Partie Six

Le trajet jusqu'à l'église est... calme et étrange. Ils s'assoient maladroitement à l'arrière de la voiture pendant qu'ils voient Londres défiler à travers la vitre. Molly ne prend pas la peine de lui demander comment il connait leur destination. Elle accepte depuis longtemps le fait qu'il sait tout.

Sauf quand il ne le sait pas.

- Mycroft... Se risque, se haïssant d'avoir l'air si timide. Je ne- Je ne comprends pas.

Il lui lance un sourire étonné.

- Je croyais avoir été clair.

- Désolée, elle se recroqueville. C'est juste... Peux-tu... Je ne sais pas, explique-moi encore une fois ?

Il réfléchit un instant à ses paroles.

- Très bien. C'est peut-être mieux ainsi. Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?

Molly est tentée de dire « tout », mais mord sa langue.

- Eh bien, um. Je pensais que n'étais pas... intéressé par moi. Je veux dire, comme ça.

- Qu'est-ce qui t'a donné cette impression ? Il a l'air sincèrement curieux.

Eh bien, parce que je suis moi ? Veut-elle demander. Parce que tu es toi ? Parce que tu m'as complètement abandonné après qu'on ait couché ensemble ? Elle finit par déclarer :

- Tu étais... Froid. Après.

Il se moque.

- Je crois me souvenir que tu as qualifié l'événement d'erreur. Je pense que comme ça nous somme quittes.

- Mais, proteste-t-elle faiblement. C'était juste... C'était parce que... Je veux dire... Je veux dire, je l'ai dit parce que je pensais que c'était ce que tu allais dire.

Le regard qu'il lui porte est calculateur.

- Et qu'est-ce qui t'a fait penser ça ?

Elle veut le secouer. Et il est censé être si intelligent !

- Mycroft, tu t'es enfui.

- Ah. Il hoche la tête, le visage impassible. Eh bien, c'est là que réside le nœud du problème.

- Quoi ?

- Tu as mal compris mon intention. J'ai été appelé et j'ai dû m'occuper de quelques questions d'import-

- Oh, foutaises. Et tu n'aurais pas pu me le dire ?

- Je te l'avais dit.

Elle se souvient de ses paroles à demi murmurées alors qu'il quittait la pièce et grognait.

- Tu ne m'as pas dit que tu quittais la maison !

Il leva presque les yeux au ciel.

- Bien, je serai plus précis la prochaine fois, si ça nous évite les malentendus inutiles.

- Ne sois pas si... Blasé, d'accord ? Dit-elle sèchement. Ça fait mal.

Il fait une pause, compte tenu de la situation.

- Je m'excuse. Ça n'a jamais été mon intention.

- Oui, je sais, tu allais revenir et prendre un déjeuner poli avec moi.

- Mon but était d'être « agréable » plus que « poli ». Ou plutôt, c'était l'option douce, car mes intentions réelles étaient plus dans le sens « sensuelles » et n'impliquaient pas de nourriture.

Elle cligne des yeux. Elle peut à peine croire ce qu'elle entend.

- Est-ce que tu viens de-

- Je crois que je l'ai fait, grogne-t-il.

La frustration de Molly éclate comme une bulle de savon et elle ressent de plus en plus de vertige. Elle a du mal à le croire, mais tout cela semble avoir été un malentendu aux proportions épiques. Elle pensait qu'il l'avait rejeté, et il pensait que c'était elle qui n'était pas intéressée. Comment ont-ils réussi à en arriver là, elle n'en a aucune idée. C'est complètement ridicule. Elle commence à rire.

- Oh mon Dieu, je suis désolée, mais c'est... C'est vraiment idiot.

- Plutôt, concède-t-il, un peu chagriné.

Elle rit d'un rire impuissant, trouvant la situation – et la fossette de mécontentement sur son nez- complètement hilarante. Elle n'arrive pas à croire l'enchevêtrement de ma vie. Puis elle se souvient d'autre chose.

- Oh mon Dieu, Anthea ! S'exclame-t-elle, se sentant à la fois embarrassée et très amusée.

- Qu'est-ce qu'elle a ?

- Rien, elle m'a juste donné un conseil – Oh mon dieu ! Rit-elle.

- Un conseil ?

- Oh rien, c'est rien, oublie ça.

- Molly.

- Non, vraiment, oublie ça.

Et, étonnamment, il cède, soufflant d'amusement. Son regard est chaleureux et affectueux, et Molly le regarde avec émerveillement. Elle se sent légère et agitée, et soudain, en regardant cet homme ridicule et coincé, elle se rend compte qu'elle n'a jamais été aussi sûre de rien dans sa vie. Et bizarrement, contre toute attente, il pourrait ressentir la même chose.

