Chères lectrices. Ce chapitre m'a vraiment donné des maux de tête. J'espère que vous l'apprécierez même s'il place l'action au centre et nos héros uniquement en coulisse. Celui-ci était toutefois nécessaire pour que d'autres portes s'ouvrent. Ne stressez pas trop, vous savez à quel point j'aime vous faire peur... Bonne lecture.
Merci pour tous les commentaires dont vous m'abreuvez. Je suis comblée. Message au non-inscrites.
Ambre: Tu avais vu juste... mais tu devras encore patienter pour connaître les motifs de monsieur...
Mimija: C'est vrai que la bonne humeur était au rendez-vous dans le chapitre précédent... celui-ci sera... hum, tu sauras certainement me le dire... merci de ta fidélité.
Guest 1 et 2: Merci de vous être manifestées. Vos compliments de vont droit au coeur.
Je me permets d'adresser un petit clin d'oeil à MumDream.
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-Voici l'homme que je voulais que vous examiniez, messieurs, mentionna le prince en s'écartant pour laisser passer les deux hommes qui étaient arrivés en même temps que lui et le détachement du capitaine Bennet.
Le premier des deux spécialistes s'approcha sans tarder de celui qui gisait inconscient sur le petit lit d'hôpital alors que l'autre s'arrêta tout d'abord pour saisir la tablette qui était accrochée au bout et consulter le dossier qui y était rattaché.
-Hum… ouais… si l'on se fie à ce qui est écrit ici, on dirait vraiment que cet homme est dans le coma depuis très longtemps, grimaça l'homme tout en jetant un œil interrogateur en direction du prince héritier.
-Ça s'est passé exactement ce que je vous l'ai dit messieurs… le responsable du dispensaire m'a expliqué qu'après avoir pris soin de retirer les nombreux projectiles dont le corps de cet homme était criblé, il a décidé de le maintenir en vie et à l'écart des autres, en raison de la gravité de son état pour commencer, mais aussi parce que la clinique ne comptait, parmi les membres de son équipe, aucun chirurgien capable de pratiquer une opération aussi délicate que celle dont ce patient avait besoin. Ce que je ne vous avais pas dit par ailleurs, c'est que n'ayant aucune idée de son identité, aucune certitude en tout cas, le directeur avait même toutes les raisons du monde de douter qu'il fasse partie de notre armée, résuma le prince tout en se dirigeant vers l'unique fenêtre que comptait le bâtiment, curieux de vérifier si le capitaine Bennet avait déjà commencé à rassembler ses hommes sur la place principale.
«Elle a eu plus que le temps nécessaire pour s'entretenir avec le colonel, estima-t-il, contrarié de ne pas l'y trouver. Le détachement ne peut tout de même pas être déjà reparti », évalua-t-il ensuite avant d'apercevoir une dizaine de soldats qui, tournant le coin du bâtiment principal avant de bifurquer vers le centre où les attendait le lieutenant Bingley, déposaient de lourdes caisses de matériel sur le sol et s'en retournaient pour prendre en charge autant de sacs bourrés de provisions.
« Il faut absolument que je lui parle avant son départ » décida-t-il, comprenant qu'en raison de l'initiative qu'il avait prise en son nom dans le but de sauver la vie de son frère, il se devait de lui confier la véritable raison de sa présence en ces lieux.
-Monsieur, l'interpella prudemment celui qui s'était occupé de relever les signes vitaux du malade après être allé s'entretenir à voix basse avec son collègue, il vaudrait mieux que cet homme soit opéré dès maintenant, ses chances de survie et de réhabilitation sont déjà hautement compromises.
-Il souffre d'un traumatisme crânien sévère non traité, releva le plus expérimenté des deux chirurgiens en insistant sur les deux derniers mots, si on tient également compte du fait qu'il est resté très longtemps dans le coma, qui peut dire dans quel état il se réveillera, ni même d'ailleurs s'il le fera, conclut-il en jaugeant gravement le visage du prince.
