Near The Edge Of Night - By Scarlett
Chapitre 6
« It doesn't matter. Don't you see ? Nothing we do matters. Nothing's ever going to change. » (James Hurley, ep.16)
2 février 1985 – 05:34
Albert Rosenfield lui a dit, un jour, qu'il était un docteur pour ceux qui n'avaient plus besoin de docteur.
Il se demande, par conséquent, s'il doit considérer comme une bonne ou une mauvaise nouvelle le fait qu'Albert soit penché sur lui, le visage pâle et les traits tirés, l'observant avec une expression qui paraît osciller entre l'inquiétude et le choc pur et simple.
Derrière la silhouette éclairée d'une lumière crue, le monde est un vaste flou blanchâtre dans lequel il ne parvient pas à distinguer quoi que ce soit un néant cotonneux qui lui paraît, l'espace de quelques instants, presque réconfortant. Est-il déjà mort ? À sa propre surprise, il réalise que l'idée ne lui fait pas peur. Au contraire, il ne demande rien d'autre que de rester dans cet état de torpeur qui dresse une barrière entre lui et la réalité, ses sens engourdis et léthargiques.
Le visage d'Albert Rosenfield, toutefois – ou du moins le peu qu'il soit capable d'en distinguer à travers le voile embué qui obscurcit son regard - lui indique que la situation est loin d'être aussi rassurante qu'il aimerait le croire. Son collègue a l'air terriblement angoissé, pense-t-il, plus angoissé qu'il ne l'a jamais vu auparavant. Bien plus que lorsqu'il examine les cadavres dans sa salle d'autopsie, cadavres pour lesquels, de toute façon, il ne sert plus à rien de s'inquiéter.
Il n'est donc pas mort, se dit-il, confusément. Quelque chose, quelque part, le rattache encore à la vie, un lien qu'Albert, dirait-on, redoute de voir se briser à chaque seconde.
Il aimerait pouvoir lui dire que ce n'est pas grave, qu'il peut le laisser aller, qu'il peut autoriser le lien à se rompre. Mais il n'arrive pas à parler, ni à bouger, seulement à rester là dans un semblant de paix et de sérénité.
La trêve est de courte durée, cependant, et soudain son corps le rappelle à l'ordre comme si quelqu'un avait brusquement appuyé sur un interrupteur et réactivé le plein fonctionnement de ses cinq sens. La douleur lui fait l'effet d'une décharge électrique, se répand dans la région de ses côtes comme du magma en fusion. Il laisse échapper un son étranglé, à mi-chemin entre le cri et le hoquet, alors que des taches grises envahissent son champ de vision.
Il entraperçoit une, ou peut-être deux silhouettes s'activer au-dessus de lui, et entend la voix d'Albert, proche de la panique, prononcer sèchement des paroles qu'il ne parvient pas à identifier.
Quelques secondes plus tard, il est secoué par une violente quinte de toux, aussitôt accompagnée de la sensation que l'on vient de lui arracher les poumons. Le souffle coupé, il a tout juste le temps de sentir son estomac chavirer – guidé par les réflexes de son corps davantage que par sa conscience, il roule sur le côté et vomit par-dessus le bord du matelas.
Deux mains le saisissent avec précipitation, lui penchent la tête en avant. « Nom d'un chien, qu'est-ce que - » Le ton d'Albert est étrangement aigu et navigue entre affolement et colère alors qu'il entreprend de jeter des remontrances cinglantes à ses interlocuteurs en blouse bleue.
Pris de vertiges et incapable de faire le moindre mouvement, il laisse Albert le guider en direction de l'oreiller, une fois la vague de nausée plus ou moins passée. C'est à son tour d'éprouver cette panique qui faisait trembler la voix d'Albert Rosenfield, à présent, à mesure que ses souvenirs remontent à la surface. La première image qui lui revient est celle d'un tissu à fleurs trempé de sang écarlate - puis un visage pâle aux yeux grand ouverts, encadré par une chevelure dorée.
Caroline. Son portrait flotte devant ses paupières closes, et la culpabilité l'assaille avec la même violence que la douleur. Et tout à coup, il lui paraît crucial de le dire à Albert, sans trop savoir pourquoi – il faut qu'Albert sache, qu'il n'ait pas le temps de se faire des illusions. Il est entièrement responsable de la mort de Caroline, et il a échoué.
« Elle est morte », murmure-t-il entre deux respirations saccadées, sans être bien certain qu'il ait réussi à émettre le moindre son. Il le répète une deuxième fois, au cas où. « Elle est morte. »
Le visage d'Albert est trop flou pour qu'il puisse lire précisément son expression. Il voit ses lèvres remuer, lui semble-t-il - mais aucune parole ne lui parvient, et ce n'est pas grave, de toute façon. L'essentiel, c'est qu'Albert, lui, comprenne.
« Ça aurait dû être moi. » Il se sent perdre pied au fur et à mesure que sa vue se brouille, alors il rassemble toute son énergie pour rendre sa voix audible, juste avant de perdre connaissance.
« Ce n'est pas la peine… - ça aurait dû être moi. »
À en juger par la noirceur du regard d'Albert Rosenfield, il ne fait aucun doute qu'il a entendu, cette fois.
À suivre...
