les vitres. Le tonnerre gronde. Dehors se déchaîne l'un des plus beaux orages que le petit garçon ait pu voir de toute sa courte vie. Il tend sa petite main vers la vitre, encore mal réveillé, et murmure faiblement :
« Dragon du ciel… en colère…
-Estel ! Eru soit loué, tu t'es réveillé ! »
Estel tourne la tête, brusquement, et grimace. Sa vision est floue et les meubles se mettent à tourner dans la pièce. Lorsque tout revient à sa place et qu'il y voit enfin clair, l'enfant distingue les visages inquiets d'Elrohir et d'un assistant penchés sur lui. Il adresse un petit signe de main à son frère aîné.
« Bonjour, Roh… »
Elrohir esquisse un sourire soulagé et demande à l'assistant de courir chercher son père. L'elfe s'éclipse, laissant les deux frères seuls. Elrohir s'enquiert nerveusement de la santé de son cadet.
« Comment te sens-tu, Estel ? As-tu envie de vomir ? De dormir ?
-Non, non. Ça va… J'ai juste mal à ma tête. Et ma jambe aussi. …Où sont mes béquilles ? »
Alors l'expression mi-soulagée mi-inquiète d'Elrohir laisse la place à la colère. Il ressemble vraiment à Elrond lorsqu'il fronce les sourcils comme ça. Il se met à disputer son frère, lui reprochant de se mettre en danger inutilement. Le raffut de sa chute les a réveillés en sursaut, Elladan et lui, et ils n'étaient même pas en mesure de lui apporter de l'aide. Ce sont les appels d'Elrohir qui ont finit par attirer leur père et l'assistant de garde. Ils étaient tous si inquiets ! Est-il seulement conscient qu'il aurait pu se tuer en tombant dans cet escalier ?
Estel grimace à nouveau.
« Crie pas, Roh… J'ai mal. Je veux Père. Je veux Maman. »
Elrohir se tait et inspire profondément. Lorsqu'il parle à nouveau, sa voix est plus calme.
« Quelqu'un est allé chercher Gilraen, elle ne devrait pas tarder. Estel, vraiment, pourquoi as-tu fait une chose pareille ?
-J'ai pas fait exprès de tomber. Se défend maladroitement le plus petit. J'étais presque en haut, tu sais. C'est le Grand Dragon du Ciel qui m'a fait peur.
-Le… dragon du ciel ? »
Elrohir le regarde sans comprendre et Estel essaye de réfléchir. Il faut qu'il lui explique qui est le Dragon du Ciel, mais il ne peut pas lui rappeler toute l'histoire, ce serait trop long. Et il ne se souvient plus bien du début. Et il y a autant de nuages dans sa tête que dans le ciel nocturne. Tandis que le garçonnet tente de mettre ses pensées en forme, son frère aîné se penche vers lui.
« Estel, de quoi parles-tu ? Qu'est-ce que c'est que ce dragon du ciel ?
-Un personnage de l'histoire du Pays Lointain que nous racontons tous les deux, fait une voix grave dans le dos du jeune semi-Elfe. C'est une créature mythologique dont le pouvoir est de créer des orages. »
Elrond, entré sans bruit dans la pièce, referme la porte derrière lui. Elrohir ne se retourne pas alors que le maître guérisseur s'avance jusqu'à parvenir au pied du lit dans lequel est couché le petit Estel. L'enfant coule un regard hésitant vers le visage du seigneur des lieux. Elrond semble en colère, lui aussi, mais Estel est conscient que ce n'est qu'une façade : il sent qu'en réalité son père est las et découragé. Sa voix, tout comme son expression, restent tout de même sévères lorsqu'il demande au petit la raison de son escapade.
« Je voulais vous voir, répond Estel d'une voix relativement assurée. Pour vous parler. Il fallait qu'on parle de l'histoire. »
Mais Elrond ne semble pas vouloir en entendre parler, justement, et sermonne à son tour le petit garçon. Il n'avait pas à se déplacer, lui assène-t-il, surtout de nuit et seul. Il a dévalé tout l'escalier en roulé-boulé et a aggravé la fracture de sa jambe. Sa tête a aussi heurté les murs et les marches plusieurs fois, et c'est un miracle qu'il ait réussi à éviter la commotion cérébrale. Mais Estel secoue la tête, ignorant la pointe de douleur que cela lui provoque, et insiste :
« Mais Père, c'est important !
-Ce qui est important, c'est ta santé, et bien plus que tu ne te le figures ! »
En désespoir de cause et les larmes aux yeux, Estel cherche le soutien de son grand frère :
« Dis-lui, toi, Roh ! »
Mais Elrohir est peu réceptif à ses appels. Sourcils froncés, lèvres pincées, il adresse un regard incrédule à son père.