-Je comprends… faites pour le mieux, messieurs, cautionna le prince avant de s'intéresser de nouveau à ce qui se passait de l'autre côté, s'étonner de ne plus apercevoir les hommes du capitaine Bennet puis revenir vers le lit.
Tandis que les deux spécialistes s'étaient éloignés du malade afin de se préparer pour la délicate intervention chirurgicale, William s'arrêta tout près du lit, contempla pensivement le visage blême et amaigri de l'homme qui y dormait depuis trop longtemps, ayant bien du mal à reconnaître en celui-ci, l'ami blagueur et chaleureux auquel il s'était attaché le temps d'une mission et dont il avait retrouvé certains de ses traits préférés chez sa sœur. Ne résistant pas à l'envie de ramasser la longue mèche de la chevelure brune et bouclée de l'homme qui lui traversait le visage et se terminait sur ses lèvres asséchées, William se souvint avoir plongé ses doigts dans la toison de sa jeune sœur quelques secondes avant que sa bouche expulse cette irrésistible et enivrante supplique et que celle-ci le rende fou au point où, pour la première fois de sa vie, il était arrivé à faire réellement fi des convenances et avait relégué aux oubliettes, la longue liste des devoirs et responsabilités à laquelle il lui incombait de se conformer en tant que prince héritier.
-Faites pour le mieux, messieurs, répéta-t-il d'un ton bourru à celui des deux médecins qui, après être revenu derrière lui, avait toussoté pour attirer son attention.
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-Et bien, commandant Darcy, si comme vous le croyez, il s'agit vraiment de Jason Bennet, la chance est avec vous, commenta le colonel Bradley d'entrée de jeu.
-Le pauvre ne s'en sortira pas sans séquelle alors je ne vois vraiment pas où se situe la chance, rétorqua le jeune homme avant de lorgner en direction de la porte du poste de commandement auquel il n'avait eu accès qu'après avoir brandi sous les yeux du directeur, la carte « d'accès prioritaire » que lui avait remise le Colonel avant de partir du camp principal. Toutefois, puisque le temps pressait et que les ondes utilisées lors des communications étaient de moins en moins sécuritaires, William ravala les arguments qu'il avait préparés puis entreposés dans sa tête pour revenir à cet autre sujet d'importance – autrement plus délicat – qu'il lui restait à négocier avec son supérieur hiérarchique.
-Hors de question, vociféra ce dernier une fois qu'il fut entré dans le vif du sujet, vous vous êtes engagé à rentrer. Vous devez vous en tenir aux ordres et revenir au camp de base dès que possible. Me suis-je bien fait comprendre? insista le militaire tandis que le silence s'épaississait sur la ligne.
-Tout à fait, monsieur, répondit le prince, une fois qu'il fut parvenu à bloquer ses émotions en utilisant cette même technique qu'il avait développée dans son enfance, à force de constamment faire les frais du caractère ombrageux et colérique de son père. Cette quête d'insensibilisation avait beau avoir été longue et fastidieuse, c'était pourtant celle-ci qui lui avait permis de ne pas perdre la raison pendant sa longue période d'emprisonnement.
-Bien. Faites-moi signe dès que le malade pourra être déplacé, j'enverrai un hélicoptère vous cueillir et tous les quatre, termina-t-il, en insistant sur le dernier bout de sa phrase.
-À vos ordres, termina William du bout des lèvres avant de relâcher le bouton du microphone.
«Je suis désolé», échappa-t-il à voix basse, ayant déjà compris puis accepté qu'il n'aurait pas le choix de décevoir cet homme pour lequel, contrairement à son père, il avait le plus grand des respects.
« Comme tout un chacun dans l'armée, cet officier ne fait qu'obéir aux ordres de son supérieur, songea-t-il, et il en va de même jusqu'au bout de la pyramide… » déplora-t-il avec amertume, refusant d'accorder une seconde de plus à des pensées qui le ramèneraient obligatoirement vers son père. Car, qui escaladait la pyramide militaire – ou plutôt qui gravissait peu à peu ses échelons – se retrouvait devant nul autre que le roi d'Angleterre.
