Chapitre 7
Au matin, c'est tout le CBI qui reprenait vie. Les rares agents à être restés la nuit entière croisaient ceux qui commençaient une nouvelle journée, une nouvelle affaire.
On se retrouvait à la cuisine pour un café. On parlait des derniers résultats des Lakers, de la fièvre du petit dernier ou des prochaines vacances. La vie simple d'un bureau ordinaire.
Ce n'est que lorsqu'ils rejoindraient leur bureau que les agents retrouveraient ce que certains appelaient « l'enfer sur Terre ». Ils devraient travailler sur des meurtres sordides, certains d'une violence rare, et ils seraient confrontés un jour de plus à ce que l'Homme a de pire en lui.
Cho arriva le premier. Il avait lancé sa session informatique quand Van Pelt parut à son bureau.
- Salut Cho ! Bien rentré hier ?
- Oui, merci… C'était sympa, hein ? Pas de problème de ton côté ?
- Non, aucun… c'était juste un peu dur ce matin…
- Et Rigsby ? Demanda Cho en ouvrant son mail.
Van Pelt entra son mot d'utilisateur puis son mot de passe et fit comme si elle n'avait pas entendu. Il faisait chaud tout à coup…
Rigsby arriva quelques minutes plus tard. Il avait les bras chargés. Il entama sa litanie sans lever la tête et en tendant des gobelets que chacun récupérait.
- Salut ! Bien rentrés, tous ? Alors qu'est-ce qu'on a… Cho, un americano noir, sans sucre… franchement, comment tu peux avaler ce truc, ça n'a aucun goût ? Van Pelt, un Earl Grey, tiède, crème à part, Jane, un thè rouge… Jane, je suis obligé de faire un détour pour vous le prendre… Jane…
Rigsby leva la tête en direction du canapé où, habituellement, Jane les attendaient à leur arrivée.
- Pas là… dit Cho… mais merci pour le café…
- Merci Rigsby… sympa d'avoir pensé à mettre la crème à part, dit Van Pelt avec un petit sourire. Jane et le chef devaient réinterroger la secrétaire de Tulsa. Ils y sont allés directement.
- T'as quoi dans la boite ? demanda Cho.
Rigsby revint à lui et ouvrit ce qui ressemblait à une boite à chaussures.
- Ca, se sont les mei-lleurs donuts de Sacramento… Comme on a un peu bu, hier… je me suis dit qu'il fallait prendre un bon petit déjeuner… Allez-y, dit-il en présentant la boite, il y en en a des nature, des fourrés à la fraise, à la myrtille et d'autres à la crème…
- Ca fait pas un peu cliché, non, des flics et des donuts ? Demanda Van Pelt en tendant la main vers un à la myrtille.
- Goûte-moi çà, dit Rigsby, et tu oublieras toutes les salades au tofu du monde…
Ils prirent 5 minutes pour finir leur petit-déjeuner puis l'heure de se mettre au boulot sonna.
- Les résultats sont arrivés ? Demanda Rigsby.
- C'est en cours pour moi, répondit Cho… Je crois que les vôtres sont sur le bureau de Van Pelt.
Elle regarda autour d'elle et vit une grande enveloppe kraft posée dans la boite « arrivée » sur son bureau. Elle en tira deux dossiers. Elle en donna un à Rigsby. Ils commencèrent à lire. Cho regardait par-dessus l'épaule de Rigsby.
Quelques minutes plus tard, ils discutaient des conclusions du légiste.
- Alors ? fit Cho.
- Du poison, c'était déjà pas banal mais çà… je reste baba… dit, pensif, Rigsby. Il plongea la main dans la boite à donuts. Rien. Ils avaient tout fini.
- L'avantage, c'est qu'on va pouvoir facilement comparer dès que Cho aura ses résultats. Dit Van Pelt. C'est pas tous les jours qu'un produit similaire à ce qui est utilisé pour l'exécution des condamnés à mort se retrouve dans la nature.
Un huissier sortit de l'ascenseur. Il portait des enveloppes sous le bras. Il s'approcha du groupe.
- Agent Cho ? Il parlait à tous et à aucun d'entre eux en particulier.
- Oui, c'est moi.
L'huissier tria puis tendit une enveloppe similaire à celle qu'avait eue Van Pelt.