« Il est tombé pour une histoire ? »
Elrond lui rend son regard, le fixant longuement sans répondre, et le plus jeune elfe semble soudain gêné. Il détourne le regard, s'agite un peu sur son siège. Il se crispe et grimace lorsqu'une vive douleur lui vrille le côté. Elrond avance d'un pas vers lui, l'air concerné, et commence à tendre la main vers son épaule. Il hésite, se fige. Elrohir le regarde, hésitant, mal à l'aise. Ils finissent par détourner le regard tous les deux.
Estel est attristé par la situation. Il n'en peut plus de tous ces faux silences qui paralysent tout le monde et décide de prendre les choses en mains. Mais il ne sait pas comment faire. Finalement, comme il n'y a rien d'autre à faire et qu'il est décidément très têtu, il décide de reprendre le récit de l'histoire. Au moins, comme ça, tout le monde pensera à autre chose, n'est-ce pas ?
« Puisque vous voulez pas raconter, Père, c'est moi que je vais le faire alors. Comme tout à l'heure. »
Regards noirs, sensiblement identiques, d'Elrond et d'Elrohir.
« Estel, tu deviens agaçant avec ton histoire.
-Ne crois-tu pas qu'elle t'a causé suffisamment de soucis comme cela ? »
Mais Estel s'entête. Il se redresse tant bien que mal pour s'asseoir, ignorant sa tête qui tourne un peu quand il bouge trop vite. Ne pouvant pas attraper la manche du vêtement d'Elrond, qui est trop loin, il saisit le bord du gilet d'Elrohir, assis sur un siège près de lui. Buté comme seul un enfant de six ans et demi peut l'être, il reprend le récit sans écouter un mot de ce que lui disent les grandes personnes.
« On était rendu à quand la belle Dame du Lac elle a été enlevée par les méchants Orcs qui lui ont fait très mal. Les Jumeaux ils l'ont sauvée et puis ils l'ont ramenée dans leur jolie maison pour que le Prince des Etoiles il la soigne. Sauf que le Prince il a pas réussi. Alors la Dame du Lac elle a demandé qu'on lui fait un bateau pour qu'elle part, euh… dans la mer où y'a un pays avec des gens qui savent plein de choses qui peuvent la guérir. Et tout le monde est triste qu'elle part comme ça, les Jumeaux comme le Prince des Etoiles et même Harthad. Il la connaît pas parce qu'il était pas né à ce moment-là, mais il est triste quand même parce qu'il aime pas quand son père et ses grands frères ils sont tristes. »
Estel marque une pause pour observer son auditoire. Elrond s'est pris le front dans la main et soupire. Sa main sur son visage masque toute expression qu'il puisse avoir. Elrohir, lui, a froncé les sourcils, mais il semble plus pensif qu'autre chose. Comme aucun des deux adultes ne semble avoir l'intention de l'interrompre, le petit garçon poursuit :
« Un jour le bateau de la Dame du Lac il est prêt alors elle part sur la mer. Elle s'en va sans-un-regard-en-arrière, comme le Corsaire avant, dans un beau bateau blanc comme dans les histoires d'Erestor et…
-Gris. »
Estel adresse un regard étonné à Elrohir, qui vient de glisser le mot entre ses dents serrées. Devant son air surpris, le jeune semi-Elfe reprend :
« Le bateau, Estel. Il s'agissait d'un bateau gris. »
Le garçonnet affiche une mine boudeuse.
« Mais Roh, c'est même pas toi qui raconte l'histoire d'abord. Moi je veux que c'est un bateau blanc. »
Avant qu'Elrohir ne puisse répondre, Elrond intervient.
« Pourtant Elrohir a raison, Estel. C'était un bateau gris. Comme étaient gris le ciel ce jour-là et gris les cœurs de ceux qu'elle laissait derrière elle. »
Estel croise les bras sur sa petite poitrine et sa mine boudeuse s'accentue. Puis il lâche un soupir excessivement profond.
« Bon, d'accord, c'est un bateau gris. Donc la Dame du Lac est partie sur la mer sur un bateau gris et elle va jamais revenir. Mais les autres personnages, ils font quoi après ? »
Pendant un long moment, seul le silence lui répond. Et, alors qu'Estel se résigne à poursuivre l'histoire lui-même, la voix d'Elrohir s'élève, hésitante.
« Dans un premier temps, le seigneur des étoiles et ses enfants sont retournés tous les quatre…
-Tous les trois, Roh, tu sais, Harthad il est pas encore né. Et puis c'est le Prince des Etoiles, aussi, mais c'est pas grave. Tu peux continuer.