« Depuis peu de temps peut-être, mais surtout à quel prix… » soupira William comme il songeait à la solitude de sa mère et au peu d'estime d'elle-même que possédait la princesse Georgianna depuis que le roi avait initié cette réforme. Il faut dire que si plusieurs générations de Darcy avaient été à la solde de l'armée et s'étaient contentées de jouer un rôle mineur sur la scène politique locale comme internationale, le père de William avait tout fait pour que la monarchie obtienne les pleins pouvoirs et puisse en faire usage immédiatement. Pour en arriver là, il lui avait fallu non seulement beaucoup de détermination, mais également user de son influence – intimidant les uns et menaçant les autres – afin que les plus hauts dignitaires acceptent de rouvrir la constitution et d'y apporter les amendements nécessaires. Tout ça, pour qu'il puisse définitivement user et jouir d'un pouvoir suffisamment large pour lui permettre de réaliser ses ambitions.
Aujourd'hui même, avec le recul et ses yeux de jeune adulte surtout, William était bien obligé d'admettre que son père avait eu raison – concernant la cause uniquement, mais certainement pas sur ses moyens pris pour y arriver - et que la constitution ainsi amendée était ce qui avait permis à la monarchie de mettre en œuvre plusieurs grandes réformes qui avaient grandement amélioré la qualité de vie des Anglais. Toutefois, nonobstant ces gains substantiels obtenus grâce à la longue bataille juridique et constitutionnelle qu'avait menée son paternel, William avait également compris depuis longtemps qu'il ne pourrait jamais se reconnaître en cet homme dont le caractère violent s'était amplifié avec les années et continuait même à croître au fur et à mesure que ses racines s'enfonçaient dans le terreau du pouvoir.
N'était-ce pas d'ailleurs suite à une violente altercation avec celui-ci - latente depuis quelques années – qu'il était allé consulter sa mère et avait décidé de quitter le palais pour entrer dans l'armée?
La sagesse et la douceur de la reine y étaient pour beaucoup dans sa décision de s'enrôler. C'est elle qui lui avait fait réaliser que ce n'est qu'en embrassant une carrière militaire qu'il serait à la fois tenu éloigné du palais et de son père, qu'il se retrouverait plongé au sein des valeurs patriotiques du peuple britannique, qu'il pourrait parfaire son éducation à l'abri des commérages de la cour et acquérir une saine discipline.
-Trois éléments qui, selon moi, font défaut à ton père bien entendu, mais qui manquent également à ton éducation, avait précisé la reine, les yeux humides et les mains posées de chaque côté du visage de son fils.
Haussant la main pour tâter l'endroit exact où sa mère avait posé ses lèvres avant de le quitter pour lui permettre de prendre une décision, le prince William exhala un profond soupir, franchit le pas de la porte du poste de communication, salua d'un léger signe de tête le soldat qui en surveillait l'entrée puis quitta rapidement la pièce, pressé de se rendre sur la place centrale afin de questionner directement la jeune capitaine où encore n'importe lequel de ses hommes. Aussitôt arrivé dans le centre de la place, il aperçut le lieutenant Bingley et convergea vers lui.
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-Au rapport Sergent Grondin, exigea la jeune femme après s'être laissée lentement glisser le long du bord de la tranchée afin de se retrouver à même le sol, exactement là où s'était arrêté le soldat qu'elle avait envoyé en éclaireur et qui venait tout juste de ramper jusqu'à elle.
-Vous aviez raison... prit-il une pause afin de reprendre son souffle, nous sommes encerclés par l'ennemi et le lieutenant Wickham manque à l'appel.
Le « Shit » qu'elle bloqua ensuite à l'orée de son esprit naquit sous la forme d'une approbation fort mensongère. Celle-ci lui permit toutefois de faire bonne figurer et de lorgner celui qui la contemplait maintenant les sourcils haussés pour le sommer de poursuivre son chemin afin de transmettre le même message aux autres soldats, dites-leur de se préparer pour une autre attaque... ajouta-t-elle la gorge nouée par la peur.