- Cela vient du légiste. Bonne journée. Il fit demi-tour puis partit continuer sa tournée.
Cho ouvrit immédiatement l'enveloppe. Van Pelt s'approcha, Rigsby, à son tour, regarda par-dessus l'épaule de Cho.
Maintenant qu'il savait ce qu'il cherchait, Cho alla directement aux divers chiffres qui l'intéressaient.
- Bingo, mambo ! Fit Rigsby.
- Oui, ce sont les mêmes taux. Nous avons maintenant un lien direct entre les deux meurtres. Dit Cho en continuant à lire.
Il s'arrêta tout à coup sur un passage, puis pris le dossier de Rigsby et l'ouvrit à la page correspondante. Il mit les feuilles côte à côte et compara une série de chiffres.
- C'est bizarre… regardez… Et il pointa deux points sur les dossiers. La profondeur des piqûres sont très différentes. Celle pour Deckerd, nous avons maintenant la confirmation qu'il n'a été piqué qu'une seule fois, est beaucoup plus profonde et franche que celles pour Davis… on en compte d'ailleurs… trois dans le cou et deux dans le bras… au moins une est superficielle…
- Ouai… Pour le second meurtre, le tueur était beaucoup plus émotif… dit Rigsby.
- Ou alors… on a deux tueurs… proposa Van Pelt.
Ils se regardèrent et sans un mot, ils tombèrent tous d'accord que cette solution était plus que probable. A cet instant, un gars qu'on appelait Jimmy passa la tête dans l'espace de leur bureau.
- Hey les gars ! Oh, désolé Van Pelt ! Venez, y'a du grabuge à San Francisco !
Et il disparut en courant en direction de la cuisine. Ils le suivirent.
Une télévision était en permanence allumée dans la cuisine. Elle était branchée sur la chaîne info nationale et passait 24/24 les nouvelles, toujours à réagir à une actualité « chaude » aux quatre coins du pays. Un groupe d'agents était amassé autour de l'écran.
Sur le plateau télé, deux journalistes, un homme et une femme, parlaient. Au dessous d'eux, passait habituellement un bandeau qui faisait dérouler des informations complémentaires comme la météo ou la bourse. Ici, le bandeau était fixe, on pouvait lire : Secte à San Francisco – négociations en cours. Quelqu'un fit taire le brouhaha et monta le son. La voix de la journaliste habita tout à coup la pièce.
- … de l'ordre ont tenté d'entrer en négociation ce matin, au nord de San Francisco avec le gourou de la secte des 1000 lunes d'Astrushan, Gourou Shintar Doukhram, après que celui-ci a envoyé un avis de suicide collectif à différents journaux. A ce stade aucune information ne filtre côté autorités locales.
On sait peu de chose sur cette secte et son meneur, apparus il y a de cela quelques années. Discrète, la secte, à tendance millénariste, n'a jamais posé de problème dans le voisinage où elle s'est installée.
Nous suivront l'évolution des négociations au cours de la journée, au fil de nos éditions.
Philip, ce n'est pas la première affaire de ce type auxquelles les autorités sont confrontées aux Etats-Unis. Il y a de triste mémoire, le fiasco de Waco, Texas et…
Cho, Van Pelt et Rigsby sortirent de la cuisine. Il n'y avait rien de plus à apprendre. Jusqu'à ce que quelque chose se passe, ce serait les mêmes infos en boucle.
- Ces mecs me font vomir, dit Rigsby avec dégoût. Waco, on l'a étudié sous toutes ses coutures du point de vue incendiaire à l'Académie… J'ai jamais aussi mal dormi de toute ma vie qu'après avoir vu ce qu'il s'était passé…
Ses collègues laissèrent en suspend la discussion. Ils devaient retourner à leur enquête. Lorsqu'ils arrivèrent deux personnes les attendaient dans leur bureau.
- Oh, oh… fit Cho. L'invité spécial de Jane, John Tulsa et ce qui doit être son avocat.
- J'y vais, fit Van Pelt.
Elle s'approcha des deux hommes. Celui que Cho appelait « l'avocat » avait la tête dégarnie. Van Pelt pensa à un personnage de roman policier dont elle ne se souvenait plus le nom… c'était un moine qui résolvait des enigmes… Elle s'approcha, décocha son plus beau sourire et tendit la main vers le galeriste.
