Day FIVE
– Eh Ho! Les garçons? J'ai apporté des beignets!
Gwen déposa son sachet sur la première table qu'elle trouva. Elle fit un rapide tour d'une base drôlement silencieuse en appelant Jack et Ianto. Ne les trouvant pas, elle haussa les épaules et se rendit en cuisine afin de mettre en route le café.
Elle repensa à Rhys. Il avait râlé ce matin justement parce que dans sa hâte de reprendre son boulot après 2 jours de repos forcé, elle n'avait pas pris la peine d'avaler un petit-déjeuner digne de ce nom. En mettant le percolateur en route, Gwen sourit, attendrie. Rhys allait la harceler comme ça tous les matins pendant 9 mois. Elle allait donner la vie. Et Rhys ferait un père merveilleux. Elle se souviendrait toujours de sa tête ahurie lorsqu'elle était rentrée et lui avait annoncé la nouvelle en même temps qu'elle parlait de ses 2 jours de congés. Rhys, aussitôt, avait délégué tout son boulot à des subordonnés. « Qu'ils se débrouillent! » avait-il dit. Il pouvait bien prendre deux jours pour choyer la future maman.
Gwen sortit les beignets pour les poser sur une assiette. Elle avait passé deux excellentes journées, mais elle devait le reconnaître, l'excitation et l'adrénaline de son boulot lui manquaient. Les blagues de Jack, les attentions de Ianto et même les cris de Myfawny.
Elle eut une pensée pour Owen, pour Tosh, qui hantaient le Hub en permanence. D'une certaine façon, elle leur avait dit qu'elle allait être maman. Une idée folle lui faisait même croire qu'ils veillaient sur elle.
Elle soupira en rejoignant la salle centrale. Bizarre que ses deux coéquipiers ne soient pas encore au travail. Elle les appela encore deux ou trois fois puis abandonna. Machinalement, elle se mit sur un poste de travail afin d'effectuer les dernières mises à jour. Peu après, des pas se firent entendre derrière elle.
La voix de Gwen traversa son esprit ensommeillé. Avec l'habitude d'un soldat toujours sur le pied de guerre, Jack se réveilla tout à fait, puis sourit.
Au corps abandonné contre le sien, il comprit que Ianto dormait encore. Jack ne résista pas à l'envie de lui caresser tendrement les cheveux et la nuque pour ensuite coller plus encore son corps contre le dos du jeune homme qui grogna un peu dans son sommeil. Jack referma son bras sur la poitrine de Ianto et pressa la joue contre l'épaule du jeune gallois.
Cela faisait des années que Jack Harkness n'avait pas connu une telle paix, un tel bien-être au réveil. Une telle sensation de plénitude en compagnie d'un être spécial qui assouvissait à la fois sa soif de sensualité mais aussi un inavouable manque d'amour et de tendresse. Il ferma les yeux. Ianto l'aimait. Le lui avait dit. Et d'une certaine manière, lui aussi.
Mais comment fallait-il reprendre le cours de la vie quotidienne? Qu'est-ce que cet aveu allait, ou devait, changer ?
Gwen les appela de nouveau. Cependant, serrant plus encore son amant contre lui, Jack n'avait aucune envie de faire face à la réalité et encore moins de quitter cet état presque hypnotique dans lequel il était plongé depuis la veille. Tant pis si la jeune équipière se posait des questions. Tant pis si le chef se dérobait à son devoir de ponctualité. Après tout, il était le chef, justement. Et s'il y avait eu un quelconque danger, son bracelet aurait bipé. Avec un petit sourire satisfait, les yeux toujours clos, il referma les doigts sur ceux de Ianto. Faire durer ce moment de paix le plus possible, voilà ce qu'il désirait en cette minute. Le reste pourrait bien attendre.
Ianto sentit vaguement un corps chaud et doux bouger contre lui pour se presser plus encore contre dos. Il sourit béatement sous la caresse de Jack. Il se trouvait encore à cette frontière étrange qui n'est plus tout à fait du sommeil mais pas encore un vrai réveil. Jack avait posé la joue contre son épaule et resserré son étreinte. Et le jeune homme se sentit transporté. Il ne voulait pas que cet instant de pur bonheur tout simple s'arrête. S'éveiller entre les bras du Capitaine représentait déjà une joie qu'il connaissait depuis quelques temps déjà. Mais s'éveiller dans les bras d'un homme amoureux à qui l'on vient d'avouer ses sentiments... Voilà qui rendait ce matin si spécial. Spécial et magique.
Il entendit vaguement Gwen les appeler. Pourtant, il veilla à ne donner aucun signe qui puisse faire croire à son réveil. Entouré des bras, du corps, de l'odeur de Jack, Ianto sentait son cœur devenir aussi immense que l'univers. Il se sentait vivant comme jamais auparavant. Comme jamais, hélas, il ne l'avait été avec la pauvre Lisa.