Une fois que le soldat se fut éloigné, une longue plainte s'échappa de sa gorge, ne lui permettant toutefois ni d'abaisser la tension qui était sienne depuis le début de cette attaque de nuit ni de lui faire oublier la douleur qui accompagnait maintenant chacune de ses inspirations à cause de cette balle qui lui avait effleuré les côtes.
« Nos propres renforts ne devraient-il pas déjà être ici… se demanda-t-elle, tandis que les coups de feu reprenaient de plus belle au-dessus d'elle et que la voix du sergent Grondin, bien que déjà lointaine, arrivait jusqu'à ses oreilles.
« Maudit traître » échappa-t-elle avant de relever son arme et s'installer sur le bord de la tranchée. Fouillant l'inquiétante obscurité qui lui faisait face, elle songea à la crainte qui l'avait saisie au moment où elle avait découvert que le prince William se cachait à nouveau parmi ses hommes. Fermant les yeux quelques secondes, elle revisita le sentiment mitigé qui l'avait habitée lorsqu'elle avait découvert le pot aux roses.
Cette fin d'après-midi là, se rappela-t-elle, le soleil était également à son zénith et tout aussi invisible qu'à son habitude compte tenu de l'épaisse couche de nuages qui se reformait devant eux au fur et à mesure qu'ils progressaient. Deux autres emplacements ayant été préalablement identifiés comme étant potentiellement intéressants pour installer le nouveau camp de base s'étaient avérés inutilisables au point où la jeune femme s'était risquée à pousser ses recherches un peu plus loin sur le territoire ennemi. La troupe composée d'une centaine d'hommes et d'au moins neuf femmes avait alors érigé un camp de base temporaire. Il était plus que temps d'ailleurs puisque leur départ du dispensaire, la troupe ne s'était arrêtée ni pour dormir, ni pour se sustenter.
Une fois qu'elle eut posé son sac, Élisabeth n'avait eu qu'à lorgner en direction de ses deux éclaireurs pour que ceux-ci comprennent ce qu'elle attendait d'eux et se mettent en route. Elle avait ensuite profité de leur départ pour se tourner vers l'un de ses seconds lieutenants.
-Faites monter les tentes pour la nuit, lieutenant Wickham avait-elle commandé celui qui marchait directement derrière elle et qu'elle ne pouvait plus regarder maintenant sans repenser à cet instant extrêmement gênant où il lui avait avoué son amour en présence du prince héritier. Un salut militaire plus tard, elle se détourna, sourit beaucoup plus naturellement à l'autre officier et lui commanda, tu t'occupes du poste de communication, Charles.
-Je n'ai besoin que de quelques minutes… mentionna-t-il après l'avoir brièvement saluée en retour.
Exhalant un profond soupir, Élisabeth avait fini par jeter un regard intéressé en direction de son sac, doutant toutefois disposer de suffisamment de temps pour sortir ses ustensiles et le sachet de nourriture sèche dont elle aurait bien aimé pouvoir faire usage immédiatement.
Quelques minutes plus tard, alors qu'elle venait tout juste de terminer de faire le tour des lieux, l'ennemi se manifesta pour la première fois, laissant croire qu'une personne l'avait renseigné juste avant que le groupe quitte le dispensaire. C'est également lors de cette attaque sournoise que la troupe essuya ses premières pertes et dut prendre en charge quelques soldats blessés, dont le lieutenant Charles Bingley.
Une fois que celui-ci fut placé en lieu sûr et que la ligne de défense eut enfin réussi à contenir l'attaque, le capitaine déduisit de l'absence de ses deux éclaireurs que l'ennemi était très nombreux et exigea que tous les hommes valides se mobilisent.
-Il faut à tout prix les empêcher de nous encercler. Rassemblez les poches de sables et relayez-vous pour creuser des tranchées.
Interpellant ensuite le lieutenant Wickham, Élisabeth lui avait ordonné de partir avec quelques soldats afin de retourner à l'endroit exact où le lieutenant Bingley avait commencé à installer le poste de communication caressant l'espoir qu'en fouillant les décombres, ceux-ci pourraient ramener quelques appareils et que ceux-ci seraient en état de fonctionner.
