Bonjour, ou bonsoir, bonne nuit, peut-être ?
Par où commencer ? Le début ? Ça serait trop long et trop triste. Le milieu ? Ça n'aurait pas trop de sens, mais ça me plairait bien. Un pardon ? Oui, un pardon. Je suis désolée. Désolée de mon absence, désolée de mon temps de parution, désolée de mon manque de nouvelles, désolée de mes faux retours, désolée et désolante. Je vous demande donc pardon à plat ventre. D'autant plus que ce chapitre, en plus de s'être fait attendre, risque de vous désarçonner un peu. Pour ne pas dire : de ne pas vous plaire du tout. C'est le premier où Scorpius et Rose ne sont pas confrontés l'un à l'autre. J'avais envie de vous parler un peu de Rose, de la Rose d'avant. Mais le plus important, bien que ce soit quand même assez court, c'est que je suis de retour. Et pour de bon.

Merci à vous, de ne pas m'avoir laissé et d'avoir toujours été un réel soutien. Merci, mille fois.


Petit, Hugo tombait toujours dans les pommes. Dans la cour de récré, dans le jardin, dans les escaliers du Terrier, pendant ses cours de latins, pendant qu'il jouait, qu'il portait un couffin, sans arrêts, il manquait de briser son cou fin. Et à chaque fois, Rose perdait son sang froid. Elle se jurait de ne plus le laisser sortir seul, de ne plus le laisser se lever, de ne plus le laisser. C'était son petit frère, elle avait beau lui renverser des brûlantes théières sur la tête et lui balancer des cuillères, c'était son petit frère. Mais elle, elle n'avait pas souvenir d'avoir souvent perdu connaissance dans son enfance.

Pourtant, quand elle avait vu Adastrée dans le salon de Scorpius, à l'instant, quand elle s'était sentie partir, quand elle avait quitté sa conscience, il lui avait semblé qu'elle reprenait la connaissance d'une vielle réminiscence.

Elle devait avoir quatorze ans, c'était dans ce qu'elle appellera plus tard «l'avant ». Comprendre l'avant Scorpius, les jeunes filles ont ce genre de niaiserie à sous-entendre. Elle venait de se disputer avec son père. Vous vous direz que pour une fille de quatorze ans, ne pas se disputer avec son doux papa serait un signe que justement quelque chose ne va pas. Or, pour Rose, sa robe violette, ses joues pourpres, sa voix blanche et son regard noir, c'est un grain de sable tout à fait inédit.

On dit souvent que Rose est tout à fait comme sa mère, ce n'est pas faux. Ce n'est pas vrai. On s'imagine donc qu'elle est plus proche d'elle que de Ron. On a tord. De toute façon, Rose vous le dira, tous les on sont cons. Inconscients du vous, du tu, du toi, du moi, du Ro en elle. Du Ron en elle. Alors, de cette dispute, elle s'en souvient parfaitement. Bien sur, elle s'est toujours amusée des colères de son père, des oreilles rouges, de ses balbutiements, de ses malencontreux coups de sang, de sa rousseur qui tournait au roussie. Oui, elle a fait ça. Mais, une fois qu'il commençait à parler, à hurler, à se vexer, elle savait ne pas abuser. Après tout c'était son père et elle l'aimait.

Elle aimait beaucoup de chose Rose Weasley. Les garçons un peu fragiles, les filles pas si vulnérables, le temps quand il était versatile, l'amour non monnayable, les doux mots malhabiles, les aurores incroyables, trouver les talons d'Achille, les vérités effroyables, les rires gorgés de sex-appeal, les amours improbables, jouer sa vie sur un fil... Beaucoup de chose futiles, fuyant l'utile et l'enviable. Et son père, donc. Mais, à part Scorpius Malfoy et son sourire d'enfant, s'il y a bien quelque chose qu'elle hait, c'est l'injustice.

Ce jour là, son père avait été profondément injuste, brute. Était-ce sa faute si Lily était rentrée ivre la nuit précédant la rentrée ? Non. Déjà, Rose, elle voulait pas y aller à cette fête suspecte, elle avait dit qu'elle serait jamais prête, proposer qu'on se fasse une soirée crêpes, mais Lily avait insisté, que ça serait marrant, qu'on allait passer du bon temps en revoyant les gens, et puis que tu sais bien que maman elle me laissera jamais sortir si tu dis non ! Alors, oui, elle avait cédé, oui. Mais c'était pas sa faute, c'était pas son drame. Elle n'avait rien vue de la trame, l'important c'est de participer ? Elle, elle était partie s'y perdre. Pas chaperonner. Et Scorpius et ses idiotes de dents qui lui avait rendue une Lily gémissant, qui allait le blâmer lui, hein ?