-…sont retournés tous les trois à… dans leur maison. C'était jadis une maison joyeuse, toujours pleine de rires, de contes et de chants. Mais toute la joie qui la peuplait s'en était allée avec la Dame…
-Du Lac.
-…avec la Dame du Lac et, en rentrant, le Prince des Etoiles et les Jumeaux la trouvèrent sombre et silencieuse. Le Prince s'enferma dans ses appartements pour n'en plus sortir et les Jumeaux errèrent dans les salles désertes en ressassant de noires pensées. « C'est de notre faute si Mère s'en est allée, dit un jour le cadet à son frère, car nous avons été trop faibles pour la protéger. » L'aîné acquiesça et cette pensée leur causa de grandes peines. Mais ils ne pouvaient en parler car personne n'était là pour les écouter. »
De longs mois passèrent. La maison du Prince des Etoile se trouvait au cœur d'une cité qu'il devait gouverner, mais il ne s'en préoccupait plus. L'aîné des Jumeaux devait lui aussi siéger au Conseil, mais il le déserta, et toutes les charges reposèrent sur une poignée de conseillers.
« Et leur chef, c'était l'Erudit. Il est tout sombre et tout pointu et il fait un travail très sérieux, mais il sait pas raconter les histoires. Et puis des fois il râle sur les autres conseillers parce qu'il s'est fâché avec des pêcheurs de la rivière de la cité.
-Si tu veux. Un jour, après que de nombreuses saisons eurent passé et sur l'insistance d'un de ses amis, le Prince des Etoiles se décida enfin à quitter ses appartements.
-L'ami, c'est le Paladin, je suis sûr. Y'a que lui qui arrive à faire des choses comme ça.
-Le… Paladin ? »
Elrohir hausse un sourcil.
« C'est un chevalier qui se bat pour défendre le bien, explique le petit garçon. C'est un ami du Prince des Etoiles. Il est toujours de bonne humeur et il a un cheval blanc. Même qu'après il donne des béquilles à Harthad parce qu'il se casse tout le temps les jambes et c'est même lui qui soigne les Jumeaux quand ils sont attaqués par des trolls. »
Le sourire d'Elrohir se fait amer –et c'est étrange de lui voir une telle expression.
« Oh oui, c'est lui qui les soigne. C'est toujours lui qui les soigne. » Marmonne-t-il, une pointe de rancœur dans la voix.
Les deux frères se réjouirent tout d'abord de revoir leur père, mais cette joie fut de courte durée. Il ne fallut guère longtemps aux Jumeaux pour s'apercevoir que leur père les ignorait, les évitait, allant même jusqu'à esquiver leurs regards. Il se tenait en retrait, imperméable à eux, et ni l'aîné ni le cadet ne parvinrent plus à l'approcher. L'un comme l'autre s'interrogèrent longuement à ce sujet, incapables de comprendre ce qu'il leur était arrivé et ce qu'il se passait toujours. Et le silence qui les entourait s'épaissit encore.
Un jour cependant, l'aîné, qui avait pris l'habitude de sortir avec chacune des patrouilles de la cité, fut gravement blessé lors d'une escarmouche contre l'ennemi. Son frère l'amena aussitôt aux Maisons de Guérison où, il le savait, le Prince des Etoiles officiait parmi les meilleurs des guérisseurs. Cela leur était déjà arrivé, auparavant, et ils connaissaient par cœur le sermon qui n'allait pas manquer de leur être administré lorsque leur père viendrait soigner le blessé. Mais il ne vint pas.
Les Jumeaux attendirent. Il ne vint jamais.
Ce fut le Paladin qui leur fut envoyé. Et par la suite, ce ne fut plus que lui.
« Père nous en veut, dit alors l'aîné à son cadet, car c'est à cause de notre faiblesse qu'il est aujourd'hui privé de Mère. » Les deux frères comprirent alors qu'ils avaient perdu non pas un, mais leurs deux parents. Et l'ombre du chagrin assombrit le cœur du cadet, et fit mourir en lui tout intérêt pour les choses savantes qui auparavant le passionnaient. Mais ce fut l'ombre de la colère qui vint obscurcir le cœur de son frère, et celui-ci se mit à ruminer l'idée d'entrer en guerre contre les Orcs.
Lorsque son projet fût mûrement réfléchi, il prépara son départ et enjoignit son frère à partir se battre avec lui. « Nous sommes l'un à l'autre la seule famille qu'il nous reste, lui dit-il, et nous ne devons pas nous séparer. » Rien ne les retenant, ils s'en allèrent donc tous deux les armes à la main, le cadet abandonnant définitivement les études qu'il ne suivait de toute façon déjà plus.
« Et ce fut une bien belle sottise que cela, glisse Elrond du bout des lèvres, car l'aîné avait déjà l'étoffe d'un bon dirigeant, et le cadet possédait des talents et un don indéniable pour le métier de guérisseur. »
Elrohir hausse une épaule, l'air faussement détaché.