Jack avait fini par lui dire. Et même si Ianto n'était pas censé le savoir, Jack l'aimait et ne l'oublierait jamais. Il le lui avait promis.
Ianto savait ce que valait les promesses du Capitaine. Elles avaient, dans sa bouche, la valeur d'un serment éternel. Quelque part, dans l'univers, au-delà des millénaires, Ianto serait encore là, présent dans les pensées du Capitaine Jack Harkness ou tout nom qu'il se choisirait alors...
Comme en réponse à cette idée vertigineuse, les doigts de Jack vinrent se mêler aux siens. Et Ianto se sentit reprendre pied dans la réalité. Aujourd'hui restait aujourd'hui. Il était bien vivant, amoureux et comble de bonheur, aimé. Que fallait-il demander d'autre à la vie?
« – Je crois qu'il va falloir y aller. Elle serait capable de venir nous déloger ici...
Ianto ne put s'empêcher de rire aux mots chuchotés à son oreille. Mais aucun des deux hommes ne bougea pour autant.
– Je savais que tu ne dormais plus.
– Ah oui? Alors pourquoi tu ne t'es pas levé? N'est-ce pas au chef de montrer le bon exemple?
– Hm... Peut-être... grogna Jack en parcourant amoureusement le dos et les épaules de son jeune ami ravi.
– Si tu continues comme ça, je te garantis que Gwen attendra encore longtemps. Tu peux me croire.
Jack se releva légèrement et embrassa chastement Ianto sur la tempe. Puis il lui murmura à l'oreille:
– Je n'ai pas du tout envie de me lever, Ianto Jones.
Ianto sourit et passa sur le dos pour le regarder. Leurs yeux se croisèrent pour ne plus se lâcher. Ianto lut tant de désir et de tendresse dans le regard de Jack. Il posa une main aimante sur la joue de son Capitaine. Il n'avait plus besoin de renouveler son aveu de la veille. Son cœur, son corps, ses yeux criaient son amour. Jack entendit-il ce cri? Toujours est-il qu'il fondit aussitôt sur les lèvres entrouvertes du jeune homme.
La voix de Gwen les appelant à nouveau interrompit rires et tendres effusions.
– Non, sérieusement... Il va falloir y aller... Nous avons un travail lourd en responsabilités, Ianto Jones.
– Pour l'instant, c'est toi qui te fait lourd, Jack Harkness! Lança Ianto en pouffant de rire tandis que Jack, outré, roulait sur le côté pour éviter de l'écraser.
– Ah ça alors! Est-ce une façon de s'adresser à son chef, dis-moi?
Sans se démonter, ni se départir de sa bonne humeur, Ianto se releva en répliquant:
– A partir du moment où nous partageons une certaine intimité, Jack Harkness, tu deviens plus mon amant que mon chef. C'est compris?
Jack le considéra un instant, amusé. Ianto prenait parfois une assurance étonnante, mais rafraîchissante qui lui donnait un charme fou. Il adorait par-dessus tout voir pétiller les yeux de son amant et découvrir ce sourire d'enfant dont ce dernier était si avare. Il se pencha vers Ianto qui s'apprêtait à se lever.
– Dois-je comprendre cette déclaration comme l'affirmation d'une envie de prendre plus souvent la direction de nos ébats?
– Et pourquoi pas? Tu serais bien surpris, tu sais...
– Oh! Je n'en doute pas une seconde, chuchota Jack l'air ravi en l'empêchant de se lever.
– Comme tu l'as si bien dit, Jack, Gwen est capable de venir nous tirer du lit... Je n'y tiens pas.
Mais Ianto se laissa prendre au piège par le regard subitement très sérieux de Jack. Ce dernier le considéra longuement, comme s'il le découvrait. Le temps se suspendit soudain.
Jack dessina du doigt le visage de son amant, son amour, comme s'il voulait le graver au plus profond de son cœur. Une manière de faire comprendre à Ianto que son serment de la veille n'était pas du vent après un rassasiement de sensualité. Que les choses avaient changé, et que même s'il leur fallait reprendre leur place de chef et de subordonné pour la journée, ce moment précis était à eux. Deux amoureux unis, deux corps qui avaient bien du mal à s'éloigner l'un de l'autre.
Le cœur de Ianto battit plus vite. Une sensation inédite de plénitude envahissait tout jusqu'à son âme. Il esquissa un petit sourire, les yeux brillants déjà d'un éclat inhabituel. Jack le trouva plus beau que jamais. Presque iréel. Dire qu'il aurait pu perdre des moments pareils...
La voix lointaine de Gwen vint briser la magie de l'instant. Mais malicieux, Jack déclara en sautant du lit:
– Ok! A la douche! Ça ira bien plus vite si on la prend tous les deux en même temps. Tu viens?