Malgré les balles qui continuaient à siffler autour d'eux et les bombes qui éclataient de plus en plus fréquemment, le capitaine Bennet s'était tout de même jointe aux fantassins des premières lignes et était restée avec eux tant et aussi longtemps qu'il leur fut possible de distinguer l'ennemi.
La « trêve nocturne » habituellement respectée par les différents corps d'armée s'installa donc d'elle-même, c'est-à-dire sans qu'aucun des deux camps n'ait à l'imposer. Tout en n'ayant aucune certitude à l'effet que l'ennemi ne la transgresserait pas et bien que rongée par l'inquiétude, Élisabeth se risqua malgré tout à quitter son poste pour aller vérifier l'état de son ami.
-Comment se fait-il que l'aide-soignant ne se soit pas encore occupé de lui? S'était-elle énervée en découvrant la gravité de sa blessure à la jambe.
-Euh… il est mort sur le coup, capitaine, bégaya celui qui s'était porté volontaire et se préparait à nettoyer la plaie ouverte que l'obus avait laissée sur la jambe du jeune lieutenant.
Effrayée à l'idée que, faute de recevoir les soins appropriés, la blessure s'infecte et que le tout ne se solde pas une amputation, Élisabeth rappela le lieutenant Wickham et lui ordonna de faire rapidement le tour des tranchées, il faut absolument trouver quelqu'un qui a des notions de médecine ou qui est familier avec ce genre de blessures.
-Pas la peine, la surprit-il alors, je vais aller chercher celui des trois médecins qui n'est pas resté au dispensaire.
-De qui parlez-vous? L'avait-elle aussitôt questionné, bien que l'image du prince se fût déjà imposée à son esprit.
-Je suis désolé, je ne connais pas son nom… Je sais seulement qu'il s'agit du médecin qui avait la peau foncée…
-Très bien… ramenez-le ici le plus tôt possible, avait-elle exigé ensuite,consternée à l'idée que son ami ne puisse pas être pris en charge par un vrai médecin et se demandant de surcroît, quelle raison serait évoquée par le prince héritier pour justifier sa désobéissance.
Elle ne fut toutefois pas immédiatement en mesure de satisfaire sa curiosité à cet égard et choisit plutôt de laisser le prince prendre le blessé en charge dès son arrivée. Le surveillant du coin de l'œil, elle fut à même de constater qu'il faisait preuve de suffisamment d'assurance et d'autorité pour rassurer son ami et s'attirer la sympathie de celui qui lui céda volontiers sa place.
-Vous devriez aller dormir capitaine Bennet, lui suggéra le lieutenant Bingley lorsqu'elle revint vers lui, vous devez reprendre des forces… l'ennemi ne nous fera pas de cadeau demain matin.
-Je préfère rester avec vous encore un peu…
-Le poste de communication est-il fonctionnel? s'informa le prince lorsqu'il revint vers le lieutenant afin de lui passer un gobelet rempli d'eau fraîche et un cachet d'acétaminophène.
-Pas pour l'instant… j'attends toujours le rapport du lieutenant Wickham, mentionna-t-elle avant de préciser, j'imagine que nous saurons à quoi nous en tenir dans quelques minutes.
Pendant qu'un lourd silence s'installait entre elle et les deux hommes et qu'ils se retrouvaient tous les trois prisonniers d'un contexte absolument impossible à reproduire, Élisabeth eut l'intime conviction qu'un drame se préparait. Toutefois, bien qu'en toile de fond, le présent soit dominé par le danger imminent, Élisabeth éprouvait malgré tout un sentiment de plénitude aussi surprenant qu'inapproprié.
Gardant les yeux rivés sur le prince tandis qu'il finissait de panser la blessure du lieutenant Bingley, Élisabeth s'en voulut même d'avoir pour ainsi dire joint les rangs de ses admiratrices à cause des précieuses minutes qu'elle estimait avoir gaspillées à admirer la précision de ses gestes. Détournant brusquement le regard, elle ramena aussitôt ses pensées vers son frère, puis pensa également à la promesse que lui avait arrachée sa sœur aînée et par laquelle elle s'était engagée à veiller sur Charles Bingley.
