Chapitre 7 – La demande
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- Vous avez lu, Padre ?
- Oui, hélas.
- Pour qui se prend-il ? Souverain de la Californie ? Ah, je voudrais bien voir ça !
- Vous ne m'aviez pas habitué à de tels emportements.
- Je suis peut-être médecin, mais je suis avant tout un homme comme les autres. Et je ne reconnais qu'un seul roi !
- Comme nous tous, vous le savez.
- J'aimerais le croire, Padre. Néanmoins le message est clair, se soumettre ou mourir. Je doute que beaucoup acceptent de tenir tête à cet homme pour finir ensuite au bout d'une corde.
- Ça ne fait qu'une journée à peine, gardez la foi.
Avila soupira. Il se laissa tomber sur une chaise. José Sebastian Varga s'était autoproclamé souverain de la Californie. Comme d'autres avant lui, il ambitionnait de dominer les autres. Comme eux, il tomberait, c'était une certitude. Quand ? Là était toute la question. Et combien souffriraient de la situation d'ici là ?
- Comment se porte don Diego ?
La question du prêtre l'obligea à quitter ses pensées et se concentrer sur les événements présents.
- Il va bien compte tenu de la situation. La blessure devrait guérir sans problème. Il faudra seulement veiller à ce qu'elle ne s'infecte pas. Il a bon nombre d'ecchymoses, mais rien de grave. Je peux vous l'assurer pour en avoir vu d'autres dans cet état, il a chuté de manière terrible mais on ne l'a pas violenté. C'est un miracle qu'il n'ait rien de cassé.
- Pensez-vous qu'il se réveillera bientôt ?
- Non. Il a perdu beaucoup de sang, il est très faible. Il sera incapable de se lever avant...
- Padre ? l'interrompit une voix.
- Diego !
Le jeune homme se tenait debout contre l'encadrement de la porte, une couverture sur les épaules. Une de ses mains tenait le mur, l'autre appuyait sur le bandage ceinturant son ventre. Son visage était pâle. Il semblait épuisé.
- Vous ne devriez pas être debout ! s'exclama Avila.
Le médecin le regardait les yeux écarquillés. En disant ces mots, il signifiait tout autant que se lever n'était pas prudent que son incrédulité à avoir réussi. D'après ses prévisions, Diego n'aurait pas dû reprendre conscience avant l'après-midi, ou au moins la fin de la matinée. Or le soleil n'était pas encore levé.
Le père Felipe l'aidait déjà à prendre place sur un fauteuil. Il le réprimandait au passage de son initiative.
- Ce n'est pas prudent, Diego. Vous êtes trop faible, vous devriez être au lit.
- Je vais bien, Padre.
Malgré la fatigue, il offrit un sourire rassurant à ses aînés. Avila leva les yeux au ciel.
- Laissez-moi voir, que j'en juge par moi-même.
Il vérifia l'état de son patient, commençant par s'assurer que le bandage n'avait pas bougé.
- La plaie ne s'est pas rouverte, vous avez de la chance, dit-il soulagé. A-t-on idée de se promener dans les couloirs dans votre état !
Cette fois, c'est un sourire d'excuse qui étira les lèvres du jeune homme.
- Reste-t-il de l'eau chaude, Padre ? interrogea Avila. J'ai des herbes dans ma sacoche qu'il faudrait faire infuser.
- Oui, il y en a. Je vous attrape une tasse.
- Vous la boirez en entier, don Diego. C'est bien compris ?
- Oui.
Pendant que le docteur s'affairait, le père Felipe posa une main sur celle de Diego. Il comprit au regard du prêtre qu'ils attendaient des réponses, mais qu'ils ne l'obligeraient en rien à les donner.
- Combien de temps ai-je été inconscient ? demanda-t-il.
- Quelques heures, ensuite vous avez dormi.
- À peine une nuit entière, précisa Avila. Ce n'est pas suffisant pour vous remettre. Vous avez perdu beaucoup de sang, Diego. L'effort devrait vous être proscrit. Je ne comprends pas comment vous avez pu vous lever et venir jusqu'ici !
Être Zorro avait des avantages. L'endurance et la solide constitution physique acquises lors de son séjour en Espagne n'avaient fait que s'accentuer depuis son retour en Californie. Sa forte volonté et un peu de chance avaient fait le reste. Un autre que lui n'aurait sans doute pas pu en faire autant.
- Avez-vous eu des nouvelles de Los Angeles ?
- Don Diego, soupira Avila en lui tendant la tasse brûlante qu'il devait boire, il fait encore nuit. Personne n'est venu à la mission.
- Personne qui soit entré, précisa père Felipe. Nous avons trouvé un message sur la porte tout à l'heure. Il y est écrit que José Sebastian Varga est souverain de Californie.
- Sans doute le même message lu lors de la cérémonie.
- Quelle cérémonie ? Que s'est-il donc passé ?
Les mains serrées autour du breuvage, Diego rapporta de façon concise la journée précédente.