C'est une vie étrange, étrange qu'ils vivent.

Quand la voiture s'arrête, Molly commence à paniquer.

- Attend, crie-t-elle en tendant la main et en la posant sur le bras de Mycroft avant qu'il n'ait l'idée de sortir. On fait... On est vraiment en train de faire ça ?

- Tu préfères y aller seule ? Lui demande-t-il, visage impassible.

- Non ! Non, je veux dire, eh bien... Ce que je veux dire, c'est tu en es sûr ? C'est toute ma famille qui est là... Je ne... Oh pourquoi est-ce que tu fais ça ?

- Pourquoi penses-tu que je fais ça ? Demande-t-il avec impatience.

- Oh, tu ne peux pas pour une fois me donner une réponse claire ? S'irrite-t-elle, mais répond quand même. Parce que, je ne sais pas, tu te sens obligé ? C'est ce que tu as dit, que s'était des excuses...

- Puis j'ai dit que c'était mon intention.

- Alors c'est lequel ? Et qu'est-ce que ça veut dire ? Parce que, eh bien, parce que si tu prévois d'y aller en tant que mon rencard maintenant, et que plus tard tu te casses, alors je préférerais que tu ne le fasses pas-

- Molly-

- Parce que, eh bien, je ne l'oublierai jamais, ok ? Molly, une vieille fille au cerveau pathétique, vient au mariage de sa cousine avec un homme étrange qu'on ne reverra plus jamais – ce sera le sujet de conversations pour les années à venir.

- Molly, il lève les yeux au ciel, exaspéré. Mon intention implique une sérieuse déclaration.

Elle chancelle.

- Vraiment ?

- Oui. A quel point dois-je être franc pour que tu comprennes ?

Il a l'air d'être complètement abattu, à deux doigts de vomir dans ses mains de frustration.

- Assez brutale, elle grince.

- Oh, pour l'amour de Dieu, très bien ! Craque-t-il. Je veux poursuivre une relation romantique avec toi, c'est assez brutal ?

Pendant un moment, elle est époustouflée. Puis elle rit. L'affront visible sur son visage n'aide pas.

- Vous êtes vraiment ridicule, n'est-ce pas ? Demande-t-elle.

- Je t'assure que je ne le suis pas, grommelle-t-il.

- Ne t'inquiète pas, halète-t-elle. Je te préfère quand tu es ridicule.

Il renifle avec répugnance, mais la peau autour de ses yeux se plisse d'affection.

- Est-ce que cette affection pour mes manières ridicules est suffisante pour que tu acceptes ?

L'hilarité s'estompe. Molly le regarde sans s'arrêter, déconcertée par la sincérité de la demande et l'incertitude qui l'accompagne, et même si elle a du mal à croire ce qu'elle entend, il n'y a vraiment qu'une seule chose qu'elle puisse faire.

- Oui, répond-elle timidement. Bien sûr.

- Bien, répond-il lentement, en le savourant.

Ils se regardent pendant un moment dans un silence qui est chaleureux et plein. Molly ne pense pas s'être jamais sentie aussi en paix.

- On y va ? Demande-t-il finalement.

Ils sortent de la voiture main dans la main.

Au début, personne ne les remarque. La personne qui les fait entrer à l'intérieur est la mère de Ryan qui ne leur accorde même pas un second regard. Molly garde sa main sur le bras de Mycroft alors qu'ils remontent l'allée à la recherche d'un endroit où s'asseoir. Il lui faut quelques secondes pour trouver sa mère et sa tante discutant devant. Elle sent la bulle de calme éclate en petits morceaux. Oh mon Dieu, elle est censée... ?

- Je pense qu'il est grand temps que je me présente, tu ne penses pas ? Lui dit Mycroft doucement et la conduit directement vers les deux femmes qui ne se rendent compte de rien.

Molly sent tout son sang se précipiter à son visage.

- Maman, lui dit-elle doucement. Tatie.

- Oh Molly, tu es là ! J'ai eu peur que tu ne viennes pas – oh bonjour ? Bafouille sa tante, les yeux balayant l'imposante présence de Mycroft avec une curiosité non dissimulée.

La mère de Molly se retourne et sa bouche tombe de surprise.

- Um, Maman, Tatie, voici Mycroft Holmes, dit-elle, en omettant l'étiquette supplémentaire à la fin, parce qu'elle n'a honnêtement aucune idée de comment l'appeler.

- Mycroft, voici ma mère Andrea Hooper et ma tante Sylvia McMillan.

- Tout le plaisir est pour moi, se présente Mycroft en douceur, l'image du parfait gentleman, un petit sourire jouant au coin des lèvres. C'est un honneur de finalement rencontrer la famille de Molly.

Sa mère est perdue.