« Quelle importance ? Le Prince des Etoiles le méprisait désormais au point de refuser de poursuivre sa formation, qu'il avait pourtant initiée lui-même, et son frère serait parti avec ou sans lui. Il serait bien plus utile à ses côtés à lutter contre les Orcs qu'à se morfondre à Fondc… dans leur maison. »
Instant de silence. Malgré le calme apparent de son frère et de son père, Estel sent les tensions s'insinuer entre eux. Elrond, le visage vide de toute expression, observe ses mains avec froideur. Elrohir, mâchoire crispée, regarde sans les voir les éclairs qui illuminent le ciel nocturne à travers la fenêtre. Ils ne bougent pas. Ils ne disent rien. Mais c'est comme s'ils criaient.
Ce silence assourdissant s'éternise. Finalement, Estel se racle la gorge et reprend la parole, parce qu'il faut bien que quelqu'un dise quelque chose.
« Et alors les deux frères ils partèrent.
-Partirent. Rectifient en même temps Elrond et Elrohir.
-…Partirent. Et le Prince des Etoiles il resta tout seul dans sa maison. »
Autre silence. Elrohir fixe maintenant des yeux les plis que fait sa longue chemise de nuit sur ses genoux. Estel interroge silencieusement Elrond du regard. Celui-ci finit par soupirer et s'assoit lourdement sur le matelas, près des pieds d'Estel. Après une hésitation du seigneur Elfe jugée bien trop longue par le petit garçon, ce dernier lui tapote la jambe du bout de son pied valide.
« Père ? Appelle-t-il. C'est à vous de raconter l'histoire maintenant. Parce que nous, on peut pas savoir qu'est-ce qu'il fait, le Prince des Etoiles.
-Ce qu'il fait ? Il fait une sévère dépression, ton Prince des Etoiles.
-Mais non, Père, pour de vrai !
-C'est pour de vrai, Estel. Il interprète tout de travers et il fait de la peine à ceux qu'il aime sans même s'en rendre compte. Je ne peux pas continuer, Estel. »
Elrond marque une pause, inspire profondément.
« Si c'est moi qui raconte, la fin ne peut pas être heureuse. »
D'un geste qui se veut encourageant, Estel lui tapote encore la jambe du bout de son pied.
« Mais si. Il faut juste que les Jumeaux ils reviennent et ils parlent un peu avec le Prince des Etoiles.
-Ils ne veulent pas lui parler. Ils affrontent un dragon lorsqu'ils lui parlent. »
Elrohir cligne des yeux. Il a l'air un peu gêné. Il ne dit rien, cependant. Estel insiste :
« Mais si. Y'a le Paladin, il va les forcer. Et personne peut dire non au Paladin. Père, on dirait que le Paladin il part chercher les Jumeaux. Est-ce qu'il les trouve ?
-Non. »
Estel fait la moue. Voyant que son fils ne va pas se contenter d'une réponse si laconique, Elrond se résigne à développer.
« Le Paladin commença par chercher les Jumeaux dans la région des Collines. Mais il ne les y trouva pas. Les Jumeaux s'en étaient allés pour ne plus revenir. Le Paladin eut alors l'idée de consulter leur grand-mère et son miroir magique afin de trouver des indices sur leur position. Il enfourcha son cheval blanc et traversa le Pays Lointain aussi vite qu'il lui était possible, sans prendre de repos ni ménager son véloce destrier. Enfin, par un froid matin d'automne, il atteignit le lac au centre duquel s'élevait le palais de l'Homme du Lac. »
Nul passeur pour mener sa barque de l'embarcadère au palais, nul écuyer pour bouchonner sa monture dans les écuries, nul serviteur pour le guider dans les cours et les salons du palais. Le Paladin erra longtemps dans les corridors déserts, longea des fontaines endormies et des bassins encombrés de feuilles mortes, traversa de grandes salles animées seulement d'ombres fantômes. Le seul mouvement qu'il perçut tout au long de son exploration fut celui de quelques cygnes blancs, redevenus sauvages, qui s'enfuirent à son approche. Enfin, il parvint à la salle du Miroir de la Magicienne, mais une sinistre surprise l'attendait là. Le Miroir qui s'y trouvait offrit à ses yeux l'image d'une femme, grande et fière, aussi belle et terrible que l'aurore. Pourtant, nul ne se tenait devant lui.
Estel ouvre de grands yeux, surpris.
« Mais Père, c'est pas possible !