« Je te jure que je te le ramènerai au péril de ma vie» s'entendit-elle murmurer à l'oreille de sa sœur.
Réalisant qu'elle n'avait pas encore mangé et que le moment était venu pour elle effectuer une seconde tournée de ses hommes, Élisabeth s'excusa auprès des deux autres puis suivit l'étroit sentier creusé en tranchée afin de retourner à l'endroit où elle avait laissé ses effets personnels.
«Merde…» paniqua-t-elle lorsqu'en voulant extraire sa gamelle de son sac, elle provoqua la chute de son cahier de notes. Fiou, s'exclama-t-elle en réalisant que seule la quatrième de couverture était tachée. Une fois qu'elle eut terminé de la nettoyer, Élisabeth jeta un coup d'œil intéressé sur son journal, fit rapidement glisser plusieurs pages entre ses doigts jusqu'à ce qu'elle arrive à l'endroit exact où elle avait inséré ses deux précieux artéfacts.
« On est la lettre?» s'écria-t-elle en feuilletant le reste du cahier beaucoup plus rapidement.
« Ça ne peut vouloir dire qu'une chose… évalua-t-elle après avoir répandu le reste du contenu de son sac sur le sol et avoir fouillé sans succès à travers tous les objets qui s'étalaient maintenant devant elle, il faut que le traître ait eu peur d'être démasqué…».
Fouillant dans sa mémoire afin de chercher tous les moments où elle avait utilisé ou encore consulté son cahier de notes, Élisabeth repensa aussitôt à la fameuse nuit où elle avait reçu la visite du prince puis finalement celle de George Wickham. N'avais-je pas consulté mon cahier, juste avant l'arrivée du prince? se souvint-elle alors, l'aurions-nous fait tomber sur le sol? s'interrogea-t-elle.
Détachant la lampe torche qu'elle gardait toujours à sa ceinture, Élisabeth reprit son cahier puis éclaira directement les deux pages sur lesquelles elle avait recopié textuellement une bonne partie de la lettre de Jason et resta figée de surprise en raison de ce qui lui sauta tout à coup aux yeux.
Roulant des yeux en repensant à l'excellent stratagème utilisé par son frère, elle sera les lèvres pour ne pas pleurer puis comprit qu'il lui fallait absolument en discuter avec le prince sans pour autant éveiller la curiosité de Charles. Remettant rapidement ses affaires dans son sac, elle ramassa son cahier, sa gamelle, une bouteille d'eau, un sachet de nourriture sèche et la petite bouteille d'advils qu'elle trimballait toujours avec elle.
« Pourvu qu'il soit encore temps… »
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-Et vous, en voulez-vous? Demanda-t-elle au prince après avoir convaincu Charles d'accepter une bonne portion du maigre plat qu'elle venait de faire chauffer à leur côté et lui avoir prêté sa cuillère.
-Non merci, j'ai déjà mangé, rétorqua le commandant Darcy tout en reprenant le gobelet de thé des mains de Charles.
-Lieutenant? Ça vous dérange si je jette un œil dans votre sac? Attrapa-t-elle le taureau par les cornes une fois que le prince fut revenu s'asseoir auprès d'eux.
-Non, pas du tout, s'enquit-il, entre deux bouchées, mais pourquoi?
-J'ai égaré la dernière lettre de Jason et je me demande si par mégarde, je ne me serais pas trompée de sac avec le tien.
Ayant atteint son but puisque l'attention du prince fut désormais dirigée vers elle, Élisabeth feignit de fouiller dans le sac de celui qui, comme elle l'avait espéré, n'avait aucune chance de comprendre.
-Elle doit être tombée de mon sac pendant que je marchais, conclut-elle avec légèreté, satisfaite de voir que son ami continuait à manger.
-As-tu regardé dans la pochette avant… c'est là que je range toutes mes affaires personnelles, suggéra le blessé entre deux bouchées.