- Eh ben, er, c'est toujours un plaisir de rencontrer un... ami de Molly, répond-elle, un peu agitée, la petite pause avant le mot « ami » accompagnée d'un regard interrogateur à sa fille.

Molly lui fait un sourire nerveux et un signe de tête. Les sourcils de sa mère se haussent.

Pendant les quelques minutes qui suivent Molly regarde avec émerveillement Mycroft séduire sans effort sa tante lançant suffisamment les vibrations d'un gentleman chic pour séduire les femmes d'âge moyen les plus désapprobatrices. Sa tante n'est pas du tout une adversaire redoutable : en trente secondes elle commence à glousser comme une écolière. Il a une quinzaine d'années de moins qu'elle, il doit donc lui paraitre comme l'incarnation d'un beau jeune homme, ce que Molly trouve absolument ridicule. La seule chose qui atténue son hilarité est le fait que les charmes de Mycroft ne semblent pas fonctionner sur sa mère. Molly voit son regard acerbe et sait qu'elle va avoir droit à une « discussion » plus tard. En ce moment, Sheila et Ryan se marient, alors ils s'assoient tous sur l'un des bancs à l'avant, Molly au centre avec sa mère à droite et Mycroft à gauche.

Ils ne s'assoient pas particulièrement près, des centimètres séparant les cuisses et les épaules, et toutes les pensées folles qu'elle aurait pu avoir à propos de se sentir mal à l'aise ne s'envolent pas parla fenêtre, parce que ce n'est pas gênant, c'est agréable et paisible. Elle n'a pas l'impression d'avoir besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit parce que Mycroft Holmes est ici avec elle alors qu'il pourrait être ailleurs dans le monde. Alors elle sourit d'un sourire éclatant, contente de sentir sa présence à ses côtés, et ignore l'inquiétude malavisée de sa mère.

- Alors, uh, Mycroft, demande Sheila quelques heures plus tard, pendant le diner. Qu'est-ce que tu fais exactement ?

Sa cousine est très jolie dans sa robe de mariée bouffante, ses beaux cheveux sombres et ondulés coiffés dans un style élaboré. Pour une fois, Molly ne se sent pas gênée à côté de sa beauté, se sentant un peu comme le Cygne qui a grandi dans Le Vilain Petit Canard. Elle est à la fois embarrassée et très amusée par le malaise de Sheila. Le "plus un" de Molly est devenu un peu une attraction, tout en réussissant habilement à détourner l'intérêt de sa famille pour qu'aucune des attentions nécessaires ne soit volée à la mariée et au marié. Il est toujours le diplomate, charmant tout le monde et leur grand-mère, faisant en sorte que tout le monde l'aime, de sorte que les taquineries qu'elle pensait qu'elle recevrait définitivement ne viennent jamais vraiment. Elle regarde ses efforts avec fascination. Ce n'est pas étonnant qu'il tire toutes les ficelles du gouvernement.

Pourtant, tous les hommes du roi n'ont pas pu empêcher ce diner d'être un peu gênant.

- J'occupe un poste mineur au Ministère de l'Intérieur, répond Mycroft avec un sourire charmeur.

- Vraiment ? Le père de Ryan le regarde d'un air suspicieux. Je ne t'ai jamais vu dans les journaux.

- Comme je l'ai dit, ce n'est qu'un poste mineur, explique-t-il modestement. Les médias ne s'intéressent pas à moi.

Ou plutôt, tu ne leur permets jamais de se rendre compte que tu es là, pense Molly avec ironie. Ses yeux papillonnent d'amusement comme s'il avait lu dans ses pensées. Elle lui fait un sourire.

- Alors où as-tu rencontré notre Molly ? Cette fois, c'est Tyler le petit frère de Sheila.

Il a vingt-trois ans et il est arrogant parce qu'il est récemment devenu chauffeur de camion et qu'il ne parle que de ses voyages hebdomadaires sur le continent. Il est le cosmopolite de la famille, ou du moins c'est comme ça qu'il se voit. Personnellement Molly pense qu'il est un enfant gâté insupportable et elle est contente qu'il n'ait au moins pas commencé sur son sujet préféré, qui est les différents choix de mode des prostituées d'autoroute.

- Nous nous sommes rencontrés grâce à une connaissance commune, répond doucement Mycroft.

- Tu rencontres de vraies personnes à la morgue ? Glousse Tyler. Tu vois, notre Molly n'est pas vraiment un papillon social, non ? J'étais sûre qu'elle ne trouverait jamais de mec.