-Hélas, si. Souviens-toi du pouvoir de la Magicienne : elle pouvait utiliser son miroir pour voir toutes sortes de choses, mais si jamais elle avait le malheur d'en effleurer la surface, le miroir l'aspirerait et la garderait prisonnière telle un reflet. »
Le visage du petit garçon se décompose lentement.
« J'ai compris. En fait elle s'est trop penchée sur le miroir quand elle cherchait la Dame du Lac pour la sauver et elle a touché la surface. C'est ça ?
-C'est cela.
-Et L'Homme du Lac ? Demande avec tristesse le petit blessé. Qu'est-ce qu'il est devenu ? Pourquoi il est plus là ?
-Personne ne sut jamais avec certitude quel avait été son sort. On raconte cependant qu'il aurait disparu parmi ses cygnes, plus rien ne le retenant dans le Pays Lointain maintenant que sa femme et sa fille l'avaient quitté. »
Le cœur lourd, le Paladin quitta alors le palais au milieu du lac. Il remonta au nord vers les cavernes du roi Sylvestre pour lui demander conseil, car il savait que son fils l'Archer avait été un ami proche des Jumeaux. Pendant des semaines entières, le courageux Paladin brava la forêt obscure et sauvage. Mais jamais il ne put atteindre les cavernes du Sylvestre : d'énormes et immondes araignées, nées des ténèbres du Maître du Mal, en avait pris possession. Il tomba dans leur embuscade et ne put s'échapper que grâce au sacrifice de son destrier. La pauvre bête, mordue et empoisonnée, se cabra pour faire chuter son cavalier dans d'épais fourrés qui le dissimulèrent. Elle s'en fut alors comme une flèche à travers bois, attirant dans son sillage des dizaines d'araignées affamées et sauvant ainsi la vie de son maître.
« C'était un gentil cheval, chuchote Estel. Je l'aimais bien. »
Dès qu'il fut certain qu'aucune araignée géante ne se trouvait plus près de lui, le Paladin quitta sa cachette et fuit l'ancienne forêt infestée de monstres. Il s'en alla vers l'ouest, car il savait que la muraille de pierre dressée par le Roi du Pays Lointain au temps jadis se dressait encore à la lisière de la forêt. Il avait en effet dans l'idée de grimper tout au sommet pour voir l'entièreté du Pays Lointain et découvrir si, de ses yeux perçants, il ne pouvait retrouver la trace des Jumeaux du haut de cet observatoire. Après des heures et des heures d'escalade, il parvint au point le plus haut de la plus haute tour de la muraille. Et de là, son regard balaya chaque pouce du Pays Lointain.
Mais il ne put trouver la trace qu'il recherchait. Car tandis qu'il observait avec attention le paysage, il se trouva soudain assailli d'ombres maudites armées de flammes. Plus personne n'était monté dans les tours de la muraille depuis des siècles, et les anciens démons de la Chandellerie y avaient trouvé refuge. Alors le Paladin dégaina son épée et lutta vaillamment contre l'ombre et la flamme. Au terme d'un âpre combat dans lequel aucun des combattant ne parvint à prendre l'avantage, le Paladin compris qu'il n'existait qu'un seul moyen de vaincre son adversaire. Rassemblant tout son courage, il poussa un cri puissant et se jeta sur son ennemi, le renversant dans son élan. Le démon des jours anciens et le Paladin chutèrent ensemble du plus haut point de la plus haute tour de la muraille et leurs os se brisèrent sur le sol. On raconte que la terre où chuta le démon se consuma sous son cadavre pendant des jours entiers et qu'elle demeura à jamais stérile.
Mais l'endroit où reposa le corps du Paladin se couvrit de fleurs d'or qui fleurirent toute l'année, et cela jusqu'à ce que la terre se fende et que les eaux de la mer viennent la recouvrir.
Elrond se tait. Il a dit trop choses de tristes. Estel a l'impression que sa tête va exploser.
« Je déteste cette histoire. Souffle-t-il.
-Moi non plus, je ne l'aime pas beaucoup. Admet Elrond. C'est toi qui a voulu que je te la raconte.
-Je veux juste aider le Prince des Etoiles ! Je veux savoir qu'est-ce qu'il devient. Qu'est-ce qu'il devient, Père ?
-Il ne devient rien. Il est enfermé chez lui. Il a perdu ses pouvoirs de guérisseur. Il ne peut plus soigner les gens.
-Ça, c'est pas vrai ! » S'écrie le petit garçon avec fougue.
Elrond regarde ses mains, ses bienfaisantes mains de guérisseur, comme s'il s'agit d'un corps étranger inerte arrivé là il ne sait comment. Il les frotte l'une contre l'autre, lentement, sans parvenir à les réchauffer.
