7 I witness

"Je suis désolé, major, mais l'inspecteur Fleming est parti déjeuner."

Le major grimaça d'irritation. Il avait besoin de tirer au clair le rôle de Wallestein dans cette affaire, et il n'avait pas l'intention de laisser les besoins naturels de cet homme ralentir une fois de plus sa mission.

"...Cependant, si vous ne pouvez pas l'attendre, vous pouvez vous adresser à son adjoint, le sergent Blackman," continua le planton en pointant du doigt un homme coiffé d'un chapeau melon, penché sur une machine à café dont les origines devaient remonter à la fondation de Scotland Yard.

Le major observa l'homme avec perplexité. Celui-ci était littéralement en plein match de boxe avec le distributeur, le secouant et le rouant de coups jusqu'à ce qu'enfin, son adversaire cède et lui remplisse un gobelet en plastique de café brunâtre. Le major profita de la fin des hostilités pour aborder le vainqueur.

"Sergent Blackman?"

L'homme se retourna, présentant au major une mine patibulaire à laquelle il ne manquait que le cigare pour le faire tout à fait ressembler à un gorille de film de gangsters.

Le major se demanda à quoi ressemblaient les criminels anglais si leurs policiers présentaient une telle physionomie. Mais il réalisa qu'il connaissait la réponse à cette question et s'empressa de concentrer toute son attention sur le sergent, qui relevait le bord de son chapeau en un bref salut.

"Bonjour, sergent, je suis le major Erberbach, témoin dans l'affaire du meurtre de lord Mac Rashlay…"

"Ah, le gars toujours au bon endroit au bon moment, hein? Et qu'est-c'que j'peux faire pour vot' matricule?" demanda le sergent en sirotant son café.

"J'aimerais que vous m'en disiez plus sur un certain Wallestein."

Le visage du sergent s'empourpra.

"Pourquoi vous voulez en savoir plus sur lui? Vous voulez faire partie d'son fan-club?"

"De toute évidence, vous n'en faites pas partie…" répondit le major avec flegme.

"C'est pas vos oignons!" répliqua-t-il, avant de cracher le contenu de son gobelet sur le sol. "Pouah! Ce jus d'chaussettes est vraiment dégueulasse!"

"Dans ce cas, que diriez-vous d'une petite bière en compensation? J'ai besoin de renseignements, et quelques chose me dit que vous serez plus à même de me les fournir que l'inspecteur Fleming..." déclara le major avec son sourire le plus amène.

Le visage du sergent s'adoucit.

"Ma foi c'est pas d'refus… Mais arrêtez d'sourire comme ça, vous m'flanquez les foies."

Rendus dans un pub des environs, il ne fallut au major que quelques pintes de bière coupées à la flatterie pour faire du sergent Blackman son ami pour la vie. Et celui-ci ne se fit pas prier pour faire du major son plus intime confident:

"Vous savez, major, j'vois bien, malgré vos grands airs, qu'vous êtes un chic type. Vous savez, j'ai pas l'air comme ça, mais j'ai le pif pour reconnaître les chics types des salopards. Et croyez-moi, le Wallestein, c'est un vrai salopard déguisé en chic type."

"Qu'est-ce qui vous fait dire ça? Le flair du policier?"

"P'têt bien, major, p'têt bien. Comment vous dire? Il est trop jeune, trop beau, trop riche. Sa fiancée ressemble à une princesse, il vit dans un superbe château… Sa vie ressemble à un conte de fées… sauf que j'sens bien, moi, qu'en réalité, ce s'rait plutôt un conte de la crypte! J'le vois, moi, dans quel état sont les criminels, ou même les témoins, qu'on r'trouve dans son sillage: y'en a qu'ont été défenestrés, d'autres qu'ont eu le crâne fracturé… Et des fois, on plonge dans l'franchement bizarre! Y'en a un qu'on a r'trouvé éventré: on pouvait voir l'paysage à travers! D'autres ont carrément été décapités, et sans qu'on sache avec quelle arme on s'y est pris!"

"Que voulez-vous dire?"

"J'sais pas comment expliquer, et d'ailleurs le légiste non plus: c'est comme s'ils avaient eu la tête arrachée, plutôt que coupée."

"Avez-vous déjà interrogé Wallestein à ce sujet?" demanda le major, soucieux de ne pas se laisser entraîner sur une pente aussi scabreuse qu'alcoolisée.