-No way! Je n'ai pas envie de tomber sur l'une des nombreuses lettres parfumées que ma sœur t'aura envoyées, se moqua-t-elle pendant qu'elle remettait le sac à sa place.
-Y'a pas de mal à être romantique… commenta Charles après avoir esquissé un bâillement.
-Quel mal en effet? S'enhardit le prince en portant sa propre tasse à ses lèvres.
-Oh, vous devez être fiancé pour parler ainsi? L'éperonna immédiatement Charles d'une voix lasse.
-Je le suis, admit le prince, une seconde avant de tourner la tête en direction de la jeune capitaine.
Détournant rapidement le regard pour s'intéresser à ce qui se passait un peu plus loin dans les tranchées, Élisabeth serra les lèvres et bloqua sa respiration, ayant déjà compris que c'était à elle et à elle seule que le prince avait voulu adresser ce message, « que croyais-tu? qu'il s'intéressait réellement à toi? qu'il allait t'épouser? On n'est pas dans l'une de tes histoires Lizzie? » s'imagina-t-elle même entendre sa sœur Lydia la narguer.
-C'est comme moi. Et on a bien de la chance tous les deux, bredouilla mollement le lieutenant Bingley prouvant qu'il avait bien du mal à garder les yeux ouverts, est-elle jolie?
-Très jolie… lui confia alors le prince, perdu dans ses pensées.
-Pas autant que Jane, c'est sûr… est-elle intelligente? échappa finalement Charles les yeux définitivement clos.
-Je ne saurais dire puisqu'il s'agit d'un mariage arrangé, précisa le jeune homme avant de jeter un œil soucieux en direction de son patient puis contempler la jeune femme d'un air soupçonneux, que vous lui avez donné?
-Deux ridicules petits cachets advils… précisa-t-elle. Puis, comme celui-ci la toisait avec réprobation, elle se justifia à voix basse, il fallait absolument que je vous parle.
-Très bien… allez-y. Je vous écoute, l'encouragea-t-il d'un ton bourru en même temps qu'il se penchait vers Charles, soulevait ses paupières et les rabaissait, visiblement rassuré.
-J'ai réussi à décoder le message de Jason.
Après avoir jeté un œil à la ronde pour être bien certain que personne ne se trouvait à proximité, le prince William se releva, enjamba le lieutenant Bingley puis vint s'asseoir directement à côté de la jeune femme.
-Vous savez donc qui est le traître? Vérifia-t-il en se penchant davantage vers elle.
-Oui.
-Qui est-ce? La pressa-t-il.
-George Wickham, lui apprit-elle avec méfiance.
-Vous êtes certaine?
-Absolument… à cause du code.
-Comment fonctionne-t-il? S'intéressa-t-il alors.
-Voyez par vous-même, proposa-t-elle en sortant son cahier et lui désignant la colonne de mots qu'elle avait recopiés entre ses pages. Tous ces mots étaient placés dans cet ordre dans la portion du texte de Jason qui ne vous semblait pas faire de sens…
-Je ne vois toujours pas, s'impatienta-t-il.
-Ne regardez que les premières lettres, le guida-t-elle d'une voix fébrile. G pour Gorille, E pour Éléphant, O pour Okapi, R pour Rhinocéros, un autre G pour Girafe et le E de….
-de l'Elfe… compléta finalement le prince.
-Nous savons maintenant qui est le traître… mais nous sommes encore loin de connaître ses motifs, chuchota la jeune femme.
-Et ses intentions, renchérit le prince avant d'exhaler un profond soupir, déglutir puis déplorer, dire que Jason a essayé de me mettre en garde, mais que je ne l'ai pas cru…
Un étrange silence régna entre les deux pendant que chacun était perdu dans ses pensées.
-Et que dire de vous, votre altesse, reprit la jeune femme d'une voix légèrement incertaine, pour quel motif nous avez-vous suivis jusqu'ici…formula-t-elle en se tournant complètement vers lui.
-Ça me semble évident, non, admit-il tout en la contemplant avec hésitation.
-Pas pour moi, déglutit-elle en rougissant.