Molly a un moment de recul. Tyler ne semble pas se rendre compte qu'il parle à un homme de presque vingt ans son ainé et fait un sourire stupide et un clin d'œil à Mycroft. Tante Sylvia essaye de faire taire son fils, mais sans succès, et le regard sur son visage lui dit que, même si elle est gênée par l'avance de Tyler, elle n'est pas nécessairement en désaccord avec l'idée générale. Molly sait que, malgré son amour et son soutien, la famille du côté de sa mère a une tendance profondément refoulée à la voir comme une vieille fille snob avec trop de diplômes, quelqu'un qui ne peut pas profiter de la vie et qui a gaspillé sa jeunesse en livres et en cadavres. Être pathologiste n'est pas un travail pour une jeune femme, pensent-ils. Franchement, ils la trouvent à la fois morbide et légèrement ridicule. Molly le sait et l'a surtout accepté, mais il est humiliant que Mycroft soit là pour voir l'impolitesse de sa famille.

- Vraiment ? Dit Mycroft d'un ton cordial mais ses yeux sont glacials. Je crains que vous ailliez encore beaucoup à apprendre Mr. McMillan.

Il ne s'arrête pas pour jubiler devant l'affront confus de Tyler, et à la place oriente la conversation vers des sujets plus sûrs. Bientôt, sa nouveauté s'estompe et il cesse d'être le centre de l'attention. Le reste du diner se passe sans incident et peu de temps après, Sheila et Ryan tournoient sur la piste de danse pour leur première danse en tant que couple marié.

Au lieu de se concentrer sur sa cousine, Molly se retrouve à voler des regard à l'homme à ses côtés. Il sirote son vin avec un demi-sourire détendu.

- Merci, marmonne-t-elle finalement.

- Pourquoi ? Demande-t-il doucement.

- Pour tout, je suppose. C'est... vraiment bien.

Elle a un moment de recul et regarde ses mains, sentant ses joues rougir.

- Je sais que c'est un peu moins... De bon goût que d'habitude, ajoute-t-elle très discrètement, en regardant le chandelier orné d'une décoration criarde qui occupe la moitié de la table. Et ma famille... peut être pénible. Donc je- J'apprécie que tu sois là. Même si je ne sais toujours pas exactement pourquoi.

Elle le sent se déplacer sur la chaise à côté d'elle.

- Je pensais que nous avions résolu ce problème, commente-t-il soigneusement.

Molly pince ses lèvres.

- Je suis désolée, mais c'est juste tellement... Je n'ai pas l'habitude... je veux dire, c'est si soudain...

- Que puis-je dire pour te convaincre ?

- Ne change pas d'avis, murmure-t-elle lamentablement.

Du coin de l'œil, elle le voit poser son verre et tendre la main. Son toucher est chaleureux et rassurant, et pourtant elle ne peut s'empêcher de douter de ses intentions.

Puis elle remarque quelque chose qui l'empêche de respirer.

- Ta bague n'est plus là, dit-elle, essayant d'avoir un intérêt désinvolte et échouant.

- Ma bague ?

- Oui, um, ton alliance.

Ses doigts nus se serrent sur sa main. Il soupire.

- Oh, Molly. Ce n'est pas une alliance.

Elle cligne des yeux, puis le regarde avec surprise. Il a l'air sérieux.

- Ce n'est pas le cas ?

- Mais... Pourquoi ?

- Je ne peux pas tout à fait expliquer son but, dit-il doucement. Si c'était le cas il faudrait que je te fasse tuer, et ce n'est évidemment pas faisable.

- C'est vrai, dit-elle en riant après qu'elle ait eu un moment pour assimiler. C'est vrai. Il n'y a donc pas de Mrs. Holmes ?

- Bien sûr que non.

- Ou de Mr. Holmes ?

- Non pas non plus de Mr. Holmes. Sauf si tu ne me comptes. Ou mon père. Ou cette personne qui restera anonyme.

- Um, bien, s'étouffe-t-elle.

- Tout à fait.

Elle le regarde fixement, cartographiant ses traits familiers, tenant compte de son regard intentionnel et de la légère courbure de ses lèvres et elle sent le poids lourd se soulever de ses épaules. Il est vraiment sérieux à ce sujet. Aussi improbable que cela puisse paraitre, cela se produit vraiment. Après tant de mois de réflexion, c'est étrange et quelque peu anti-climatique, comme le début de toute relation. Le passage du non-être à l'être est subtil et mondain, et pourtant elle sait que plus tard elle se souviendra de ce moment et qu'elle le trouvera magique et changera sa vie.

Peu à peu, elle se détend, avec l'intention de profiter de sa soirée.

Et même s'ils finissent par se séparer les mains, il s'écoule beaucoup de temps avant qu'elle n'arrête de sentir son toucher doux sur sa peau.

Sa mère finit par la coincer à mi-chemin de la réception, la trainant à moitié hors du hall principal.

- Tu couches avec lui?

Molly s'étouffe dans son champagne et bafouille un moment, regardant sa mère avec incrédulité.