« Non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai, mais c'est ce qu'il croit. Il a échoué et il craint d'échouer à nouveau. Cela le paralyse. Il a peur que son incapacité ne condamne d'autres innocents, et parmi eux ceux qui lui sont plus chers que tout. Alors il ne soigne plus, personne, pendant de longues, très longues années. »
Silence. Elrohir le dévisage avec insistance pendant de longues minutes. Estel, pour sa part, cherche une solution à toute vitesse. Il a mal à la tête, ce qui lui rend le travail compliqué, mais une idée lui vient tout de même.
« En fait le problème, réfléchit-il à voix haute, c'est que le Prince des Etoiles est trop triste. Il a plus goût à la vie, c'est comme ça que c'est toujours dit dans les histoires de l'Erud… euh, d'Erestor. Alors je sais qu'est-ce qu'il lui faut, Père. C'est la fiole de vie ! Vous savez, celle de son frère ! Elle est restée dans les pyramides ! »
Le regard que lui adresse le seigneur des lieux est à mi-chemin entre le découragement et le renoncement, mais Estel ne se laisse pas démonter.
« Il reste plus que l'Erudit. Père, il faut l'envoyer chercher la fiole de vie.
-C'est inutile.
-L'Erudit s'en alla alors pour chercher la fiole de vie qui pouvait sauver son seigneur. Comme il était très organisé, il se prépara un gros sac avec une carte et un compas et aussi des vivres –c'est de la nourriture pour les voyages. Il traversa tout le pays des Collines et puis le Désert aussi, et il arriva dans les ruines des pyramides. Alors il trouva la plus grande et celle qui était la plus belle avant et il entra dedans. Il marcha longtemps dans les couloirs cachés de la pyramide et il chercha pendant longtemps la fiole de vie.
-Il la chercha si longtemps, intervient Elrond d'un ton las, qu'il consomma toutes ses denrées et se retrouva un jour sans eau ni nourriture. Perdu au cœur du dédale de la pyramide, il s'aperçut alors que sa carte était faussée et que son compas n'indiquait plus le nord, car la malice du Maître du Mal imprégnait encore les lieux et corrompait toutes choses, qu'elles fussent vivantes ou non. Et chaque instant qui passait le voyait s'affaiblissant.
-Mais, batailla Estel avec obstination, il pensa que si il pouvait en boire un tout petit peu et garder le reste, il sera sauvé et il pourra sortir et rentrer chez lui. Et il trouva la fiole de vie au cœur du… des dalles de la pyramide. Alors il l'ouvra pour en boire un peu et…
-La fiole était vide. »
Estel sent ses yeux lui piquer. Il cligne des paupières et quelque chose de chaud et humide roule sur sa joue.
« Vous trichez. Père, vous trichez. Pourquoi tout le monde disparaît tout le temps, dans cette histoire ? »
Le visage d'Elrond est aussi froid et lisse que le marbre, mais quelque chose tremble imperceptiblement dans son regard d'argent liquide.
« Parce que c'est mon histoire, Estel. Répond-il avec douceur. Et quand tout le monde a disparu, le Prince des Etoiles disparaît à son tour et c'est la fin de l'histoire.
-Non ! »
Les larmes coulent sans retenue sur les joues rebondies du petit infirme.
« C'est mon histoire aussi… »
Son nez se met à couler également, et Estel renifle bruyamment avant de poursuivre :
« Tout le monde avait pas disparu, parce qu'il restait Harthad dans la maison du Prince des Etoiles. Un jour il attrapa une vilaine fièvre et il était très malade, même que tout le monde crut qu'il allait mourir. Et comme il restait plus personne d'autre parce que le Paladin était parti, le Prince des Etoiles il est bien obligé de le soigner tout seul. Et alors il se rend compte qu'il est toujours le meilleur guérisseur du monde, et il soigne son fils qui l'aime très fort.
-Ce n'est même pas son vrai fils. Murmure douloureusement Elrond. Il l'a adopté. »
Estel serre ses petits poings.
« Mais il l'aime quand même ! »
Il tourne son regard mouillé vers Elrohir et le prend à parti :
« Et les jumeaux aussi. Dis-le, toi, Roh ! »
Elrohir ne dit rien. Doucement, il tend sa main valide et la pose sur le poing crispé du garçon alité. Peu à peu, le plus jeune se détend et finit par enrouler ses doigts autour de ceux du semi-Elfe. De son autre main, Estel essuie avec sa manche les larmes qui coulent sur son visage.
« On dirait que les Jumeaux ils allaient revenir dans leur maison, d'accord ? Et quand ils seront plus tristes ni en colère, ils pourront le dire au Prince des Etoiles aussi. Ils seront plus en colère parce que quelqu'un va leur expliquer que ça sert à rien de rester triste ou fâché dans son coin parce qu'on voit plus les autres qui sont tristes aussi, et qu'il faut pas qu'ils se détestent à cause qu'ils ont pas réussi à faire quelque chose parce qu'après ils croient que tout le monde les déteste aussi alors que c'est pas vrai. Quelqu'un doit leur expliquer ça, Roh. »
Elrohir hoche la tête. Il y a comme des perles qui brillent dans son regard gris et il les chasse d'un clignement des paupières.