"Ca risque pas. On n'a pas vraiment d'raison de l'arrêter: on a jamais réussi à r'trouver la moindre preuve contre lui. Surtout qu'on risque pas d'chercher: Fleming lui doit pas mal en avancement, vu que Wallestein le laisse s'attribuer l'mérite de chaque affaire, et d'ailleurs…"

"Major von dem Eberbach?"

Les deux tournèrent la tête, et découvrirent que le propriétaire de la voix précieuse qui avait interrompu leur conciliabule n'était autre qu'un homme en livrée de majordome, droit comme un I majuscule, tenant sur un plateau une lettre cachetée.

"Eh beh, on dirait qu'les loufiats ont pris du galon dans ce rade. Mais j'bois pas les enveloppes, moi," railla l'inspecteur.

"Dans ce cas vous serez heureux d'apprendre, monsieur, que cette missive ne vous est pas destinée, à vous, mais à monsieur Eberbach. Je gage que monsieur Eberbach saura en faire meilleur usage," répondit le domestique en tendant le plateau au major avec une courbette.

"Pff… ces gens d'la haute, même leurs larbins se prennent pour la Reine-mère..." grommela le sergent tandis que le major regardait le domestique avec perplexité.

"Comment avez-vous su où je me trouvais?" demanda-t-il d'un ton inquisiteur.

"C'est très simple, monsieur. Mon maître m'a dit qu'il y avait de grandes chances pour que l'on vous trouve à Scotland Yard, ou que, pour le moins, on sache où vous trouver, étant donné votre implication dans cette regrettable affaire."

"Une simple déduction, c'est cela?"

"En effet monsieur. Quoi de plus naturel pour quelqu'un de la renommée de mon maître, monsieur?"

"Et qui donc est votre maître?"

"Vous le saurez en lisant votre courrier, monsieur."

Le major décacheta la mystérieuse lettre, et ses yeux s'agrandirent de stupeur, quand il lut, en caractères finement calligraphiés sur un papier de luxe, le message suivant:

Le comte James Wallestein IIIe du nom est heureux de vous convier à prendre le thé cet après-midi au manoir familial.

Mon majordome se tient à votre disposition pour vous conduire au château dès réception de la présente invitation.

Cordialement,

Comte Wallestein.

"Eh bien, vous qui vouliez en savoir plus sur Wallestein, vous voilà servi!" lança Blackman en se grattant la tête avec perplexité. "Mais prenez garde," souffla-t-il avec une haleine de cigare bon marché, "ça pourrait bien être un traquenard!"

"Si je puis me permettre," reprit le majordome en s'épongeant discrètement le front, "un refus de votre part serait fort regrettable… Pour mon maître, qui compte parmi vos plus grands admirateurs... comme pour mon humble personne si je ne parvenais à mener à bien ma mission..."

Le major rangea la lettre dans la poche de sa veste.

"Très bien, j'accepte l'invitation de votre maître. Attendez-moi cinq minutes, le temps que je règle l'addition."

Le valet salua le major d'une courbette obséquieuse, et attendit, droit et immobile comme un pilier de bar.

"Sergent, j'ai deux services à vous demander."

"J'suis tout ouïe, major."

"D'abord, j'aimerais que vous me donniez l'adresse du comte Wallestein, vous la connaissez, je suppose?" demanda le major en écrasant sa cigarette dans le cendrier du bar.

Interloqué, Blackman acquiesca et renseigna le major. Celui-ci se leva et déposa un billet sur le comptoir.

"Enfin, voici de quoi régler mon deuxième service, sergent. J'ai besoin que vous reteniez ce valet de pied aussi longtemps que possible."

Blackman se leva à son tour, et souleva le bord de son chapeau en guise de salut:

"Entendu. Je n'sais pas c'que vous avez en tête mon vieux, mais j'vous souhaite bonne chance, et n'oubliez pas: méfiez-vous d'l'eau qui dort, surtout quand un serpent s'y planque!"

"Je n'y manquerai pas, sergent. Maintenant à vous de jouer! Il ne doit pas me voir sortir."

Le sergent acquiesça, et s'approcha du majordome, passant un bras sur son épaule tandis qu'il le poussait vers la table:

"Dites donc, mon vieux, ça a pas l'air d'être un marrant, vot'comte, qu'est-c'que vous diriez d'en vider quelques unes à la santé d'son balai dans l'cul?"

"Monsieur, jamais en service…" protesta le domestique.

"Vous n'allez pas dire non à un représentant de l'ordre?" lança-t-il d'un ton jovial tout en renforçant sa prise sur son épaule.

Le majordome ne répondit rien et s'assit à table, dompté.

Le major, quant à lui, disparut dans la foule et le brouillard de Londres.