- Eh bien, c'est le cas ? Presse sa mère, imperturbable. Molly sent ses joues devenir écarlates.

- Maman ! Siffle-t-elle. Nous n'avons que... Je veux dire, c'est seulement aujourd'hui-

- Est-ce qu'il fait pression d'une façon ou d'une autre sur toi ? Tu as des ennuis ? Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Est-il... Je suis désolé, mais je dois te demander... s'il te... fait du chantage ?

La mâchoire de Molly se décroche.

- Quoi ? Crie-t-elle horrifiée.

Pendant un moment sa mère a l'air un peu incertaine, mais elle se décide.

- S'il te plait dis-moi, je peux t'aider, quoi que ce soit, implore-t-elle. Je suis inquiète – je me souviens de lui, c'est l'homme de la voiture aux vitres teintées, n'est-ce pas ? Es-tu impliquée dans des affaires louches ? J'ai toujours su que le fait d'être coroner te causerait des ennuis, je le savais...

- Maman ! Ce n'est pas... Ce n'est pas, ce n'est pas du tout comme ça, ce n'est pas ça !

- Tu n'as pas besoin de faire semblant, Molly, lui dit Maman avec insistance. On peut aller voir la police, l'un des vieux potes de ton père est dans la police, je suis sûre qu'il peut aider-

- Maman ! Dit sèchement Molly s'étant remise du choc initial. Sa mère se tait, mais le regard fou dans ses yeux ne s'estompe pas. Tu as tort ! Ce n'est pas du tout ça. Nous sommes ensemble.

Le dire à haute voix lui donne un bon frisson.

Sa mère lui lance un coup d'œil.

- Molly-

- Non, c'est vrai ! On s'est mis ensemble aujourd'hui, alors c'est tout nouveau-

- Molly, tu peux me dire la vérité, je ne serais pas en colère –

- Maman, je dis la vérité –

- Molly, s'il te plait, ne me mens pas. Je veux t'aider. Et je sais que tu penses que je suis vieille et stupide et que je ne sais rien du monde, mais je connais les hommes comme ça qui séduisent les filles comme toi sans arrière- pensée.

Les mots se suspendent entre eux comme des doigts pointés. Molly les sent la frapper au cœur, envoyant des vagues de douleur dans tout son corps. Elle se met en colère.

- Tu veux dire qu'il ne voudrait pas de moi s'il n'avait rien à gagner ?

Sa mère tressaille.

- Molly, chérie, s'il te plait sois raisonnable. Les hommes avec de la classe et de l'argent n'aiment pas vraiment les filles comme toi, pas vrai ? En plus il est tellement plus vieux que toi...

- Seulement de dix ans, dit-elle en serrant les dents. Et il n'est pas Dieu, maman. C'est un homme.

- Molly-

- Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'il peut bien vouloir de moi ? Quelle arrière-pensée pourrait-il avoir ?

- Chérie, explique sa mère patiemment. Tu occupes un poste important dans un hôpital qui travaille avec le nouveau Scotland Yard. Et si c'est un criminel et qu'il vous demande de falsifier des preuves ?

Molly n'y peut rien – elle grogne, de façon plutôt inélégante, puis essaie sans succès d'étouffer les rires hystériques qui menacent de sortir de sa bouche.

- Quoi ? Ce n'est pas déraisonnable ! Proteste sa mère.

- Eh bien, halète Molly. Peut-être que si c'était quelqu'un d'autre. Maman, il travaille pour le gouvernement- il a de très bons contacts. Il n'a pas besoin de moi pour falsifier quoi que ce soit, il a d'autres personnes pour ce genre de choses.

De plus, même si c'était vrai, il est déjà trop tard. Elle l'a déjà fait, même si c'était pour un autre homme. Elle a falsifié un certificat de décès et un rapport post-mortem pour Sherlock sans sourciller. C'était pour une bonne cause, elle en est sûre, mais le fait est qu'elle a commis une fraude. Elle sait qu'elle ferait la même chose pour Mycroft sans hésiter. Est-ce que ça la rend crédule ?

Sa mère semble toujours inquiète, alors Molly, bien que blessée et perturbée par son incrédulité, décide de lui faire plaisir et d'imaginer le pire scénario. Quel genre de motif Mycroft Holmes aurait-il besoin pour jouer le comédie en étant avec elle s'il ne voulait pas, en fait, être avec elle ?

Il craint qu'elle soit un handicap, il le lui a dit lui-même. Ce rencard est-il un moyen pratique de s'assurer qu'elle ne crache pas le morceau. Est-ce qu'il pensait que parce qu'elle est blessée et en colère contre lui, elle trahirait Sherlock ? Est-ce que c'était ça? Essayait-il de l'apaiser avec la robe et le mouchoir de poche et « son intention » ? Et n'a-t-elle pas joué dans son plan simplement parce qu'il l'a serrée dans ses bras et lui a dit qu'il voulait « poursuivre une relation romantique » avec elle ?