Il reste un long moment silencieux. Elrond ne dit rien non plus. Mais son visage s'est adouci : c'est à nouveau celui du gentil guérisseur et du parent attentif qu'Estel connaît. Et enfin, Elrohir murmure :
« Harthad pourrait s'en charger. Il a l'air de savoir faire ça très bien. »
Estel, qui reprend son souffle après sa longue tirade, s'accorde une seconde de réflexion avant de décider qu'il est tout à fait d'accord avec cette proposition. Mais il va avoir besoin de l'aide du Paladin pour cela, parce qu'il a les mots qui manquent au benjamin et que l'un des Jumeaux est presque aussi têtu que lui… Le sourire d'Elrohir frémit un peu alors qu'il rassure son cadet : qu'il ne s'inquiète pas, le Paladin est en route pour revenir à la maison. Méfiant, le petit garçon fronce les sourcils.
« Mais attends Roh… Il peut pas revenir. Le Paladin il est mort !
-Euh… Oui, mais… Il va mieux. »
Le haut degré de scepticisme d'Estel est au moins à la hauteur du silence qui suit cette déclaration on ne peut plus convaincante. Elrohir, qui ne semble pas savoir comment se sortir de cette situation gênante, coule un regard presque implorant vers son père. Pour la première fois de la nuit, une lueur amusée vacille dans les yeux gris d'Elrond.
« Ce sont les Seigneurs de l'Ouest qui l'ont renvoyé dans le Pays Lointain, Estel. Ils lui ont confié la mission d'y mettre bon ordre et il compte bien s'y tenir. »
Le garçonnet hausse des sourcils compatissants.
« Eh ben, il va avoir du travail, le pauvre. »
Nouvel instant de réflexion. Estel ajoute :
« Il va avoir besoin de l'aide de l'Erudit. »
Elrond et Elrohir confirment d'un commun hochement de tête et le petit humain poursuit :
« Il faut le faire sortir de la pyramide, Père. Il sait peut-être pas raconter les histoires, c'est vrai… mais au moins elles sont pas fatigantes, ses histoires. Et Harthad voudrait entendre une histoire pas fatigante, maintenant. »
Elrond acquiesce de nouveau. Estel, qui serre toujours les doigts d'Elrohir dans les siens, tend son autre main vers son père. L'Aîné la saisit et la presse fort entre les siennes.
« Et la fiole de vie, c'est Harthad qui l'a. Achève son enfant triomphalement. L'Héritier il l'avait prise avec lui quand il s'enfuiya des pyramides avec son oncle le Prince des Etoiles il y avait très longtemps. Et l'eau de vie elle s'était transmet… euh… elle était restée avec les hommes bons du désert qui se l'étaient donnée de pères en fils et de mères en filles jusqu'à Harthad. Et comme il est adopté par le Prince des Etoiles, il l'amène avec lui dans leur maison alors il peut la donner. Et on pourra finir l'histoire après. »
Les deux semi-Elfes échangent un long regard de connivence. Leurs expressions sont illisibles pour Estel –bien qu'il les trouve singulièrement étranges.
« C'est cela, Estel. Chuchote enfin Elrohir d'une voix qui sonne bizarrement. C'est exactement cela. »
Estel lui sourit, fier de voir sa conclusion ainsi approuvée. Il tire un peu sur les mains de son père, l'attirant vers lui.
« Père, vous vous rapprochez ! Allez ! »
Le maître guérisseur obtempère et Estel, se dressant autant qu'il lui est possible, dépose un baiser maladroit sur sa joue. Elrond se fige et, une seconde, le petit craint d'avoir outrepassé les bornes de l'acceptable pour le seigneur elfe. Mais celui-ci ne réagit pas plus avant. Alors, taquin, le garçonnet explique :
« C'était un bisou de vie. En fait Harthad qui est très gourmand il a bu toute la fiole de vie, alors maintenant pour la donner aux autres il doit faire des bisous baveux sur leurs joues. »
Cette fois-ci, la réaction d'Elrond ne se fait pas attendre. Il se recule aussitôt et s'essuie la joue d'un revers de main, jetant un regard mécontent au petit humain dont les yeux brillent malicieusement. Elrohir ricane. Estel poursuit avec un enthousiasme renouvelé :
« Et maintenant, le Prince des Etoiles et son fils ils doivent se faire un câlin. »
Fin du ricanement. Elrohir regarde Elrond. Elrond regarde Elrohir. Un reste de défiance stagne au fond de leurs yeux, et Estel se demande vaguement s'il n'est pas allé trop loin, cette fois-ci. Et soudain, la chose se produit sous ses yeux ébahis.