Une vive clarté éclaira le visage de celui qui plongeait lentement la tête vers elle une seconde avant que le sifflement parvienne jusqu'à ses oreilles. Recroquevillé l'un contre l'autre, ils attendirent impuissants que le sol eut terminé de trembler sous l'impact de cette bombe puis se dressèrent aussi rapidement l'un que l'autre.
-Occupez-vous des blessés, hurla-t-elle dans sa direction avant de saisir son arme, se mettre en position sur le bord de la tranchée puis ajouter, surtout, restez ici… me suis-je bien fait comprendre, soutint-elle son regard jusqu'à ce qu'il ait acquiescé.
Le drame survint évidemment, comme elle l'avait pressenti un peu plus tôt. Mais certainement beaucoup plus lentement, plus sournoisement. Il se construisit habilement, faisant s'entrechoquer malchances et mauvaises décisions.
Si seulement il n'y avait pas eu cette bombe…
Si seulement elle était restée auprès de lui….
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La tête accotée contre la vitre froide de l'hélicoptère à bord duquel le prince héritier l'avait fait monter de force, Élisabeth gardait les yeux résolument fermés, incapable de chasser les terribles images qui repassaient sans cesse dans sa tête et dont la première scène la dévoilait alors qu'elle était allée rejoindre ses hommes afin de faire feu sur cet ennemi qui avait osé briser la trêve nocturne.
Pendant que les cadavres s'accumulaient autour d'elle et que les tirs continuaient à pleuvoir un peu partout, Élisabeth fut la première à distinguer le bruit d'un hélicoptère. Elle se souvint alors d'avoir entendu le sergent Grondin lui rapporter qu'il avait réussi à envoyer un message au colonel.
-Je me suis contenté de lui transmettre nos coordonnées, lui avait-il confié avant d'être abattu sous ses yeux.
-Repliez-vous, avait-elle alors ordonné à tous ceux qui étaient encore autour d'elle, devinant que ce devait être après avoir reçu le message du sergent et plus vraisemblablement en raison de la désobéissance du prince que le colonel avait fait envoyer ces appareils.
Pendant que les hommes peinaient à traverser la zone de feu pour atteindre les quatre pumas qui venaient de se poser et faisaient également feu sur l'ennemi, Élisabeth s'accroupit le temps de prendre une décision puis revint sur ses pas, déterminée à retourner là où elle avait laissé le prince William et Charles Bingley.
Elle n'avait pas fait un pas dans cette direction que deux bras solides l'immobilisèrent.
-Je vais aller chercher Charles, hurla-t-elle en reconnaissant celui qui venait de la tourner vers lui.
-Vous ne pouvez pas retourner là-bas, la prévint le prince en resserrant aussitôt sa prise sur ses bras.
-J'ai promis à ma sœur de ne pas l'abandonner, tenta-t-elle de fuir une dernière fois.
-Il est déjà mort, lui apprit-il.
-Je ne partirai pas sans lui… refusa-t-elle d'entendre raison.
C'est alors qu'il l'avait soulevée, l'avait traînée de force sur une quinzaine de mètres puis l'avait hissée à bord du dernier des appareils qui était encore au sol avant de grimper à son tour puis s'écraser à côté de celle que deux autres soldats peinaient encore à retenir.
Lorsque la commotion provoquée par le départ on ne peut plus dramatique de ce qui restait de la troupe du capitaine Bennet fut passée et que le prince croisa à nouveau le regard de la jeune femme, ce qu'il y découvrit, au-delà de la souffrance qui allait de pair avec l'avortement de cette mission, lui confirma ce qu'il avait déjà pressenti, c'est-à-dire que jamais Élisabeth Bennet ne lui pardonnerait.
« C'est certainement ce qui pouvait arriver de mieux… » se résonna-t-il avant de laisser sa tête retomber sur son siège.
…À suivre…
Ça fait quand même drôle de publier ce chapitre le jour où au Canada, nous célébrons le jour du souvenir et donc le débarquement de Normandie... Ça donne à réfléchir n'est-ce pas?
J'ai d'autant plus hâte de vous lire...