Son cœur se serre d'angoisse parce que ce scénario est d'un réalisme inquiétant. Elle est certaine qu'il se donnerait beaucoup de mal pour protéger son frère, et prétendre temporairement d'être attiré par une femme ne semble guère être une corvée. Ses pensées doivent être visible sur son visage parce que sa mère l'attrape et la serre dans ses bras.

- Je suis désolée, mais je m'inquiète pour toi, chérie... Fais attention, d'accord ? Murmure-t-elle dans son oreille tout en dessinant des cercles dans son dos. Je veux juste que tu sois heureuse...

Molly se penche sur son épaule, fronce le sourcils, craint d'avoir le ventre lourd.

- Retournons-y, dit-elle fermement. Ils nous attendent.

Ils reviennent dans le hall principal et les yeux de Molly cherchent la grande silhouette avec le gilet gris anthracite et le mouchoir émeraude. Elle le repère à côté de son oncle qui gesticule, l'écoutant poliment même si elle sait que la conversation doit être fastidieuse – Oncle George n'a que deux sujets : son métier de mécanicien automobile et les voitures d'occasion – et son oncle semble savourer l'attention. Elle voit les yeux de Mycroft scintiller au-dessus l'épaule de l'autre homme, et quand il la voit, son expression s'apaise et une partie de la tension quitte ses épaules. Elle regarde lui sourire à travers la pièce seulement avec ses yeux, et quelque chose de chaud se déroule dans sa poitrine. En ce moment précieux, elle se rend compte que, même si les soupçons de sa mère sont encore frais dans son esprit, elle ne va pas être prudente du tout.

- Tout va bien ? Lui demande-t-il quand elle s'assoie à côté de lui. Elle se prélasse dans le parfum de son eau de Cologne et le son de sa voix.

- Tout va parfaitement bien.

Elle sourit, puis prend sa main, sans se soucier de savoir si quelqu'un la voit ou non.

S'il la fait sentir comme ça, alors il vaut vraiment le risque.

- Veux-tu danser avec moi ? Demande-t-elle avant d'y penser.

Il hausse un sourcil de surprise.

- Si tu le souhaite.

Il se lève et lui offre son bras.

- On y va alors ?

Ce n'est que lorsqu'ils arrivent sur la piste de danse qu'elle réalise de quelle chanson il s'agit. La voix larmoyante de Steve Tyler remplit la salle, faisant ressortir des associations avec une pièce particulièrement épique du cinéma américain. Molly ne peut s'empêcher de renifler, au moment même où Mycroft commence à la guider dans une position rappelant vaguement la valse.

- Quelque chose t'amuse ? Demande-t-il avec une bizarrerie sur son sourcil mais elle peut détecter un soupçon d'incertitude dans son ton.

Normalement, elle serait la première à le rassurer, mais cette blague est trop bonne pour la laisser passer.

Ils commencent à danser, ce n'est rien de très fantaisiste, juste des pas de danse gauche- droit standards, qu'on fait sur de la musique pop quand on ne veut pas vraiment s'exercer.

- Je me demandais, est-ce que le Gouvernement Britannique a des foreurs de pétrole sur sa liste de paie ? Demande-t-elle en souriant.

Le regard de confusion sur son visage n'a pas de prix.

- Pardon ?

Molly commence à rire, se balançant sur la mélodie.

- Tu sais, au cas où il y aurait des météores en direction de Londres ou de la Terre en général.

Regarder son visage et voir le moment exact où il l'a, est follement divertissant. Ses lèvres se recourbent et une fossette apparait à la base de son long nez alors qu'il se redresse haut et fort.

- Je t'assure qu'on a des plans plus fiables pour ça.

- Oh vraiment ? Comme quoi ?

- Je n'ai pas la liberté de le dire, lui dit-elle, le visage complètement impassible. Mais ne crains rien, la Grande Bretagne n'a peut-être pas Bruce Willis mais nous avons notre part de héros prêts à faire face aux menaces extraterrestres. Il y a une équipe à Cardiff, je crois. Et ce type agaçant avec une boite bleue. Il vient dans mon bureau de temps en temps. Très mauvaises manières. Il change sans cesse de visage entre les visites.

Molly glousse, plus capable de le regarder dans les yeux. Qui aurait cru que Mycroft Holmes est un fan de Doctor Who ? Toujours en train de ricaner, elle pose son front sur son épaule. Ils dansent encore, probablement plus proche maintenant qu'il y a une minute. La musique change, un single romantique pleurnicheur remplacé par un autre. Cette fois, c'est un morceau d'une vieille bande originale de Disney.