Alors, elle se retrouvait là, las, sur la voie 9 ¾, à un demi pas du train, cinquante du torrent de tête burnes, rousses et blondes qui lui servait de famille, trente de son petit ami qui lui avait aussi reproché l'ivresse de Lily, un lâche à cent pour cent et à quelques centimètres de la plus belle femme qu'elle n'avait jamais vu. Ou plutôt, qu'elle n'avait jamais vu d'aussi près. Elle la connaissait. C'était la plus belle femme de la sorcellerie anglaise d'après le Sorcière Hebdo de cet été, et des dix derniers étés. Daphné avait été rétrogradé « plus belle femme étrangère » en prenant la nationalité italienne. Daphné, a finalement chassé ses monstres, mais les démons ne pouvaient cesser de la chercher.

"Astoria, elle est belle", qu'on a dit.

Rose, n'est pas tout à fait d'accord, elle trouve qu'elle a un drôle de nez, des yeux trop grands, ça lui donne un air de poupée désespérée un peu désuet et puis elle est bien trop fine, on a toujours cette impression que si on la sert assez fort on peut la désintégrer, en plus, elle déteste les filles avec des gros seins, elle trouve que ça fait vache à lait. Alors, si Rose dit qu'elle est belle, c'est pas tout à fait comme ce con de On.
Elle est belle, un peu comme l'irréel. Dans chacun de ses pas, de ses mouvements, de ses souffles, il y a quelque chose d'éphémère, de doux, de sirupeux, un peu de trop peu, une impression de hors champ. Un reste de divin. Et puis quand elle rit, comme là maintenant, la main posée sur l'épaule de sa nièce, c'est comme, c'est comme, c'est comme, c'est comme quand la pluie s'arrête, ça fait des particules dans tout l'air, dans le monde entier. Elle a pas vérifié. Dans son monde entier. Cela, elle peut en témoigner.
Et puis, elle disait un peu n'importe quoi tout à l'heure, elle l'a cette foutue beauté physique, bien sur que qu'elle l'a. Mais à Rose, ça ne lui suffit pas, vraiment.
Parce qu'elle le sait bien que cette femme peut être laide, peut faire des choses horribles, à des gens que qu'elle aime, qu'elles aiment, qu'elle peut se punir jusque dans le sang, qu'elle peut être un monstre. Elle l'a lu dans ses yeux, elle l'a vu dans les journaux. Elle peut être laide à en vouloir mourir. Mais même comme ça, une petite bête en elle murmure à Rose qu'elle la trouvera toujours belle. Dans le geste déraisonné, l'impression d'ivresse, la fuite de la petitesse, à se perdre dans ses peurs d'années en années.
Elle est belle.
A l'éternel.
Rose, elle ne peut pas penser un monde où cette beauté ne serait pas.

Adastrée lui a dit bonjour, avec son petit sourire en coin, elle a retroussé ses lèvres parfaites, a balayé l'insolence de ses cheveux d'un revers de main et à susurrer un salut sirupeux, plutôt. Si bien que Rose ne sait pas trop si elles se sont saluées ou insultées. Tant pis. L'autre, la plus grande, la plus belle, la plus irréelle, la regarde maintenant. Elle ne rit plus, plus avec sa bouche sinon, mais ses yeux raisonnent encore de vieux éclats. Comme si ce monde était une perpétuelle farce dont seule elle pouvait comprendre le sens.

« Bonjour, jeune fille !

Bonjour, madame Malfoy.

C'est idiot, mais en disant ça elle a voulu lui faire la révérence. Et puis elle s'est souvenue, beauté est reine du monde, mais elle, elle est Rose Weasley, alors elle ne courbera l'échine devant personne. Surtout pas devant une veuve noire incapable de tuer son mangemort d'époux.

Mais tu n'es pas la fille de Ginny !

Ah non, qu'on ne lui parle pas de cette idiote de Lily, merci.