- J'ai alors proposé à Varga de lui donner la liste. Je comptais m'en servir pour prévenir les amis de mon père. Tout ne s'est pas déroulé comme je l'imaginais, termina-t-il avec une grimace au souvenir de Greco et son pistolet.
- Comment diable avez-vous pu venir jusqu'ici ? s'écria Avila sans que le padre lui rappelle qu'ils se trouvaient dans un lieu saint.
- Je ne sais pas, mentit Diego. J'ai le vague souvenir d'une chevauchée, rien de plus.
Il prit le temps d'avaler le contenu de la tasse avant de reprendre.
- Padre, il est plus sûr qu'on me croit mort. Si Varga apprenait la vérité il pourrait s'en servir contre mon père. Vous devez tous deux garder le secret.
Par leurs fonctions, Avila et le père se devaient de le faire. Pour lui, ils n'auraient même pas à justifier de la sorte un tel silence.
Diego était aimé de tous. C'était l'ami du plus humble péon au plus haut dignitaire sans qu'il traite différemment les uns et les autres. Le médecin et le prêtre acceptèrent sa demande sans la remettre en question.
- Padre, reprit Diego soudain conscient d'un obstacle à cette idée, pourriez-vous envoyer quelqu'un dans les collines où on m'a trouvé ? J'indiquerai l'emplacement. Je dois savoir si quelqu'un a découvert que j'avais disparu.
Ses yeux se fermèrent un instant. Diego retint une grimace. Il n'était pas question qu'il flanche maintenant. Le repos pouvait attendre, il fallait régler ce problème avant tout.
- Si ce n'est pas le cas, poursuivit-il, il faudra provoquer un éboulement afin que chacun croit mon corps inaccessible sous les rochers. Si on sait que j'ai disparu, alors il faudra convaincre Varga que les indiens l'ont trouvé et lui ont offert une sépulture. Avec la proximité de la mission, ce serait l'excuse la plus vraisemblable.
- Vous pourriez envoyer deux de vos protégés, suggéra Avila.
- Je les accompagnerai, ajouta Felipe. C'est plus prudent si quelqu'un venait à se trouver là.
- Quant à vous, Diego, vous allez retourner vous coucher. Vous avez besoin de repos.
- C'est impossible, répondit le jeune homme malgré l'envie tenace de s'allonger. Je dois gagner San Diego et prévenir le capitaine Toledano. Dans l'état actuel des choses, c'est le seul qui puisse nous venir en aide.
- Je pense qu'il est déjà au courant, assura le docteur. De toute manière, vous n'irez nulle part ailleurs que dans un lit.
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Bernardo observait la scène sans vraiment la voir. Ses oreilles étaient attentives, pas ses yeux. Il ne pouvait supporter la douleur de don Alejandro. La fierté du caballero n'était plus intacte depuis l'annonce de l'Aigle. Il refusait de montrer à quel point la nouvelle de la mort de son fils l'avait atteint, il restait droit et digne. Au fil du temps, le serviteur avait appris à le connaître, il voyait au-delà de l'image qu'il voulait renvoyer. Il était dévasté.
On pouvait faire beaucoup de reproches à Varga, mais pas d'avoir fait croire à la mort de Diego. Bernardo savait quand un homme mentait. Alejandro avait compris comme lui que l'Aigle disait la vérité. Diego était mort. Ou plutôt il le croyait mort. Car il était impensable pour son ami qu'il soit passé de vie à trépas.
La peine du sergent Garcia était plus visible que celle du don, mais lui aussi tenait à rester digne. Pas une larme ne roula sur sa joue. Pas une fois sa voix ne se brisa quand il rapporta la teneur du marché que voulait passer l'Aigle. Don Alejandro prit la suite de la même façon.
- Mes amis, je vous conjure de ne pas risquer imprudemment vos vies. Prêtez allégeance au señor Varga. Retournez dans vos familles.
- Don Alejandro ! s'offusquèrent certains.
- J'ai perdu un fils, je ne perdrai pas des amis. Je sais que je ne puis vous obliger à rien, quelque soit votre décision je la respecterai. Nous avons fait partie d'une belle aventure, dit-il en songeant à l'armée de dons qu'il avait réuni et que le gouverneur avait reconnu, mais je crains qu'elle ne s'arrête aujourd'hui.
Un jour peut-être reprendrait-elle. Il voulait le croire. Des dons de toute la Californie avaient signé le document. Varga n'avait visé que ceux de Los Angeles et des environs pour l'instant, aussi ses amis de San Diego, Santa Barbara ou Buenaventura étaient à l'abri. Ils seraient prêts à agir quand il le faudrait.
Dans les cellules se tenaient des amis à lui, de simples connaissances, leurs fils également. Il en vit poser leurs regards sur leur progéniture. Ceux-là seraient les premiers à se rendre à l'Aigle. Il le comprenait, l'acceptait également. C'est donc sans surprise qu'il vit le plus indécis et dernier don à avoir signé la liste se manifester.
- J'accepte le marché du señor Varga, déclara don Alfredo. Menez-moi à lui.