Ianto souriait lorsqu'il rejoignit Jack. Ils savaient, pour l'avoir testé au chronomètre, qu'une douche à deux durait plus longtemps que séparément. Mais il ne pouvait pas résister à une invitation pareille. Gwen trouverait bien de quoi s'occuper...
– Jack, j'ai laissé les beignets à côté du percolateur, si tu veux, et...
– C'est gentil, Gwen. Voilà ton café.
Surprise, la jeune femme se retourna pour faire face à Ianto tout droit sorti de la douche, tiré à quatre épingles, comme d'habitude, avec ce je-ne-sais-quoi dans le regard qui le rendait différent.
– Oh! Ianto! Bonjour! Excuse-moi! Je croyais que... Enfin...
Elle prit son mug et se servit d'un beignet. Ianto avait pris la peine d'apporter le tout sur un plateau.
Gwen comprit ce qu'elle trouvait si changé chez le jeune homme. Il souriait tranquillement. D'un sourire qui ressemblait beaucoup à du bonheur.
– J'avais compris... Alors? Quelle a été la réaction de Rhys?
– De quoi? Oh! Pour le bébé? Il va me rendre dingue...
Ianto répondit au rire de Gwen.
– Je suis content pour toi, Gwen, fit calmement Ianto avec cette expression heureuse inédite sur le visage.
Gwen fut touchée par sa gentille sincérité. Depuis la disparition de Tosh et Owen, Ianto, qui n'avait été jusque-là qu'un agréable et discret collègue, était devenu proche, plus comme un ami avec lequel on travaillait.
– Merci Ianto. Ces deux derniers jours de vacances nous ont réussi, pas vrai! Jack devrait nous en accorder plus souvent, non?
– Ne rêve pas Gwen. Avec Torchwood, le mot « vacances » n'existe pratiquement pas. Je crois que ce sont les deux premiers jours de congés que je prends depuis que je bosse ici.
Gwen se tourna vers Jack qui arrivait, mains dans les poches, souriant, l'air parfaitement détendu.
– Tu plaisantes j'espère!
Ianto tendit le mug de café à Jack avec un clin d'œil à Gwen.
– Tu sais qu'il exagère toujours... Ne l'écoute pas.
Jack se saisit du mug et se servit un beignet.
– Ma propension à être cru va en diminuant dans cette équipe, je trouve... Est-ce parce que je n'ai pas d'autorité? Ou parce que j'ai des collaborateurs particulièrement dissipés?
Gwen éclata de rire.
– Les deux, je pense, chef!
Jack poussa un soupir faussement exaspéré et Ianto sourit.
La journée démarra dans cette bonne humeur plutôt inhabituelle depuis quelques mois. Une journée qui s'avéra tout de même assez tranquille pour effectuer les recherches de routine et discuter de tout et de rien. Une rare journée de travail paisible que chacun apprécia grandement.
En fin d'après-midi, Gwen vérifiait le fonctionnement des caméras de surveillance quand elle le vit faire les cents pas devant le bureau de l'office de tourisme. Depuis combien de temps était-il là?
Elle appela Jack, occupé à établir des rapports peu urgents mais néanmoins en retard.
– Tu as vu? On dirait le jeune docteur. Tu sais, celui qui vous avait parlé des morts suspectes à l'hôpital.
Ianto, qui venait les rejoindre après la vaisselle déclara:
– Hm... Celui surtout qui t'a tué et qui a placé la bombe dans ton estomac. Comme carte de visite, on fait mieux...
– C'est vrai, approuva Jack. Mais je trouve son insistance culottée justement. Et puis c'est Johnson qui lui a fait du chantage et l'a obligé à me livrer à elle. Je le trouvais plutôt sympathique. Pas vous?
Gwen hocha la tête.
– S'il n'y avait pas eu cette histoire avec les 456, peut-être aurais-je envisagé de le prendre dans l'équipe, oui...
– Ianto?
Le jeune gallois haussa les épaules.
– Ma foi... Peut-être que chacun a le droit à une seconde chance. Après tout, sans ce principe, je ne serais plus ici.
Sa voix se fissura sur ces derniers mots. Jack comprit l'allusion et, en passant derrière lui, lui pressa gentiment l'épaule.
– Et je ne le regrette pas... Alors, allons voir au moins ce qu'il veut cette fois-ci. Vous venez?
Gwen se retourna, surprise.
– Quoi? Tu... Tu veux que nous venions le tester nous aussi?
– Eh bien, il devrait ensuite bosser avec vous... Autant que vous puissiez donner votre avis...
Jack n'attendit aucune réplique, il sortit par le couloir de l'office du tourisme talonné par ses deux coéquipiers surpris mais ravis par cette nouvelle promotion.