- M. Tulsa, je présume, Agent Van Pelt, je travaille avec l'agent Lisbon – fallait-il peut-être éviter de citer Jane.
- Enchantée mademoiselle, dit Tulsa, il fit un geste de la main, voici mon avocat Maître Swartz. Vous comprendrez que, au vu des circonstances de ma visite, je ne dise plus rien jusqu'à la conclusion de notre entrevue avec l'agent Lisbon.
- Je comprends tout à fait M. Tulsa. L'agent Lisbon, n'est pas là mais si vous voulez bien me suivre, je vous ferez patienter dans son bureau. Elle ne dev…
Van Pelt n'eut pas le temps de finir sa phrase, l'avocat était passé en mode prétoire. Il avait une petite voix aigue.
- Agent… Van Pelt, c'est cela ?... Mon client vous fait vous dire qu'il est hors de question pour lui d'être traité différemment que n'importe quel autre prévenu et que, en dépit de son innocence et des preuves de celle-ci, apportées par le Procureur général lui-même, il a décidé de tout faire dans les règles. Aussi, je vous demanderai de nous diriger vers une des salles qui vous sert usuellement aux interrogatoires.
Van Pelt resta un peu sonnée par le débit de Maître Swartz mais puisqu'il le souhaitait ainsi, elle les installa dans la salle d'interrogation numéro deux. Lisbon et Jane allaient s'amuser avec lui. Ils avaient intérêt à être bien sûrs de leur coup.
Lorsqu'elle revint, elle trouva Cho et Rigsby occupés. L'un lisait un nouveau dossier, l'autre était au téléphone. D'après ce qu'elle comprit, Rigsby parlait aux parents de Davis.
Cho s'approcha avec son dossier. Il semblait satisfait. Il se pencha vers Van Pelt. Il chuchotait pour ne pas déranger Rigsby.
- Je viens d'obtenir un dossier sur Deckerd, le gardien de nuit. Très intéressant. La galerie l'a embauché à travers une boite d'interim qui travaille avec une association qui s'appelle « un nouvel espoir ».
- Comme le titre de Star Wars ? Demanda tout à coup Rigsby. Il venait de raccrocher.
- Ouai… Donc, cette association aide d'anciens détenus à trouver du travail et à se réinsérer…
- C'est pas illégal de faire bosser d'anciens détenus dans le milieu de la sécurité, a fortiori dans le luxe ?
- Illégal ? Non… et « un nouvel espoir » avance le 8ème amendement. Ils considèrent que les anciens détenus ont payé leur « dette à la société » et que les marginaliser, c'est leur appliquer un traitement cruel et humiliant…
- Pas faux… dit, pensive, Van Pelt.
- Ce qui fait de Deckerd, un ancien détenu ? Avança Rigsby.
- Oui, répondit Cho. Il a été condamné pour le meurtre d'une personne âgée. Il était jeune. Il croyait au système. Il a toujours plaidé non-coupable et il a pris 30 ans sur un dossier un peu branlant.
« Plaider coupable lui aurait permis de mieux s'en sortir mais il considérait que c'était avouer une faute qu'il n'avait pas commise… Son avocat a toujours dit qu'il avait été condamné lourdement parce que 75% des jurés avaient plus 50 ans…
Tous se regardèrent un instant, le temps de digérer les informations. L'enquête prenait une nouvelle tournure.
- Et toi ? Demanda Van Pelt à Rigsby.
- Je viens d'avoir les parents de Davis. Le fils prodigue allait revenir en grâce… Ils étaient bouleversés. Davis était leur fils unique. Il avait repris contact avec ses parents – ils habitent dans l'Idaho. Il devait bientôt arriver à la fin de sa période probatoire. Il leur avait demandé pardon et leur avait annoncé son retour dans le droit chemin et l'envie d'ouvrir un petit restaurant près de chez eux. Il leur a dit qu'il aurait bientôt de l'argent pour mener à bien son projet, déclara Rigsby qui lisait les quelques notes prises sur un carnet… Si vous voulez mon avis, ça sent le dernier coup avant de se ranger des voitures… Je me demande ce que vont dire le Chef et Jane de tout ça…
- A toi de voir, fit Van Pelt en se levant et en donnant un petit coup de menton en direction de quelque chose dans le dos de Rigsby.
Lisbon et Jane venait de rentrer au CBI.