Elrond tend la main, lentement, hésitant. Les bouts de ses doigts tremblent un peu, mais ils ne s'arrêtent pas avant de venir se poser délicatement sur l'épaule enroulée de bandages d'Elrohir. Le jeune semi-Elfe se raidit une fraction de seconde, mu par un réflexe trop profondément ancré. Mais il ne se dérobe pas. Il libère sa main de l'étreinte d'Estel et la pose sur celle de son père. Ni l'un ni l'autre ne bougent.
Ce n'est pas exactement ce que l'on peut appeler un câlin. Cela ne dure pas longtemps. Mais cela fait naître un sourire extatique sur le visage poupon du garçonnet alité.
Tout à coup, la porte s'ouvre dans leur dos et l'instant magique est brisé. Elrohir et Elrond se lâchent et se tournent en même temps pour voir Glorfindel entrer dans la pièce et tenir la porte, permettant à Gilraen de le suivre. La dame a les yeux cernés et fatigués, et l'air terriblement inquiète. Elle salue précipitamment les deux elfes avant de courir au chevet de son petit garçon.
« Mon tout-petit ! S'exclame-t-elle en entourant Estel de ses bras. Mais que t'est-il arrivé, mon enfant ? »
Estel sourit et lui caresse les cheveux pour la rassurer.
« Oh, rien ! Dit-il d'un ton enjoué. En fait je suis tombé. Et j'ai recassé ma jambe et j'ai mal à ma tête et je suis fatigué, mais je suis très content. C'est une bonne nuit, tu sais, Maman. »
Gilraen regarde son fils avec étonnement. Le petit blessé bâille, grimace et se love dans ses bras réconfortants.
« En fait j'ai vraiment mal à ma jambe. Marmonne-t-il, commençant à se sentir somnolant. Je suis content que tu sois là, ma Maman. Tu restes avec moi quand je dors ? Je suis très fatigué tu sais.
-Seigneur Elrond ? Que lui est-il arrivé ? »
Le regard étonné de Gilraen a glissé de son fils au maître des lieux. Ce dernier lui adresse un sourire rassurant, de nouveau à l'aise dans son rôle de seigneur guérisseur.
« Je vais tout vous expliquer, et vous pourrez bien entendu passer la nuit à son chevet. Les infirmiers vous installeront un lit de camp. Glorfindel, si vous voulez bien raccompagner Elrohir à sa chambre… »
Le blond acquiesce d'un signe de tête et attend que le fils de son ami quitte la pièce pour le suivre, pendant qu'Elrond commence à raconter la chute d'Estel à sa mère. Mais avant que le capitaine ne ferme la porte derrière lui, Estel le voit se retourner. Il adresse un sourire chaleureux au petit garçon, agrémenté d'un discret signe de victoire… ainsi que d'une grimace de désapprobation lorsque ses yeux s'égarent sur les béquilles abandonnées dans un coin. Et Estel, à travers les brumes de son début de sommeil, ne peut s'empêcher de sourire en retour.
« J'ai fini l'histoire… » Chuchote-t-il fièrement à l'adresse de Glorfindel, juste avant de s'endormir.
OoOoOoOoO
Après encore deux années de chômage technique, cette fic est enfin mise à jour. Pour ce qui est de la fin, ne vous en faites pas ! Vous n'aurez pas un an à attendre pour avoir l'épilogue de l'histoire : ça doit bien faire trois ans qu'il est rédigé et qu'il attend sagement dans un coin poussiéreux de ma clé USB.
Sinon… En fait, si j'ai mis autant de temps à sortir ce chapitre c'est d'une part parce que j'ai traversé une période très difficile l'année dernière d'un point de vue personnel et d'autre part parce que j'ai eu beaucoup de mal avec le ton de ce chapitre. Dans les précédents, j'arrivais plus ou moins à alléger l'atmosphère, que ce soit avec l'aide de Glorfindel, les interventions d'Estel ou des anecdotes amusantes de l'histoire d'Elrond. Pour ce chapitre-ci… ça a été plus délicat. :s MAIS C'EST FINI ! =D YEEEEYYYY ! COUPEZ, ELLE EST BONNE, ON LA GARDE ! C'EST TERMI…
…Ah non, l'épilogue. C'est vrai. Bon ben, rendez-vous dans deux ou trois semaines pour l'épilogue, du coup. En espérant que ce chapitre ai plu aux quelques courageuses qui l'ont lu malgré mes délais impossibles. Salut et bon week-end !