Non, madame, je suis la fille de Hermione Weasley.

Et de Ronald ?

Oui, madame Malfoy.

La question était incongrue, n'est ce pas ?

Rose a rougi. Oui, elle l'était. Hermione et Ron, Ron et Hermione, comme si on avait jamais pu séparer ces deux identités. Mais Astoria n'est pas on, c'est plus elle. Ailes. Elle est tellement aérienne, oui c'est ça. Dans sa désinvolte façon de survoler une conversation en ne vous regardant qu'à perte, la votre, forcément.

Et bien sur, tu n'oses pas me dire que je suis incongrue, mais tu le penses. Tu erres entre la sage Granger et effrontée Hermione. Mais tu me fais surtout penser à ta tante Ginny. Physiquement, évidement, mais aussi dans ta façon de me fusiller des yeux. As-tu fait attention à la manière dont tu t'adressais à moi, dont tu me nommais ?

Je vous appelle Madame Malfoy, est-ce que vous préférez Madame Greengrass, comme dans les magazines ?

Claquement de langue. Toussotement méprisant. Yeux aux ciels. Serpent. Et puis sourire à nouveau, à pleine dents. C'est fou, elle lui rappelle quelqu'un.

Madame Greengrass, que Satan puisse avoir son âme, est ma mère. Je suis Malfoy, je suis née pour être Malfoy. En cela, tu as tout bon. Mais, jolie petite colombe, on dit Lady Malfoy. Pas Madame Malfoy. L'allitération en m est vulgaire, altère la musicalité. Le L introduit le vice, le luxe, la vicieuse luxure. Tu comprends ? Si tu veux montrer ton mépris, ta haine, appelle-moi Malfoy. Je comprends la haine, pas le mauvais goût.

Et que pensez-vous de Lady Astoria ?

J'aime beaucoup. Et toi comment t'appelles-tu, petite colombe ?

Rose, Rose Weasley.

Au plaisir, jolie Rose, au plaisir. »

Et à cet instant précis, comme si tout avait été prévu, ils étaient arrivés en masse, les photographes, les journalistes à la carte en chocolat, les chroniqueurs mondains et les intéressés moyens. Des sales gosses au zoo, ils hurlaient son nom, pas le bon, l'autre, « GREENGRASS, LADY GREENGRASS, UNE MINUTE ? ». Un tas honteux de on. Rose les détesta. Et à cet instant précis, comme si tout avait été prévu, elle tomba.

Oui, elle se souvenait parfaitement de ce jour. Depuis, elle avait considéré les Greengrass, pardon les Malfoys, pardon, mais les Greengrass quand même, avec ce fanatisme que seuls ont les enfants incapables de remonter leurs jouets. Avec une préférence marquée pour Astoria, bien sur, mais elle ne pouvait nier une admiration profonde pour la beauté vénéneuse qu'était Daphné. Elle avait demandé à tante Ginny, ce qu'elle pouvait bien savoir de cette Lady Astoria qui semblait avoir tant de tendresse pour elle. Elle avait éclaté de rire, un peu comme son rire à elle, avait parlé de cabane dans les arbres et de jeune fille qui n'aimait pas les photos mais les photographes. Et puis, elle s'était tue, un peu comme si elle s'était tué. Rose connaissait ce silence, c'était le silence des morts de guerre. Alors, elle n'avait plus insisté, mais ça avait continué à la ronger, à la ronger, à la ronger... Jusqu'à l'épuisement. Elle avait même songé que c'était de là d'où venait son amour pour Scorpius. Et puis elle avait vite fait entrechat arrière, il y avait mille mondes entre la fascination et l'amour toujours.

Elle était sortie de sa torpeur, Adastrée à coté n'en menait pas large. Elle n'avait pas quitté le navire mais semblait à cran niveaux ancre. Rose la trouve touchante, à enlever sa main de la sienne aussi vite, à faire celle qui ne s'inquiétait pas le moins du monde, qui lisait le journal, tu vois le journal que tu as laissé là, celui de y a trois mois et qu'on ne peut bien lire qu'à l'envers, évidemment. Elle a l'air idiote Adastrée, alors tout doucement, pour la première fois Rose la prend dans ses bras et lui chuchote : « livre moi tes secrets, jolie fée ».