Tale as old as time...

True as it can be...

Barely even friends,

then somebody bends,

unexpectedly...

Les paroles sont magnifiques dans leur simplicité, et elles touchent une corde sensible dans le cœur de Molly. Une étrange chaleur se répand sur son corps, la rendant désossée et rassasiée. Presque distraite, elle serre la main de Mycroft. Il la serre aussi, sa prise sur sa taille se resserrant et la rapprochant un petit peu plus près.

Both a little scared,

neither one prepared...

Cela lui prend un moment, mais elle se rend compte qu'ils sont maintenant, à toutes fins et pratiques, ouvertement enlacés, la prétention de danser n'étant que très peu conservé. La chaleur se transforme lentement en une chaleur brulante qui remonte le long de ses cuisses, et s'accumule dans son abdomen. Une tempête se déchaine en elle, un désir écrasant de se pencher et de l'embrasser – mais elle ne peut vraiment pas s'imaginer le faire. Ce serait obscène, un sacrilège, de l'embrasser dans cette salle de noces gargantuesque, la moitié de sa famille les regardant avec une fascination non dissimulée. Embrasser Mycroft Holmes est une liaison aussi privée que l'homme lui-même- et elle en sera la seule témoin.

- Ramène-moi à la maison, dit-elle, les paroles fantômes planent sur son col de chemise immaculé.

Il expire haut et fort, et sa voix tremble un peu quand il répond :

- Très bien.

Il n'y a plus besoin de paroles ni de bavardages. Molly se sent un peu en retrait, un peu incontrôlable, mais l'expérience n'est pas effrayante. Elle espère qu'il ne la laissera pas tourner en rond autour des mots dans sa bouche, ce qui lui causerais de l'embarras. Il place sa main dans le creux du bras, l'amène à s'excuser et à faire ses adieux, lui ôtant le fardeau de la conversation. Elle se tient à ses côtés, contente et sûre, souriant doucement. Elle devine à peine les mots d'excuse qu'elle dit à sa mère et à Sheila et à Ryan, mais ça n'a pas d'importance. Mycroft l'aide à canaliser sa voix et, protéger par sa présence elle finit la soirée sans un bégaiement ou un commentaire déplacé.

En quelques minutes ils sont à l'extérieur, montant dans l'une de ses voitures. Le trajet jusqu'à son appartement est une torture, leur conversation guindée et polie, en contradiction avec la tension qui existe entre eux.

Quand ils arrivent enfin chez elle et que la porte se ferme derrière eux, Molly ne veut rien d'autre que de passer ses bras autour de son cou et de le faire se pencher pour un baiser, mais elle hésite. Elle se tient debout, tenant son sac à main dans ses mains tremblantes, regardant ses épaules tout aussi incertaines et tendues. Il y a un long moment où rien ne se passe, et le silence s'étire entre eux, mal à l'aise et tendu avant que Mycroft ne se prépare et fasse un pas en avant, comme déterminé à faire le premier pas cette fois. Il s'arrête un cheveu d'elle, la regarde avec intention, et elle incline son visage vers le haut, espérant que son sourire est encourageant. Le baiser qui couve entre eux depuis leur danse est hésitant et doux, grandissant en certitude à chaque contact attentif.

- Promets-moi que tu seras là demain matin, murmure-t-elle contre ses lèvres.

- Je te promets que je te réveillerai si j'ai besoin de partir, dit-il, tout aussi doucement en jouant avec ses cheveux.

Molly rit et l'embrasse à nouveau, en s'attardant.

- D'accord.

Elle est surprise de voir à quel point il est facile de le conduire dans sa chambre. La gêne qu'ils ressentaient auparavant a pratiquement disparu et ils se regardent avec une chaleur qui se transforme rapidement en chaleur frémissante alors que Mycroft les fait assoir sur le bord de son lit et réclame encore un autre baiser. Elle attire ses bras autour d'elle, son toucher transperçant le tissu fin de sa robe. Il semble avoir l'intention de prendre le relais cette fois-ci, et elle le laisse faire, car elle ne peut imaginer une meilleure façon de se rassurer qu'il le pense vraiment. Elle lui permet de la pousser sur les oreillers et de se presser contre elle pendant qu'il traine sa main devant elle et le long de sa cuisse. Elle écarte les genoux pour s'enrouler autour de lui et, pour la première fois, remarque qu'elle porte encore ses chaussures ; les talons s'enfoncent dans l'arrière de ses jambes. Chagrinée, elle bouge pour les écarter mais Mycroft l'arrête.

- Laissez-les, grogne-t-il dans son cou. En fait, laisse tout.

- Vraiment ? Rit-elle, ravie. Alors comment veux-tu - ?

- Assez facilement, dit-il, en passant sous sa jupe et en tirant sa culotte. Elle pousse des cris, puis glousse, et l'aide à les faire disparaitre.

- Eh bien, d'accord, elle tire sur sa cravate pour un autre baiser. Mais si la robe reste, le gilet aussi.

- Hmm, seulement le gilet ? Sourit-il.

- Non, je veux tout le deal, sourit-elle, puis elle ajoute après coup. Tu peux enlever ta veste.

- Très bien, répond-il, faisant ce qu'on lui ordonne.

La vision de lui au-dessus d'elle en bras de chemise est électrisante. Elle écarte à nouveau les jambes, d'une manière qu'elle espère attirante, et sa robe remonte autour de sa taille, la laissant exposée.

- Oui, c'est très séduisant, dit Mycroft, en levant un sourcil puis en posant ses mains à l'intérieur de ses cuisses, ses pouces caressant l'endroit où l'élastique de ses bas rencontre la chair.

Le souffle de Molly s'arrête. Elle le perd complètement quand il baisse la tête et presse ses lèvres sur l'une de ses cuisses et l'embrasse jusqu'en bas. Ses talons s'enfoncent dans la couette alors qu'elle s'arque sous lui. Il l'emmène au bord du gouffre mais pas assez, et elle halète de frustration, le regardant lui sourire sans aucune trace de remords.

- La robe te va bien même quand elle est froissée, lance-t-il malicieusement.

- Merci, dit-elle avec désinvolture. Mais j'aimerais que tu t'y mettes.

- Poursuivre quoi ma chère ? Se moque-t-il. Je suis un peu retenu comme je ne peux pas enlever mon pantalon.

Elle s'étouffe de rire.

- Eh bien, tu peux l'ouvrir, n'est-ce pas ?

- Ça je peux le faire.

Il fait follement chaud et pas aussi gênant qu'elle le pensait, faire l'amour avec Mycroft Holmes avec leurs vêtements, ses boutons de manchettes se frottant contre son bras nu quand il appuie sa main sur le matelas et le bouton froid de son pantalon heurtant la peau de sa cuisse chaque fois qu'il bouge.

Et pourtant, elle découvre plus tard que ce n'est qu'un exercice amusant, un prélude à la suite, lorsque les vêtements ont été enlevés et que les draps ont été réchauffés avec leurs corps nus alors qu'ils sont couchés ensemble, ses orteils brossant les poils de ses mollets. C'est à ce moment, et non dans le feu de l'action que Molly trouve le réconfort et un bonheur tranquille. Elle se rapproche de l'homme dans son lit et est ravie de le trouver en train de fredonner de plaisir.

- Bonne nuit Mycroft, murmure-t-elle contre son épaule nue, les lèvres caressant sa peau.

Il répond avec un baiser sur son front.

- Bonne nuit Molly.

Molly se réveille en sursaut, pour trouver une ombre au-dessus d'elle.

- Quoi- ?

- Ne te lève pas, dit Mycroft sa voix feutrée.

Il se tient près de son lit, portant tout sauf sa veste. En un éclair, Molly remarque que c'est un costume différent de celui dans lequel il est arrivé.

- Quelle heure est-il ? Demande-t-elle fatiguée, la crainte s'installant dans son ventre.

- Il est trois heures du matin. Je suis désolée... Je réalise que c'est terriblement gênant mais j'ai malheureusement été rappelé.

Il fait une pause, l'air plein de remords.

- Et je t'ai promis de te réveiller si j'avais besoin de partir.

- Oh, dit-elle bêtement. Oui, c'est vrai. Ok. Merci.

- Je suis désolé.

- Non, non, c'est bon, je comprends, lui assure-t-elle, même si elle se sent un peu mal à l'aise.

- Merci.

- Tu veux que je, um –

- Non, ne te lève pas. Il est encore tôt, tu devrais dormir un peu plus.

Il s'accroupit près du lit et lui donne un baiser chaste.

- Je vais sortir moi-même.

Elle le regarde silencieusement alors qu'il se dirige vers la porte, quelque chose de froid s'enfonçant dans son ventre. Ça ne disparait même pas lorsqu'il allume le seuil et lui fait un petit sourire.

- Je t'appellerai quand je serai libre, dit-il doucement, puis disparait dans l'ombre.

Elle entend le claquement indubitable des talons d'Anthea sur le sol de son salon, puis le bruit de la porte d'entrée qui s'ouvre et se ferme quand elle et Mycroft quittent l'appartement.

Il lui faut du temps pour se rendormir.

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Les choses s'officialisent pour les deux tourteaux malgré les petits problèmes de compréhension ... Joie et bonheur tout rentre dans l'ordre ! Est-ce que ça va vraiment durer?